Scène 5
HÉLÈNE. — M DURET.
M Duret.
Tiens ! Vous êtes seule ici ? M. Alquier m’envoyait rapporter les journaux qu’il accapare régulièrement… Oh voilà bien des livres de chez nous. Que dit l’abbesse de ces lectures-là ?
Hélène.
Mais elle est très heureuse que j’y prenne goût. Elle craignait pour moi le désœuvrement.
M Duret.
Alors ça lui est égal de vous voir sous la direction de Philippe Alquier ?
Hélène.
Elle trouve très aimable et très bon de sa part, de s’occuper d’une ignorante qui n’a étudié que le bréviaire et l’antiphonaire.
M Duret.
Le fait est que c’est un saut… Alors vous n’avez pas peur qu’il vous démoralise ?
Hélène.
Monsieur Alquier ?
M Duret, tranchante.
C’est un homme qui n’a pas l’ombre de sens moral.
Hélène, saisie.
Pour que vous disiez cela…
M Duret.
Il faut que je l’aie lu ! Ce n’est pas pour mon plaisir. Voilà trois ans que je le copie. Il ne laisse absolument rien debout. Vous n’avez jamais entendu parler d’un ordre mystérieux, celui des Assassins, rencontré par les croisés en Terre-Sainte ? Ils avaient une devise : Rien n’est vrai, tout est permis. Philippe Alquier n’a pas dit autre chose de sa vie. Il y a mis des volumes et le vocabulaire technique, voilà tout.
Hélène, après un silence.
C’est pourtant un esprit bien élevé pour une philosophie de goujat.
M Duret.
Une philosophie de goujat ! Fi donc… Mais c’est ce que l’on fait de mieux, et, d’ailleurs, ils en sont tous là. Plus moyen de rien affirmer. Alquier est plus loyal et plus profond que les autres, voilà pourquoi il paraît plus négateur. La vie n’a qu’un but : être vécue. Y porter l’aspiration la plus pleine, les lèvres les plus savantes, et puis, par ci, par là, quelques beaux gestes dédaigneux. Mourir vous savez, de la mort du loup, c’est-à-dire avec la rage dans le cœur.
Hélène, profondément.
Et c’est la morale de M. Alquier ?
M Duret.
Je vous en donne ma parole d’honneur.
Hélène. (Même jeu.)
Eh bien, Mademoiselle Duret, si j’en étais là, je vous en donne ma parole d’honneur, ma vie serait autrement vécue. Il me faudrait de telles choses pour me remplir le cœur et me consoler de la mort. Je la vendrais plus chèrement qu’ils ne font, ma vie.
M Duret. (Rire strident.)
Parbleu !
Hélène, après un silence.
Pourquoi restez-vous auprès de lui ? Cela doit être pénible à la longue de servir des idées qu’on ne partage pas.
M Duret, un peu interdite.
J’ai beaucoup d’estime pour Philippe Alquier. C’est un très grand esprit.
Hélène.
Et un beau caractère, n’est-ce pas ?
M Duret.
Lui ? C’est un homme admirable. Vous ne l’avez donc pas regardé ? Jusque dans l’apparence physique il a une puissance, une incontestable domination. C’est déjà une belle chose de le voir respirer. Et cette tête de chef-d’œuvre florentin, est la plus forte machine à penser et sentir. On ne vivra pas mieux que lui, tout ce qu’on aura sera moins beau. Ses réactions sur tous les points de la vie consciente sont les plus rares, les plus parfaites et les plus savantes. Il est riche de lui-même à l’infini. C’est un échantillon d’humanité comme l’histoire en possède trois ou quatre. Avez-vous remarqué le portrait de Léonard qu’il a à Paris dans son cabinet ? C’est exactement son regard quand il travaille, il paraît s’aiguiser dans la tristesse. Les marins qui guettent dans le brouillard et dans le soleil sont ainsi, même contraction des traits et fermeté du regard. C’est qu’il y va de la vie. On aimerait connaître son regard d’amant. C’est d’ailleurs un fieffé bourgeois.
Hélène.
Sa femme est exquise…
M Duret.
Et rudement embêtante. Si vous saviez ce qu’étaient les repas avant votre arrivée… À voir comme il cause avec l’abbesse, vous ne vous douteriez pas qu’il y avait des semaines, à la lettre, où il ne desserrait pas les dents. Sa femme ne s’en apercevait même pas. Ce n’est pas qu’elle soit idiote ; elle est habituée. Elle dit : mon mari n’est pas causeur, il a besoin d’être entraîné.
Hélène.
Il n’essaie donc pas de la secouer ?
M Duret.
La secouer ? Mais elle est la femme selon sa formule.
(Un temps.)
Hélène.
Quel âge a-t-il ?
M Duret.
Quarante-cinq ans. Philippe Alquier avec sa morale de surhomme, est un bon professeur, un bon fonctionnaire. On ne lui connaît pas de maîtresses, pas de vices, pas d’ambition, à ce qu’il semble. Oui, cela vous représente l’incomparable futilité de ces grands hommes. Celui-ci, parfaitement édifié sur l’existence, sachant qu’il faut la vivre « dangereusement », la pressurer pour lui faire rendre gorge, est parfaitement heureux de son tic-tac quotidien, entièrement assouvi par ses vanités professionnelles.
Hélène.
C’est un sage.
M Duret.
Selon sa morale, c’est un pleutre. Mais il faut bien vous dire une chose, c’est que les morales d’avidité n’agissent pas plus que les morales de renoncement. Elles ne sont pas plus dangereuses. Elles ne rendent pas un homme moins médiocre. Et tous ces magnifiques affranchis ne se conduisent pas autrement que les autres parce que… parce que d’abord il n’y a pas moyen (un temps). Allons, il ne faut pas que je vous ouvre par trop d’horizons, ni que je vous en ferme. Ma fréquentation ne vaut pas en noblesse celle de Philippe Alquier, bien qu’au fond, elle présente peut-être moins de dangers.
Hélène.
Comme vous y revenez à ces dangers prétendus… Vous en voulez donc bien à M. Alquier ?
M Duret.
Moi ? Pourquoi lui en voudrais-je… C’est un homme qui dit la vérité, voilà tout.
Hélène.
Vous attachez beaucoup d’importance à ce qu’il dit ?
M Duret.
J’attache de l’importance à la vie, à la soif, à la faim, à l’amour et à la mort.
Hélène, dédaigneuse.
Je vous plains. On m’apprenait à moi, à dédaigner tout cela.
M Duret.
C’est plus facile.
Hélène, avec bonté.
Mademoiselle Duret, vous êtes malheureuse ?
M Duret.
Vous vous en apercevez ? C’est bien extraordinaire, n’est-ce pas ? J’ai tant de raisons d’être satisfaite !
Hélène.
Pardonnez-moi. Je ne faisais pas allusion à des tristesses… d’ordre général. Il y a quelque chose de tourmenté chez vous, d’inapaisé.
M Duret, avec rudesse.
Vous avez parfaitement observé, il y a quelque chose… Mais, rassurez-vous, je n’ai pas le tempérament victime, et je suis on ne peut plus résolue à tenter ce qu’il faut pour ne pas souffrir. (Voyant Hélène ranger ses livres.) Vous pliez déjà bagage ?
Hélène.
Je n’aime pas laisser l’abbesse seule trop longtemps. Elle n’est plus la même ici. Elle me disait l’autre jour que cette maison l’amollit. De sa part, l’aveu est extraordinaire.
Réal, paraissant comme les jeunes filles quittent la pièce, à M Duret.
Alquier est bien là-haut, mademoiselle ?
M Duret.
Je crois qu’on vient de l’appeler au téléphone, monsieur Réal, je vais le prévenir.
(Les deux jeunes filles sortent.)