‹ Les Autels de la peurChapitre 3 sur 10 · IV. 12 BRUMAIRE AN II.

IV. 12 BRUMAIRE AN II.

Sous un ciel livide, chargé de neige, Fanny, enveloppée d’un épais manteau, descendit de fiacre sur la place Dauphine, au pied d’un arbre de la liberté que coiffait un bonnet rouge. Devant elle se dressait le socle mutilé d’où l’on venait d’arracher la statue d’Henri IV. Aussitôt, un homme vêtu d’une carmagnole, sans cravate, en guenilles, s’approcha d’elle et retira son bonnet, ses cheveux étaient coupés à la Titus.

— C’est bien, lui dit-elle, vous êtes tout à fait comme il faut, Marcel.

C’était Marcel, en effet, rendu méconnaissable moins par son déguisement que par les fatigues d’une année de misère, de douleurs et de rage.

— Je vous ai demandé de vous trouver ici, Marcel, pour me conduire au tribunal révolutionnaire.

— Moi, Fanny, vous conduire aux bourreaux !

— Vous savez bien que c’est aujourd’hui qu’ils jugent mon vieil ami Duvernay, accusé de fédéralisme.

— Je le sais, Fanny, et je sais qu’il ne vivra plus demain.

— Et moi, Marcel, je sais seulement que je lui dois mon témoignage. Je l’ai entendu dès le 12 juillet 91 se prononcer pour la république ; je puis prouver qu’à cette époque on lui a offert la place de gouverneur du dauphin et qu’il l’a refusée. J’ai mille preuves de son patriotisme. Je les apporte à ses juges.

— Ils ne vous écouteront pas. Écrivez, faites parler ; mais n’allez pas là.

Elle le regarda d’un air suppliant.

— Marcel, ne me faites pas peur ; si vous saviez comme les foules m’effrayent et quelle peine j’ai à faire mon devoir… J’y vais en tremblant et parce qu’il le faut.

— Fanny, dit Marcel en rougissant, pardonnez-moi. Je vous donnais des conseils qui n’étaient pas pour vous. Allons !

Elle lui prit le bras et ils suivirent le quai en parlant à voix basse de l’homme de bien que son courage avait conduit au sanglant tribunal.

— Notre ami, dit M d’Avenay, s’était caché rue du Mail, chez une excellente femme, M Aubry. La retraite était sûre, mais Duvernay la quitta pour ne pas compromettre sa bienfaitrice. Il put sortir de Paris et gagner Argenteuil. Mais il fut reconnu dans un cabaret de ce village par des jacobins qui le ramenèrent à Paris.

Comme ils tournaient l’angle de la tour de la grosse horloge, ils virent une multitude d’hommes armés s’agiter devant les grilles. Alors elle quitta le bras de Marcel.

— Dans mon intérêt, lui dit-elle, et pour mon salut, ne m’accompagnez pas ; du moins, ne le faites pas d’une manière ostensible. Mon instinct m’avertit que je serai moins en danger si je me livre seule aux bêtes.

Il s’arrêta et suivit des yeux, à travers la grille, la jeune femme qui traversait la cour du palais de justice au milieu des sabres et des piques. La foule était presque impénétrable sur les degrés du grand escalier qui donnait accès aux diverses salles du tribunal révolutionnaire. De cette foule en sabots, en carmagnole, en bonnet rouge, montaient des chants et des cris.

On parlait dans les groupes de justice sommaire et de massacres en bloc ; on accusait la lenteur du tribunal, trop enclin à sauver les coupables. Des marchands de journaux parcouraient la foule en criant : « Voilà la liste des gagnans à la loterie de la très sainte guillotine. Qui veut voir la liste ?… Demandez la grande trahison de Jean Duvernay ci-devant médecin du traître Capet. Demandez la conspiration de l’infâme Duvernay pour provoquer le massacre des patriotes. » Fanny avait traversé la place ; elle montait les degrés.

— Où vas-tu, citoyenne, lui demanda un porteur de carmagnole qui montait à la porte une faction volontaire ?

— Citoyen, je me rends dans la salle où l’on juge Duvernay : je suis témoin.

Il la laissa passer ; mais une horrible femme qui tenait un enfant dans ses bras cria qu’on ne devait pas laisser approcher des juges les femmes aristocrates capables de les corrompre.

— Celle-ci, disait la tricoteuse, montrera son visage, ses larmes ; elle se pâmera, et elle fera tourner la tête à tout le tribunal. Ces gueuses font des hommes tout ce qu’elles veulent. Et voilà comment on arrête la justice et comment on sauve tous les j…-f… qui affament le peuple.

Les cris de cette femme firent le tour de la place et y ranimèrent la peur et la haine.

— Hélas ! disait-on de toutes parts, nous n’avons plus Marat ; nous avons perdu notre ami. Depuis que les méchans l’ont tué, les aristocrates relèvent la tête. Mais ils ont beau faire, il faudra bien qu’ils la crachent au panier. À mort, les conspirateurs ! À la guillotine, les ennemis du peuple ! Duvernay, à la guillotine ! Les enjôleuses, les faux témoins, les aristocrates, à la guillotine !

Marcel parcourait les groupes, inquiet, tâtant le couteau caché sous sa chemise.

L’affaire Jean Duvernay était appelée, l’interrogatoire commencé ; d’instant en instant, le peuple apprenait par l’intermédiaire des citoyens présens dans la salle, des épisodes grossièrement altérés, et qui allaient, se déformant de bouche en bouche, jusqu’à ce que la sottise et la haine eussent achevé de les façonner dans la perfection. C’est ainsi qu’on raconta, dans la cour, que l’infâme Duvernay feignait de préparer des médicamens aux pauvres, et leur donnait, en réalité, du poison.

Quand on apprit qu’un témoin, une femme déposait en sa faveur, un souffle terrible de fureur s’éleva : « C’est sa complice, qu’on la guillotine avec lui ! » À ce sujet, d’interminables disputes, nourries d’ignorance et de cruauté, grosses de bêtise, s’allongeaient, grossissaient d’heure en heure. Peu à peu on s’impatienta : la condamnation se faisait attendre. Erreur ou mensonge, des bruits d’acquittement commençaient à courir et soulevaient une immense rumeur. Les cris redoublèrent : « Mort aux faux témoins ! » Les septembriseurs se pressèrent sur les marches et voulurent forcer la porte…

Elle s’ouvrit ; Fanny parut. Elle resta, droite et blanche, sur le plus haut degré. Un cercle de bras nus, de poings fermés, de sabres, l’enveloppait. Marcel était dans le cercle ; il fit un mouvement pour se jeter entre elle et la foule. Elle l’arrêta d’un imperceptible signe. Cependant, les cris de mort redoublaient ; les femelles couvraient de leur glapissemens aigus les grognemens rauques des mâles avinés. La plus hideuse de toutes les créatures, celle qui depuis plusieurs heures animait la foule et tenait un enfant dans ses bras, fit un pas en avant, montra du doigt une des marches de l’escalier et cria à la victime :

— Regarde la place où la Lamballe a été abattue. On va t’y saigner, gueuse !

Alors, un colosse velu, demi-nu, écarta les femmes, retroussa les manches de sa chemise et leva son sabre.

Fanny, se sentant pâlir, mordit ses joues froides, pour y ramener le sang. Elle comprit qu’instinctivement ils attendaient, pour la frapper qu’elle donnât un signe de peur et s’avouât la victime. Son air d’innocence auguste, son regard de vierge la protégeait encore. Elle promena lentement les yeux sur la foule et, remarquant l’horrible mère qui la menaçait, elle s’approcha d’elle et lui dit :

— Vous avez un bel enfant.

Àces seuls mots, les plus doux qu’elle eût jamais entendus, cette femme, cette mère se sentit remuée dans ses entrailles. Des larmes lui montèrent aux paupières :

— Prenez-le ! dit-elle

Et elle le tendit à Fanny, qui le prit dans ses bras et descendit, en lui souriant l’escalier du palais, tandis que la foule, étonnée, s’écartait devant elle.

Elle traversa ainsi la cour avec son innocent protecteur. Elle était sauvée. Quand elle eut passé la grille, elle remit l’enfant à sa mère sans prononcer une parole ; mais une de ses larmes avait roulé sur les langes.

Marcel la suivait de près ; il la fit entrer dans le fiacre qui les attendait au coin de la tour carrée. Le fiacre en tournant, se heurta à la charrette qui attendait Jean Duvernay pour le conduire à l’échafaud.

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