‹ Les Amours de M. de la PalisseChapitre 4 sur 5 · 04

04

M. de la Palisse était demeuré longtemps inerte sur le carrelage de sa prison. Lorsqu’il revint à lui, il se pressa le front de ses mains comme s’il eût voulu en exprimer des amas de ténèbres. Puis, il regarda de droite et de gauche, reconnut les lieux où il était enfermé depuis des jours et, après quelques minutes de méditations, murmura :

— C’est une chose impossible, impossible !

L’étonnant spectacle qui l’avait tout d’un coup jeté dans le néant se recomposait très nettement à son souvenir et, par un curieux phénomène, stimulait maintenant sa pensée.

En prononçant le mot impossible, il songeait à Beppa. Oui, il était impossible que Beppa ne fût pas morte ou qu’elle eût, au long des ans, gardé le visage d’autrefois. Alors, sa sœur ou sa fille ?

Chabannes s’étonnait de n’avoir pas pensé à se poser cette question plus tôt. Et il lui suffisait de se la poser pour voir plus loin qu’il n’avait vu jusque-là, dans l’ombre des événements qui s’étaient déroulés depuis l’heure où, par un abominable soir d’hiver, il était venu à Milan interroger la vieille signora Guadami dans la maison de la via del Giardino.

La faute de Beppa avait été découverte par le mari et c’était lui, lui sans doute, qui, le poursuivant de sa haine, avait dressé toute la famille contre le suborneur.

M. de la Palisse se retrouva au soir où pour la première fois, il avait revu, derrière une glace, passer le spectre de Beppa. Cette sorcière qui l’avait engagé à se rendre dans la maison aux trente-deux fenêtres, cette comtesse Béatrix d’Ayala dont il s’était si bêtement épris, étaient les personnages d’une affreuse comédie qu’on avait montée pour le perdre et où figurait un traître qui s’appelait Gariglia et un jeune premier, victime lui aussi d’une infernale machination, qui se nommait Robert de Maulmont.

Plus M. de la Palisse voyait clair et plus il descendait en lui-même. Il avait séduit bien des femmes et parce qu’il n’avait jamais su être fidèle à une seule, il les avait fait toutes souffrir.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il en pensant à celui qui, il le croyait, n’avait eu que le tort de se prendre à la glu où lui-même, l’incorrigible amoureux, s’était pris.

De vieux souvenirs montèrent du fond de son âme et il souffrit davantage à revoir Robert de Maulmont tout petit. Pour chasser son attendrissement et son remords, il murmura :

— L’imbécile !

Sa pensée venait de se reporter sur la douce Marina qui aurait sans doute été pour le nigaud la plus parfaite des maîtresses.

Marina ! Qui était-elle réellement ? Pourquoi l’avait-on mise à son service et qui l’y avait mise ? Quel rôle lui était-il dévolu et qui cette enfant avait-elle en réalité trahi ?

— Il faudra bien que je sache ! dit rageusement entre ses dents M. de la Palisse.

Puis il hocha la tête. En vérité, il était bien loti pour savoir ! Jusqu’à quand allait durer sa captivité et comment finirait-elle ? Que se passait-il et qu’étaient devenus ses compagnons et ses soldats ? Était-il seulement encore, lui, capitaine de l’armée du roi de France ?

Il marcha, de long en large, tête basse, poings fermés, ramassé comme une bête dans sa cage, et qui est prête à bondir. Allait-il se résigner plus longtemps et accepterait-il la défaite sans combattre ? Il n’avait que deux moyens d’en finir : ou bien se fracasser la tête en fonçant sur le mur, ou bien se ruer sur le premier venu qui pénétrerait dans la place et tenter de s’évader. Le second ne valait guère mieux que le premier. Après la porte de la cellule, il devait y avoir d’autres portes…

— Bah ! Je verrai bien ! se dit-il.

⁂

M. d’Ancy était revenu auprès de Marina qui l’attendait, anxieuse et angoissée. Lorsque la porte s’ouvrit et qu’elle vit apparaître le gentilhomme elle dut mettre une main sur son cœur. Elle voulut poser une question, les mots ne purent sortir de ses lèvres. Ce fut M. d’Ancy qui parla :

— Je ne crois pas, dit-il, que vous m’ayez trompée, mais je n’ai trouvé nulle trace de M. de la Palisse chez les gens que vous m’avez signalés. Ils ont dû prendre leurs précautions. M’avez-vous bien dit tout ce que vous savez ? La comtesse d’Ayala n’a-t-elle pas des complices et ne pensez-vous pas qu’elle ait pu faire assurer la garde du capitaine par des gens à sa solde et ailleurs que dans sa maison ?

— Monseigneur, répondit la jeune fille qui avait pu se ressaisir, j’étais trop attachée à M. de Chabannes pour ne pas désirer de toute mon âme qu’il soit sauvé s’il en est encore temps. Je vous ai donc révélé tout ce que je savais… sauf une chose. Parmi l’entourage de M d’Ayala, il se trouve une femme qui, pour l’amour de moi ou, peut-être aussi par intérêt, pourrait vous en apprendre davantage que moi-même.

— Qui ?

— Cette femme se nomme Speranza, elle passe pour sorcière et c’est elle qui a fait les premières démarches auprès du capitaine pour l’entraîner dans la maison. Si vous allez l’interroger, je vous supplie de ne pas lui faire de mal.

Geoffroy d’Ancy imposa ses regards à ceux de Marina.

— Vous m’avez fait perdre du temps, reprocha-t-il, et toute heure perdue a pu être fatale à M. de la Palisse.

Il vit couler des larmes et, malgré lui, il posa doucement ses longues mains fines et blanches sur les épaules de son interlocutrice.

— Vous êtes toute bouleversée, ma pauvre enfant ! murmura-t-il.

Au contact, Marina avait longuement frémi, et d’Ancy eut la révélation de l’émoi qu’elle éprouvait en sa présence. Il dit simplement :

— Je suis votre ami, et si nous ne devions jamais retrouver M. de Chabannes, je vous demanderais de m’accorder le privilège de vous protéger.

Croyait-il, lui aussi, qu’elle avait été la maîtresse de son chef ? La supposition l’emplit de honte et lui causa du chagrin, et elle dit, comme pour se disculper :

— M. de Chabannes, je le considérais un peu comme mon père.

C’était une manière de protestation de sa pureté.

— Je n’avais aucune pensée désobligeante, assura d’Ancy, plus troublé qu’il ne l’aurait voulu.

Sur ces mots, il s’inclina, se dirigea vers la porte et, sur le point de la franchir :

— Vous m’avez bien dit : Speranza, n’est-ce pas, mademoiselle ?

— Speranza, oui, monseigneur.

— Espérance ! traduisit-il assez haut pour qu’elle l’entendît.

Et, tandis qu’il descendait l’escalier, elle se demandait pour quelles raisons et en pensant à qui il avait répété ce mot : espérance !

⁂

M. d’Ancy arrivait à peine au quartier de la Piazza del Duomo lorsque l’officier de service, informé de sa présence, accourut vers lui.

— D’Ancy, dit-il, savez-vous qu’un drame sanglant vient de se dérouler dans la ville ?

— Lequel donc, mon cher Vautrin ?

— Une femme assassinée. Une femme de la haute société.

— Qui donc ?

— La comtesse Béatrix d’Ayala.

La stupeur priva pendant quelques instants le jeune officier de sa parole. Puis, sa voix altérée par l’émotion articula :

— La comtesse d’Ayala, dites-vous ? Sait-on quel est l’assassin ?

— Son amant. Il l’a surprise avec un autre, un jeune homme qui a fui, sans doute un Français de qui je n’ai pas pu savoir le nom. L’affaire s’est passée dans une maison du Corso de Turino. J’allais vous envoyer un messager…

Geoffroy d’Ancy, mieux revenu de son étonnement, interrogea :

— Comment a-t-on découvert le crime ?

— C’est la maîtresse de la maison dans laquelle il s’est perpétré qui en a informé le sergent Mathias. Celui-ci m’a rapporté que l’amant, un certain Aldo d’Aldi, était couché, à demi insensé, sur sa victime. J’ai envoyé un piquet de trois hommes garder le corps et fait arrêter le meurtrier. Si vous voulez l’interroger…

— Tout de suite, Vautrin. Veuillez me faire conduire auprès de lui.

Quelques minutes plus tard, M. d’Ancy pénétrait dans une cave dont la porte était gardée par un factionnaire. À la lueur d’une lanterne, il aperçut l’homme que, la veille, il avait interrogé et de qui il avait fait fouiller la maison.

— Est-il vrai, signor, lui demanda-t-il, que vous ayez tué M d’Ayala ?

L’ex-Carmello leva vers lui son visage hébété et fit un signe affirmatif de la tête.

— Pour quelle raison l’avez-vous exécutée ?

Le prisonnier parut chercher ses mots. Après un moment d’hésitation, il répondit

— Je l’aimais follement. Elle m’a trahi.

— Savez-vous avec qui ?

— L’un des vôtres, un officier félon : M. Robert de Maulmont.

Le nom fit sursauter M. d’Ancy comme l’éclat de la foudre qui serait tombée à ses pieds. Il dit :

— Vous mentez !

— Pourquoi mentirais-je ? C’est la vérité.

— M. de Maulmont avait quitté Milan.

— Il s’y cachait sous un déguisement.

— Et dans votre maison, sans doute ?

— Dans ma maison, oui, monsieur.

— Et où est-il, maintenant ?

— Il a dû fuir.

M. d’Ancy, qui avait grand’peine à concevoir la réalité, hochait la tête. Il murmura, pour lui seul :

— Maulmont… La maison du Corso de Brera… C’était donc vrai !

— C’était vrai, affirma Aldo. Vous aviez été renseigné par Marina, n’est-ce pas ?

— Qu’est pour vous cette jeune fille ?

— Que vous importe ?

— J’ai le droit — et le devoir — de savoir.

— Apprenez-le par d’autres que par moi.

— Ah ! prenez garde !…

— À quoi donc ? Ne suis-je pas, déjà, condamné à mourir ? Si vous vouliez me faire grâce, c’est moi qui me tuerais.

— Prenez garde à la plus effroyable des tortures !

— Rien ne me fera autant souffrir que le crime de ma maîtresse et l’échec de la vengeance que je voulais assouvir.

M. d’Ancy secoua rageusement ses poings fermés devant le visage d’Aldo.

— On verra bien ! En attendant, dites-moi où se trouve M. de Chabannes.

— Cherchez-le !

— Ah ! çà.

— Eh ! bien, frappez ! Frappez fort ! Tuez-moi… Je ne me plaindrai pas davantage que je ne parlerai.

Devant son impuissance, le gentilhomme français s’adoucit.

— Du moins, demanda-t-il sur un ton de prière, dites-moi s’il est encore vivant.

— Cela, je l’ignore.

— Vous tenez donc à être supplicié ?

— Comme il vous plaira.

— Soit ! Prenez donc du courage, signor ; vous en aurez, je vous l’affirme, grand besoin.

Là-dessus, M. d’Ancy coupa l’entretien et remonta après avoir recommandé au factionnaire de faire bonne garde. Il donna des instructions pour que le prisonnier fût étroitement surveillé à l’intérieur même de sa cellule et, se faisant accompagner par deux lansquenets, se dirigea vers la maison du Corso de Brera. Il n’y trouva que Speranza toute tremblante, Anzora ayant jugé bon de se dérober après avoir informé la sorcière de ce qui venait de se passer.

D’Ancy pensa que la douceur le servirait mieux que la violence et ce fut sur un ton empreint de bienveillance qu’il parla.

— Signora, dit-il, c’est un ami de la signorina Marina qui vous interroge. Votre attitude me révèle que vous n’ignorez pas ce qui s’est passé entre votre maître et M d’Ayala. Les criminels finissent toujours mal.

— Santa Madona ! gémit la femme.

— Vous savez, n’est-il pas vrai ? encore bien des choses. Par exemple où s’est réfugié M. de Maulmont.

— Sur ma tête, je jure que non !

— Je vous invite à bien réfléchir aux conséquences de vos mensonges. Vous n’avez plus rien à redouter du chevalier d’Aldo qui est en prison, ni de Béatrix d’Ayala qui est morte…

— Malédiction !

— Malédiction sur elle et sur tous ceux qui, s’étant | fait ses complices, s’obstineront à ne pas parler. La signorina Marina vous a recommandée à moi et je veux lui être agréable. Est-il vrai que vous n’ayez pas revu.

M. de Maulmont depuis l’heure du drame où il a été mêlé ?

— Je ne l’ai pas revu.

— Soit ! Savez-vous où est M. de la Palisse ?

Speranza trembla de plus belle.

— Si ! répondit-elle en baissant la voix.

Un éclair de joie illumina le fin visage du gentilhomme.

— Voulez-vous m’accompagner auprès de lui ?

Les regards apeurés de la sorcière se posèrent, sur les yeux de d’Ancy.

— Allons ! fit-il, répondez.

Elle eut un signe d’acquiescement.

— Partons, femme, partons tout de suite.

Speranza fit un effort, s’arracha au siège où elle s’était abattue, alla prendre un châle dont elle recouvrit sa tête et passa devant l’officier qui la suivit. Ils quittèrent la maison ayant derrière eux les lansquenets, parcoururent une partie de la ville sous les regards curieux des passants, pénétrèrent dans un immeuble, s’enfoncèrent sous le sol par un escalier et marchèrent longtemps dans un souterrain.

Speranza, qui s’était munie d’une lanterne, allait en tête, sans se retourner ni parler. Elle s’arrêta devant une porte de fer, tira les verrous et pénétra dans le réduit. Un cri d’épouvante et de douleur retentit : deux mains de fer venaient de s’abattre sur sa gorge.

— Monsieur de Chabannes ! s’écria d’Ancy, monsieur de Chabannes, arrêtez, au nom du Ciel !

— Chabannes, étonné, desserra son étreinte. Sa voix tonna :

— D’Ancy, mon ami !

La lanterne, relevée par un lansquenet, éclaira les deux visages. Alors, aussi pâle qu’un moribond, M. de la Palisse demanda :

— Tenez-vous toujours Milan ? Qu’est devenue l’armée de Sa Majesté le roi de France ?

— Monseigneur, répondit le jeune chevalier, l’armée a été rappelée et vous êtes toujours gouverneur de la ville.

— Je vous remercie, d’Ancy. Grâce à vous, je vais pouvoir régler de vieux comptes en retard.

Il prit le bras que son compagnon lui offrait et quitta sa prison sans se préoccuper de Speranza, qui gémissait pourtant à fendre l’âme.

Marina jeta le nom avec amour, dans un élan de bonheur inexplicable :

— Monsieur de Chabannes !

La Palisse venait d’entrer, aussi frais qu’après un court voyage, le visage reposé, mais l’air un peu moins conquérant.

— Mon enfant ! s’écria-t-il lui-même avec émotion, j’aurais dû t’écouter, je me serais montré plus sage.

Il avait pris Marina dans ses bras et la pressait sur le cœur qui avait battu pour tant de femmes. C’était le premier baiser qu’il lui donnait ; c’était la première fois qu’il la tutoyait. Et M. d’Ancy, qui se tenait immobile derrière eux, ne pouvait douter qu’ils fussent autre chose que deux amis, deux camarades heureux de se retrouver après une séparation qui avait sans doute davantage pesé à la jeune fille qu’au soldat.

Le sentiment qu’il éprouvait pour Marina se précisa mieux en lui et il sut que sa tendresse même, le trouble qu’il provoquait en son cœur le distinguait de ceux qu’il avait eus jusque-là pour d’autres femmes. Marina s’était dégagée. Elle demanda, en regardant bien Chabannes en face, à travers ses longs cils mouillés :

— M’écouterez-vous, désormais, monseigneur ? Suivrez-vous les conseils d’une petite fille plus raisonnable que vous ?

M. de la Palisse fit retentir son rire.

— Tu m’en demandes beaucoup, dit-il ; mais je te promets de te donner satisfaction dans toute la mesure où je pourrai le faire. Là, es-tu contente ? Alors, bien vite, fais-moi apporter à manger ; j’ai une faim de loup. Et une soif, donc ! Mon cher d’Ancy, vous n’allez pas me refuser de boire avec moi ? C’est, pour l’instant, tout ce que je peux vous offrir comme récompense.

La gaieté de Chabannes avait gagné tout le monde, et Marina courait déjà, légère et rieuse, vers l’office où les servantes préparaient le repas du soir.

Bientôt, le couvert fut dressé, et l’appétit du grand soldat entraîna celui de ses convives. Pas une fois, au cours du repas, il ne fit allusion aux événements qui s’étaient déroulés. Pas une fois il ne prononça le nom de Maulmont. Mais, aussitôt qu’on eut desservi, il se tourna vers d’Ancy et, lui posant la main sur le poignet :

— Monsieur, lui dit-il, vous allez me faire le rapport de ce qui s’est passé pendant mon absence.

— Je serai bref, préluda le chevalier. Inquiet de ne pas vous voir, inquiet de la disparition de M. de Maulmont, je me demandais, avec nos compagnons, ce qui avait bien pu vous advenir. J’hésitais, toutefois, à me mettre à votre recherche, dans la crainte de me montrer indiscret.

L’allusion à une fugue possible fit sourire Chabannes. M. d’Ancy poursuivit :

— Il y a quelques jours, M. du Terrail vous fit parvenir un message par lequel il vous informait de la rentrée en France de l’armée de Sa Majesté et vous chargeait du gouvernement du Milanais. Alors, pour vous le remettre, je me résolus à venir ici, où je fus amené à interroger mademoiselle, Me pardonnerez-vous, monseigneur ? Et vous-même, signorina ? Certaines hésitations, certaines réticences, me laissèrent supposer que vous aviez été enlevé — ce qui était exact — et que vos ennemis avaient des complices ici même — ce qui était faux. Je fis surveiller la maison dans laquelle mademoiselle Marina fut gardée comme prisonnière.

Fort heureusement, elle voulut bien consentir à parler et j’allai, séance tenante, faire fouiller la maison du Corso de Brera où nous pouvions supposer que vous étiez séquestré. Ce fut en vain — et pour cause.

« Aujourd’hui, monseigneur, après mon premier échec, je suis revenu ici, et la signorina m’a laissé espérer que je pourrais utilement interroger une femme que vous connaissez, cette Speranza que vous auriez étranglée si je n’étais pas intervenu.

— Ah ! oui, s’écria Chabannes, cette maudite sorcière dont je jetterai l’âme au diable.

— Monseigneur ! interrompit Marina, Speranza est mon amie…

— Hé ! quoi, serais-tu sa complice ?

— Nous étions, l’une et l’autre, les pauvres instruments de vos ennemis que nous avons trahis.

— Continuez, ordonna M. de la Palisse en s’adressant à d’Ancy.

— Donc, monseigneur, j’allais, il y a quelques heures, à peine, me mettre en quête de Speranza et je passais au quartier de garde pour y prendre deux hommes lorsque M. de Vautrin qui était de service me fit part d’un événement inouï.

— Ho ! Ho !

L’artisan de tous vos déboires, monseigneur, le chevalier Aldo d’Aldi, de qui j’avais vainement fouillé la maison, venait, dans un immeuble retiré du Corso de Turino, de tuer la comtesse Béatrix d’Ayala.

Deux cris, en même temps, s’élevèrent. Chabannes et Marina, aussi pâles l’un que l’autre, les avaient poussés.

— Morte ! fit Chabannes, dont les traits s’étaient crispés.

— Mon père ! murmura Marina défaillante.

Le chevalier d’Ancy la dévisagea.

— Votre père ? Ah ! mais alors, le drame est plus profond que je l’imaginais.

Chabannes s’était ressaisi.

— Veuillez poursuivre votre récit, monsieur, et me dire pourquoi et comment Aldo d’Aldi a tué Béatrix.

— Vous ne devez pas ignorer, monseigneur, qu’elle était sa maîtresse ?…

— Oui, oui… continuez.

— Or, il l’a surprise — veuillez me pardonner, signorina — dans les bras d’un autre… d’un homme…

— Allons, parlez !

— De Robert de Maulmont ! — La révélation foudroya Marina qui, jetant un autre cri étouffé, s’abattit sur le parquet avant que M. d’Ancy eût eu le temps de la soutenir. Quant à Chabannes, souffrant visiblement d’une peine très profonde, il se borna à murmurer :

— Tout s’explique, évidemment… Cela devait arriver.

Il fallut longtemps pour faire reprendre ses sens à la malheureuse Marina, Lorsqu’elle revint à elle, une violente crise de larmes la secoua comme un ouragan un jeune arbuste. Il fallut que les servantes l’emmenassent dans sa chambre où elle demeura accablée sur son lit.

Un peu rassuré sur l’état de la jeune fille, Chabannes revint auprès de M. d’Ancy.

— Cette enfant, expliqua-t-il, aimait ce traître. Votre révélation a failli la tuer.

— Je m’en excuse, monseigneur, dit d’Ancy amèrement.

— Oui… Vous ne saviez pas. Achevez votre récit.

— M. de Vautrin avait fait procéder à l’arrestation du meurtrier, que je suis allé interroger. Cet homme n’a rien voulu me dire. Il n’attend plus que la mort dans une farouche résignation. Mais je finis. N’ayant rien obtenu de lui, je suis allé surprendre Speranza et vous savez le reste. J’ai la certitude que, comme la malheureuse enfant du chevalier Aldo d’Aldi, cette Speranza n’a agi que par contrainte,

— Je vous remercie, dit M. de la Palisse, maître de lui. La justice passera…

⁂

Moins de vingt-quatre heures plus tard, dans l’une des salles de l’hôtel où venait de réapparaître Jacques Chabannes de la Palisse, gouverneur du Milanais, quatre hommes d’armes introduisaient le chevalier Aldo d’Aldi solidement garrotté.

Vers la fin de la matinée, on avait porté secrètement le cadavre de Béatrix d’Ayala dans le tombeau où allait se décomposer son éblouissante beauté.

Aldo dévisagea les trois hommes qui allaient le juger et ses regards s’arrêtèrent longuement sur le visage de Chabannes, l’ennemi qu’il exécrait et qu’il s’était juré d’abattre. Chabannes soutint le défi des yeux. Puis il fit un signe au chevalier d’Ancy qui était assis à sa droite. Celui-ci se leva.

— Aldo d’Aldi, prononça-t-il, vous êtes accusé d’avoir donné la mort à Mme Béatrix d’Ayala, votre maîtresse. Reconnaissez-vous l’avoir tuée ?

— Oui ! Mais pourquoi ce simulacre de jugement, lorsque j’ai moi-même demandé la mort que vous me réservez ?

— Pouvez-vous nous dire les mobiles de votre crime ?

— Peut-être devriez-vous les demander à l’un des vôtres, à M. de Maulmont qui est, comme vous, officier des armées du roi de France et qui, comme vous tous, n’a pas craint de trahir…

— Je vous défends !…

— Son maître, sa patrie et son roi.

— Pourquoi, dans quels buts aviez-vous provoqué la trahison de M. de Maulmont ? Dans quels buts l’aviez-vous recueilli sous votre toit et jeté dans les bras de votre maîtresse ?

— Cela, demandez-le au criminel qui préside ce tribunal.

M. d’Ancy se tourna légèrement vers M. de la Palisse qui, d’une étrange pâleur, demeura impassible, Sans relever l’outrage, il poursuivit :

— Vous avez donc tué pour punir une faute que vous aviez rendu inévitable. Vos odieuses machinations se sont retournées contre vous et la justice du Ciel s’est déjà manifestée à votre égard. Votre principale complice est morte de vos mains. Une autre, qui n’a guère eu le tort que d’avoir peur de vous, est à notre discrétion et, déjà, elle s’est rachetée. C’est grâce à Speranza que nous vous avons découvert. Restent votre fille Anzora et l’homme que vous avez acheté : Gariglia, ancien écuyer de M. le gouverneur de Milan. Voulez-vous nous dire quelle a été leur part dans le complot que vous aviez ourdi ?

— Vous en oubliez un, le principal, M. de Maulmont !

— Répondez !

— Je n’ai rien à dire.

— Où se cachent votre fille et Gariglia ?

— Si je le savais, je ne le révélerais pas.

— Vous vous faites appeler Aldo d’Aldi et nous n’avons pas retrouvé ce nom parmi les familles milanaises. Est-ce bien réellement le vôtre ?

L’accusé fit deux pas en avant, se planta devant M. de la Palisse et, scandant les mois :

— Non ! répondit-il. J’ai pris ce patronyme en l’an 1495, à mon retour de Venise, où je m’étais rendu pendant l’occupation de Milan par les troupes de votre roi Charles VIII. Je l’ai pris pour ne pas garder un nom qu’un bandit avait souillé. Vous ne devinez pas, M. de Chabannes ? En l’an maudit de 1494 je m’appelais Carmello !

__ Par la Morbleu ! s’écria M. de la Palisse, j’aurais dû avoir compris depuis longtemps ! Ainsi, c’est vous l’assassin de Beppa Carmello !

— Non ! C’est vous-même ! Et maintenant vous savez pourquoi je vous hais ! Je vous hais parce que vous avez brisé mon bonheur ! Je vous hais parce que vous avez souillé mon foyer ! Je vous hais…

— Enfer ! hurla Chabannes, allez-vous vous taire, à la fin ?

Mais Aldo n’avait rien à redouter. Il cria de plus belle :

— Je vous hais pour tout le mal que vous avez fait, vous et les vôtres ! Je m’étais juré de vous déshonorer comme vous m’avez déshonoré, de vous faire souffrir comme vous m’avez fait souffrir. Je suis vaincu. Soyez maudit !

Chabannes, visiblement très mal à l’aise, se tourna vers l’autre officier.

— Veuillez, ordonna-t-il, lire la sentence.

Les hommes d’armes avaient fait reculer Aldo de quelques pas. Tête haute, un sourire narquois sur les lèvres, il attendit. Le jugement tomba dans le silence :

— Par ordre de Nous, Jacques II de Chabannes, seigneur de la Palisse, gouverneur de Milan en l’an de grâce 1512, le chevalier Aldo d’Aldi, coupable d’avoir assassiné la dénommée Béatrix d’Ayala, sa maîtresse, sera exécuté dans les vingt-quatre heures qui suivront le prononcé du présent jugement.

Chabannes se leva :

— Aldi, articula-t-il d’une voix qu’il s’efforçait à rendre ferme, vous serez exécuté demain.

Àl’instant même que tombait sa voix, un long cri s’éleva au fond de la salle, Marina, pareille à une folle, vint se jeter aux pieds de M. de la Palisse et, les mains jointes :

— Monseigneur ! Monseigneur ! supplia-t-elle, par pitié, épargnez mon père !

Le rire d’Aldo s’égrena :

— Ton père ? Ton père ? ricana-t-il, Allons donc ! Je ne veux pas de ta pitié, bâtarde !

Tout ce qu’avait pu obtenir Marina, c’était qu’on ne suppliciât point Aldo d’Aldi, l’artisan de toutes les souffrances qu’elle avait dû supporter depuis qu’elle était au monde, le principal ouvrier de l’effroyable machination ourdie contre un homme, un soldat, qui avait failli payer cher les heures de joie qu’il avait vécues dix-huit ans plus tôt.

Aldo fut conduit, les mains enchaînées derrière le dos, sur la Piazza del Duomo, attaché à deux clous qu’on avait enfoncés dans un mur et, devant une foule considérable qui se pressait sur les trois côtés de la Piazza demeurés libres, abattu par une décharge de mousqueterie qui lui déchiqueta le corps.

Il n’avait pas eu un seul mot de regret, il n’avait pas fait un geste de peur. Béatrix morte, et morte de ses propres mains, sa défaite lui était indifférente.

Speranza, emprisonnée, attendait au contraire dans une épouvante qui ne lui laissait aucun répit la décision du gouverneur, et elle passait ses heures à prier Dieu, la Madone et tous les saints du paradis.

Quant à Anzora, Maulmont et Gariglia, ils demeuraient introuvables.

Aldo exécuté, M. de la Palisse, qui avait tenu à assister à la macabre cérémonie, revint en son hôtel, où il retrouva Marina en larmes.

— Il fallait, dit-il, que cela fût. Ne pleurez pas un homme qui vous a reniée et qui, sans doute, s’était proposé de vous faire chèrement payer un jour l’affection que vous m’avez donnée. Sans doute même étiez-vous déjà promise à quelque mystérieux supplice à l’heure où l’on vous a placée auprès de moi. Savez-vous pourquoi, ma chère enfant ? Vous êtes-vous demandé quel a été votre crime ? Je ne sais rien de vous, sinon que vous êtes bonne, que vous avez une âme de sœur de-charité et que vous méritez tous les bonheurs.

La voix de M. de la Palisse était si douce, si profonde, que Marina sentit sa peine s’assoupir. Elle se tamponna les yeux, se rapprocha de son ami et dit :

— Il y a toujours eu, autour de moi, du mystère. Je n’ai jamais su le nom de ma mère et j’ignore si elle est morte ou si elle vit toujours, Lorsque je me suis éveillée à la vie, j’ai trouvé auprès de mon père cette comtesse d’Ayala qui était trop jeune pour m’avoir donné le jour et une autre fillette, mon aînée, qui ne m’a jamais témoigné les sentiments d’une sœur. L’homme que j’appelais mon père — et qui n’est plus depuis ce matin — je le surprenais à me regarder parfois durement, avec des regards chargés de haine. Seule, Speranza, lorsque nous étions seules, me parlait avec un peu de douceur. Le lendemain du jour où vous avez été blessé et emmené à l’Ospedale Maggiore, on m’a chargée de vous soigner et de veiller sur vous. À quoi devais-je cette faveur ? Je l’ignore. Qu’attendait-on de moi ? Je n’ai jamais pu le savoir.

— Vous n’avez jamais connu votre maman ?

— Jamais.

— Et celle qu’on disait être votre sœur, savez-vous si elle ressemblait à votre mère ?

— J’ai entendu Speranza maintes fois affirmer qu’elle était sa vivante image.

— En quelle année êtes-vous née, Marina ?

— Je ne saurais le préciser, En 1494 ou 1495, je crois…

— Parmi les gens qui vous approchaient, n’y avait-il pas une vieille femme ? N’avez-vous jamais entendu Parler de la signora Guadamo ?

— La connaissez-vous, Monseigneur ? Ce nom, on l’a prononcé devant moi et j’ai, en effet, le souvenir d’une femme qui cherchait à me voir et qu’on repoussait…

M. de la Palisse prit Marina dans ses bras.

— N’ayez pas peur, mon enfant, dit-il d’une voix frémissante. Je suis votre… grand ami et je veux que vous oubliiez tous vos tourments. Vous avez confiance en moi, n’est-ce pas ? Vous sentez qu’il n’y a rien d’impur dans les baisers que je vous donne ? Je voudrais que vous m’aimiez beaucoup.

— Si je ne vous avais pas aimé, monseigneur, me serais-je attachée à vous comme je l’ai fait ?

— Oui, c’est vrai ; je vous remercie. Dieu, qui nous a fait nous rencontrer, a voulu que nous fussions l’un pour l’autre un ami sûr et je crois bien que nous l’offenserions en nous séparant. Vous voulez bien que je vous adopte ? Vous m’appellerez « père » et moi je répondrai « mon enfant ». Je n’ai pas pu exaucer votre vœu car il fallait que l’homme qui nous a fait souffrir tous deux expiât ses crimes. Mais si vous avez quelque chose à me demander, n’hésitez pas. Je vous accorderai tout ce qui sera raisonnable… Pas l’impossible, évidemment… Et il y a des choses impossibles, hélas !

— Je voudrais, dit Marina, me retirer dans un couvent pour y vivre dans la paix jusqu’à ce que Dieu me rappelle.

M. de la Palisse, elle le sentit, venait de profondément tressaillir. Il avait revu sa Beppa morte, morte dans le couvent où son mari outragé l’avait fait enfermer.

— Le couvent, non ! dit-il. Ne vous ai-je pas dit que Dieu nous ordonnait de vivre ensemble ? Les guerres vont prendre fin, mon enfant, et je gage qu’à Paris vous reprendrez goût à la vie. Je connais de jeunes gentilshommes dignes du bonheur que vous pouvez donner à un époux.

— Je ne me marierai point, Monseigneur…

— Vous oublierez comme j’oublierai moi-même. Il faut oublier… Et d’ailleurs vous n’avez pas vingt ans. Voyons, je vous ai recommandé de ne me demander que des choses raisonnables… Tenez, voulez-vous que je fasse grâce à Speranza ?

— Oh ! cela, oui, oui !

— Eh ! bien, c’est accordé, Dès demain, je la ferai remettre en liberté et on l’amènera auprès de vous. Là, êtes-vous contente ?

Marina fit fleurir un pâle sourire et Chabannes la pressa tendrement sur son cœur. Mais aussitôt il la repoussa doucement pour ne pas se laisser attendrir davantage. En aucun moment de son existence il ne s’était senti aussi profondément bouleversé.

— Excusez-moi, dit-il, j’ai des dispositions à prendre. Il est indispensable que je ressaisisse mes troupes, dont j’ai trop longtemps été séparé. À ce soir, mon enfant, et, demain, comptez sur Speranza.

Il s’en alla pour ordonner le rassemblement de ses officiers qui lui firent grand’fête et, quand il leur eut donné ses instructions, il se plut à faire le tour de la ville. Il éprouvait le bonheur de se sentir libre et, surtout, de se dire qu’un cœur lui était attaché pour toujours. Le mystère dans les brumes duquel il s’était débattu venait de se dévoiler. Dans quelques heures, la sorcière Speranza lui dirait qu’il ne se trompait pas.

M. de la Palisse revint pourtant chez lui avec une préoccupation. Il pensait à Robert de Maulmont pour qui il retrouvait encore au fond de son cœur les cendres d’une affection qui étaient encore chaudes. Qu’avait-il pu devenir ? Où était-il ? Quelle honte, quels remords le rongeaient ?

Mais il lui suffit de revoir le sourire de Marina pour que sa joie s’épanouît à nouveau dans tout son éclat. Avait-elle senti, au fond d’elle-même, frémir le sentiment que lui-même éprouvait ? Elle courut à sa rencontre et lui offrit son front rose où il posa ses lèvres.

— Jamais, en aucune heure de ma vie, dit-il, je n’ai connu une telle quiétude.

— Dans ce cas, monseigneur, vous allez me promettre de vous montrer très sage.

— Que voulez-vous dire, ma chère enfant ? demanda-t-il en riant.

— Eh ! bien, que vous sortirez le moins possible et que, si vous deviez soutenir de nouveaux combats, vous vous montreriez très prudent.

— Parbleu ! Croyez-vous que je tienne à mourir lorsque je sais que, tous les jours, je vous verrai en rentrant et je vous entendrai me dire les plus gentilles choses du monde ? Ô joie ! Nous allons dîner tous les deux en tête à tête, comme deux amoureux…

— Ah ! çà, fit Marina en fronçant les sourcils, n’avez-vous pas honte ? Il n’est plus temps d’être amoureux quand on a des cheveux blancs !

— Mâtine ! Voulez-vous bien ne pas me rappeler que je suis vieux en un jour où j’ai retrouvé tous les élans de ma jeunesse !

Il la saisit, lui prit le bras et la conduisit dans la salle où leurs deux couverts étaient mis.

Quelques heures plus tard, il l’accompagna jusqu’au seuil de sa chambre et il crut qu’elle allait s’endormir comme un enfant qu’attendent des rêves enchanteurs.

La peine de Marina se réveilla. Elle entendit des appels de détresse et reconnut la voix de Robert de Maulmont. Comme Chabannes, elle se demanda où il était, ce qu’il faisait et quels affreux remords rongeaient son âme. Rien, et pas même le bon sourire de M. d’Ancy n’avait pu tuer son amour. Cependant, elle ne rejeta point l’image de d’Ancy qui se dessinait dans les ténèbres et elle souffrit un peu de ne pouvoir la chasser.

Quand elle se leva, le lendemain, M. de la Palisse dormait encore. Elle lui fit préparer son déjeuner préféré et, tout heureuse de pouvoir exercer des soins maternels pour ce guerrier qui n’était qu’un grand enfant, se surprit par instants à chanter un vieil air de son enfance.

Speranza allait venir. Elle ranimerait tout ce qui était bonté dans le cœur de la vieille servante et elles sauraient si bien, à toutes les deux, embellir les jours de M. de Chabannes qu’il ne songerait plus à courir l’aventure qui avait, maintes fois, failli lui être fatale.

Vers le milieu de l’après-midi, Marina s’inquiéta de ce que Speranza n’eût pas encore été amenée.

— Avez-vous bien pensé, demanda-t-elle, à donner des ordres pour qu’on la conduise chez nous ?

— Chez nous ! ponctua M. de la Palisse, comme ils sont agréables à entendre, ces deux mots-là : chez nous ! Oui, Marina, j’y ai pensé et je gage que votre amie ne tardera pas. Et, tenez… entendez-vous ? N’est-ce pas elle ?

C’était un officier que la servante introduisait.

— Vautrin !

— Monseigneur !

— Eh ! bien, que se passe-t-il ? Vous paraissez tout défait,

— Les Suisses, monseigneur ! On les signale à quelques lieues de la ville. Ils auraient établi leur camp et…

— Par les cornes du diable ! s’écria Chabannes, ils vont voir comme je sais les déloger !

Marina, debout, très pâle, comprimait son cœur débridé.

— Monseigneur ! Monseigneur ! gémit-elle.

Un pressentiment lui disait que Maulmont avait trahi et que c’était lui qui s’était mis à la tête des ennemis. Chabannes la prit dans ses bras.

— Courage, mon enfant, courage ! Dieu veut que j’efface la tache qui était en moi.

— Ah ! dit-elle, que le Ciel vous ait en sa garde…

Deux sergents entraient en soutenant une femme.

— Speranza ! Speranza ! s’exclama la jeune fille. Viens mon amie ! J’ai tant besoin de toi !

M. de la Palisse s’adressa à la sorcière et, lui désignant Marina :

— Je te la confie, dit-il. Je te confie mon enfant.

Et il sortit, sans se retourner, pour garder toute sa vaillance.

⁂

Hanstedt avait marché plus vite qu’il ne l’avait prévu et arrivait avec un jour d’avance devant Milan. Il espérait voir, le lendemain, l’émissaire de ses alliés qui l’engagerait à donner l’attaque. Mais deux gentilshommes, qui parcouraient, depuis deux jours, la campagne à cheval, avaient surpris la marche des colonnes assaillantes et s’étaient hâtés à venir en informer le gouverneur.

Il était quatre heures de l’après-midi. Trois heures plus tard, tous les lansquenets, les archers et les chevau-légers étaient en ordre de bataille. L’artillerie alla prendre en pleine nuit ses positions.

Hanstedt ignorait qu’il eût été démasqué et, ses cohortes dissimulées dans des bois et des ravins, il attendait confiant l’heure où il donnerait l’ordre de se porter en avant.

Àpeine l’aube blanchissait-elle le ciel de ses premiers rayons quand une demi-douzaine de boulets tombèrent dans le camp des mercenaires.

— Enfer ! gronda le capitaine aventurier, je suis trahi.

En quelques instants, il eut donné ses ordres. Il acceptait le combat et, prenant la tête de ses guerriers, il les mit en branle, en rangs serrés, derrière le rideau de ses cavaliers.

Les chevau-légers de M. de la Palisse, commandés par M. d’Ancy, s’étaient déjà élancés d’un bois et ce fut, presque tout de suite, une effroyable mêlée. Mais Chabannes avait adopté un tel dispositif que, de droite et de gauche à la fois, la mousqueterie crépita et que les Suisses, pris entre deux feux, ne surent plus de quel côté faire face. À la faveur de leur flottement, le gros de la cavalerie française s’élança et fit dans les rangs ennemis un terrible carnage.

Chabannes, qui avait un compte à régler avec sa conscience, s’était jeté fougueusement en avant. Il piqua droit sur Hanstedt, presque seul, comme Gaston de Foix à Ravenne.

Aussitôt cerné, il dut faire face à vingt cavaliers.

— Sus ! Sus ! cria le capitaine suisse qui l’avait reconnu.

M. de la Palisse pointa sa lance qui s’engagea dans l’armuré d’un cavalier et le choc l’ébranla. Son cheval ayant fait un écart, il était à demi désarçonné et à la merci du moindre coup de lance.

— Marina ! Marina ! Ma fille ! cria-t-il.

Au même instant, fendant le peloton qui accourait à son secours, un cavalier, revêtu d’une armure noire, jeta sa monture devant celle de Chabannes et, pareil à un ouragan, fit le vide autour de lui.

Ils étaient partis deux de Milan aux premiers coups de la fusillade. L’autre, soudain, avait rebroussé chemin. Lui était un lion et ses coups répandaient l’épouvante.

Chabannes, dégagé, s’était remis en selle et frappait, frappait, comme s’il eût voulu rivaliser avec le démoniaque cavalier noir.

Alors que les ennemis tournaient enfin bride, l’armure de celui-ci vola en éclats. Une massue, lancée avec une violence extrême, l’avait atteint à l’épaule et abattu désarmé sous les pattes de son cheval.

La poursuite s’était engagée et la place était maintenant vide, Assuré de la victoire après un combat qui n’avait duré qu’une heure au plus, M. de la Palisse mit pied à terre et se pencha sur l’inconnu.

Un cri jaillit :

— Maulmont !

— Monseigneur, dit faiblement celui-ci, Dieu a sans doute voulu que je vive encore quelques instants pour entendre votre pardon. Je meurs heureux d’avoir pu montrer que j’étais un homme — encore !

Cependant que la cavalerie poursuivait les ennemis en déroute et que des hommes ramenaient à Milan Robert de Maulmont, M. de la Palisse regagnait précipitamment son hôtel.

Déjà, Marina savait que les Français avaient remporté une nouvelle victoire. Elle tremblait à la pensée du prix qu’ils avaient pu la payer.

— Que le Ciel ait épargné mon grand enfant ! souhaitait-elle.

Puis, songeant à Maulmont :

— Et que celui que j’ai aimé ait racheté sa faute en changeant de camp avant le combat !

Chabannes apparut.

— Vivant ! Vivant ! s’écria la jeune fille éperdue. Ah ! j’ai tant prié…

Ils étaient dans les bras l’un de l’autre et Chabannes répétait :

— Vivant, oui, vivant…

Était-ce de lui qu’il parlait ou de celui qui, l’ayant doublement trahi, venait de lui sauver la vie ? Il ajouta :

— Les ennemis fuient de toutes parts et je gage qu’ils ne penseront plus de sitôt à revenir.

Il demanda qu’on lui préparât un repas et alla se débarrasser de sa tenue de guerre. Il était noir de poudre, de poussière et de transpiration.

Lorsqu’il revint, son couvert était mis et Marina tint à le servir,

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle en redoutant d’apprendre que le traître avait expié son crime sur le champ de bataille.

— Peu de choses, en vérité, mon enfant. Les Suisses ont espéré nous surprendre et c’est nous qui les avons surpris. Ce n’a même pas été un combat : une simple escarmouche. Speranza est-elle ici ?

— Vous l’avez vue au moment que vous partiez, monseigneur. Depuis son arrivée, et malgré l’assurance que je lui ai donnée de votre pardon, elle ne cesse de trembler.

— Aussitôt que j’aurai fini, vous voudrez bien la faire venir.

Speranza s’avança au bras de la jeune fille. Tombant à genoux, elle s’écria :

— Grâce, monseigneur, grâce Pour une vieille femme moins coupable que vous ne pouvez le supposer.

Chabannes la releva, la fit asseoir et l’interrogea.

— Depuis combien de temps étais-tu au service d’Aldo d’Aldi ?

— Depuis bientôt dix-huit ans, monseigneur. Depuis que la signorina Marina est née.

— Aldo n’a pas toujours porté ce nom, n’est-ce pas ?

Speranza regarda la jeune fille.

— Parle, parle ! ordonna vivement Chabannes.

— Il s’appelait jadis Carmello.

— Et il était marié à une jolie femme qui se nommait Beppa ?

— Santa Madona ! Comment monseigneur sait-il ?…

— Parle, réponds !

— Si !

— N’avaient-ils pas un enfant, une fille, en 1494 ?

— Si !

— Son nom ?

— Anzora.

— L’image de sa mère, n’est-il pas vrai ? À s’y méprendre.

— Si !

Chabannes se tourna vers Marina, lui prit la taille et l’attira tout contre lui.

— Mon enfant, dit-il, votre chère maman n’était pas heureuse, au temps que nous venons d’évoquer. Son mari, toujours en voyage, ne pensait qu’à amasser de l’argent et à profiter, seul, de la vie. Déjà, il connaissait la femme qui se fit appeler par la suite Béatrix d’Ayala et qui était alors toute jeune, presque une enfant… Votre mère souffrait…

Chabannes s’arrêta pour essuyer les pleurs qui coulaient sur le visage de Marina.

— Il faut lui pardonner, poursuivit-il. Il faut lui pardonner pour tout ce qu’elle a souffert et, aussi, parce que c’est moi qui l’ai entraînée à l’oubli de ses devoirs…

Il s’adressa à Speranza :

— Marina est née quelques mois après mon départ de Milan ?

— Si !

— Ma fille ! Ma fille ! s’écria M. de la Palisse.

— Père ! murmura Marina.

Et elle s’évanouit.

⁂

Un peu plus tard, alors qu’elle avait repris ses sens, M. de la Palisse reprit son entretien avec Speranza.

— Nous sommes seuls, dit-il, parle sans détours. Carmello a connu la faute de sa femme par la naissance de mon enfant. Il a chassé la signora Guadami…

— Il l’a longtemps terrorisée.

— Et il a fait enfermer pour toujours ma chère et douce Beppa…

— Si !

— Moi seul avais été hors d’atteinte. Je suis revenu à Milan et c’est alors que d’Aldi, sa maîtresse et sa fille ont résolu de venger l’outrage que j’avais fait à Carmello. C’est bien cela ?

— Si !

— Dis-moi donc ce qu’ils s’étaient proposé et pourquoi ils se sont servi de M. de Maulmont et de ma fille.

Speranza fit le long récit de ce qu’elle savait, révéla toute la machination qui avait provoqué les événements relatés au cours de ces pages, et apprit à M. de la Palisse que Gariglia, l’écuyer qui lui avait été présenté et qu’il avait accepté, n’était qu’un traître à la solde de ses ennemis.

— Peux-tu me dire où il se tient caché ?

— Non, monseigneur…

— Et Anzora ?

— J’ignore où elle se trouve. Mais si vous la découvriez un jour, il faudrait lui pardonner parce qu’elle n’a été qu’un instrument, qu’on l’a élevée dans votre haine et, aussi, qu’elle a provoqué le drame du Corso de Turino.

— Elle ? Pourquoi ?

— Elle aimait M. de Maulmont. Elle était d’une jalousie féroce.

Chabannes demeura silencieux. Puis :

— Anzora… Robert… murmura-t-il, Sa fille, à elle, et…

Il se secoua, mit sa main sur l’épaule de Speranza et dit :

— Je te pardonne, femme. Mais tu vas me jurer que tu te dévoueras à mon enfant…

— Jusqu’à ma mort, monseigneur, et de toute mon âme.

— C’est bien, va !

M. de la Palisse retourna auprès de Marina pour la presser une fois de plus sur son cœur.

— Tu ne m’en veux pas, dis, ma fille ? Tu peux me regarder sans rougir ?

— L’amour que j’ai pour vous, mon père, c’est Dieu qui me l’a inspiré. Puis-je, au nom de cet amour, vous demander la grâce de Robert de Maulmont ? S’il n’est pas mort…

— Je crois qu’il survivra à ses blessures.

— Ah ! Blessé ? Où ? Comment ?

— Sur le champ de bataille.

— Dieu !

— En me défendant. C’est à lui que je dois de vivre encore.

Cette révélation faillit rejeter Marina dans un nouvel évanouissement. Mais elle surmonta sa défaillance et, joignant les mains :

— Mon Dieu, murmura-t-elle avec ferveur, soyez remercié.

Chabannes crut devoir se taire. Quand il vit que Marina ne courait plus aucun danger, il lui dit :

— Je vais retrouver Maulmont à l’Ospedale Maggiore et s’il peut recevoir ta visite je t’en ferai informer.

Marina dut attendre jusqu’au lendemain dans une inquiétude mortelle. Chabannes, qui avait passé la nuit auprès du blessé, la fit rassurer vers le milieu de la matinée. À midi, il revint chez lui et dit :

— Tu pourras m’accompagner tout à l’heure.

— Sauvé ?

— Sauvé, oui. Et le Conseil, que j’ai présidé ce matin, a décidé qu’il serait réintégré dans nos rangs. Il a été fou — comme moi — pour une femme. C’est un officier, un gentilhomme blessé que tu vas voir. C’est…

— C’est quoi ?

— Non, ma chère Marina, ce ne peut pas être un fiancé. L’amour qui était dans ton cœur n’est pas de l’essence que tu croyais. Allons ! Prépare-toi, nous allons le voir. Il t’attend.

— Je suis prête, père…

⁂

Marina s’avança, défaillante, vers le lit qu’avait occupé M. de la Palisse pendant son séjour à l’hôpital. Pendant un moment, tout tourna autour d’elle. Puis ses regards triomphèrent des voiles qui les obscurcissaient, et elle vit Robert de Maulmont qui se soulevait en lui tendant ses bras. Elle entendit ces mots :

— Ma sœur ! Reçois le baiser d’un frère…

Elle comprit alors pourquoi M. de la Palisse avait si volontiers pardonné. Elle comprit pourquoi elle avait aimé le beau garçon et elle vit clair dans son âme. Ce n’était pas un homme, un fiancé éventuel qu’elle chérissait. C’était le fils de son père, l’enfant né d’un autre amour.

— À nous deux, dit-elle, nous en ferons un homme !

Elle se retourna pour regarder Chabannes. Il pleurait. Mais, en même temps qu’elle l’aperçut, elle reconnut auprès de lui le chevalier d’Ancy qui lui souriait avec tendresse.

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE

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