VI. 13-17 FLORÉAL AN II.
Quatre mois sont passés ; la Terreur a grandi. La justice selon le cœur du citoyen Brochet est enfin rendue.
Le guichetier a refermé la porte de la maison d’arrêt sur Fanny appréhendée « par mesure de sûreté générale ». La voilà dans ce vieux bâtiment où jadis les solitaires de Port Royal ont fait en priant le rêve de la vie et qui est devenu sans peine une prison.
Assise sur une banquette, pendant que le greffier inscrit son nom dans le registre d’écrou, elle songe, et sa destinée l’étonne.
— Pourquoi ces choses, mon Dieu, et que voulez-vous de moi ?
Elle est surprise, mais elle n’est pas triste. Le porte-clefs a l’air plus bourru que méchant. Il l’a conduite dans une grande cour, au milieu de laquelle est un bel acacia ; elle attendra là qu’il lui ait préparé un lit et une table dans une chambre où l’on a déjà renfermé cinq ou six prisonnières, car la maison est encombrée. Dans la cour, elle voit une jeune femme occupée à graver un chiffre sur l’écorce de l’arbre, et reconnaît Cécile de Rochemore.
— Vous ici, Cécile ?
— Vous ici, Fanny ? faites mettre votre lit près du mien. Nous aurons bien des choses à nous dire.
— Bien des choses… Et M. de Rochemore, Cécile ?
— Mon mari ? Ma foi, ma chérie, je l’avais un peu oublié. C’était injuste. Tu sais que, général à vingt-cinq ans, il couvrit très bien la retraite de Mons et reçut les félicitations de l’Assemblée législative. Mais, depuis, nous avons été exclus, comme nobles, des emplois militaires ; nous sommes devenus suspects. Il est très probable qu’Alexandre est en prison quelque part.
— Et que faisais-tu là, Cécile ?
— Chut !… Quelle heure est-il ? S’il est cinq heures, l’ami dont j’unis sur cette écorce le nom au mien n’est plus de ce monde, car il a passé à midi au tribunal révolutionnaire. Il se nommait Armand et était volontaire à l’armée du Nord. Je l’ai connu dans cette prison. Nous avons passé ensemble de douces heures au pied de cet arbre. C’était un jeune homme de mérite. J’ai pleuré hier en lui disant adieu. Mais tandis que nous nous pressions les mains en soupirant, nous vîmes s’avancer à pas de loup un vieux gentilhomme enveloppé d’une robe de chambre à ramages et coiffé d’un bonnet de nuit, surmonté d’un énorme nœud de satin orange. Il tenait à la main un flambeau qu’il approcha de mon visage, pour voir si j’étais celle qu’il cherchait, car il avait un rendez-vous galant. Nous vîmes alors qu’il s’était mis du rouge au visage, et nous partîmes d’un terrible éclat de rire, qui dura jusqu’au départ du malheureux Armand. C’est ainsi que nous nous sommes quittés.
Après ce beau récit, elle saisit Fanny par la taille, l’entraîna dans la chambre où elle avait son lit et veilla à ce que celui de M d’Avenay fût tout à côté. Elles convinrent de laver ensemble, dès le lendemain matin, le carreau de cette chambre. C’est un soin que Cécile prenait très souvent : elle ne pouvait souffrir la poussière.
Le repas du soir, servi maigrement par un gargotier patriote, se prenait en commun. Chaque prisonnier rapportait son assiette et son couvert de bois (il était interdit d’en avoir en métal) et recevait sa portion de porc aux choux. Fanny vit à cette table grossière des femmes charmantes dont la gaieté légère l’étonna. Comme Cécile, elles étaient coiffées avec soin et portaient de fraîches toilettes. Près de mourir, elles gardaient l’envie de plaire. Leur conversation était galante comme leur personne, et Fanny fut bientôt instruite des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous les verrous. La folie d’aimer était dans l’air de la prison. La mort aiguillonnait l’amour.
Et Fanny fut prise d’un indicible trouble ; elle se sentit un grand désir de presser une main dans la sienne. Des larmes ardentes comme la volupté roulèrent sur ses joues. À la lueur du lampion fumeux qui éclairait le repas, elle observait ses compagnes dont les yeux brillaient de fièvre et elle songeait :
— Nous allons mourir ensemble. D’où vient que je suis triste et que mon âme est troublée, quand pour ces femmes la vie et la mort sont également légères ?
Elle pleura toute la nuit sur son grabat. Mais, dès l’aube, elle retrouva la paix intérieure. Un calme céleste descendit sur son beau visage.
Les prisonniers qui venaient dans l’après-midi se mêler aux femmes furent frappés de cette angélique sérénité. Fanny les tranquillisait et les consolait. Aussi, son idée héroïque et sentimentale des choses humaines et divines convenait-elle parfaitement aux esprits de ces prisonniers philosophes qui, sous la menace d’une mort prochaine, cherchaient l’Espérance, sans songer un instant, jeunes ou vieux, royalistes ou républicains, à ressaisir la foi de leur enfance. Car à cette fin de siècle la religion catholique n’existait plus pour l’élite des Français.
Dès le lendemain de sa venue, Fanny rendit à ses compagnons des services dont ils étaient justement reconnaissans : elle raccommodait leur linge et leurs hardes. Par là elle s’acquit la reconnaissance d’un vieux conseiller au parlement de Toulouse qu’elle aimait pour sa simplicité. Il prouvait sans cesse qu’on l’avait injustement accusé. Quand on lui remit son acte d’accusation :
— Je ne voudrais pas être à la place de mes juges, dit-il ; car je les embarrasserai terriblement.
Il récitait une douzaine de textes de droit romain pour prouver son innocence, et il ajoutait :
— Je vous demande ce qu’ils répondront à celà ?
Il embrassa Fanny et s’en alla tranquille, ne pouvant, vieux juge, douter de la justice.
Il y avait aussi dans la prison un Allemand qui jouait de la viole d’amour et un jeune patriote qui composait des chansons. Ils donnaient des concerts, le soir ; quand le plus grand nombre des prisonniers s’était retiré, la musique se faisait entendre encore. La réunion devenait intime et mystérieuse ; on se cherchait ; on se parlait tout bas ; l’ombre enveloppait les couples rapprochés et le bruit des baisers se mêlait au son de la viole. Et ceux qui faisaient ainsi l’amour avaient leur arrêt de mort dans leur poche.
Cependant Fanny élevait son âme et regardait au delà de ce monde. Rentrée dans sa chambre, elle écrivait à son fils des lettres d’une adorable gaieté et d’une sagesse sublime.
Le cinquième jour de sa détention, comme elle faisait dans le préau sa promenade accoutumée, elle reconnut, tristement assis sur un banc, le vieux Nicolas Franchot, tout courbé par l’âge et la misère. Marcel l’avait longtemps caché sous un toit ; mais le pauvre vieillard s’était fait prendre en essayant de fuir. Il venait d’arriver à Port-Libre, et la poussière du chemin souillait encore son visage. Fanny lui prit en souriant la main.
— Mon vieil ami, lui dit-elle ; je ne puis me réjouir de vous voir ici ; mais je serai contente s’il m’est possible de vous aider en quelque chose.
Franchot, les mains sur les genoux, secoue la tête et pleure. Les larmes délayent la poussière dont ses joues sont couvertes, et le visage du pauvre philosophe est tout barbouillé. Fanny court à sa chambre et revient avec une éponge et de l’eau, dont elle lave son vieil ami en lui murmurant des paroles consolantes.
Pourtant il n’est point consolé. Il la regarde avec des yeux pâles et vides ; ses lèvres molles ont des mouvemens convulsifs et les larmes coulent sans s’arrêter sur ses joues creuses. Alors elle s’assied auprès de lui, lui passe les bras autour du cou et lui dit doucement :
— Mon ami, il est croyable que nous allons mourir tous deux. Mais d’où vient que vous êtes triste quand je suis gaie ? Perdez-vous plus que moi en perdant la vie ?
— Fanny, lui répondit-il, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes saine et jolie, et vous perdez beaucoup en perdant la vie ; mais comme vous êtes incapable de réflexion, vous ne savez pas ce que vous perdez. Pour moi, je suis pauvre, je suis vieux, je suis malade ; et m’ôter la vie, c’est m’ôter peu de chose ; mais je suis philosophe et physicien, j’ai la notion de l’être et du non être que vous n’avez point ; et je sais exactement ce que je perds. Voilà, Fanny, d’où vient que je suis triste quand vous êtes gaie.
Àces mots, il essuya ses yeux, se leva en soupirant, prit un petit paquet qui contenait un peu de linge et cinq ou six volumes du baron d’Holbach, d’Helvétius et de Lamettrie, puis il gagna, tout courbé, sa cellule.
Elle le regardait partir, quand M de Rochemore la tira par le bras en s’écriant :
— Mon mari vient ici. On l’a vu au greffe. Quel désagrément !