Scène 6
RÉAL. — PHILIPPE.
Philippe.
Qu’est-ce que tu fiches ici ? Pourquoi ne montais-tu pas ?
Réal.
Je te réclamais à M Duret et je me préparais à monter. (Passant d’emblée à leurs sujets habituels.) J’ai lu et relu ton article à la Revue des Deux-Mondes. Il est curieux, très curieux.
Philippe.
La Morale de l’avenir ? Est-ce bon, enfin ?
Réal.
Eh oui, parbleu, c’est léché, c’est même d’une certaine force. Mais c’est étrange. Je ne m’attendais pas à cela de toi.
Philippe.
Ah ! voyons, sois carré. Qu’est-ce qui te déplaît ?
Réal.
Je ne t’y retrouve pas, à moins qu’une évolution
que rien ne faisait prévoir…
Philippe.
Veux-tu lire ce que j’envoie à Ribot ? Tu me comprendras mieux. (Il sonne.)
Réal.
Ainsi te voilà en pleine crise de moralisme. Tu abandonnes tes autres travaux ?
Philippe.
Je n’abandonne rien. Plaisir de vacances. Il m’a paru intéressant. (Au domestique qui paraît.) Priez M Duret de m’apporter son travail de ce matin.
Réal.
Tu as accompli certainement un très bel effort d’esthétique humaine, comme tu l’as appelé et, dans la rigueur de ton exposition, permets-moi de te le dire, un intéressant tour de force. Oui, chez les plus avertis, les plus dégagés des prestiges anciens, tu arrives à jeter encore une fois le trouble, le frisson de la moralité. Tu as encore parlé au nom du sacrifice, et comme les martyrs chrétiens, nous avons cru souhaiter les flammes et les ongles de fer. Tu es un terrible enchanteur…
Philippe, prenant les papiers des mains de M Duret.
J’ai décrit les aspirations d’une variété humaine telle que je l’ai trouvée dans son habitat qui est le mien. J’ai fait œuvre de savant. (À M Duret.) Pourquoi diable me corrigez-vous ? à votre avis le terme est plus adéquat ? Copiez pour l’amour de Dieu, n’essayez pas de comprendre !
M Duret.
Je vous assure, Monsieur Alquier…
Philippe.
Vous pouvez nous laisser cela. (Elle sort.)
Réal.
Pardon ! Tu n’es pas resté dans le domaine de l’observation. Je ne t’ai jamais vu conclure avec cette impériosité, j’oserais dire, s’il ne s’agissait pas d’un maître tel que toi, avec cette insolence. Tu commandes au nom de la beauté comme on commande au nom de la vertu. D’où te vient ce dogmatisme inconnu ? Toi, le plus loyal, le plus désintéressé, le plus suspicieux nihiliste, quel intérêt t’emporte, quelle idole défends-tu ?
Philippe, avec fatigue.
Tu m’as bien lu, mon cher, tu n’es pas le premier venu. Dieu sait les éloges que cet article m’a valus, les félicitations tombées des mains les plus saintes… Un intérêt, c’est cela. Je dois avoir un intérêt, l’intérêt qu’a le trappiste à ligotter sa vie.
Réal, affectueux.
Qu’y a-t-il, Alquier, un chagrin, une maladie grave ?
Philippe, avec beaucoup de simplicité et de calme.
Il y a que demain je serai l’amant d’une jeune fille, et que j’aurai quitté femme, enfants et métier.
Réal, abruti.
Non !
Philippe.
Tu comprends maintenant l’utilité des sophismes et la recherche d’une morale absolue ?
Réal.
La seule manière dont tu énonces les choses prouve que tu n’as pas perdu la faculté de les juger.
Philippe.
Pas comme tu le crois.
Réal.
Alquier, je ne crois pas beaucoup à l’intérêt social de ce qui se passe dans nos cœurs, et ce n’est pas moi qui t’en demanderai compte, bien que la circonstance paraisse délicate… Mais qu’à ton âge, ta vie faite, tu puisses entrevoir des sanctions scandaleuses… Peux-tu envisager de l’irréparable pour un emportement nécessairement passager ?
Philippe.
Je sais ce qu’il comporte d’éphémère. Je sais ce qu’il en restera.
Réal.
Tu envisages toutes les conséquences ?
Philippe.
Je m’éblouis quand j’y pense.
Réal, irrité.
C’est la rançon de ta vie d’ascète. L’heure est venue de la payer.
Philippe.
Je l’ai cru d’abord. J’ai voulu me lasser, écœurer le désir en moi, j’en ai pris le moyen. Je suis revenu éclairé. Ces rencontres-là, quel que soit leur moment, sont à jamais les maîtresses de l’heure.
Réal, navré.
Àce point-là, Alquier !
Philippe.
Que veux-tu ? J’ai retrouvé les yeux, le regard de nos meilleurs jeunes gens, l’intelligence, la vraie, et l’attention anxieuse de ceux qui nous comprennent. J’ai connu la jouissance des chefs à prestige auprès d’un aide de camp de valeur. Et c’étaient des yeux de femme, de l’être qui nous est promis… le souffle qui haletait à ma parole sortait des lèvres qui attendent notre baiser. Et ce jeune piège vivant fait pour le cœur, l’esprit et la chair, je l’avais à chaque réveil et jusqu’à la nuit dans la pièce où je vis, sous mon souffle, à portée de ma main. Et le pire, Réal, qu’on nous pardonne à nous qu’on appelle supérieurs, j’avais le sentiment de l’être exceptionnel que pour elle j’étais aussi. Je me troublais de l’émotion même qu’elle me devait, de ce que l’amour pouvait être en nous… Si les derniers d’entre les hommes se recherchent, sont des sources d’émotions l’un pour l’autre, comment ne pas défaillir dans cette atmosphère où deux créatures parfaites se perturbent par la loi seule de leur attraction ?
Réal, froid.
Est-on d’accord avec toi ?
Philippe.
Il n’y a pas une parole entre nous. Elles ne nous eussent rien appris.
Réal.
Tu le vois bien qu’il y a des choses que tu ne feras pas. On ne perd pas en une heure l’acquis d’une existence.
Philippe, avec une grande fatigue.
En ton âme et conscience, Réal, qu’est-ce qui te choque là-dedans ? Pour moi, du jour où la question s’est posée dans toute sa force, je n’ai plus ressenti de répugnance, je n’ai pas envisagé un obstacle qui ne m’ait paru insignifiant. C’est l’optique de la mort, vois-tu, on est revenu de bien des choses.
Réal.
C’est l’optique de la tentation.
Philippe.
Non. Trouve-moi une raison valable de renoncer à cette perfection de la vie, et je demande à ma belle-sœur d’emmener Hélène immédiatement.
Réal, qui ne fait plus d’amoralisme, très bourgeois.
Ta femme…
Philippe.
J’ai tenu à me marier jeune. Quand j’en ai parlé à Bersault il m’a dit : Je te trouverai cela. Huit jours après il pensait à trois jeunes filles. Il ajoutait que la fille aînée de Lasson était la plus riche et, de beaucoup, la plus jolie. Je les vis toutes les trois… tiens, Ricard a épousé l’une d’elles. L’autre est Sophie Pasquier. Marthe, en effet, était la mieux. Je vis bien que nos fiançailles la troublaient et je m’en émus aussi. Quand je l’emmenai j’avais les sentiments qu’a tout homme en ces circonstances, la curiosité de lire son destin sur un front d’étrangère, l’attendrissement devant un jeune visage anxieux. C’est en conduisant Marthe dans les vieilles maisons des amis de la famille, où mon enfance avait appris l’ennui, c’est en accomplissant les corvées communes que j’ai le mieux compris la force, la solidarité du lien social. Nous avons dit ouf !
ensemble. Ensuite il y eut les souvenirs. Elle a été si malade à la naissance de Marie (avec un sursaut, un geste et comme un coudoiement qui ferait place) : un homme ne vit pas de cela !
Réal.
Et cependant tu viens de t’émouvoir à ces souvenirs. Et tu les attaquerais, tu en ferais le procès, tu mettrais en chicane treize ans de ta vie… car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? Cette jeune fille y consentirait ? Elle fonderait son bonheur sur les ruines d’un bonheur ?
Philippe.
Le moment vient où l’on n’a plus de consentement à s’arracher.
Réal, emporté.
S’il en est ainsi, qu’elle soit ta maîtresse et qu’on ne le sache jamais ! Tu es le dernier d’entre nous, Alquier, à qui le scandale soit permis. Songe à ce que tu as écrit. Tu es un immoraliste. Au nom de l’intelligence, tu as dressé contre nos évaluations morales, un tel acte de suspicion, qu’il a fallu toute la dignité de ton caractère pour qu’une telle œuvre puisse être tolérée en terre chrétienne, ou simplement régie par des lois humaines. Il semble que les peines antiques, celle dont mourut Socrate, ne seraient envers toi que de pure et simple police, le jour où ton enseignement passerait des régions de la connaissance dans celles de la vie.
Philippe.
Sans une loi, sans une fin, sans une autorité, je ne peux pas fournir cette souffrance.
Réal.
Ma situation est fausse, je le reconnais. J’ai condamné ta pensée au nom de mon amoralisme, et je prêche une règle à tes actes. Que veux-tu ? Nous n’avons pas encore les instincts correspondant à cet ordre d’idées, ou plutôt, nous savons qu’autour de nous on ne les a pas. Ce n’est jamais de gaîté de cœur qu’on choque les sentiments profonds d’autrui, à moins d’être de misérables cabotins sans âme et sans souvenirs… Si tu as ce malheur, mon pauvre Alquier, toi, un honnête homme, d’être pris au traquenard des passions dangereuses, ne t’exaspère donc pas à une lutte douteuse. Succombe, mais au moins, sans éclat. Cache-toi, ne souffre pas et ne fais pas souffrir.
Philippe, avec un tremblement de respect.
Jamais. Ce que je veux d’elle… Ah ! c’est la femme, évidemment, mais la femme présente à toute la vie. C’est la maison nouvelle et c’est le foyer nouveau. C’est tout l’avenir qu’on demande à une fiancée…
Réal.
Tais-toi ! C’est pire, vois-tu… Qu’est-ce que la trahison du désir, la trahison même de l’amour ? mais cette désertion du passé, cette absolue défection…
Philippe.
Es-tu certain, Réal, que notre loyauté, notre fidélité ne soit due qu’au passé ? Mais c’est l’avenir que j’ai trahi d’avance, c’est tout ce qui pouvait être et n’aura pas été… Il fallait soupçonner que la vie ménageait de ces rencontres, ne jamais se laisser prendre à la moyenne bourgeoise, au scepticisme acquis dans une littérature absurde qui, pour se permettre avec décence un prurit inavouable d’immoralité, de tableaux, de détails libertins, n’a que la ressource hypocrite de se le passer in anima vili, de nous offrir à jamais des fantoches, des tentations et des luttes de fantoches, de cabots, de tarés et, pour prime due à la morale, des conclusions et des épilogues de fantoches, de cabots, de tarés… Mais, enfin, il y a nous les hommes de valeur et les femmes saines, et nous nous aimons et nous désirons comme les autres. Il y a notre bonheur et notre malheur. Assez de conventions ! Assez de la chute vulgaire, de la défaillance des faibles. Il n’y a pas seulement l’amour pour viveurs et pour névrosées. Ah ! philosophes et romanciers, osez donc conclure pour nous… sans attitude et sans ironie… osez donc nous dire que la sagesse est de nous perdre, que nos lendemains seraient ceux des autres… (de plus en plus exalté). Toujours des systèmes amoraux pour conclure au sacrifice, toujours des romans, des drames libertins pour aboutir à la morale bourgeoise ! Eh bien, mon cher, jusqu’à mon dernier souffle, je serai peut-être moral, archi-moral, follement moral, et je ne sais pas, mais je ne sais pas du tout ce que cela prouvera !
Réal, agacé.
Ah ! je ne t’en demande pas autant, sacrifie-toi qui tu voudras, excepté cependant toi-même. Ne touche pas à ta vie, à ta force, ne te détruis pas. Tu te dois à ton enseignement.
Philippe, emporté.
Je n’enseignerai plus un mot de ma vie ! (Il se jette dans un fauteuil.)
Réal, lui tendant la main par-dessus le dossier.
J’aime autant m’en aller, tu sais. J’ai peu de goût pour le spectacle que tu m’offres. Tâche encore de réfléchir une fois avant de rien bouleverser. Adieu.