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Scène 4

MARTHE. — HÉLÈNE.

(Hélène Schlumberger, tenue discrète, mais redevenue la jeune fille qu’elle était, élégante et de grande allure. Elle entre portant de gros livres du geste habitué des manieurs de bouquins. Un domestique lui ouvre et ferme la porte.)

Marthe, scandalisée.

Vous allez lire tout cela ? Je parie que ce sont des livres assommants.

Hélène.

Les autres m’ennuient.

Marthe.

Vous êtes comme Philippe, il s’endort sur les livres gais.

Hélène.

Ce qui n’empêche pas M. Alquier d’avoir de l’entrain. Je l’ai rencontré tout à l’heure, nous avons remonté l’avenue. Impossible d’avoir plus de gaieté.

Marthe.

Oui, c’est quelquefois un enfant, je suis obligée de le faire taire… Pour en revenir à vos livres, c’est Philippe qui vous les a donnés ? Je serais curieuse de savoir ce qu’il vous préconise (Examinant les titres.) « Théorie nouvelle de la Vie »… « Par delà le bien et le mal »… Mais Philippe est complètement fou !

Hélène.

Le titre m’avait intriguée.

Marthe.

Vous ferez bien de vous défier de lui, vous savez ? Il vous recommandera tout ce qui lui paraîtra bon, sans s’inquiéter de vos sentiments, et surtout sans se souvenir que vous êtes une jeune fille. N’est-ce pas un roman, ce livre-là ?

Hélène.

L’abbesse a désiré que j’en lise.

Marthe.

Le Lys rouge ! ma sœur en est restée à Octave Feuillet. La littérature contemporaine n’est que de la pornographie. Je ne veux pas que vous lisiez cette horreur.

Hélène, tranquillement.

Je l’ai terminé.

Marthe, la regarde avec une curiosité gênée.

Ah ! Eh bien… tout de même, vous n’avez pas été choquée ?

Hélène.

Non, Madame.

Marthe, insistant, avec plaisir.

Alors cette femme ne vous dégoûte pas ? Qu’est-ce que vous lisiez donc là-bas ?

Hélène.

Les Pères, madame, et les biographies de notre Ordre… j’ai même appris ainsi qu’une abbesse de Fontevrault, une Mortemart, traduisit le Banquet de Platon.

Marthe, orgueilleuse.

Je ne sais pas ce que c’est que le Banquet de Platon, et cela ne manque pas à mon bonheur. (Innocente.) M Schlumberger, vous en savez plus long que moi.

Hélène.

Vous exagérez.

Marthe.

Non, je vous assure. On n’a pas idée de mon innocence. Quand je me suis mariée j’étais bête, mais d’un bête…

Hélène, gênée, sec.

Ah !

Marthe.

Mon mari, lui, trouvait cela charmant, ça l’amusait. (Elle rit. Devant la froideur d’Hélène.) Oh ! vous avez changé tout cela, je sais, dans votre génération… il n’y a plus d’ingénues !

(Un silence. Hélène s’arrange une table, prépare ses livres.)

Marthe.

Alors vous ne faites rien ?

Hélène, étonnée.

Rien ?

Marthe, expliquant.

Vous ne travaillez pas ?

Hélène, montrant ses livres.

Mais…

Marthe, agacée de ne pas trouver ses mots.

Je veux dire vous ne faites rien d’utile ?… Je vous apprendrai, si vous voulez, la dentelle d’Irlande.

Hélène.

Je vous en serais reconnaissante. Je crois que j’en aurai grand besoin.

Marthe.

Avouez, hein ? que vous méprisez un peu mes occupations. Vous me croyez désœuvrée… et les enfants que vous oubliez !

Hélène.

Leur porte était ouverte, je me suis permis d’entrer. Ils ont de splendides petites têtes, violentes et graves. Nous nous sommes considérés en silence, jamais je ne fus toisée avec tant de hauteur.

Marthe.

Vous auriez pu tomber sur un moment moins solennel. Moi, je les connais, ils n’ont rien d’extraordinaire, je vous assure, et tout ce qu’on leur demande est de se bien porter.

Hélène.

Pas un d’eux ne ressemble à son père, sauf peut-être Marie.

Marthe.

Oui, les autres tiennent de moi, et j’aime autant cela. C’est assez d’un grand homme dans une famille.

Hélène.

Les fils de Philippe Alquier ne seront jamais les premiers venus.

Marthe, indifférente.

L’intelligence ne fait pas le bonheur.

Hélène.

Oh ! Madame, la sottise non plus.

(Un silence.)

Marthe.

Alors je vous laisse, vous avez tout ce qu’il vous faut ? J’ai une visite qui m’attend chez ma sœur.

Hélène.

Ne vous occupez pas de moi, je vous en prie.

(Marthe sort, pendant quelques secondes Hélène est seule et lit.)

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