ÉCRIVAINS MENTIONNÉS DANS LES BIOGRAPHIES ORIGINALES.
Le nombre des poëtes mentionnés dans les tazkiras et autres ouvrages auxquels j’ai pu avoir accès, soit immédiatement, soit médiatement, est d’environ trois mille, desquels je n’ai guère mentionné que sept cents dans mon « Histoire de la littérature hindouï et hindoustani ». Mais il ne faut pas croire que tous ces écrivains soient précisément des poëtes. On les classe sous cette dénomination, parce que tous les auteurs indiens, même ceux qui ont écrit sur les sciences exactes, sur la jurisprudence et sur la théologie, ont toujours écrit quelques vers, et peuvent ainsi être appelés poëtes, et que d’ailleurs cette dernière appellation est une expression vague pour signifier auteur, comme on l’emploie quelquefois vulgairement en Europe dans le même sens.
Ainsi par poëte il faut entendre auteur, et quoique les tazkiras originaux soient surtout des biographies anthologiques des poëtes, ils contiennent aussi des documents (plus rares, il est vrai) sur des auteurs qu’on peut difficilement classer parmi les poëtes, et donnent l’indication d’ouvrages en prose de différents genres.
Il est vrai que la poésie domine toute la littérature orientale, et spécialement celle de l’Inde, et je ne parle pas seulement ici de la versification, qui n’offre qu’une combinaison systématique des mots, mais je veux parler des pensées harmonieusement exprimées, qui sont comme l’essence de la civilisation et qui nous la font connaître mieux encore peut-être que l’histoire. Il est vrai que parmi ces poètes il y en a un bon nombre auxquels peuvent s’appliquer ces vers d’Horace :
Ridentur mala qui componunt carmina ; verùm
Gaudent scribentes, et se venerantur, et ultro,
Si taceas, laudant quidquid scripsere beati.
Les ouvrages hindoustanis en prose peuvent d’ailleurs rentrer en partie dans la poésie, car on y distingue, comme dans les autres langues de l’Orient musulman, trois espèces de prose, dont une seule est ce que nous entendons par ce mot. En effet, la première, appelée murajjaz, a le rhythme sans la rime ; la seconde, nommée muçajja’, a la rime sans mesure ; et enfin la troisième, qui porte le nom de ’âri, « nue », n’a ni rime ni mesure.
Un assez grand nombre de poëtes hindoustanis ont aussi écrit des poésies persanes, comme autrefois on faisait chez nous des vers latins aussi bien que des vers français, et à Rome, des vers grecs en même temps que des vers latins, ce qui faisait nommer ceux qui écrivaient dans les deux langues classiques utriusque linguæ scriptores. L’usage indien dont je parle en a fait naître un autre qui le constate. C’est que les auteurs qui se piquent de cette facilité de composition prennent alors deux différents surnoms poétiques ou takhallus, selon qu’ils écrivent en hindoustani ou en persan : ainsi Wajih uddin se nomme Wajih, et Barin ; et Muhammad Khan, Walih et Saquib, selon qu’ils ont écrit en hindoustani ou en persan.
Essayons d’établir des catégories parmi ce nombre considérable d’écrivains. La première distinction à établir, celle qui semble la plus naturelle, c’est de les séparer en Hindous et en Musulmans, en faisant observer toutefois que presque aucun musulman n’a écrit dans le dialecte hindouï ou hindi, tandis que nombre d’Hindous ont écrit en urdu et même en dakhni, de même qu’ils ont écrit plus anciennement en persan, ainsi que Saïyid Ahmad l’a dit dans l’extrait que j’ai donné plus haut de son Açar ussanadid. Mais tandis que sur les trois mille écrivains indiens dont j’ai parlé, on compte plus de deux mille deux cents écrivains musulmans, on ne compte pas huit cents écrivains hindous, et ce ne sont encore qu’environ deux cent cinquante de ces derniers qui ont écrit en hindi. À la vérité, nous sommes loin de connaître tous les écrivains qui font partie de cette catégorie, car nous manquons de tazkiras pour les poëtes hindis, et ainsi un grand nombre nous sont inconnus, tandis qu’il n’en est pas de même des écrivains urdus, dont les biographies originales ont eu soin de citer au moins les noms. Ce sont surtout des Hindous habitants du Panjab, du Kachmyr, du Rajpoutana et des pays classiques des provinces nord-ouest (ainsi nommées par rapport à Calcutta, le siège du gouvernement anglais), Delhi, Agra, Braj et Bénarès, qui ont écrit en hindi.
Quant aux poëtes dakhnis positivement désignés comme tels, il n’y en a pas deux cents ; ainsi la plus grande partie des poëtes dont je parle ont écrit dans le véritable dialecte urdu, qui est considéré comme l’hindoustani le plus pur.
Si nous faisons attention aux noms des villes de ces poëtes, nous saurons par là celles dans lesquelles les deux dialectes musulmans sont non-seulement usités, mais le plus cultivés. Ce sont pour le dakhni : Surate, Bombay, Madras, Haïderabad, Seringapatam, Golconde ; pour l’urdu : Delhi, Agra, Lahore, Mirat, Lakhnau, Bénarès, Cawnpour, Mirzapour, Faïzabad, Ilahabad et Calcutta où l’hindoustani est aussi usité que le dialecte provincial.
Amman, qui est considéré comme le premier prosateur hindoustani, a écrit à Calcutta, et il dit à ce sujet, dans la préface du Bagh o Bahar :
« Moi aussi j’ai parlé la langue urdue, et j’ai métamorphosé le Bengale en Hindoustan. »
Il est facile de reconnaître à leur nom seul les écrivains musulmans ou hindous, et il y aurait même une étude curieuse à faire sur les noms de ces poëtes. J’ai traité ailleurs de ce qui concerne les noms et les titres musulmans ; je ne bornerai à rappeler que les poëtes musulmans de l’Inde peuvent avoir jusqu’à six noms, surnoms ou titres différents, dont plusieurs doubles et triples, c’est-à-dire des alam ou noms de saints musulmans, des lacab, sortes de sobriquets honorifiques, comme Gulam Akbar (serviteur de Dieu), Imdad Ali (la faveur d’Ali) ; des kunyats, surnoms exprimant la descendance ou la paternité, comme Abu Talib (père de Talib), Ibn Hischam (fils de Hischam) ; des nisbats, surnoms indiquant le pays ou l’origine, comme Lahori (de Lahore) ; Canauji (de Canoje) ; des khitâbs, titres de rang ou de nationalité, tels que Khan, Mirza, etc., et enfin le surnom poétique ou takhallus, qui est ordinairement un substantif ou un adjectif arabe ou persan et non indien.
Au lieu des noms des saints de l’islamisme, que portent les auteurs musulmans, les Hindous prennent les noms de leurs dieux ou de leurs demi-dieux. Les musulmans se nomment, par exemple, Muhammad, Ali, Ibrahim, Haçan, Huçaïn, etc. ; les Hindous, Har, Narayan, Ram, Lakhschman, Gopinath, Gokulnath, Kaschinath, etc.
Les surnoms honorifiques musulmans de Abd ul’Ali (serviteur du Très-Haut), Gulam Muhammad (serviteur de Mahomet), ’Ali mardan (serviteur d’Ali), etc. ; ont leurs équivalents hindous dans Sivadas (serviteur de Siva), Krischnadas, Madhodas et Kéçavadas (serviteur de Krischna), Nanddas (serviteur de Nand), Haldhardas (serviteur du porte-soc de charrue, c’est-à-dire de Bal), Surdas (serviteur du Soleil).
Et les Hindous ne sont pas seulement serviteurs de leurs dieux, ils le sont de leurs rivières, de leurs plantes et de leurs villes sacrées.
Ainsi, nous avons des Gangadas (serviteur du Gange), des Tulcidas (serviteur de l’ocimum sanctum), des Agradas (serviteur d’Agra), des Kacidas (serviteur de Bénarès), des Mathuradas (serviteur de Mathura), des Dwarikadas (serviteur de la ville fondée miraculeusement par Krischna).
Aux titres de Mahbub ’Ali (chéri d’Ali), Mahbub Huçaïn (chéri de Huçaïn), etc., répondent ceux de Schri Lal (chéri de Sri ou Lakschmi), Harbans Lal (chéri de la race de Siva).
Aux titres musulmans de ’Ata ullah (don de Dieu), ’Ata Muhammad (don de Mahomet), ’Ali Bakhsch (don d’Ali), répondent les titres hindous de Bhagavandat (Deo datus), Ram Praçad (don de Rama), Schiv Praçad (don de Siva), Kali Praçad (don de Durga). Les Hindous emploient même quelquefois en ce genre des composés hybrides hindipersans, tels que Ganga Bakhsch (don du Gange), etc.
Les titres musulmans d’Açad et de Scher (lion), sont représentés par le titre hindou de Singh, qui a la même signification.
Quant aux titres, appelés khitab, il y en a de spéciaux aux différentes castes d’Hindous.
Ainsi on donne aux brahmanes les titres de chaubé, de tiwari, de dobé, de pandé ; aux kschatriyas, rajpoutes et sikhs, ceux de thakur, de raé, de sinh ; aux vaicyas, marchands ou banquiers, ceux de sah ou seth ; aux lettrés, ceux de pandit et de sen ; aux médecins, celui de misr.
Les faquirs hindous sont nommés guru, bhagat, gosaïn ou saïn, et les sikhs, bhaïs (frères).
Àl’imitation des Hindous, les musulmans de l’Inde se divisent en quatre classes : les saïyids, les schaïkhs, les Mogols et les Pathans. Les premiers sont les descendants de Mahomet ; les seconds, les Arabes d’origine, ce qui n’empêche pas qu’on appelle de ce nom les convertis à l’islamisme ; par Mogols, on entend les Persans d’origine, et par Pathans, les Afgans.
On donne aux saïyids le titre de Mir (pour Amir) ; les schaïkhs n’ont pas de titre particulier. Les Mogols prennent le titre de Mirza avant leur nom, ou de Beg après ; on les nomme aussi Aga ou Khaja. Les Pathans enfin sont appelés Khan. Les faquirs musulmans reçoivent les titres de schah, de sufi ou de pir. Leurs docteurs sont nommés maula ou mulla. Les dames reçoivent les titres de khanam, bégam, khatun, sahiba ou sahib, bi ou bibi.
Schri et Déva sont des titres d’honneur hindous : le premier signifie proprement saint, et le second dieu. Schri se met avant les noms et Déva après. On emploie aussi ces titres avec les noms de villes, de montagnes, de rivières, etc. On donnait aussi autrefois dans les Gaules les noms de divus ou diva aux villes, aux forêts, aux montagnes. C’était un usage indien transporté, avec les origines du langage celtique et de la religion druidique, des bords du Gange à ceux de la Meuse, de la Marne et de la Seine. De nos jours, les Russes nomment encore leur pays la sainte Russie.
Les souverains de l’Inde donnent, même actuellement, aux poëtes les plus distingués de leurs états, ou aux plus favorisés, soit le titre musulman de Saïyid uschschu’ara (seigneurs des poëtes), ou Malik uschschu’ara (roi des poëtes), soit les titres hindous de Kabischar (seigneur des poëtes), Bar kavi (excellent poëte), etc.
Les Hindous qui ont écrit en urdu ont adopté l’usage musulman de prendre un takhallus, et comme ces surnoms de fantaisie sont généralement empruntés au persan, qui est la langue savante des musulmans de l’Inde, les mêmes takhallus peuvent être pris par les poëtes de deux religions, et on ne peut savoir, par conséquent, lorsque ces auteurs ne sont désignés que par ces surnoms, s’ils sont Hindous ou musulmans.
Parmi ces écrivains, nous trouvons un certain nombre d’Hindous devenus musulmans, mais aucun musulman qui ait fait profession de l’hindouisme, à moins qu’il ne soit entré dans une secte radicalement réformée, telle que celle des sikhs, par exemple, qui nomment Mazhabi (religionnaires) les musulmans convertis à leur croyance. En effet, passer de l’islamisme à l’hindouisme, ce serait rétrograder, tandis que pour les Hindous l’islamisme est un progrès évident, puisque la croyance en l’unité de Dieu et en la vie future en est la base. D’ailleurs le rationalisme n’a pas pénétré chez les musulmans de l’Inde ; ils sont encore très-zélés pour leur culte, bien que dans la pratique il soit entaché d’hindouisme, et ils font journellement des prosélytes. C’est ainsi que nous voyons des poëtes hindous embrasser l’islamisme, renoncer au monde et chanter dans leurs vers l’unité de Dieu. Tels sont entre autres Muztarr (Lala Kunwar Sen), qui a célébré en beaux vers hindoustanis ce que les musulmans appellent « le martyre de Huçain, » et une douzaine d’autres poëtes mentionnés par les biographes originaux.
Nous trouvons aussi parmi les écrivains hindoustanis quelques Hindous convertis au christianisme, et même, chose beaucoup plus rare et presque inouïe, quelques musulmans devenus chrétiens. Voici comment s’énonce le biographe Schefta en parlant d’un poëte urdu surnommé Schaukat, qui, de musulman qu’il était, se fit chrétien :
« On dit que Schaukat se lia de grande amitié avec un Européen, à Bénarès, et qu’à son instigation il quitta l’islamisme pour se faire chrétien. Que Dieu nous garde d’un pareil malheur ! Il changea conséquemment son nom de Munif’Ali (exalté par Ali) en celui de Munif Macih (exalté par le Christ). »
Dans ce cas, le changement de nom est presque toujours nécessaire. Un autre poëte hindoustani, qui se nommait Faïz Muhammad (la grâce de Mahomet), prit, en se convertissant au christianisme, le lacab de Faïz Macih (la grâce du Christ).
Il paraît néanmoins qu’à l’exemple des premiers chrétiens, les Hindous convertis conservent leur nom malgré la signification païenne qu’il peut avoir. Ainsi nous avons parmi les auteurs hindoustanis contemporains le Babu Schrî das, c’est-à-dire « le serviteur de Sri (Lakschmi), » qui, devenu musulman, a écrit un ouvrage sur les attributs de Dieu, intitulé Safat Rabb ul’alamin « Perfection du seigneur des créatures. »
Les tazkiras originaux signalent parmi les poëtes hindoustanis quelques Juifs d’origine devenus musulmans. Tels sont Jamal (’Ali) de Mirat, déjà cité, qui vivait à Haïderabad, il y a une soixantaine d’années ; Jawan (Muhibb ullah), de Delhi, médecin de profession, élève de ’Ischc pour la poésie, et Muschtac, l’auteur d’une anthologie.
Quoique les Parsis écrivent généralement en guzarati et quelquefois en persan, il y en a qui ont employé l’hindoustani, et c’est ainsi que Bomangi Doçabji, de Bombay, a donné une édition du Sakuntala natak.
Les mêmes biographes nous signalent parmi les poëtes indiens quelques chrétiens européens, du moins d’origine. Par exemple, le fils de l’Européen (Frangui) Sombre et de la célèbre Bégam Samru, reine de Sirdhana, surnommée Zinat unniça « l’Ornement des Femmes, » c’est à savoir Sahib, car tel est son takhallus, tandis que son principal titre d’honneur est : Zafar-yab (Victorieux). Il fut élève de Dilsoz, et on lui doit des poésies urdues qui eurent du succès. Il tenait chez lui, à Delhi, des réunions littéraires auxquelles assistaient les principaux poëtes de cette capitale, et, entre autres, Sarwar, à qui nous devons ce détail. Il était aussi habile, dit-on, en calligraphie, art fort estimé des Orientaux, en dessin et en musique. Il mourut à la fleur de l’âge, en 1827.
Il avait un ami appelé Balthazar de nom de baptême, et Acir (esclave) de takhallus, qui cultiva aussi avec succès la poésie hindoustani. Sarwar nous apprend qu’il était Frangui et chrétien (nasrani), et que ses vers, dont il donne, au surplus, des échantillons, ne manquent pas d’originalité.
La petite cour de Sirdhana comptait, à la même époque, un troisième poëte hindoustani Européen et, de plus, Français, qui se nommait Faraçu ou Fransu, c’est-à-dire Français. » On le dit fils d’Auguste ou d’Augustin et officier de la reine de Sirdhana. Il est auteur de gracieuses poésies, et il fut élève, comme Sahib, de Dilsoz, poëte distingué de Delhi.
On cite aussi un poëte hindoustani contemporain, chrétien et anglais, que le biographe original qui en parle nomme Jarij Bans Schor, c’est-à-dire, probablement, George Burns Shore, le nom de famille ayant été considéré par le biographe comme un takhallus signifiant bruit.
Enfin on signale parmi les poëtes hindoustanis, deux Anglais natifs de Delhi, Isfan, c’est-à-dire, sans doute, Stephen ou Stevens, lequel était encore vivant en 1800, et Jan Tumas, c’est-à-dire John Thomas nommé aussi Khan Sahib (Monsieur le Khan), poëte contemporain. Ces poëtes sont probablement tous de sang mêlé (half cast).
J’ai connu moi-même un poëte hindoustani de la même catégorie, feu Dyce Sombre, fils adoptif de la reine de Sirdhana, dont je viens de parler, personnage dont le nom retentit si souvent dans les journaux anglais, à propos de son interdiction, contre laquelle il ne cessa de réclamer. Dyce Sombre faisait avec une certaine facilité les vers hindoustanis et il les récitait admirablement.
On cite un poëte hindoustani qui était nègre et qui se nommait Sidi Hamid Bismil. C’est un nom à ajouter à la liste des nègres distingués qu’a donnée l’évêque Grégoire dans sa Littérature des Nègres. Notre poëte nègre était natif de Patna, et, à ce qu’il paraît, esclave. Il vivait au commencement de ce siècle.
Presque tous les écrivains hindis appartiennent aux sectes réformées des Hindous, c’est-à-dire aux jaïns, aux kabir panthis, aux sikhs et aux waïschnavas de toute nuance ; et les chefs de ces sectes, les plus célèbres comme les moins connues, sont aussi des poëtes hindis ; tels sont : Ramanand, Vallabha, Daryadas, Jayadéva (l’auteur du célèbre poëme sanscrit intitulé Guita Govinda), Dadu, Birbhan, Baba Lal, Ram Charan, Siva Narayan, etc.
Il n’y a que très-peu de sivistes qui aient écrit en hindi. La plupart d’entre eux sont restés fidèles à l’ancienne langue aussi bien qu’à l’ancien culte.
Quant aux musulmans, ils se divisent, dans l’Inde, sous le rapport religieux, en sunnites ou « traditionnaires » et schiites ou « séparatistes ». On a souvent comparé les sunnites aux catholiques et les schiites aux protestants, parce que ces derniers rejettent la sunna ou « tradition relative aux actions de Mahomet » (tout en admettant les hadis, c’est-à-dire les paroles attribuées par la tradition à Mahomet). Toutefois, Chardin, qui, à la vérité, était protestant, fait l’inverse, à cause, peut-être, des cérémonies extérieures du culte des schiites.
Il y a aussi des dissidents, nommés saïyid ahmadis, du nom de leur fondateur. Ce sont les wahabis de l’Inde, et on les appelle quelquefois ainsi. Plusieurs écrivains hindoustanis appartiennent à cette secte ; tels sont : Haji Abd ullah, Haji Ismaïl, et plusieurs autres dont j’aurai l’occasion de parler plus loin.
On trouve également parmi les écrivains hindoustanis un grand nombre de philosophes musulmans ou sofis, dont plusieurs sont réputés saints ; des poëtes mendiants, non-seulement volontaires ou faquirs, mais de véritables mendiants, qui vont vendre dans les marchés, sur des feuilles volantes, les pièces de vers de leur composition. Tels furent Mukarim (Mirza), de Delhi, et Kamtarin (Miyan), surnommé Pir-Khan, qui vendaient eux-mêmes, à l’urdu mu’alla, leurs gazals sur des feuilles volantes, à deux païça (environ dix centimes) la pièce.
Àcôté de ces poëtes mendiants, nous avons des poëtes de profession, c’est-à-dire des gens de lettres occupés exclusivement de poésie, puis des poëtes amateurs de toutes les classes, et même d’entre les gens du bas peuple, et enfin un bon nombre de poètes rois, des poésies desquels il a été dit : « Les discours des rois sont les rois des discours ». Tels sont, outre les trois rois de Golconde dont j’ai déjà parlé, Ibrahim Adil Schah, roi de Béjapour, le malheureux Tippou, roi de Maïssour, les grands mogols Schah Alam II, Akbar II et Bahadur Schah II, le nabab et les rois d’Aoude Açaf uddaula, Gazi uddin Haïdar et Wajid Ali.
On peut séparer enfin de la masse des poëtes hindoustanis les femmes poëtes, dont j’ai cité plusieurs dans un article spécial. Parmi celles dont je n’ai pas parlé, je puis mentionner la princesse Khala, c’est-à-dire la tante maternelle. Elle avait pris, en effet, ce takhallus parce qu’on la désignait familièrement sous ce nom dans le harem de son neveu, le nabab Imad ul mulk de Farrukhabad ; mais son surnom honorifique ou khitab était Badr unniça « la Pleine Lune des Femmes », c’est-à-dire la plus remarquable des femmes.
Je citerai aussi Amat ul Fatima Bégam, connue sous le takhallus de Sahib, et nommée familièrement Ji Sahib ou Sahib Ji (Madame la Dame), célèbre parmi les écrivains urdus, surtout par ses gazals. Elle est élève d’un poëte très-distingué, Mun’im, qui a été aussi le maître de Schefta, un des biographes que j’ai le plus consultés, et de plusieurs autres écrivains. Elle a habité tour à tour Delhi et Lakhnau, et elle est l’objet d’un masnawi de Muzi ullah Khan, intitulé « Le tendre discours » (Caul-i gamin).
Une autre femme poëte, probablement musulmane, malgré son nom hindou, c’est Champa, dont le nom est celui de la jolie fleur du michelia champaka. Elle faisait partie du harem du nabab Huçam uddaula, et Cacim la met au nombre des poëtes urdus.
Nous avons aussi une simple bayadère nommée Farh (Joie), ou plutôt Farh Bakhsch (Donneuse de joie), à qui on doit des poésies hindoustanies. Schefta mentionne une autre bayadère nommée Ziya (Éclat) ; et ’Ischqui une troisième, nommée Ganchin.
Une quatrième bayadère a acquis, comme poëte hindoustani, une plus grande célébrité que les précédentes, c’est Jân (Mir Yar Ali Jan Sahib), native de Farrukhabad, mais qui a surtout habité Lakhnau, où elle a obtenu ses succès littéraires. Elle s’appliqua dès son enfance à la musique et à la littérature, et elle apprit le persan. Elle s’adonna surtout à la poésie hindoustanie, et le biographe Karim la considère comme son maître et la consulte sur ses propres vers. Elle a publié à Lakhnau, en 1262 (1846), un diwan ou recueil de ses poésies, qui a eu un grand succès et qui est écrit dans le style particulier aux zananas ; elle était alors âgée d’environ trente-six ans.
Je dois mentionner encore une femme poëte hindoue, Ram Ji de Narnaul, surnommée Nazakat (Gentillesse), dont le prodigieux talent et la rare beauté sont célébrés par des expressions extravagantes dans les biographies originales, et qui vivait encore en 1848 ; Taswir, dont le nom signifie « Peinture », c’est-à-dire « belle comme une peinture », et Suraïya (les Pléiades), poëtes que nous font connaître Batin et Karim ; Yas (Désespoir), nommée Miyan Banu, c’est-à-dire « Madame la Dame » ; de Haïderabad, élève de Faïz, de Delhi, l’auteur d’une traduction du Pand nama d’Attar.
Un autre classement bien important, mais difficile à faire quelquefois, surtout pour les poëtes anciens, à cause du manque de renseignements biographiques, c’est le classement par ordre chronologique. En le suivant, nous avons d’abord des poëtes hindous et, dès le XI siècle le poète musulman Maç’oud-i Sa’ad, sur lequel Nath. Bland a écrit d’intéressantes pages dans le Journal Asiatique, en 1853 ; puis, dans le XII siècle, Chand, qu’on a nommé l’Homère des Rajpoutes, et Pipa, dont les poésies font partie de l’Adi granth des sikhs. Dans le XIII siècle, Saadi, qui n’a pas dédaigné, ainsi qu’on l’a vu plus haut, d’écrire des vers dans le dialecte urdu ; Baïju Bawara, poète et musicien célèbre ; et, dans le XIV siècle, Khusrau, de Delhi et Nuri de Haïderâbâd.
Il y a, sans doute, bien d’autres écrivains hindoustanis qui ont vécu dans les mêmes siècles et antérieurement. Les bibliothèques de l’Inde centrale conservent certainement d’anciens ouvrages hindis qui sont inconnus ; et, dans tous les cas, nombre de chants populaires remontent aux premiers temps du développement de la langue indienne.
Dans le XV siècle se montrent les plus anciens fondateurs des sectes modernes qui aient employé le hindi comme langue liturgique, et qui aient composé des hymnes religieux et des poésies morales en cet idiome. Ce sont surtout Kabir, qui s’éleva énergiquement contre l’emploi du sanscrit ; ses disciples Srutgopaldas, rédacteur du Sukh Nidhan, et Dharmadas, l’auteur de l’Amarmal ; Nanak et Bhagodas, qui sont les plus connus et sur lesquels je ne répéterai pas ce que j’ai dit ailleurs ; Lalach, rédacteur d’un Bhagavat écrit en hindoustani de l’ouest, etc.
Dans le XVI siècle, nous avons, parmi les Hindous, Sukhdéo, auquel le biographe Priyadas a consacré un article spécial ; Nabhaji, l’auteur des chants biographiques qui constituent le texte fondamental du Bhaktamal ; Vallabha et Dadu, chefs de secte et poëtes distingués ; Bihari, le célèbre auteur du Satsaï ; Ganga-das, l’habile rhétoricien, et plusieurs autres.
Parmi les écrivains musulmans du nord de l’Inde, nous avons, entre autres, Abu’lfazl, le ministre d’Akbar, et Bayazid Ansari, le chef de la secte des roschanis ou jalalis (illuminés).
Parmi les écrivains du Décan, nous avons :
Afzal (Muhammad), duquel le biographe Kamal dit : « Son style n’est pas châtié, parce qu’à l’époque où il écrivait, la poésie rekhta n’était pas en grande faveur, et qu’il fut obligé d’écrire en dakhni ; » Muhammad Culi Cutb Schah, roi de Golconde, qui régna de 1582 à 1611, et qui eut pour successeur Abd ullah Cutb Schah, qui patrona et encouragea spécialement la littérature hindoustani.
Pour le XVII siècle, époque à laquelle commença, surtout dans le Décan, la culture de la véritable poésie urdue, soumise à des règles exactes, je me bornerai à citer, parmi les poëtes hindis, Surdas, Tulcidas et Kéçavadas, les trois poëtes favoris des Indiens modernes, dont il a été dit : « Surdas est le soleil ; Tulci, la lune ; Kéçavadas, les étoiles ; les autres poètes sont des vers luisants qui brillent çà et là. »
Parmi les poëtes urdus, nous avons Hatim, dont j’ai déjà parlé, Azad (Faquir Ullah), qui, bien que natif de Haïderabad, habita Delhi et y acquit de la popularité par ses vers ; Jiwan (Muhammad), auteur de plusieurs ouvrages religieux, etc.
Parmi les poëtes dakhnis : Wali, qu’on a surnommé « le Père de la poésie rekhta » baba-é rekhta ; Schah Gulschan, son maître ; Ahmad de Guzarate ; Tana Schah, dont j’ai déjà parlé ; Schahi de Bagnagar et Mirza Abu’lcacim, officiers de ce prince ; Awari ou Ibn Nischati, l’auteur du Phulban ; Gauwas ou Gauwaci, l’auteur d’un poëme sur la légende du Perroquet ; Muhacquic, un des plus anciens poëtes du Décan qui aient écrit dans un rekhta fort ressemblant à celui de l’Hindoustan ; Rasmi, l’auteur du Khawir nama, dont j’ai donné l’analyse ; ’Ajiz (Muhammad) et nombre d’autres.
Il serait trop long de citer les poëtes hindoustanis qui, dans le XVIII siècle, se sont fait un nom distingué parmi leurs compatriotes. Qu’il me suffise de mentionner d’entre les écrivains hindis : Gangapati, auteur d’un traité sur les différentes doctrines philosophiques des Hindous ; Birbhan, fondateur de la célèbre secte des sadhs ou « purs » et auteur de poëmes religieux remarquables, Rham Charan, fondateur d’une secte qui porte son nom et auteur d’hymnes sacrés ; Siva Narayan, autre fondateur de secte, auteur de onze livres en vers hindis qui, au lieu de commencer par l’invocation commune de « Louange à Ganescha » (Shri Ganeschaya nama !), commencent par les mots : « La protection des saints » (Santa Saran).
Parmi les écrivains urdus, je me bornerai à mentionner Sauda, Mir et Haçan, les trois poëtes les plus célèbres du dernier siècle, Jur’at, Arzu, Dard, Yaquin, Figan, Amjad, de Delhi, Amin uddin, de Bénarès, Aschic, de Gazipur ; et parmi les écrivains dakhnis, Haïdar Schah, surnommé Marciya-go (Chanteur de marciyas), parce qu’il chantait les complaintes dont il était auteur. On lui doit, en outre, une série de pièces de vers qui offrent le développement de celles dont se compose le diwan de Wali. Dans ces poëmes, nommés mukhammas, chaque baït, ou double hémistiche, est accompagné de trois autres hémistiches, et forme ainsi une strophe différente. Abjadi est un autre écrivain dakhni digne d’être cité ; il est auteur d’une petite encyclopédie en vers qui se compose de plusieurs chapitres, chacun sur un mètre différent, que l’auteur a eu soin de faire connaître en tête du chapitre. Siraj d’Aurangabad, mort vers 1754 ; ’Uzlat, de Surate, un des poëtes les plus célèbres du Décan, mort en 1165 (1751-52), doivent aussi trouver leur place ici.
Enfin les plus distingués d’entre les écrivains indiens du dix-neuvième siècle et les contemporains sont pour le hindi : Bakhtawar, à qui on doit une exposition en vers de la doctrine des jaïns, le biographe Dulharam et Chatradas, son successeur dans la dignité religieuse de chef des ramsanéhis.
Pour l’urdu, Sabhayi et Karim nous donnent les noms de Mumin de Delhi, fertile et éloquent poëte, mort en 1852, dont le diwan est appelé par eux incomparable ; Nacir, mort en 1842 ou 43, et Atasch, mort en 1847, à chacun desquels on doit un diwan devenu populaire ; Mul Chand, l’auteur d’une traduction abrégée en vers du Schah nama, Mamum, un des plus célèbres écrivains contemporains, et plusieurs autres que j’ai mentionnés dans mes discours d’ouverture.
Pour le dakhni, je me bornerai à citer Kamal de Haïderabad et Abd ulhac, de Madras.
Si nous faisons actuellement attention à la manière dont les biographes originaux parlent des poëtes qu’ils nous signalent, nous y reconnaîtrons facilement trois classes : les poëtes dont il n’est fait qu’une simple mention, ceux dont il est fait une mention que je nommerai honorable, et enfin ceux qui sont l’objet d’une mention très-honorable, pour me servir des expressions consacrées dans les concours. Je comprends dans la première classe les écrivains qui sont indiqués sans aucun détail, quelquefois avec la simple mention de leur nom et de leur ville natale, et une citation de leurs vers. Ce sont ceux qui ne sont auteurs que d’un nombre de gazals insuffisant pour être réunis en diwan, ou à qui on doit des poëmes détachés d’une plus grande étendue, mais qui ne sont pas connus sous des titres spéciaux. Dans la seconde, je range les écrivains à qui on doit un recueil de poésies nommé, selon les cas, diwan ou kulliyat, ainsi qu’il sera expliqué plus loin. Enfin la troisième série se compose des auteurs d’ouvrages en vers ou en prose portant des titres particuliers, presque toujours en sanscrit s’ils sont hindis, en persan et même en arabe s’ils sont urdus ou dakhnis.