03
La nuit allait tomber lorsque deux cavaliers dont les chevaux fumaient se présentèrent à la Porta Venezia devant laquelle allaient et venaient deux hommes d’armes. Ceux-ci reconnurent un officier de l’armée française et s’immobilisèrent.
— Où se trouve le logement du capitaine Chabannes ? demanda l’officier en se penchant sur l’encolure de sa bête.
— Je l’ignore, répondit l’interpellé ; mais on vous renseignera au poste de commandement qui est situé Piazza del Duomo, au centre de la cité.
— Peux-tu me conduire ?
— Nous ne devons, mon camarade, ni moi, quitter la garde, monsieur l’officier. Mais Duomo n’est pas difficile à trouver. Tout au fond de la rue, vous déboucherez dans un corso qui vous acheminera vers la Piazza si vous tournez sur votre gauche,
— Je te remercie. Adieu !
L’officier piqua sa monture qui bondit, malgré sa fatigue, et le cavalier qui s’était arrêté quelques pas en arrière le suivit. Quelques minutes plus tard, ils arrivaient sur la place au fond de laquelle, malgré l’ombre qui envahissait la ville, l’officier aperçut des archers groupés devant une maison d’assez belle apparence. À sa vue, les archers se rangèrent et l’un d’eux s’avança.
— Service du commandant, des armées, dit l’officier. Conduis-moi à ton chef.
Ce disant, il avait sauté de cheval et jeté la bride à son écuyer vers qui les archers se précipitèrent pour lui demander des nouvelles. Sur le seuil de la maison, deux exclamations se croisèrent :
— Bretache !
— Maupertuis !
Le jeune vicomte de Bretache, tout couvert de transpiration et de poussière, passa son bras sous celui du chevalier de Maupertuis qui avait assuré le service de jour.
— Eh ! bien, demanda-t-il, que faites-vous ici ? De belles fredaines, sans doute ?
— Comment passerions-nous le temps autrement ?
— Heureux conquérants !
— Auriez-vous à vous plaindre, vous-mêmes ?
— Vous avouerai-je que Ravenne manque de femmes et de distractions et que monseigneur du Terrail, de surcroît, ne nous laissait pas grande liberté ? Ah ! le valeureux Bayard ne ressemble guère à M. de Chabannes, et il tient davantage encore à ses officiers que feu monseigneur le duc de Nemours ! Heureusement que nous rentrons à Paris !
— Toute l’armée ?
— Je ne crois pas. Le Milanais n’est pas très sûr encore et j’ai là des instructions pour votre commandant, le gouverneur, qui est chargé, jusqu’à nouvel ordre, d’assurer la police dans la province. Voulez-vous, mon cher Maupertuis, me dire où je pourrai rencontrer M. de Chabannes ?
Maupertuis fit un geste évasif.
— Tout ce que je peux faire, dit-il, c’est de vous envoyer au capitaine d’Ancy, qui vous renseignera, s’il le peut. C’est d’Ancy qui commande depuis deux jours.
— Eh ! quoi, ni Chabannes, ni Maulmont ?…
— Introuvables !
Le vicomte de Bretache s’étonna :
— Et vous n’en êtes pas plus ému ?
— Bah ! On connaît M. de la Palisse. Il doit passer de bon temps auprès de quelque jolie femme. Quant à Maulmont, de qui vous connaissez la chasteté, il se montrait si bizarre ces temps derniers qu’il a dû se laisser prendre à son tour, Et vous devez savoir comme ça se passe quand on commence si tard ! Alors, Geoffroy d’Ancy, qui est notre aîné et le plus ancien capitaine, a pris le commandement. Une sinécure, d’ailleurs, car tout est absolument tranquille. Voulez-vous m’attendre quelques instants, Bretache ? Je vais être relevé et je veux vous offrir la bienvenue à Milan.
— Sambleu ! s’écria Bretache, voilà qui est sagement parlé, car je meurs de soif, en vérité.
Ils poursuivirent leur entretien jusqu’à ce qu’un tambour se fit entendre. La relève, qui s’effectua sans apparat, libéra bientôt Maupertuis, et les deux compagnons d’armes s’en allèrent vers une auberge toute proche. Ils y avaient vidé un nombre respectable de flacons lorsque Bretache manifesta le désir de s’acquitter de sa mission.
— L’heure du souper n’est pas loin, dit Maupertuis. Nous allons trouver d’Ancy à la table commune, à moins qu’il n’ait, lui aussi, à rendre des devoirs.
La nuit étant tout à fait venue, ils ne tardèrent pas à quitter l’auberge pour se diriger vers une hôtellerie de la via del Mercanti, où trois officiers se trouvaient déjà réunis dans une arrière salle. L’arrivée de Bretache y fut saluée par des vivats. Et, tout de suite, dix questions se mêlèrent :
— Allons-nous partir ? La paix est-elle signée ? Venez-vous nous relever ?…
Le jeune gentilhomme souriait, pressait les mains qui s’étaient tendues et répondait de son mieux :
— C’est nous qui rentrons pour vous laisser le champ libre. Vous aurez toute l’Italie pour vous. La paix ? On assure qu’elle est imminente. M. du Terrail a reçu l’ordre de nous ramener et nous allons prendre la mer à Gênes.
L’entrée de Geoffroy d’Ancy suspendit des éclats de rire.
— Monsieur de Bretache ! s’écria-t-il. Comme je suis heureux de vous voir !
Bretache s’inclina.
— Je suis flatté, monsieur, et d’autant que l’on m’a appris que vous exerciez le commandement.
— Oh ! à titre bien précaire ! Nous avons voulu laisser M. de Chabannes à ses plaisirs, et nos compagnons m’ont chargé de le suppléer. Mais non point dans ses entreprises amoureuses ! ajouta-t-il en riant. Bah ! Il faut bien que jeunesse se passe ! Qu’est-ce qui nous vaut le plaisir de vous recevoir ?
— Une mission que M. du Terrail a bien voulu me confier. L’armée est en marche sur Gênes, et Bayard charge M. de Chabannes d’assurer l’ordre ici en attendant la décision de Sa Majesté le roi que Dieu garde. Mais puisque M. de Chabannes est invisible…
— Je lui remettrai les instructions dont vous êtes porteur, monsieur. En attendant, je suis heureux de vous renouveler l’invitation que nos compagnons vous ont sûrement faite : nous allons souper en votre honneur et boire à la gloire de Sa Majesté le roi, que Dieu garde !
Ce fut une joyeuse soirée que l’on passa. Cette jeunesse turbulente — car Geoffroy d’Ancy, qui était l’aîné des convives, n’avait pas plus de vingt-cinq ans — saisissait toutes les occasions de festoyer dans les heures où ne l’appelait pas le service de la France et était aussi prompte à rire, banqueter et mener l’assaut d’une belle qu’elle l’était à courir sur l’ennemi avec cette « furia francesa » qui devait la signaler à l’admiration de tous.
On se coucha tard, et Bretache n’eut guère à dormir que quelques heures avant de quitter Milan pour aller rejoindre l’armée de Bayard. Les mêmes gentilshommes, hormis celui qui assurait le service, se retrouvèrent à table à la fin de la matinée, et M. d’Ancy, en y prenant place, demanda si l’on avait des nouvelles de M. de Chabannes et de Robert de Maulmont. Nul ne savait ce qu’ils étaient devenus. Alors, d’Ancy fit part de ses préoccupations à ses camarades.
— Une si longue absence, dit-il, ne semble pas naturelle, et peut-être conviendrait-il que nous sortions de notre discrétion, d’autant que j’ai à remettre à notre chef le message de M. du Terrail.
— J’y songeais, dit Maupertuis.
Et le petit Roger d’Orceval, qui était blond comme une jeune fille du pays de Normandie, ajouta :
— D’autant que s’il était arrivé quelque mésaventure à M. de Chabannes, notre responsabilité serait bien engagée.
L’observation fit froncer les sourcils de M. d’Ancy, qui murmura, comme pour se rassurer :
— M. de Chabannes est assez grand garçon pour se conduire tout seul !
Cependant, tout le temps que dura le repas, il se montra soucieux et, sitôt que ses compagnons se dispersèrent, il confia à M. de Maupertuis qu’il allait s’efforcer à dénicher le commandant pour lui remettre les instructions de M. du Terrail.
L’après-midi était magnifique et toute imprégnée de parfums printaniers. Geoffroy d’Ancy, qui s’en allait seul, à pied, par les rues milanaises, ne pouvait s’empêcher de lorgner les jolies femmes et de se retourner pour suivre du regard les plus jolies ou les mieux faites. Il arriva devant l’hôtel de M. de la Palisse et y pénétra avec l’espérance de l’y trouver. Il dut, à plusieurs reprises, frapper à la porte de l’appartement auquel conduisait un long couloir. L’une des servantes vint ouvrir.
— Vous désirez ? monsieur l’officier.
— Voir M. le gouverneur.
— M. le gouverneur n’est pas ici.
— Et personne ne peut me dire où il se trouve ?
— Peut-être la signorina ?… Si votre Seigneurie veut entrer.
— Évidemment ! grogna Geoffroy d’Ancy en passant la porte.
Il dut attendre un moment la venue de Marina qui, très bouleversée, cherchait à retrouver son calme. Elle pénétra dans le salon où la servante avait introduit l’officier et, toute tremblante, fit une révérence. M. d’Ancy, ayant souri devant tant de grâce, allait demander des nouvelles de M. de Chabannes lorsque sa mémoire lui rappela les traits de la jeune fille.
— Mademoiselle, demanda-t-il, n’est-ce pas vous qui aviez la charge de veiller sur M. le gouverneur alors qu’il était à l’Ospedale Maggiore ?
— Moi-même, monseigneur.
— Vous n’étiez donc pas attachée à l’établissement puisque je vous retrouve ici ?
— J’étais seulement au service de M. de la Palisse, répondit Marina en rougissant.
— Et sans doute M. de la Palisse, satisfait de vous, a-t-il décidé de vous garder ?
— Il m’a fait le très grand honneur de me donner son amitié et je m’efforce de le satisfaire.
En prononçant ces dernières paroles, Marina avait détourné les yeux et M. d’Ancy n’avait pas manqué d’interpréter gaillardement sa gêne. Il demanda, pour gagner un peu de temps :
— Voulez-vous me permettre de m’asseoir ?
— Je suis confuse de n’avoir pas songé à vous y inviter. Il est vrai que mon maître n’est pas là et…
— Justement, dit le gentilhomme, il est nécessaire que je le voie sans délai.
— J’avais moi-même espéré, monsieur, que vous m’apprendriez où il se trouve.
— Il y a donc longtemps que vous l’attendez ?
— Trois jours et je me sens très inquiète.
— Du moins, mademoiselle, me direz-vous si M. de Maulmont était avec lui lorsqu’il est parti.
Soudain, Marina éclata en sanglots.
— Ah ! que me cachez-vous donc ? s’écria le gentilhomme.
Mais il était à Marina impossible de répondre tant son bouleversement était grand. Alors Geoffroy d’Ancy imagina dix choses à la fois et s’arrêta à l’hypothèse la plus vraisemblable : Chabannes et Maulmont avaient été enlevés et cette jeune fille en savait plus long qu’elle ne le prétendait.
— Pourquoi vous désolez-vous ainsi ? demanda-t-il sur un ton où perçait une certaine rudesse.
Marina, qui s’était appuyée au mur et se cachait le visage dans ses mains, ne répondit pas, ce qui eut pour effet de donner aux soupçons de l’officier plus d’assises. Il se leva, vint tout contre la jeune fille et, sans la toucher encore :
— Mademoiselle, je vous rappelle que M. de Chabannes est gouverneur du Milanais par la volonté de Sa Majesté le roi de France, que je suis un officier de son service et que j’ai le droit de savoir qui le retient et où il est retenu.
— Je l’ignore ! répondit enfin Marina, en découvrant son visage où les larmes ruisselaient.
— Vous avez tort de mentir et il pourrait vous en cuire. Une dernière fois…
— Je ne sais rien ! affirma la malheureuse enfant.
Elle avait été tout près de révéler la vérité ; mais, sur le point de renseigner l’officier, elle avait soudain pensé au crime de Robert de Maulmont et imaginé qu’il pouvait avoir contribué à l’enlèvement de M. de la Palisse. Alors, elle se taisait, pour ne pas risquer de perdre celui qu’elle aimait de toute son âme, de tout son cœur.
Geoffroy d’Ancy médita quelques instants. Il avait grande envie de se saisir de celle qu’il tenait pour coupable ou complice et de la traîner en prison. Il y renonça, préférant la laisser dans la maison où ceux qu’elle dirigeait ou servait viendraient peut-être se faire prendre. Sa résolution arrêtée, il appela et donna des ordres à la servante qui se présenta presque aussitôt. Puis il dit à Marina :
— Vous allez être gardée ici à vue, mademoiselle. Ou bien vous vous déciderez à parler, ou bien, si M. de Chabannes et M. de Maulmont ne sont pas retrouvés dans deux ou trois jours, vous aurez à répondre de leur disparition.
— Que votre volonté soit faite ! Je ne sais rien…
— Vous le jurez sur la Madone ?
Marina ne répondit pas.
— C’est bien ! dit M. d’Ancy qui retourna s’asseoir et ne prononça plus un mot.
Du temps passa, bien près d’une heure. Marina, toujours debout contre le mur, ne pleurait plus, et le jeune officier qui la dévisageait de temps en temps remarquait combien elle était jolie et paraissait douce. Mais il ne se laissait pas attendrir.
Un sergent apparut avec deux hommes.
— Tu vas, lui dit M. d’Ancy, rester ici et garder à vue cette femme. L’un de tes hommes se tiendra en faction devant la porte d’entrée de la maison et l’autre dans le couloir au haut de l’escalier. Interdiction à la prisonnière de communiquer avec quiconque, hormis avec la servante qui lui apportera à manger ici même et à qui elle ne devra pas adresser la parole. La nuit venue, tu le retireras dans la pièce voisine pour lui permettre de prendre son repos dans l’un de ces sièges. Ne laisse entrer personne, sauf la servante, M. le gouverneur de Chabannes, M. de Maulmont, un officier du roi ou le sergent de relève. Si la prisonnière manifeste l’intention de me parler, tu me feras prévenir.
Le sergent salua, alla disposer ses hommes, se mit lui-même en faction, sur quoi M. d’Ancy se retira sans avoir dit un seul autre mot à sa prisonnière qui alla se jeter dans un fauteuil où elle pleura sans fin.
Robert de Maulmont traversa le jardin dont la porte de fer était ouverte et entendit, dans l’ombre, piaffer les chevaux. Il s’était difficilement arraché aux bras de Béatrix qui, si elle n’avait pas pleinement cédé encore, avait mis une telle fougue, une telle passion dans leurs enlacements que le jeune homme ne pouvait plus douter de son amour. Et il était comme ivre des baisers qu’elle lui avait prodigués, du brûlant parfum de son haleine, de ses regards mêmes qui avaient, pendant de longues minutes éperdues, coulé en lui il ne savait quels feux épuisants.
Rien n’existait plus pour lui que Béatrix la divine : ni chef, ni ami, ni patrie, ni roi. Il était prêt à toutes les trahisons, à toutes les ignominies, et il allait, sans révolte, sans honte même, trahir sa patrie et son roi, après avoir trahi son maître et ami.
Il prit la bride des mains qui la lui tendaient, sauta en selle, et dit seulement :
— Allons, Gari…
Son cheval bondit sous la piqûre et ce furent deux trombes qui, se suivant à dix foulées d’intervalle, passèrent dans les rues de Milan à une allure folle. On invectivait ces fous, sur leur passage, et quelques chiens, surpris sur la chaussée, fuyaient en jetant des abois épouvantés.
Maulmont ralentit un peu avant d’arriver à la porte, constata avec joie qu’elle n’était pas fermée, la franchit en criant : « Service du roi » et se jeta dans la campagne à une allure d’ouragan.
Par instants, il se retournait pour savoir s’il était suivi par son compagnon, sans ralentir sa course, se dirigeant vers le nord au moyen des étoiles qui brillaient dans le ciel de velours bleu sombre. Si les chevaux tenaient l’allure, ils feraient une quinzaine de lieues avant le jour. Alors, on aurait atteint Lacco où cavaliers et montures se reposeraient pendant quelques heures pour repartir ensuite en direction des Alpes Bergamasques et arriver vers le milieu de la journée au camp du capitaine Hanstedt, que Maulmont avait fait la promesse de décider à marcher contre Milan.
Il emportait avec lui une somme assez considérable qui impressionnerait assurément le Suisse, surtout s’il était assuré de l’appui des Milanais et de la défection d’une partie des effectifs français.
De rudes côtes et le mauvais état des chemins obligèrent les chevaux à prendre le pas. Mais ils avaient soutenu pendant longtemps un tel train que, dans les premières lueurs de l’aube, le village de Lacco apparut dans le lointain. Maulmont piqua une fois de plus sa bête et bientôt il s’arrêtait devant une auberge dont il réveilla le maître en frappant de grands coups de poing à la porte. Un volet grinça et la tête de l’aubergiste apparut.
— Que votre Seigneurie me pardonne, dit l’homme, j’attendais que les coqs eussent chanté pour sauter de mon lit. Soyez les bienvenus.
Maulmont était descendu de cheval et se promenait de long en large, sans se préoccuper de son compagnon, qui ne se pressait point de prendre la bête, d’ailleurs si fourbue qu’elle ne bougeait pas. Aussitôt que l’aubergiste se montra :
— Tu vas, dit Maulmont, montrer à ce garçon où il peut remiser nos montures, après quoi, tu nous serviras à manger et nous feras préparer deux lits. Je compte repartir avant le milieu du jour.
— Votre Seigneurie sera satisfaite, assura l’aubergiste, qui fit un signe à l’écuyer.
Maulmont avait déjà pénétré dans la salle. Il se laissa tomber sur un siège, défit ses bottes et allongea les jambes pour les délasser. Il commençait de s’assoupir quand l’aubergiste revint.
— Votre Seigneurie, dit-il, devra prendre toute seule son repas, car M. l’écuyer a préféré se retirer tout de suite dans sa chambre.
— Eh ! bien, sers-moi, mon ami, et si tu veux m’obliger, ne tarde pas.
Au premier rayon de soleil, Robert de Maulmont gravissait l’escalier qui conduisait aux chambres, pénétra dans celle qu’on lui réservait à la suite de l’aubergiste, donna ses instructions à celui-ci et s’étendit sur le lit où le sommeil le prit aussitôt.
Il aurait juré qu’il venait à peine de s’endormir quand des coups frappés à sa porte le firent sursauter.
— Ouais ! fit-il, qu’est-ce qui arrive ?
— L’heure, monseigneur ! cria la voix de l’hôtelier.
Sans bien se rendre compte de l’endroit où il se. trouvait, ni de ce qu’il avait à faire, Maulmont descendit de sa couche, baigna son visage d’eau fraîche, remit les bottes qu’il avait quittées et descendit. Son compagnon ne se trouvait pas dans la salle.
— As-tu pensé à réveiller mon écuyer ? demanda-t-il à l’aubergiste qui s’empressait.
— Assurément, monseigneur ; mais, j’ai eu beau cogner, je n’ai pas obtenu la moindre réponse,
— Eh ! bien, je vais moi-même le secouer.
Maulmont, qui ne ressentait plus maintenant la moindre fatigue, regagna l’étage et donna de grands coups à la porte qu’il s’était fait indiquer, Ses appels demeurant sans écho, il ouvrit et poussa une exclamation de surprise. Sur le lit où il comptait trouver Gariglia, Anzora, à demi dévêtue et résolument immobile, dormait d’un sommeil que rien ne paraissait devoir chasser.
— Par la morbleu ! s’exclama de Maulmont, quel est ce mystère ?
Il se demanda un instant s’il allait oser secouer la dormeuse et s’y résolut en pensant que le camp d’Hanstedt était encore loin. Il prit donc le poignet d’Anzora, le pressa et lui imprima des secousses, Alors seulement, la jeune fille entr’ouvrit les yeux. Elle sourit, encore plongée dans l’inconscience, se tourna, se retourna encore, s’élira et demanda :
— Où sommes-nous ?
— Dans un étrange pays, répondit Maulmont, amusé, où le sommeil transforme en femmes les hommes.
— En ce cas, Monseigneur, pourquoi est-ce M. le comte de Maulmont que j’aperçois ?
— Pourquoi vous êtes-vous substituée à Gariglia ?
Anzora était revenue complètement à elle,
— Parce que, monseigneur, nous avons jugé préférable de le laisser à Milan pour veiller sur le prisonnier.
— Le prisonnier ! répéta Maulmont. Il me croit sur le chemin de Paris ! Ha ! Ha ! Nous verrons bien…
Il se tut soudain et baissa les yeux, mal à l’aise. Puis, chassant la honte obscure qui le gagnait :
— Je vous ai fait faire une course effroyable, dit-il, povera |
Anzora rougit vivement.
— Je suis si heureuse, murmura-t-elle.
Et, à voix plus haute, elle ajouta :
— Je me sens maintenant très bien et si vous m’accordez quelques minutes, nous pourrons bientôt repartir.
— Je repartirai seul, dit Maulmont. Vous m’attendrez ici, Où je vous rejoindrai demain,
Anzora secoua la tête.
— Non, monseigneur, n’insistez pas. Je vous suivrai… jusqu’au bout du monde, s’il le fallait.
— Nous allons moins loin ! remarqua le traître sans comprendre.
Sur ces mots, il se retira, et Anzora le vint rejoindre bientôt. Ils mangèrent de grand appétit et se remirent en route avant que le soleil n’eût atteint le plus haut point de sa course.
Vers deux heures de l’après-midi, ils se présentaient au camp d’Hanstedt.
L’entrevue des deux hommes devait être brève.
— Capitaine, dit Maulmont, je vous ai combattu à Brescia, à Castane et à Milan. Je viens aujourd’hui, à la suite des pourparlers que vous avez eus avec l’envoyé du chevalier Aldo d’Aldi, vous demander votre alliance.
— J’ai fait connaître mes conditions.
— Vous demandiez de l’argent. Je vous apporte davantage. En plus de la somme que vous avez fixée et dont je vais vous remettre la moitié, nous vous offrons l’appui des Milanais et d’une partie des troupes d’occupation.
— L’argent ? dit Hanstedt,
— Le voici.
Le Suisse compta.
— Quand devrai-je me mettre en marche ?
— Cinq jours de préparatifs vous sont-ils suffisants ?
— Je le crois.
— Ainsi donc, dans cinq jours. Il vous en faudra trois pour venir sous les murs de la ville. Le huitième, l’un des nôtres viendra à votre rencontre pour vous renseigner sur nos propres dispositions. Nous pouvons compter sur vous ?
— Je n’ai qu’une parole… quand on paie, dit Hanstedt en souriant. Et maintenant, laissez-moi vous souhaiter la bienvenue…
Maulmont s’excusa :
— Vous êtes trop aimable, monsieur ; mais notre absence doit être aussi brève que possible et je préférerais ne pas m’attarder.
— Il sera fait selon votre désir, monsieur. Toutefois, vous ne refuserez pas de vider avec moi un flacon.
— Si tel est votre gré…
— Je vous en prie.
Deux minutes plus tard, les deux hommes choquaient leurs gobelets pour boire à la délivrance du Milanais et à la défaite des barbares.
Anzora, dont le visage était masqué, s’était tenue assez loin pour éviter qu’on la remarquât. Maulmont prit congé, alla vers elle et lui demanda si elle se sentait assez forte pour regagner Lacco d’un seul trait.
— J’irais plus loin, s’il le fallait, assura-t-elle. Avez-vous réussi, monseigneur ?
— Oui, si cet homme tient la promesse qu’il m’a faite.
— Il la tiendra, soyez-en sûr.
— Eh ! bien, donc, en avant !
Anzora souffrait et, à la fois, était heureuse. Elle était heureuse de se sentir seule avec le beau jeune homme qu’elle chérissait, de penser qu’elle passerait toute une nuit près de lui et qu’elle pourrait le servir selon son cœur. Elle souffrait en se disant qu’il n’avait pas su découvrir l’amour qu’elle lui avait voué et qu’il n’avait en lui, cœur et chair, que Béatrix.
Et, tandis que son cheval trottait ou galopait parmi les champs pleins de fruits et de fleurs et inondés de lumière, elle se jurait de le conquérir, dût-elle employer les pires moyens.
Le soleil n’était pas encore couché quand les maisons du village se montrèrent, Maulmont ralentit le pas de son cheval, se retourna et fit signe à Anzora pour qu’elle vînt à sa hauteur.
— Je calculais, dit-il quand elle fut près de lui, qu’en quittant Lacco demain au début de l’après-midi, nous arriverons à Milan en pleine nuit, mais avant la fermeture des portes. Vous aurez donc toute une nuit et toute une matinée de repos.
Anzora poussa un soupir et ce fut sa seule réponse. Ils arrivaient à Lacco que le soleil mourant dorait de ses derniers rayons.
Le crime qu’il venait d’accomplir paraissait ne pas peser à la conscience de Maulmont qui mangea de fort bon appétit sans remarquer la tristesse de sa compagne, ni les regards parfois passionnés et parfois désespérés dont elle l’enveloppait. La voyait-il seulement ? N’était-ce pas le visage radieux de Béatrix qui lui apparaissait ?
Il se leva de table le premier, recommanda à l’aubergiste de soigner les chevaux et invita Anzora à aller se reposer. Sans mot dire, elle gravit l’escalier devant lui et, arrivée sur le palier, souhaita le bonsoir à Maulmont. Il lui tendit la main et, comme il pressait celle qu’elle lui donnait, toute froide, elle éclata en sanglots.
— Eh ! bien, qu’avez-vous ? demanda-t-il, surpris.
— Rien, monseigneur.
— Monseigneur ! Non ! Il ne faut plus me donner ce titre. Appelez-moi… voyons, Robert. Qu’avez-vous, ma chère Anzora ?
Des larmes tombèrent sur leurs deux mains unies. Alors, il ouvrit la porte de sa chambre et y attira la jeune fille. Il demanda encore :
— Pourquoi pleurez-vous ?
— Ah ! c’est bête ! c’est stupide ! dit-elle avec une sorte de rage.
— Ne suis-je pas votre ami ? Pourquoi ne vous confiez-vous pas à moi ?
— À quoi bon ?
— Les confidences apaisent parfois les peines.
— Rien n’apaisera la mienne, jamais !
— C’est étrange ! Je vous croyais heureuse…
— Heureuse ! Ah ! laissez-moi m’en aller.
Il l’attira plus près de lui et elle eut un long frisson.
— Qu’est-ce qui vous fait souffrir ? Je veux le savoir !
— Une chimère.
— Vous aimez ?
— Je vous en prie : ne m’interrogez pas !
— Je pensais que vous aviez pour moi assez d’amitié.
Elle cria presque :
— Non ! Non !
Et il se méprit.
— Vous n’avez plus même de l’estime ! Ah ! oui, je sais… Mais si vous saviez comme je hais cet homme, maintenant ! Dites-moi si c’est… mon acte qui vous peine ?
Elle se dégagea et se retira sans avoir répondu. Il haussa les épaules en murmurant :
— Jeunes filles !…
Et il se coucha, déjà gagné par le sommeil. Toute la nuit il dormit, d’un somme profond d’animal las. Le soleil l’éveilla et, lorsqu’il eut fait sa toilette, il alla frapper à la porte de la chambre voisine, peut-être un peu inquiet. Anzora demanda :
— Qui est là ?
— Robert. Puis-je entrer ?
— Entrez, dit-elle.
Elle se tenait assise sur son lit et ses trails accusaient son insomnie. Après quelques secondes d’hésitation, il vint s’appuyer sur la couche, comme un grand frère que ne troublent point la beauté, ni les charmes à demi dévoilés de sa sœur.
— Vous n’avez pas dormi, remarqua-t-il. Votre peine est donc bien profonde ?
Il avait plongé ses regards dans les yeux d’Anzora et, alors, il tressaillit. L’amour, la passion de la jeune fille venaient, d’un coup, de se révéler à lui.
— Ah ! fit-il, pourquoi cela ?
— Je gâche votre bonheur, n’est-ce pas ? Vous n’auriez pas dû insister.
— J’étais si loin d’imaginer telle chose !
— Parbleu ! C’est qu’il y avait entre vous et moi une autre femme, une femme que j’aimais comme vous aimiez M. de Chabannes…
— Pas ce nom-là, je vous en conjure !
— Il vous fait souffrir ? Comme l’autre me fait souffrir moi-même.
— Pensez à notre œuvre de vengeance.
— J’y pense trop !
— Trop !
— Parce que je sais quel sera le prix de votre…
— Anzora !
— N’ai-je donc pas le droit de défendre mon amour ?
Maulmont, se roidissant, demanda :
— Jusqu’où voulez-vous le défendre ?
Âprement, elle répondit :
— Jusqu’à la mort !
Et aussitôt, elle ajouta : « Jusqu’à la mienne ! »
Il se pencha, lui prit les mains.
— Vous ne ferez pas cette bêtise, dit-il. Il y a tant de jeunes gens qui vous méritent mieux que moi !
Le net aveu d’Anzora lui vint brûler le visage :
— C’est vous que j’aime, vous seul que j’aimerai toujours.
Et, comme il fermait les yeux, il sentit le feu de deux lèvres. Mais les siennes étaient si froides qu’Anzora se recula.
— Allons, laissez-moi, dit-elle d’une voix brisée. Retirez-vous, monsieur, je vais m’habiller.
M. de la Palisse n’avait en réalité été fou que pendant quelques heures. Son épouvantable crise passée, il était resté plongé dans un état de prostration dont rien ne paraissait devoir le faire sortir. Souffrait-il ? Ses gardiens, qui le voyaient aux heures où ils lui servaient ses repas, n’auraient su le dire. Il ne parlait à peu près plus, gardait sa tête baissée comme le font les vieilles gens qui vont mourir et ne réagissait même pas lorsque Gariglia pénétrait, armé, dans sa cellule.
S’il s’était demandé où il se trouvait, il n’aurait pu satisfaire sa curiosité. Empaqueté, ligoté, à demi assommé, il avait été transporté dans une prison, un local de dimensions assez réduites où il était revenu à lui dans cet état d’hébétude qui aurait pu satisfaire ses ennemis s’ils avaient été moins cruels.
Mais l’ex-signor Carmello, surtout, ne pouvait se contenter d’avoir réduit son heureux rival d’autrefois à l’impuissance, ni d’en avoir fait une manière d’idiot. Ce n’était pas assez ! Jusqu’à ce que M. de la Palisse mourût couvert de honte, il fallait qu’il souffrît, terriblement, plus encore que n’avait souffert, à son retour de Venise, le mari trahi de Beppa.
Les blessures du père d’Anzora guérissaient à présent avec une rapidité qui étonnait le médecin lui-même, et l’heure n’était pas éloignée où il pourrait veiller personnellement à la réalisation de ses desseins.
En attendant, il passait des heures heureuses auprès de Béatrix dont il ne décelait point le trouble intérieur. Il avait une aveugle confiance en elle, une confiance si totale qu’il n’avait pas hésité à lui faire jouer ce rôle de séductrice à quoi elle s’était prise.
En ces instants où Anzora se désolait sur l’indifférence de Robert de Maulmont à son égard, Béatrix et Aldo s’entretenaient tendrement, comme aux heures où leur amour était à son plein épanouissement, mais non sans se soucier des événements qu’ils avaient provoqués.
— Ne pensez-vous pas, demanda Aldo, que la présence de Marina à l’hôtel de la Palisse peut désormais nous attirer des ennuis ?
— J’avais, répondit Béatrix, déjà songé à la faire revenir ici pour éviter d’éventuelles indiscrétions de sa part. Malheureusement, l’hôtel est maintenant gardé par des gens d’armes et il est impossible que nous ramenions Marina.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ?
— Je cherche à vous éviter le moindre souci, mon cher ami.
— Oui, je sais, vous êtes toute obligeance. Mais me voici à peu près complètement guéri de ces fâcheux coups d’épée et c’est à moi de me charger des préoccupations que nous pouvons avoir.
— Bah ! dit Béatrix, nous jouons le même jeu, l’un et l’autre.
— Un jeu qui est bien près de s’achever sur notre victoire si, comme je l’espère, ce petit Maulmont est parvenu à décider Hanstedt.
— Je ne doute pas de son succès. Maulmont est un garçon intelligent…
— Et si charmant ! dit le chevalier avec un sourire indéfinissable.
— Mon Dieu !… fit évasivement Béatrix.
— Vous le reconnaissez ? Seulement, cara mia, méfiez-vous… Ces Français…
— Que vous êtes bête, mon cher Aldo ! Supposeriez-vous que ce garçon est capable de me tourner la tête ?
— Je ne le suppose pas, mais il m’arrive d’avoir peur.
— Eh ! bien, il faut charger Anzora du rôle que vous m’avez donné et qui me pèse, je vous assure !
— Non ! Anzora est loin d’avoir votre pouvoir de séduction, Et pour rien au monde je ne voudrais qu’elle s’éprît de ce Maulmont. Ma fille la maîtresse d’un ennemi ! C’est assez, c’est beaucoup trop que sa mère…
— N’y pensez plus, voyons !
— Je ne saurai jamais l’oublier.
— Si ! protesta Béatrix. Lorsque justice sera faite. Ou, alors, c’est qu’il y aura toujours votre Beppa entre vous et moi.
Le chevalier d’Aldi passa son bras au cou de sa maîtresse et la regardant tout au fond des yeux :
— C’est vous seule que j’aime. Je vous aimerai jusqu’à la mort.
Après un temps assez long :
— Quand doivent-ils rentrer ? demanda Aldo.
— Demain soir, si tout va bien.
— Demain. Et ici, où en sommes-nous ?
— Les patriotes sont chauffés à blanc par nos émissaires. Nos affiliés se font de plus en plus nombreux.
— Les armes ?
— Tous ceux qui sont disposés à combattre en sont pourvus. Les réserves s’accumulent.
— Vous êtes une collaboratrice incomparable.
— Peut-être ! Et c’est pour cela, seulement pour cela, que vous m’aimez !
— Sotte ! Je t’aime pour tout ce qui est toi ! Pour ta beauté, ta jeunesse, ta grâce, la flamme de tes yeux, le velours et l’arome de tes lèvres, les caresses que tu sais donner ! Tu souris ?
— De bonheur ; car moi aussi, Aldo, je t’aime.
— Bientôt, dit-il, nous aurons accompli notre œuvre. Alors, Béatrix, Chabannes puni et Milan délivrée, je t’emmènerai à Venise, sur les lieux où je fis ma fortune et, là, tu seras comme une reine.
Ils restèrent un moment, la main dans la main, à rêver. Puis Béatrix se reprit et dit :
— Il va être l’heure où Speranza vient nous rendre compte de ce que fait M. de la Palisse. Voulez-vous que je la reçoive seule ou préférez-vous l’entendre, vous aussi ?
— Vous la recevrez ici, Béatrix. Le jour est venu où je dois enfin me montrer et prendre la tête du mouvement dont vous avez été jusqu’à maintenant le cerveau et l’âme.
Une servante vint annoncer Speranza.
— Qu’elle entre ! ordonna le chevalier.
La pseudo sorcière pénétra dans la pièce.
— Monseigneur, dit-elle en s’inclinant, le prisonnier m’a paru dans le même état que les autres jours, indolent et affaissé. Toutefois, il semble que ses regards se font plus précis et il se pourrait bien que, d’ici quelques jours, il retrouve entièrement sa raison.
— T’a-t-il parlé ?
— Non, Monseigneur.
— Mange-t-il toujours avec le même appétit ?
— Il mange tout ce qu’on lui donne.
— Rien de particulier ? Personne ne t’a suivie ?
— Je ne crois pas, monseigneur.
— C’est bien, je te remercie, Speranza.
Un geste congédia la femme et, quand elle se fut retirée, Béatrix se leva.
— Aldo, dit-elle, vous savez qu’il faut que je sorte Pour aller voir quelques-uns de nos partisans. Si Hansledt s’est décidé à marcher, il ne tardera guère à se mettre en route et il faut que nous soyons prêts, sous peine d’aller à un échec.
— Que de peines je vous impose, ma chère Béatrix. Heureusement, l’heure n’est pas loin où vous prendrez le repos que vous aurez si largement gagné. Vous ne tarderez pas trop ?
— J’ai de nombreuses visites à faire.
— Oui, je sais. Mais aussitôt que la nuit tombe, je deviens inquiet lorsque je vous sens dehors.
Béatrix sourit, se pencha pour donner ses lèvres et glissa aux mains de son amant.
— À tout à l’heure, dit-elle.
Elle s’habilla, dissimula en partie son visage sous une mantille légère et s’en alla, de rue en rue, de maison en maison, réchauffer l’ardeur des chefs patriotes dont sa beauté aurait suffi à assurer la fidélité.
Mais elle ne pouvait point, chemin faisant, s’empêcher de penser à Robert de Maulmont qui prenait en elle, de plus en plus, la place qu’avait si longtemps occupée Aldo. Où la conduirait cette passion ? Quel orage ferait-elle fondre sur sa vie ? Pourquoi, régnant sur le cœur d’un homme aussi riche qui l’avait comblée et était prêt à lui assurer la plus belle, la plus enviable des existences, s’abandonnait-elle, comme si elle eût eu vingt ans, à l’attrait d’une aventure qui pouvait lui coûter si cher ?
Mais à quelle raison se sont jamais soumis le cœur et la chair d’une femme ? Bah ! Elle verrait bien ! À quoi bon réfléchir, tenter de lutter lorsqu’on sait qu’on devra finalement s’abandonner à son destin ?
Comme à l’accoutumée, tous les hommes qu’elle rencontra ce jour-là et avec qui elle s’entretint de la lutte prochaine, tous, jeunes ou vieux, lui firent la cour. Comment aurait-elle pu douter qu’ils n’acceptaient de s’enrôler que pour avoir l’occasion de se battre à ses côtés et dans l’espoir d’obtenir un jour la récompense qu’elle destinait au seul Maulmont, l’ancien ennemi de sa patrie ?
Lorsque, au soir, elle rentra, elle apportait à Aldo la certitude que les Suisses d’Hanstedt pourraient compter sur un solide appui. Il voulut la retenir ; elle ne consentit point à rester auprès de lui.
— Je suis lasse. J’ai besoin de repos.
En réalité, elle voulait être seule, toute seule pour mieux penser à Robert qu’elle allait revoir le lendemain.
Il arriva avec Anzora au terme de la longue course qu’ils avaient faite sans qu’aucune mésaventure leur fût advenue. Si elle avait, secrètement, un peu redouté la jeunesse ardente d’Anzora, elle fut tranquillisée aussitôt qu’elle le revit. Il était bien, comme avant son ne départ, pris par tout son être.
— Madame, dit-il, Hanstedt et ses troupes attaqueront Milan dans huit jours.
Elle lui pressa les mains, tendrement, sans rien répondre que ce mot :
— Venez !
Et elle le conduisit auprès du chevalier Aldo d’Aldi, à qui il rendit compte de sa mission.
Lorsqu’il eut achevé son récit et reçu les compliments et les remerciements de celui qu’il prenait toujours pour le frère de Béatrix :
— Monsieur, demanda-t-il, avez-vous des nouvelles de M. de la Palisse ?
— Il vous intéresse donc encore ?
— Pour la vengeance que je veux tirer du mal qu’il m’a fait, de l’affront qu’il m’a infligé.
— Nous attendions votre retour pour décider de son sort.
— Je voudrais, dit Maulmont, que vous le remettiez en liberté pour me trouver face à face avec lui dans les combats qui vont s’engager. Je l’ai vaincu dans des circonstances trop peu glorieuses pour que je me trouve satisfait.
Aldo secoua la tête.
— Cet homme-là, dit-il, n’accepterait la défaite qu’en mourant et ce ne serait pas assez de le tuer. Tout ce que j’ai souffert de son fait, il faut qu’il le souffre à son tour. Le haïssez-vous assez pour le torturer ?
— Je le hais comme je l’ai aimé, de toute mon âme. Mais dites-moi ce que vous attendez de moi.
— Écoutez…
L’amant de Béatrix d’Ayala désigna à Maulmont un siège et, d’une voix âpre, lui fit son récit :
— Il y a dix-huit ans de cela, j’avais une femme, la mère d’Anzora, qui était alors pour moi — j’en demande pardon à mon enfant — toute ma vie. Je l’avais quittée pour suivre des marchands à Venise, juste à l’époque où les armées du roi Charles VIII vinrent conquérir Naples et le Milanais. Pendant mon absence, le capitaine Chabannes séduisit ma chère Beppa et je ne trouvai plus, en rentrant, qu’une épouse infidèle. Si Chabannes n’avait pas eu regagné la France, je l’aurais tué. Beppa fut la seule à recevoir le châtiment de leur forfait. J’ai attendu dix-huit ans en priant Dieu chaque soir qu’il me donne l’occasion de frapper le suborneur. En dix-huit ans, la haine s’éteint ou s’exaspère. La mienne s’est exaspérée jusqu’à devenir criminelle. Je veux, monsieur, que dans les jours qu’il a encore à vivre, Chabannes connaisse les pires tourments. La mort ne suffit pas, non plus que la défaite.
— Alors ? demanda Maulmont haletant.
— Eh ! bien, il faut ajouter à la défaite le déshonneur.
— Le déshonneur…
— Au déshonneur, le supplice que toutes les victimes de cet homme ont connu.
— Mais enfin, chevalier…
— J’y arrive. Vous avez pris à Chabannes la femme qu’il convoitait et qu’il aurait abandonnée, son désir satisfait, comme il abandonna toutes les autres. Je voudrais que vous lui prissiez mieux qu’une vivante… la morte qui me trahit avec lui.
— Je ne comprends pas, dit Maulmont.
— Vous allez comprendre, monsieur. Ma fille, Anzora, est le portrait vivant de sa mère, et Chabannes, lorsqu’il l’a vue, a cru revoir sa Beppa. Si nous ne nous étions pas assurés de lui, il aurait cherché à faire de mon enfant ce qu’il fit de mon épouse.
— N’était-ce pas Béatrix qu’il voulait conquérir ?
— Béatrix et Anzora, car il ne s’embarrasse pas plus qu’autrefois de scrupules. Anzora, c’était encore Beppa, pour lui !
— Et vous me proposez ?
— Ceci, dit Aldo. Écoutez encore…
⁂
C’était le lendemain soir. M. de la Palisse, qui avait réellement retrouvé sa raison et souffrait davantage que les premiers jours de sa captivité, allait se coucher lorsqu’il entendit les bruits de nombreux pas derrière la porte de sa cellule.
Un rideau de fer, mû de l’extérieur, se souleva et une lumière apparut. Puis la porte s’ouvrit et deux hommes armés, pistolet au poing, pénétrèrent dans la pièce. Tandis que l’un d’eux tenait M. de la Palisse en respect, l’autre alluma une lampe qui projeta ses rayons sur une glace que le rideau soulevé venait de découvrir.
— Que me veut-on ? gronda Chabannes.
Àpeine avait-il prononcé ces mots quand trois silhouettes se profilèrent derrière la glace. Elles s’avancèrent, et le prisonnier put distinguer deux femmes séparées par un homme qui les enlaçait.
Une voix ordonna :
— Avance, ou tu es mort.
Chabannes, beaucoup plus intrigué qu’effrayé, fit un pas.
— Avance encore !
Il ne fut plus qu’à un pas de la glace et, alors, il eut sous les yeux le plus infernal des tableaux. Maulmont, tour à tour, donnait un baiser à Béatrix d’Ayala et à Beppa, la morte vivante !
— Damnation ! hurla Chabannes. Ah !
Et il s’écroula comme s’il eût été frappé à mort.
Depuis deux jours, Marina n’avait pas fait vingt pas. Elle demeurait assise tantôt dans une fauteuil et tantôt sur le canapé où elle passait ses nuits à trembler comme une biche cernée. À peine osait-elle lever les yeux sur la servante qui lui apportait sa nourriture et ne lui adressait la parole que pour s’enquérir de ses besoins.
D’abord, elle avait redouté que les sergents de garde ne se livrassent sur elle à l’un de ces attentats dont elle n’aurait su, dans sa pureté, préciser la nature, mais que celles qui en avaient été les victimes représentaient comme odieux. L’un d’entre eux, surtout, l’avait longtemps regardée d’étrange manière. Pourtant, soit par crainte d’un châtiment, soit que la douceur même de la recluse l’eût intimidé, il n’avait eu aucun geste irrespectueux.
Hormis cette peur si naturelle chez une jeune fille, Marina n’aurait éprouvé nul effroi. Que pouvait-on lui faire ? La jeter dans un cachot ? La tuer ? La mort lui était indifférente et, maintenant qu’elle avait dû dire un adieu définitif à son rêve d’un instant, elle lui serait miséricordieuse.
Elle n’avait jamais connu aucun bonheur. Toute jeune, on l’avait tenue à l’écart de la famille, de cette famille qu’elle voyait vivre autour d’elle, mais dont elle ne savait à peu près rien. Jamais elle n’avait eu d’autres gâteries que celles qu’elle recevait de Speranza, en cachette. Quel avait été le but de son entourage lorsqu’il l’avait chargée de veiller sur M. de Chabannes ? Elle n’en savait rien. En vérité, la mort serait pour elle une délivrance.
Mais aurait-elle le courage de mourir en taisant son secret ? Pourrait-elle fermer à jamais les yeux sans avoir révélé les noms de ceux qui avaient poussé M. de Maulmont à trahir et détenaient sans doute M. de la Palisse prisonnier. C’était cela qui la tourmentait jusqu’à l’accabler de peur.
M. d’Ancy revint, comme il l’avait annoncé, mais avec quelques heures de retard sur celle qu’il avait fixée. Il était accompagné d’un autre officier, M. de Maupertuis. Elle se leva, le visage blême et les jambes défaillantes. M. d’Ancy ayant ordonné au sergent de se retirer, alla s’asseoir sans hâte, tandis que Maupertuis demeurait debout, adossé à un meuble.
Aussitôt qu’il était entré, celui-ci avait été impressionné par la grâce de Marina et peut-être aussi par sa tristesse, par tout ce qui la rendait digne de l’intérêt qu’un honnête homme lui aurait porté. M. d’Ancy prit la parole :
— Mademoiselle, dit-il, j’ai appris par les rapports qui m’ont été faits que vous vous étiez montrée fort docile et raisonnable. J’en suis heureux parce que j’ai ainsi la certitude que vous avez réfléchi et que vous allez me révéler ce que je vous ai demandé.
— Je ne sais rien, monseigneur, rien…
La réponse surprit le gentilhomme qui manifesta par un geste un peu vif son mécontentement.
— Ah ! çà, voyons… s’écria-t-il sur un ton sec.
Mais il se radoucit aussitôt et ajouta :
— Pourquoi voulez-vous m’obliger à sévir contre vous ? Croyez-vous que je ne devine pas ? Vous êtes, contre votre gré, par peur, la complice de gens qui ont voulu, par un attentat, venger la défaite des Milanais ou, plus exactement, celle de la Ligue — car les Milanais ne sont pas vaincus. Ils restent les amis de la France. Le capitaine de Chabannes et M. de Maulmont paient dans une prison, dans un cachot, s’ils ne sont pas morts, les lauriers qu’ils ont remportés dans les combats. Leurs ennemis se sont servi de vous pour les prendre au piège, et je suis sûr que, tout au fond de vous-même, vous avez honte du rôle qu’ils vous ont contrainte de jouer. Eh ! bien, réfléchissez quelques secondes encore. Dites-vous qu’en me révélant les noms de vos maîtres vous ne vous rendez pas coupable d’une trahison, mais vous accomplissez un devoir. Dites-vous que, si vous persistez dans votre silence, nous connaîtrons malgré vous la vérité et que nous serons, alors, obligés de ne plus faire de distinction entre vos maîtres et vous-même. Je vous écoute, mademoiselle.
Le visage de Marina s’était crispé et il semblait qu’aucune goutte de sang n’y circulât. Elle vit passer devant ses yeux le visage de M. de la Palisse, puis celui de M. de Maulmont. Pour sauver le premier pouvait-elle trahir le second ? Elle entendit la voix de M. d’Ancy comme dans un songe :
— Vous persistez à ne pas parler ?
Alors, elle dit très bas :
— Je ne sais rien.
Le gentilhomme maîtrisa sa colère.
— Comme il vous plaira ! dit-il en serrant les poings.
Puis, se tournant vers son compagnon :
— Monsieur de Maupertuis, ajouta-t-il, je vous confie la garde de cette femme. Je vais donner des ordres pour que nos hommes nous ramènent MM. de Chabannes et Maulmont morts ou vivants. Lorsqu’on les aura retrouvés, nous rendrons justice. Il est bien entendu que si elle se décide à parler, vous voudrez bien me faire prévenir. Je compte, au surplus, revenir bientôt.
Maupertuis ne se fit point prier et, ayant accompagné M. d’Ancy jusqu’à la porte, revint auprès de Marina dans la pièce qu’il fit quitter au sergent d’armes. Il resta un assez long moment sans parler, se contentant d’examiner et de dévisager la jeune fille. Elle était fort jolie, réellement, et M. de Chabannes n’avait pas dû s’ennuyer en sa compagnie.
Tandis qu’il contemplait la captive en pensant à ce qu’elle avait pu être pour la Palisse, le jeune chevalier sentait son sang s’échauffer. Marina remarqua l’éclat de ses yeux et sa peur la reprit, intense. Elle eut un long frisson qu’elle ne put maîtriser. Alors Maupertuis se rapprocha d’elle et dit :
— Vous avez tort de ne pas parler.
— Peut-on parler quand on n’a rien à dire ?
— Tatata ! Une femme aussi jolie que vous l’êtes n’a pas passé des jours et des nuits auprès du capitaine de Chabannes sans en savoir bien long. Tout de même, le métier que vous faisiez ne vous gênait-il pas un peu ?
— Quel métier, monsieur ?
Maupertuis se mit à rire.
— Non ! Vous n’allez pas faire votre petite Sainte Nitouche !
— Je vous en conjure, monsieur !
— Quoi ! Vous pleurez ? Ah ! c’est étonnant ce que vous pouvez savoir être comédiennes, les femmes ! Seulement, votre rouerie sera sans effet, vous savez ! Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas jouer à la fine mouche. À votre place, savez-vous ce que je ferais ? Voyons, regardez-moi…
Maupertuis venait de poser sa main sur l’épaule de Marina, qui se retira vivement comme pour éviter le contact d’une bête hideuse. Il la poursuivit, la rattrapa et la saisit aux deux bras.
— Regardez-moi, ordonna-t-il encore. Vous ne voyez pas que vous pouvez vous sauver ? Vous ne tenez pas à avoir un ami qui puisse vous défendre ? Est-ce que je ne vaux pas M. de la Palisse ?
Les regards de Marina exprimaient une mortelle terreur. Elle ne put que bégayer :
— Ah ! Par pitié !…
Maupertuis, devant cette épouvante, fit violence à sa nature. Il ramena la jeune fille vers un siège, la fit asseoir et dit :
— Excusez-moi. Je me laissais entraîner… Mais je vous assure que vous avez tort. Il est impossible que l’on ne retrouve pas ceux que vous avez contribué à faire disparaître et vous paierez très cher votre duplicité. Parlez ! Parlez donc et acceptez ma protection !
— Je n’en attends plus de personne.
— Vous haïssiez donc bien profondément M. de Chabannes pour que vous risquiez la mort après avoir accepté de partager son lit ?
Le visage de Marina se décomposa.
— Moi, s’écria-t-elle, moi sa maîtresse ? Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai !
— Allons donc ! Ah ! c’est inouï l’impudence que vous avez.
— J’aimais M. de la Palisse…
— Et il n’a pas répondu à votre sentiment, n’est-ce pas ? Il a fait fi de vous ! Ha ! Ha ! Non, en vérité, j’avais tort de me laisser attendrir, Eh ! bien, il ne sera pas dit que vous vous serez jouée de Maupertuis. Ce serait trop bête !
Sur ces mots, l’ardent gentilhomme étreignit Marina et chercha à la renverser. Un long cri s’éleva dans la pièce, Et le rire de Maupertuis, le rire qui allait être de victoire, retentissait encore lorsque la porte s’ouvrit pour livrer passage à M. d’Ancy qui revenait.
— Maupertuis ! cria celui-ci. Misérable !
Sous l’outrage, surpris, Maupertuis s’était redressé. Il vit flamber l’épée de son camarade, tira la sienne et se mit en garde. Les lames s’entre-choquèrent. On eût dit que des étincelles en jaillissaient.
Aux premiers cliquetis, Marina avait ouvert les yeux et sans savoir exactement ce qui se passait, elle suivait passionnément les phases du combat.
Les regards des deux gentilshommes, qui se liaient comme les lames, ne portaient aucune haine, et l’on eût même dit qu’une certaine douceur en atténuait les éclats.
Ni Maupertuis, ni d’Ancy ne rompaient d’une semelle. Le duel se déroulait comme s’il se fût agi d’une démonstration. Soudain le poignet de M. d’Ancy se teinta de rouge. Maupertuis leva son épée en reculant. M. d’Ancy eut un sourire.
— Ce n’est rien, dit-il, continuons.
Et l’engagement reprit avec plus de fougue. Après une riposte et une feinte, M. d’Ancy se fendit et, frappant l’épée de Maupertuis près de la garde, la fit sauter d’un coup sec. Maupertuis voulut la rattraper, mais, déjà, son adversaire s’en était saisi.
— Monsieur, dit d’Ancy, je n’avais pas assez d’autorité sur vous pour exiger que vous me remettiez votre épée. La voici entre mes mains. Les six mois que j’ai de plus que vous et l’honneur que nos compagnons et vous-même m’avez fait en me reconnaissant comme votre chef pendant l’absence de M. de la Palisse, me confèrent le droit de la garder. Souffrez que je vous prie de rentrer chez vous.
Maupertuis, livide, s’inclina sans rien dire. Il jeta un regard vers Marina et sortit. Alors, M. d’Ancy s’approcha de la jeune fille :
— Les ordres sont donnés, dit-il. Avant que M. de la Palisse n’ait été retrouvé, voulez-vous, une dernière fois, me dire par qui il a été enlevé ?
Marina, que la victoire de M. d’Ancy venait de délivrer, avait senti fondre d’un seul coup sa résistance. Elle pouvait confier sans crainte aux mains du noble gentilhomme qui l’avait sauvée de la honte, qui avait mis fin à son calvaire, le sort de Robert de Maulmont.
— Monseigneur, dit-elle, encore que ma vie me soit à charge, je vous la dois depuis un instant. Mon récit sera long. Je vous prie de l’entendre.
Sans rien omettre de ce qu’elle savait, elle révéla tous les événements qui s’étaient déroulés autour de M. de Chabannes et de M. de Maulmont depuis l’heure où Béatrix d’Ayala s’était glissée entre les deux hommes. Lorsqu’elle se tut :
— Bien des choses me paraissent obscures, remarqua M. d’Ancy.
— À moi aussi, monseigneur. Mais il m’est impossible de les éclairer parce que je ne suis pas dans le secret des ennemis de M. de Chabannes.
— Bah ! j’en sais maintenant assez pour comprendre ce qui me paraissait inexplicable et mettre un terme aux criminels agissements de cette Béatrix d’Ayala et de ce chevalier d’Aldo qui sont d’abominables coquins. Me promettez-vous de ne pas chercher à vous enfuir si je vous laisse ici libre ?
— Où irais-je ? Je n’ai plus de sécurité que dans cette maison… à moins qu’un de mes gardiens…
— Je réponds de votre paix.
— Merci, monseigneur.
M. d’Ancy s’éloigna pour ordonner au sergent de ramener ses hommes, revint pour prendre congé et se retira. Marina se retrouva seule. Elle s’agenouilla sur une chaise, joignit les mains et, avant de prier, murmura ces mots :
— Mon Dieu, pourquoi cela ?…
Il y avait, devant l’image de Robert de Maulmont, qu’elle cherchait à recomposer en pensée, les traits fins de M. d’Ancy, le jeune gentilhomme français qui venait de se battre pour elle.
Tandis qu’elle priait, Geoffroy, sans perdre aucun temps, faisait rassembler une petite troupe dont il prit lui-même le commandement vers la fin de l’après-midi.
Alors que le crépuscule déroulait ses premiers voiles, il pénétrait le premier dans la maison aux trenle-deux fenêtres du Corso de Brera et, forçant toutes les portes et menant un vacarme du diable, il eut tôt fait d’y rassembler les maîtres et les valets. Tout de suite, il identifia Béatrix d’après la peinture que lui en avait. faite Marina.
— Madame, dit-il, où se trouve M. de Chabannes ?
Béatrix n’avait point laissé percer son émoi, et c’était à peine si l’on pouvait lire sur son visage un peu d’étonnement. Sans trouble apparent, elle répondit :
— Les troupes d’occupation d’une ville peuvent sans doute tout se permettre, et les Français n’ont pas manqué de se permettre bien des choses à Milan. Je ne peux donc avoir de surprise de ce que vous me demandez. J’ai eu, il est vrai, des relations avec M. de Chabannes qui voulut bien me faire le redoutable honneur de me distinguer. M. de Chabannes, usant du droit qu’il s’était lui-même donné, est venu ici maintes fois. Il en est toujours reparti libre mais sans doute un peu moins satisfait qu’il ne l’avait escompté. Il y a je ne sais combien de jours que je suis de lui sans nouvelles et je ne puis, dans ces conditions, vous renseigner.
M. d’Ancy s’adressa à Aldo :
— Vous, monsieur ?
— Je ne saurais rien ajouter à ce que ma sœur vient de vous dire.
— Votre sœur ?
— Mais… oui, monsieur.
— C’est bien, nous allons voir.
L’officier ordonna aux gens d’armes d’encadrer les hôtes de la maison et, à ceux-ci, de lui ouvrir toutes les portes. Les moindres recoins furent fouillés. Lorsque M. d’Ancy se retira, il n’avait découvert aucune trace de M. de la Palisse,
— Et maintenant ? demanda Aldo, avec un frémissement dans la voix.
Béatrix le regarda à travers la fente de ses paupières abaissées.
— Maintenant… quoi ? caro mio…
— M. de Maulmont a droit à une récompense… à celle que vous lui avez promise.
— Ah ! oui… Vous avez arrangé tout cela, vous, Aldo. Vous m’avez ordonné…
— Non !
— Vous m’avez conseillé de me montrer coquette, de me faire aguichante. Il fallait, pour que M. de Maulmont trahît, lui faire espérer un amour qui n’appartenait qu’à vous. Je n’ai pas promis : j’ai laissé croire M. de Maulmont a tenu parole. Il a trahi son ami, son maître, sa patrie et son roi. S’il exigeait… cela, que devrais-je faire ?
Aldo d’Aldi tressaillit. Il dit sombrement :
— Vous me le demandez, Béatrix !
— C’est vous qui avez posé la question.
— Si je vous laissais libre ?
— Pourquoi supposer cela, puisque vous n’y êtes pas disposé ?
L’ex-signor Carmello se leva, fit quelques pas, revint vers Béatrix.
— C’est vrai. Je ne suis pas disposé à vous laisser payer.
Elle éclata de rire.
— Et vous croyez, Aldo, que s’il ne dépendait que de moi-même, je tiendrais les engagements que vous m’avez fait prendre ?
— Chérie ! murmura Aldo avec ferveur, Excusez-moi. J’ai tellement peur de vous perdre ! Mais dans sept jours. Ah ! oui, faites-le patienter encore jusque-là et ce sera fini. Ma vengeance sera satisfaite. Milan aura été libérée.
Il se mit à rire.
— Les imbéciles ! Ils ont pu imaginer que nous retenions Chabannes chez nous !
— Qui sait ? dit Béatrix, s’ils ne le découvriront pas avant l’attaque d’Hanstedt ? Marina peut parler encore, car c’est elle qui nous a vendus.
— Sait-elle où nous séquestrons son… ami ?
— Si personne n’a commis d’imprudence, non, évidemment.
Béatrix, sur qui Aldo se tenait penché, l’écarta de sa main.
— Mio, il faut que je sorte.
— Où allez-vous, mon cher amour ?
— Voir des gens encore, Plus nous approchons de l’heure de la lutte et plus nous devons exalter le zèle de nos partisans.
— Je me suis chargé de les voir.
— Je vous en prie, Aldo, pas d’imprudence, Attendez encore un jour. Il fait chaud ; vos blessures peuvent se rouvrir.
— J’ai déjà trop tardé.
— Vous voulez donc me peiner ?
— Je ne veux que mettre un terme à vos fatigues.
— Demain. Soyez raisonnable. Plus que quelques heures de patience, mon aimé. Je tiens à ce que, dans sept jours, vous vous montriez le plus vaillant des guerriers.
Aldo d’Aldi secoua lentement la tête.
— Vous êtes un tyran ! dit-il.
— Si doux, par moments, n’est-ce pas ?
Béatrix, une fois de plus, soumit son amant.
— Allons, cara mia, je m’incline, Mais c’est bien la dernière fois, vous savez !
Elle se leva, sourit et, sur le pas de la porte, jeta, amusée, ce défi :
— Rien n’est moins sûr.
Hors de la pièce, elle se hâta. Elle avait à s’habiller et parcourir un assez long chemin pour se rendre où elle s’était résolue à aller après une longue lutte intérieure. Un quart d’heure plus tard, elle quittait la maison par la porte de fer du jardin, jetait un regard derrière elle et, sans plus se retourner, marchait à vive allure vers l’extérieur de la ville dont elle atteignit l’une des portes quelques minutes après l’heure Les avait elle-même fixée à son rendez-vous.
Très vite, elle s’engouffra sous un porche, s’engagea dans un escalier à demi obscur, frappa à une porte-et attendit, le cœur battant d’émoi. La porte s’ouvrit sans bruit, une tête de femme apparut et une voix dit ces mots :
— Ah ! entrez, ma chère Béatrix. On vous attend depuis pas mal de temps déjà.
— Merci, dit Béatrix en pénétrant dans l’appartement.
Un homme fut bientôt devant elle.
— Enfin, vous ! murmura-t-il. J’avais peur…
— J’avais promis…
Robert de Maulmont, avait pris les mains de Béatrix et il l’entraînait, les yeux pleins d’extase, vers le salon où la maîtresse de céans l’avait introduit aussitôt qu’il s’y était présenté.
C’était une pièce luxueusement meublée, parée de magnifiques tentures, savamment éclairée par des bougies et dans laquelle on marchait sur un tapis si épais que le bruit des pas s’y perdait comme au sein d’un amoncellement de mousse forestière. Un peu de jour filtrait de l’extérieur, de droite et de gauche d’une longue draperie tendue devant la fenêtre, Dans l’un des angles, un profond canapé jetait l’éclat des ors incrustés dans son bois.
Béatrix donna, en riant, une petite tape sur les mains de Maulmont.
— Voulez-vous être un peu plus patient, monsieur, je vous prie ?
— Ne l’ai-je donc pas assez été, ma chère Béatrix ?
— Pas comme je le désirais, et vous avez failli maintes fois tout compromettre.
— Cette heure-ci me paraissait si loin, si loin ! J’ai désespéré de la voir venir.
— Elle est venue et, sans doute, allez-vous la trouver moins belle que vous l’aviez imaginée.
— Elle est la plus magnifique de mon existence ! Ah ! pouvez-vous en douter ?
Tandis qu’elle parlait, Béatrix s’était dépouillée de sa mantille et de sa cape et elle apparaissait maintenant dans toute sa beauté ensorceleuse. Elle se laissa aller enfin aux bras de M. de Maulmont qui l’étreignit passionnément. Si quelque remords avait pu toucher l’âme du traître, il n’en serait pas resté une ombre en ces instants. Il était tout à sa joie d’homme devant les radieuses promesses de l’amour qui venait de lui être révélé et plus rien n’existait que son ivresse.
Quant à Béatrix, elle n’avait jamais éprouvé ce qu’elle ressentait sous les lèvres qui brûlaient sa bouche et ses yeux, même aux heures où elle s’était donnée tout entière au richissime Aldo, qui se serait damné pour elle.
Sans qu’elle y prît garde, ses vêtements tombaient un à un en découvrant les trésors de sa merveilleuse jeunesse. Elle murmurait des mots ardents et ses longs cils s’abaissaient sur ses regards noyés d’extase.
Soudain, elle jeta un cri aigu, repoussa violemment Maulmont et se dressa. La porte venait de s’ouvrir.
⁂
Anzora n’avait pas pu accepter sa défaite. La lutte très âpre qu’elle avait soutenue s’était achevée sur le triomphe de la jalousie sur tous les autres sentiments. En vain avait-elle mesuré les effroyables conséquences que pouvait avoir son geste. L’amour — et la haine — l’emportaient sur la raison.
Bien décidée à faire échec à Béatrix, elle n’avait passé son temps qu’à épier et eut assez de chance pour surprendre les deux amoureux au moment que sa rivale donnait à Maulmont le rendez-vous où elle allait se livrer. Béatrix n’avait point remarqué qu’elle était suivie. À peine pénétrait-elle dans la maison où Robert de Maulmont s’était introduit quelques instants auparavant qu’Anzora rebroussait chemin pour aller informer son père. Elle lui avait demandé de rester à la maison dans l’attente d’un événement grave qui devait se réaliser. Et le chevalier Aldo d’Aldi, fort intrigué, avait renoncé à sortir.
Anzora rentra chez elle comme une folle.
— Venez ! Venez ! s’écria-t-elle, ne perdez aucun temps.
Il demanda :
— Que se passe-t-il ?
— Venez ! Vous le saurez, hélas ! assez tôt ! Armez-vous.
Ils étaient partis à cheval tous les deux, et suivis par Gariglia.
L’amie de Béatrix connaissait Aldo. Lorsqu’elle le vit apparaître, elle ne douta point qu’un drame allait se dérouler. La surprise et l’effroi l’empêchèrent de parler et d’agir. Aldo, l’air terrible, demanda :
— Où est Béatrix ? Avec qui est-elle ?
Car il avait compris, au désarroi de sa fille, qu’il s’agissait de Béatrix.
La maîtresse de maison, subjuguée, montra un couloir, une porte, et joignit les mains. Anzora avait suivi son père, cependant que Gariglia gardait les chevaux dans la rue.
La porte n’était pas fermée au verrou. Elle tourna et la scène apparut à l’amant trahi en même temps que le cri de l’infidèle s’élevait.
— Misérable ! tonna Aldo.
Il s’était élancé, l’épée haute. La lame siffla et s’abattit violemment sur l’épaule de Béatrix. Des flots de sang jaillirent et la jeune femme, l’épaule et la poitrine béantes, s’abattit en râlant.
Ivre de fureur, Aldo s’était déjà retourné vers Maulmont, Mais celui-ci avait eu le temps de sauter sur son épée et de se mettre en garde. Les fers se heurtèrent avec violence et le combat, acharné, s’engagea. Ni l’un, ni l’autre des combattants n’avait son sang-froid, et la lutte était aussi désordonnée qu’elle était sauvage.
Anzora, d’abord tapie dans un angle de la pièce, se détacha du mur pour venir se pencher sur Béatrix. La mort, déjà, s’emparait d’elle. Un rire strida. Puis ces mots sonnèrent :
— Tu ne l’auras pas ! Ha !
La jeune fille détacha ses regards de l’agonisante. Elle vit son père et Maulmont se portant des coups furieux. L’un ou l’autre allait-il être transpercé ?
— Assez ! Assez ! cria-t-elle. Au nom du Ciel, arrêtez-vous.
Ils n’entendaient pas ou ne comprenaient pas. Alors, soudain, elle prit un siège et, l’élevant, se jeta entre les deux combattants. L’épée d’Aldo s’engagea entre deux barreaux. Le chevalier était à la merci de son ennemi. Mais Maulmont, soudain dégrisé de courroux, abaissa sa lame et attendit. Il put croire que le père d’Anzora allait se précipiter sur lui pour engager un corps à corps. Aldo ne vit plus que Béatrix. Il tomba à genoux devant le cadavre et ne fut plus qu’un amant désespéré.
Anzora le montra d’un geste et, s’adressant à Maulmont :
— Laissons-le pleurer sa maîtresse, dit-elle.
Maulmont avait, lui aussi, des larmes aux yeux. Il répéta :
— Sa maîtresse !
Béatrix lui avait menti. Tout le monde s’était joué de lui. Il n’avait été qu’un pantin entre les mains de toutes ces gens. Malgré lui, il demanda :
— Pourquoi avez-vous fait cela ?
Anzora répondit :
— Je vous aimais. Je vous aimais plus que je n’avais su le dire.
Plus conscient des réalités, il demanda encore :
— Pourquoi votre père lui-même — l’amant de cette femme — se prêtait-il à cette odieuse comédie ?
Anzora demeurait silencieuse.
— Vous ne répondez pas ? Vous vouliez, tous, vous vouliez… ah ! oui… C’était pour que je trahisse ! J’ai vendu mon maître, mon ami ! J’ai vendu mon pays pour cette femme ! Mais elle avait fini par m’aimer, n’est-ce pas ?
— Non ! Elle allait payer.
— Payer ! Elle a payé. Et c’est vous…
— Je vous aime.
— Il y a, entre nous, davantage que ce corps. Il y a ma trahison.
— C’est une tache qui s’efface.
— Par la mort, oui !
— Je ne veux pas que vous mouriez ! Je vous aime.
— Et vous êtes venue avec moi demander à Hanstedt… C’était pour être sûre que je trahirais ?
— Pour vous empêcher de trahir. Si vous aviez voulu m’entendre, si vous aviez pu voir en moi… Vous souvient-il du matin où vous êtes entré dans ma chambre ?
— Pourquoi n’avez-vous pas parlé ?
— Est-ce que tout mon être ne vous disait pas que je vous aimais ? Mais vous ne pensiez qu’à Béatrix. Il a fallu… cela ! Partons, voulez-vous ?
— Où est M. de la Palisse ?
— Partons, je vous le dirai.
— Venez, dit Maulmont.
— Elle lui prit la main et ils marchèrent vers la porte. Dans l’instant qu’ils allaient la franchir l’appel rauque du chevalier retentit :
— Anzora !
La jeune fille se retourna et vit son père s’effondrer sur le cadavre. Elle gémit :
— Malédiction ! Je l’ai tué !
Alors, Robert de Maulmont passa seul la porte. Il aperçut Gariglia et les chevaux.
— Suis-moi, ordonna-t-il à l’écuyer.
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE