‹ Les AffranchisChapitre 18 sur 25 · Scène 8

Scène 8

PHILIPPE. — HÉLÈNE.

Philippe, très énervé, d’un bout de la pièce à l’autre, stoppant Hélène qui traverse.

Hélène, j’ai une chose à vous dire. J’ai à vous dire que, promenades et repas compris, nous passons dix heures par jour ensemble.

Le total monte encore plus haut les jours de pluie… Eh bien il paraît que c’est impossible, il paraît que c’est scandaleux, qu’il n’y a pas de lien de famille ou d’affection justifiant sur la terre pareille intimité. Êtes-vous disposée à changer quelque chose à nos habitudes ?

Hélène, après un long moment, froidement.

Pas une demi-heure… D’abord il n’y a pas nos habitudes. Il y a les vôtres et il y a les miennes. Elles coïncident, tant pis !

Philippe.

Je dois vous prévenir que c’est Marthe qui a fait le calcul. Son étonnement est sans bornes, peut-être que d’autres le partageraient. Moi, je vous propose une réforme : quand l’un de nous sortira par l’avenue, l’autre s’en ira par le potager. De une heure à quatre, la bibliothèque est à vous, de quatre à sept elle est à moi !

Hélène.

Je demande à mieux comprendre. Sommes-nous sérieux ?

Philippe, déterminé et mondain.

Non, et vous m’offenseriez en semblant tenir compte de bavardages que j’ai eu le mauvais goût de vous communiquer. On a parfois les nerfs dans un état pénible. (Il marche, après un silence.) Et pourtant, il y a une chose que je voudrais vous dire… de ma part. Ces habitudes qui coïncident, les vôtres et les miennes, nos grandes courses en plein air, nos rentrées au coin du feu, au coin du thé de la bibliothèque, votre présence même immobile et studieuse au bout de la longue salle de mes livres… Eh ! bien cette intimité, cette certitude au réveil de vous avoir sous mon toit (la regardant en face)… je ne pourrais plus m’en passer.

Hélène, très simplement.

Ni moi.

(Un silence.)

Philippe.

Mais voyez déjà les difficultés… Et encore, je veux vous dire, elles ne viennent pas que d’autrui. Vous ne pouvez pas savoir, vous, une religieuse ! Mais cette joie si simple de vivre un si sage tous les jours, cette camaraderie… Elle peut nous mener très loin…

Hélène, dans une transe.

Oui.

Philippe.

Vous êtes terrible, Hélène. Vous deviez être avertie. (Il se jette dans un fauteuil.) Enfin, voilà, tout est à recommencer. Ma femme avait raison, rien sur la terre n’autorise un tel rapprochement, pas même l’amour permis, cela n’existe pas. Chacun doit vivre dans son coin.

Hélène, dure.

Vous vous laissez troubler par des imaginations, des préjugés. Je ne fais pas de mal, ma vie me plaît, je n’en changerai pas. Que ceux qui sont aussi intelligents, aussi actifs, aussi sérieux que nous, vivent comme nous le faisons. Que vous soyiez un homme, une femme, un célibataire, un mari, cela ne me regarde pas. (Enfant qui s’irrite.) Mais qu’est-ce qu’on demande à la fin, que veut-on de moi ?

Philippe, résigné.

Que vous vous dissipiez un peu, que vous recherchiez la jeunesse. Moins de lectures et moins de sports farouches. Moins de ces goûts enfin que je vous ai donnés. Je vous ai fait trop lire, j’ai mis de trop lourdes pensées dans votre cerveau d’enfant.

Hélène.

Ne fallait-il pas que j’apprenne ? Qui m’aurait dit la vérité ? Je vous ai protesté que j’étais brave, que je voulais d’abord n’être pas trompée, et vous m’avez avoué qu’il n’y a rien, rien que nous-mêmes dans un vide infini, rien que nous-mêmes pendant une heure… Je ne voulais pas vous croire et j’ai tout lu.

Philippe.

Vous m’en voulez beaucoup, Hélène ?

Hélène.

Non. Seulement je sens que tout ce que je voudrai désormais, je le voudrai mortellement, que je vivrai comme on se venge, et qu’avant que je ne sois tout à fait morte on ne touchera pas à moi !

Philippe.

Si vous croyez prendre le moyen de ne pas souffrir…

Hélène, rude, pressentant vaguement ce qu’ils discutent.

En tout cas, je ne souffrirai pas volontairement. Voyez-vous, je sens que jamais, jamais, je ne pourrai faire un sacrifice sanglant aux seules fins administratives et pour le bon ordre de la communauté.

Philippe.

Tant pis ! Car il faut tous les jours des sacrifices sanglants (très troublé)… aimez la morale, Hélène, aimez-la comme un sport noble et dangereux, qui nous rend plus beaux les uns pour les autres, un prétexte à mériter plus d’amour.

Hélène, ironique.

Et à en moins recevoir ?

Philippe, exaspéré.

Mais pour l’amour de Dieu, comprenez…

voici une heure que je me torture à vous avertir. Puisque vous chérissez tant ma société, regardez-moi donc un peu. Je ne suis pas le vieillard ami auquel on peut tout dire… il y a des mots qui me troublent, des allusions qui me bouleversent. Vous vous êtes mise avec moi sur le pied d’une sécurité dont vous faites tous les frais… et je suis moins sûr que bien d’autres, avec ma pensée de maître qui donne des lois, mais n’en a pas à recevoir. En vérité, Hélène, si vous m’étiez à moi, à moi tel que mon pays n’en possède pas dix, une offre si magnifique de bonheur, qui pourrait intervenir ? qui pourrait me dire : tu ne dois pas ? au nom de quelle règle donne-t-on des ordres à l’exception ?… Voilà ma pauvre enfant, ce que je pense nuit et jour depuis des semaines. Êtes-vous prévenue, maintenant ?

Hélène, avouant aussi.

Est-ce ma faute si vous êtes plus grand, plus noble, plus émouvant qu’eux tous ? On m’a ramenée de force au monde, on a voulu m’y fixer. On m’a fait voir, déjà ! de lamentables jeunes gens, dont le spectacle, au moins, me laisse une impression : il m’a fait mesurer l’incomparable supériorité de votre vie. La honte eût été de ne pas comprendre, de ne pas vous préférer de toutes mes forces… la folie, la lâcheté seraient de vous perdre vous ayant une fois rencontré.

Philippe.

Vous oubliez un détail qui a son importance, je suis marié.

HÉLÈNE.

Ah ! c’est magnifique, vous êtes marié ! Vous vous assortissez de la première venue… Et puis cela n’a aucun rapport, et puis cela ne me regarde pas !

PHILIPPE, assez dur.

Si, cela vous regarde. Car il n’y aura qu’une ressource : défaire ce qui est fait.

HÉLÈNE, interdite.

Non… mais non.

PHILIPPE.

C’est comme cela. Et il fallait bien qu’un jour ou l’autre, nous finissions par en parler.

Hélène, impressionnée.

Nous n’en sommes pas là… Tout à l’heure tout était si simple.

Philippe.

Il serait simple de partir. Y consentiriez-vous ?

Hélène, qui n’écoute pas.

Je ne suis pas de celles qui détournent, de celles qui détruisent… Je ne suis pas de celles qui gâchent et mettent le désordre.

Philippe, anxieusement.

Alors vous partirez ?

Hélène.

C’est vous qui me le demandez ?

Philippe, profondément.

Oui, si vous ne voulez pas être ma maîtresse.

Hélène, démontée.

Je veux être toujours ce que je suis aujourd’hui.

Philippe, durement.

C’est impossible.

Hélène, avec force.

Alors, il y a autre chose… nous ne savons pas encore, mais on verra bien… il y a autre chose.

Philippe, très sérieux et très calme.

Il y a mon divorce, Hélène. Croyez-vous donc qu’il m’en coûterait de vous l’offrir ? Qu’aurais-je ici à vous opposer… une femme irréprochable évidemment, et dont jamais je ne me suis plaint, mais la femme du premier mari rencontré, un être fidèle et quotidien comme la fille de service qui entre chez moi tous les matins. Elle ne parle pas à la troisième personne, voilà tout. Je sais qu’il y a là-haut, dans ma maison, des enfants qui sont les miens. Ils sont beaux, ils ressemblent à leur mère. Ils pleurent facilement comme elle, dissimulent un peu et comprennent avec effort… sont-ce les enfants que je devais avoir ? Je leur dois ma protection attendrie, comme à leur mère, je ne puis leur disputer cette affection humaine qui nous relie fatalement. Mais que toute ma vie se termine là, non, non ! Ils n’ont pas cette puissance de limitation. Le seul droit qu’ils n’aient pas sur moi est de me dispenser mon entière félicité ! Je fus tout ce qu’ils exigèrent, mais que je puisse être au delà, sentir et vouloir au delà, ils ne peuvent m’en demander compte. En quoi seraient-ils frustrés ? Quelle main trahirait-on pour accepter d’une autre ce que jamais elle n’offrit… Et pourtant, Hélène, je n’ose pas. Je tremble devant les actes qui affirmeraient ce droit, et moins pour les autres que pour vous… Ah ! les hommes sont inventeurs de beaux pièges, et les plus grands gibiers y restent comme les petits. Si je vous parlais comme je le dois, je vous éloignerais d’abord, et je vous conseillerais le dépaysement à tout prix, fût-ce par un mariage.

Hélène.

Et je trouverais mon bonheur dans le devoir accompli et le respect des honnêtes gens ! Puis, étant vieux l’un et l’autre, nous nous rencontrerions guéris, certains comme tout le monde, qu’un présent qui se supporte est victorieux du passé, qu’on a cessé de perdre ce qui pouvait être, le jour où plus rien ne nous le rendra jamais. Ah ! ces guérisons fières d’elles-mêmes, comme les vieilles femmes, parce qu’elles survivent ! (exaltée, nerveuse.) C’est comme vous voudrez, oh ! je suis très forte et saurai bien m’en aller, et guérir, et vivre, et mourir ailleurs. Mais pourquoi faire, à la fin ? Qu’aurons-nous donc respecté, qu’aurons-nous donc sauvé ? S’il y a un désordre ici, ce n’est pas moi qui le cause ; si une présence est équivoque, ce n’est pas la mienne !

Philippe, les dents serrées.

Alors ?

Hélène, brusquement.

Si je pouvais retourner là d’où je suis venue !

RIDEAU

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