Scène 1
L’ABBESSE. — HÉLÈNE. — MARIE. — Puis MARTHE. — PHILIPPE.
Marie, entrant, importante.
Eh bien, c’est du propre !
L’Abbesse, bondissant.
Marie, nous sommes en plein courant d’air !
Marie va fermer la porte et revient.
Mademoiselle Duret qui décampe… Elle va retrouver son amant à Paris.
L’Abbesse.
Qu’est-ce que tu as dit ?
Marie.
Je vous répète, mot pour mot, ce que maman a dit quand elle a trouvé sa lettre.
Hélène. (À l’Abbesse.)
Mais je la croyais une très honnête fille, d’excellente famille…
Marie.
On peut être une très honnête fille et avoir un amant, ça tu sais… (Hélène et l’Abbesse s’installent pour écouter Marie.) Quand ils seront mariés, on n’y pensera plus. On dira seulement : elle aurait pu choisir un autre train… Voilà maman qui interroge miss et les domestiques, et l’on oublie de m’envoyer me coucher.
L’Abbesse.
Àpropos, tu ferais aussi bien de ne pas attendre et de nous dire bonsoir tout de suite.
Marie, allant se faire embrasser.
Tout de même, j’aurais voulu savoir comment il s’appelle.
L’Abbesse.
Qui ?
Marie.
L’amant de M Duret.
L’Abbesse.
On dit l’amoureux. Va te coucher.
Marthe, entrant. Elle festonne des chemises dont le paquet est sous son bras, elle brode en marchant.
Oui, va te coucher, miss t’attend. (La petite l’embrasse et sort.) Vous avez une lampe qui fume.
L’Abbesse.
C’est Marie qui nous a fait des courants d’air dans son émotion du départ de M Duret.
Marthe, s’asseyant et brodant toujours.
Que veux-tu que j’y fasse ? Elle ne m’avait jamais été sympathique… C’est tout de même désolant de voir une pauvre fille commettre une sottise. J’espère que Philippe ne lui aura pas fait la vie dure. Il est très bon, mais fantasque. Elle a laissé une lettre pour lui, l’engageant à prendre un secrétaire masculin, qui lirait mieux ses manuscrits, et dont l’interprétation donnerait lieu à des fautes moins graves… Mais je vous dis que cette lampe fume, c’est intolérable.
(Hélène se lève et va la baisser. Elle trouve un journal sur son chemin et se met à lire debout.)
Marthe, à sa sœur.
Je compte rentrer la semaine prochaine. La campagne devient impossible à cette époque. On n’arrive pas à chauffer cette maison.
Philippe, qui fumait au dehors, paraît à la porte-fenêtre.
Pourquoi veux-tu partir ? Ordinairement c’est moi qui donne le signal. Je peux très bien rester encore quelques semaines, mon cours reprend l’un des derniers.
Marthe.
Es-tu sûr, Philippe, de n’avoir pas malmené M Duret ? Tu es très bon…
Philippe.
Duret est restée chez moi tant qu’elle m’a trouvé à son goût. Elle part quand j’ai cessé de lui plaire, voilà le fond de l’histoire. Ma sœur, Hélène, un bridge ? (Il avance la table où les cartes sont encore en paquet, il s’y assied et les bat) (Hélène s’arrache avec peine à son journal).
Marthe.
Qu’est-ce que vous lisez donc ?
Hélène.
Les troubles de Varsovie. Les agitateurs sont pris. On en pendra trois ou quatre. Ce ne sont pas des révolutionnaires, paraît-il, mais des patriotes, des royalistes, ils veulent la république de Pologne, enfin.
Marthe.
Oui, Réal m’a parlé de ça. Parmi les chefs, il y a un ancien élève à lui, un Massalsky.
Philippe.
Je connais ce nom-là. (À l’Abbesse.) Je crois bien me rappeler que Massalsky était chez moi le jour de votre arrivée.
Hélène.
Il y a donc des gens qui se font pendre ?
L’Abbesse.
Bah ! nous nous faisons tous pendre, seulement on ne voit pas la corde, quelquefois la grimace.
Hélène.
Elle n’est pas belle.
Marthe, révoltée.
Comment, vous n’admirez pas ces jeunes gens, tous riches, bien nés, qui pouvaient jouir en paix des gâteries de ce monde, et vont se faire martyriser pour leur patrie ?
Philippe, agacé.
C’est leur tentative qui était pour leur patrie. Leur mort est pour leur maladresse. Leur pays n’avait aucun intérêt à ce qu’ils meurent, mais, au contraire, à ce qu’ils n’agissent qu’à coup sûr.
Marthe, indignée.
Je prévois le jour où l’on ne recrutera pas facilement les dévouements et les martyrs… Vous savez qu’il est près de minuit, une heure indue pour la campagne. (Philippe éteint aussitôt les bougies de sa table de bridge.)
L’Abbesse.
Ta montre avance, je dis 11 h. 40. (Toutes plient leurs ouvrages, vont et viennent, ralliant ce qui leur manque.)
Marthe, trouvant un mouchoir.
Tenez, Hélène, ceci est à vous. Je te laisse éteindre, Philippe. (Elle replace les fauteuils en arc de cercle, arrange le tapis du pied.)
L’Abbesse, se retournant.
Bonsoir, mon frère.
Philippe, traverse la pièce, va lui serrer la main.
Bonsoir, Madame. (Hélène aussi lui tend la main. Il embrasse rapidement sa femme, il attend qu’elles soient parties, puis il éteint quelques lampes, quand il en reste une seule il va à la cheminée, y jette une bûche et, soucieusement, s’enfonce dans un fauteuil.)