‹ Les AffranchisChapitre 12 sur 25 · Scène 2

Scène 2

PHILIPPE. — M SPIRE.

M Spire, grande et sobre élégance, du noir et très peu de blanc ; quelque chose de net et de précieux qui, dans l’ensemble, affirme la perfection du détail ; un redressement gracieux et voulu.

Je ne verrai pas votre femme ?

Philippe.

Elle s’est trouvée indigne de vous recevoir. Vous ignorez cela, Béatrice, depuis que je vous connais, je vois se répéter la chose. Vous avez la prérogative des majestés souveraines, dès qu’on vous signale on prépare les poudres. Je n’ai jamais vu de femme vous attendre de pied ferme. Vous êtes le démon de l’élégance.

M Spire.

Ne vous moquez pas de moi, j’ai quarante-six ans.

Philippe.

Et moi quarante-cinq. Eh bien, je n’ai qu’un regret, c’est de vous admirer depuis quarante ans.

M Spire.

Pourquoi regrettez-vous ça ?

Philippe.

Vous admirant un peu moins, je vous aurais sans doute aimée. Si vous aviez été seulement belle ou seulement coquette, rien ne m’eût effrayé. Mais toujours vous avez été magnifique. À huit ans vous comptiez déjà parmi les choses très belles et qu’on ne touche pas. L’élégance fut chez vous comme une religion de soi, la conscience parfaite de ce que vous valiez. Vous a-t-on jamais fait la cour ?

M Spire, riant.

Mais, du moins, il m’a semblé.

Philippe.

Moi, je ne vois pas le gaillard osant s’attaquer à vous. Armand Spire que j’ai peu connu est bien l’époux mythique auquel je peux croire. Vous étiez d’une trop belle matière pour souffrir et sentir. Les déesses chryséléphantines n’aimaient pas leurs adorateurs.

M Spire.

L’or et l’ivoire humains s’usent vite et les pauvres statues ont fort à faire de se tenir droites.

Philippe.

Voilà une phrase dangereuse, Béatrice, près de qui ne saurait pas qu’une femme comme vous lutte pour la pureté de sa silhouette et n’a même pas à défendre une autre pureté.

Vous appartenez à cette énigmatique lignée féminine dont furent M Récamier et de Coigny, toutes celles qu’on a appelées des « vertueuses sans vertu ».

M Spire, doucement.

Oh…

Philippe.

Voyons, est-ce qu’à un homme comme moi (souriant), une exception, un spécialiste, un consacré… il y aurait une grande présomption à solliciter un document professionnel ? J’ai toujours souhaité connaître les raisons dernières, les arguments intimes de celles qui ne sont ni des chrétiennes, ni des romaines, ni les débitrices du bonheur ; je voudrais savoir enfin ce qui se passe dans le cœur d’une honnête femme.

M Spire, riant.

C’est quelque chose d’affreux.

Philippe.

Vous avez traversé ce qui, au fond, nous semble à tous les tentations les plus tentantes. Vous avez connu sous une forme obsédante et variée la séduction qui s’adresse à tout l’être et jusqu’à nos instincts les plus simples et les plus quotidiens de sociabilité. Au nom de quel argument les avez-vous dédaignées ? Quelle que soit la fierté de son allure, une femme sait trop aujourd’hui, la complicité qui se promet au fond des consciences, à toute faute point trop banale. Dites-moi, voyons, n’avez-vous jamais été tentée de refermer vos bras sur un beau secret ? Que furent les bases de votre résistance, quelle forme de persuasion la morale a-t-elle revêtue auprès de vous ?

M Spire, sérieuse.

C’est tellement simple… (Plus légèrement.) De dix-huit à trente ans j’ai été vertueuse.

Philippe.

Ah ! Et ensuite ?

M Spire.

Ensuite j’ai cessé de l’être, c’est-à-dire que j’ai cessé de croire à la vertu, au refus de moi-même. Je n’ai plus vu là qu’une satisfaction personnelle, sans aucun rapport avec une morale absolue, une habitude, et peut-être un laisser-aller.

Philippe.

Alors ?

M Spire.

Alors j’ai souhaité connaître une satisfaction différente. Il m’a semblé que, dans le doute, il ne fallait pas s’abstenir…

Philippe.

Eh bien ?

M Spire.

Eh bien, il paraît qu’il est quelquefois aussi difficile de se perdre que de faire son salut. Je me suis toujours trouvée en présence d’une si forte raison de surseoir…

Philippe.

En somme, vous n’avez pas rencontré l’amant sous les espèces décisives ?

M Spire.

Je ne sais… Il y en avait de bien séduisants. Il y en eut même d’illustres. Pour être tout à fait franche, il y en eut un dont j’aurais souhaité être le plus bel amour. (Se troublant un peu.) Oui, il y a une vie dans laquelle j’ai voulu durer, et pour cela (avec un léger effort) j’ai voulu être celle qui lui aura manqué. (Passant vite.) Alors est venue la troisième phase.

Philippe.

Laquelle ?

M Spire.

Le fatalisme. Le besoin surérogatoire de ne pas déranger ce qui est, de ne pas toucher au passé. Un jour, en m’arrêtant devant la vie, j’y ai vu comme dans un miroir une jeune femme paisible et très droite. Si un peu de buée voilait bien l’image, il a suffi de mon gant de passante pour tout éclaircir. Maintenant c’est un souvenir que je garde et auquel je tiens. (Avec entrain et légèreté.) Connaissez-vous cela, Philippe, cette brusque adhésion au passé qui, en un jour de décision, nous conquiert à jamais ?

Philippe.

Ah ! mais non. À mon avis, il vient une heure où, quel qu’ait été le passé, on le remet en observation et l’on étudie les résultats de l’expérience.

M Spire, essayant de rire.

Je vous répondrai en statue. Si vous lisiez les manuels ou consultiez les professeurs de beauté, ils vous apprendraient qu’il faut cultiver les idées sereines et bienveillantes pour garder aux muscles de la face la tension qui maintient les chairs, efface les rides.

Philippe.

Vous vous êtes embaumée vivante !

M Spire.

Et j’ajouterai en amie que vous fûtes horriblement gâté. Vous avez fait de votre vie tout ce que vous avez voulu. Professeur toujours parisien, ayant eu, si je ne me trompe, le goût et le dégoût de toutes choses, vous avez fréquenté la jeune littérature et suivi la filière connue des ambitions. N’étiez-vous pas député sous Jules Ferry ?

Philippe.

Je fus intelligent, anxieux, brouillon… C’est votre définition de l’homme comblé ? Avec un peu de bonne foi, vous vous souviendriez de telles conversations peu différentes de celle-ci. De dix ans en dix ans, ne m’arrivait-il pas de m’ouvrir à vous ? Ah, Béatrice, qui semblez avoir toujours marché sur de la neige, enseignez-moi le secret des belles attitudes ?

M Spire.

Mais il ne me paraît pas que vous fassiez si mauvaise contenance. Vous représentez vraiment bien et, si cela vous fait plaisir, mon cousin, vous avez cette incroyable jeunesse, qui vient des fortes réactions intérieures, peut-être, mais aussi des hasards cléments.

Philippe.

Ah ! la jeunesse…

M Spire, vivement.

Richesse de pauvres ! Il n’y a de beau que ceux qui survivent à leur jeunesse. Cette épreuve est la grande éliminatoire. Il y a des hommes, des femmes qui restèrent intacts jusqu’à la fin, jusqu’à des âges qu’on ne peut dire. Ceux-là furent vraiment des dieux.

Philippe.

Morale de grande élégante et vous avez raison, Béatrice, ce maintien de soi-même contre la vie, contre la mort, vaut une philosophie. J’envie les femmes, elles ont dans la beauté une force, une discipline.

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