‹ Les Autels de la peurChapitre 4 sur 10 · V. 12 NIVÔSE AN II (1 janvier 1794)

V. 12 NIVÔSE AN II (1 janvier 1794)

Fanny d’Avenay est assise, devant son petit secrétaire d’acajou. Son visage semble éclairé par une lueur intérieure ; mais personne n’est là pour en goûter la pureté délicieuse : c’est ainsi qu’elle accomplit sa destinée de fleur solitaire. Minuit sonne. C’est le signe du passage idéal d’une année à l’autre. La mignonne pendule, où rit un Amour doré, annonce que l’année 1793 est finie.

Au moment de la conjonction des aiguilles, un petit fantôme a paru. Émile, sorti du cabinet bleu où il couche, est venu, en chemise, se jeter dans les bras de sa mère et lui souhaiter une bonne année.

— Une bonne année, Émile… Je te remercie. Mais sais-tu ce que c’est qu’une bonne année ?

Il croit savoir ; pourtant elle veut le lui mieux enseigner.

— Une année est bonne, mon chéri, pour ceux qui l’ont passée sans haine et sans peur.

Elle l’embrasse ; elle le porte dans le lit d’où il s’est échappé, puis elle revient s’asseoir devant le petit secrétaire d’acajou. Une lettre est ouverte devant elle ; une lettre qu’un enfant de faubourg est venu, ce soir, nu-pieds dans la neige, lui porter en secret ; une lettre lamentable, écrite sur un lambeau de papier d’une plume brisée.

« Adieu Fanny. Je suis las de me cacher et de me taire ; c’est assez d’amertume et de honte. Je veux cracher mon mépris à la face des bourreaux. Mille desseins confus s’agitent dans ma tête. Oh ! si je pouvais me jeter dans les rangs des défenseurs de la patrie, qui font reculer Wurmser et Brunswick ! Mais je suis proscrit et je n’ai que la liberté de ma mort. Dois-je m’armer du poignard d’Harmodius et de Charlotte ? Dois-je comme Condorcet, tromper mes assassins et leur épargner un crime ? Je ne puis, hélas ! vous revoir avant de mourir, Fanny. On me recherche ; vous même êtes suspecte depuis que vous avez osé défendre Jean Duvernay. En vous allant voir, je craindrais de vous perdre, Fanny, mon âme, ma vie, ma force, mon génie, Fanny, adieu pour la dernière fois.

» Marcel »

Les yeux qui lisent cette page sont beaux et doux comme un ciel pur. Mais vont-ils s’embellir encore du sombre éclat des orages et s’emplir d’éclairs ? Non, ils ne verseront pas de larme qui les trouble : ces pleurs qui glissent au bord de leurs paupières sont trop limpides : ce sont des pleurs de pitié.

Accoudée, Fanny regarde tour à tour la flamme qui brille dans l’âtre et la lettre de son ami. Mais elle ne veut pas la brûler encore. Elle la pose sur la tablette du secrétaire, puis, ouvrant les tiroirs du meuble, elle en tire des papiers de toute sorte ; feuilles dont la tranche est dorée, parchemins timbrés de fleurs de lis, petits cahiers reliés en maroquins, paquets de lettres. Tout le passé déjà lointain de cette jeune femme est dans ces petites archives.

Elle a songé qu’elle avait là dans quatre tiroirs de quoi envoyer à la guillotine elle et cinquante personnes, et elle s’est résolue à brûler toute sa correspondance. C’est cette nuit qu’elle a choisie pour cette tâche qu’elle ne pourra accomplir (elle le sait) sans de profondes et tristes songeries.

Son enfant dort chaudement dans le cabinet voisin ; la cuisinière et Nanon sont retirées dans leur chambre. Le grand silence des temps de neige règne alentour. L’air vif et pur active la flamme du foyer. C’est cette nuit que Fanny a choisie pour brûler ses papiers.

Ils sont en ordre, car elle met dans tout ce qui l’entoure l’exactitude de son esprit. Voici ses lettres d’enfant, les complimens qu’elle faisait chaque année à sa grand’mère qui, toujours immobile dans son fauteuil à oreilles, épiait à la fenêtre les jeunes voisines en disant son chapelet. Voici les petits vers que son père fit pour elle quand elle vint au monde. Voici le livre ou sa mère écrivit les prières du Sacré-Cœur, des recettes contre la migraine et les dépenses de sa maison. Voici les lettres du jeune mari dont l’amour lui fut si doux et la laissa si pure. Voici rangée en petits paquets, la correspondance de ses vieux amis : elle en avait beaucoup ; elle était, malgré sa jeunesse, sûre confidente et bonne conseillère.

Ces lettres, qu’elle feuillette, sont signées avec un grand paraphe : Franchot, laboureur. Le pauvre ami y parle de marier les capucins, de fesser les jésuites et de régénérer le monde par la raison.

« L’homme, dit-il est une machine perfectible comme toutes les machines. Il faut l’améliorer par la science comme on améliore les montres et les tourne-broches. » Elle ne peut s’empêcher de sourire. Puis elle déchire ces lettres par petits morceaux, et la pensée du bonhomme s’envole en papillons noirs dans la cheminée. Elle ouvre un autre paquet et relit des pages admirables de sagesse et de bonté, où respire l’amour de la patrie et des hommes. La main qui les écrivit est maintenant dévorée par la chaux dans le cimetière des suppliciés. Au souvenir de Jean Duvernay, une rougeur tragique anime les joues de Fanny. Avant d’anéantir ces feuilles, elle les pose, en tremblant, sur la tablette de la cheminée.

Ce sont les lettres de Marcel Germain qu’elle a prises ensuite. Elle est lente à les relire et s’y plaît : l’âme dans laquelle elle a mis son souffle la charme maintenant et l’étonne. Elle joint ces lettres à celles de Jean Duvernay pour que la flamme les consume ensemble. Mais elle brûle d’abord des lettres de femmes et d’indifférens, des billets de M de Beauharnais, des lettres folles de M de Rochemore, des invitations à dîner et au bal, des lettres de baptême et d’enterrement. Pendant plus de deux heures, elle nourrit la flamme claire du foyer. Déjà une lueur blême traverse les rideaux ; c’est le matin. Les servantes ont commencé leur travail ; Fanny veut hâter le sien. N’a-t-elle pas entendu des voix ? Non, le calme est profond autour d’elle… Le calme est profond, mais c’est que la neige étouffe le son des pas. Car on vient, on est là. Des coups ébranlent sa porte…

Elle sent, elle sait qui vient. Cacher les lettres, fermer le secrétaire, elle n’en a pas le temps. Tout ce qu’elle peut faire, elle le fait : elle prend les papiers à brassée et les jette sous le canapé dont la housse traîne à terre. Quelques-uns débordent sur le tapis ; elle les repousse du pied, saisit un livre et se jette dans un fauteuil. Le président du district entre suivi de trente piques. Ce n’est plus Colin, destitué pour cause de modérantisme, c’est un ancien rempailleur, Brochet, qui grelotte la fièvre et dont les yeux sanglans nagent sans cesse dans une sorte d’horreur. Il est sobre et il est ivre.

Brochet fait signe à ses hommes de garder les issues, et, s’adressant à M d’Avenay :

— Citoyenne, lui dit-il, je viens d’apprendre que tu es en correspondance avec les agens de Pitt, les émigrés et les conspirateurs des prisons. Au nom de la loi, je viens me saisir de tes papiers… Il y a longtemps que tu m’étais désignée comme une aristocrate de la plus dangereuse espèce. Le citoyen Rapoix qui est devant tes yeux (et il désigna un de ses hommes) a avoué que, dans l’hiver de 1789, tu lui as donné de l’argent et des vêtemens pour le corrompre. Des magistrats tièdes et sans vigueur t’ont épargnée ; mais je suis le maître à mon tour et tu n’échapperas pas à la guillotine. Livre-nous tes papiers.

— Prenez-les vous-même, dit Fanny, mon secrétaire est ouvert.

Il y restait encore quelques mémoires de fournisseurs et des titres de propriété que Brochet examina un à un. Il les tâtait et les retournait, comme un homme défiant qui ne sait pas bien lire.

Fanny comprend que la visite sera longue et minutieuse. Elle ne peut se défendre de regarder du côté du canapé et elle voit un coin de la lettre de Marcel qui passe sous la housse comme l’oreille d’un chat blanc. À cette vue son inquiétude cesse. La certitude de sa perte met dans son esprit une tranquille assurance et sur son visage un calme tout semblable à celui de la sécurité. Elle est certaine que les hommes verront ce bout de papier qu’elle a vu ; mais elle ne sait pas s’ils le découvriront tout de suite ou s’ils tarderont à le voir. Ce doute l’occupe et l’amuse. Elle se fait dans ce moment tragique une sorte de jeu d’esprit à voir les commissaires s’éloigner ou s’approcher du canapé. Brochet, qui en a fini avec les papiers du secrétaire, s’impatiente et dit qu’il trouvera bien ce qu’il cherche.

Il culbute les meubles, retourne les tableaux et frappe du pommeau de son sabre sur les boiseries pour découvrir les cachettes. Il n’en découvre point. Il fait sauter le panneau de glace pour voir si rien n’est caché derrière.

Pendant ce temps, ses hommes lèvent quelques lames du parquet. Ils jurent qu’une gueuse d’aristocrate ne se moquera pas des patriotes ! Mais aucun d’eux n’a vu la petite corne blanche qui passe sous la housse du canapé.

Ils emmènent Fanny et vont visiter les autres pièces. Ils défoncent les meubles, font tomber les vitres en morceaux et crier les parquets sous la pesée des baïonnettes qui les lèvent ; ils crèvent les matelas, éventrent les paillasses. Et ils ne trouvent rien. Pourtant Brochet ne désespère pas encore. Il retourne dans le salon.

— Les papiers sont là, dit-il ; j’en suis sûr.

Il examine le canapé, le déclare suspect et y enfonce à cinq ou six reprises son sabre dans toute sa longueur. Il ne trouve rien encore, pousse un affreux juron et sort suivi de ses hommes. Fanny écoute le léger craquement de leurs pas dans la neige : ils sont partis ; elle est sauvée. Est-elle joyeuse ? Non : mais elle ressent une sorte de gaieté mutine. Elle court, avec des rires et des sauts d’enfant, baiser le front de son Émile qui dort les poings fermés, comme si la maison n’avait pas été bouleversée autour de son petit lit.

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