Chapitre 13
« Si vous voulez avoir ce superbe saumon,
« Laissez-le donc d’abord avaler l’hameçon,
« La proie est assurée avec de la prudence :
« Donnez-lui de la ligne, et prenez patience ;
« Car, si vous l’effrayez, il a dans ce rocher
« Bien des creux, bien des trous où [68], où il végète encore avec des imbéciles et des aldermen.
– Cela peut être, et cependant je jurerais sur mon honneur que je crus voir avec nous hier soir plus d’un homme à qui son génie et son érudition auraient dû assurer un plus haut rang dans notre compagnie, et qui, ne l’obtenant pas, aurait dû se retirer d’une société où il ne jouait qu’un rôle subalterne et indigne de lui.
– Voilà encore votre conscience délicate ! s’écria lord Dalgarno. Au diable ces proscrits du Parnasse ! Quoi ! ce sont les restes de ce noble banquet de harengs salés et de vin du Rhin qui a coûté à Londres tant de ces principaux marchands d’esprit et de ces bardes de la basoche ! Qu’auriez-vous dit si vous aviez vu Nash ou Green, puisque vous prenez tant d’intérêt aux pauvres bacheliers que vous avez vus hier soir ? Ils ont bien bu, bien mangé ; cela doit leur suffire. Ils dormiront bien, et il est probable que leur appétit ne s’éveillera que ce soir : alors, s’ils ont de l’industrie, ils trouveront quelque protecteur ou quelque comédien qui leur paiera à souper. Du reste, que leur manque-t-il ? ils trouveront de l’eau tant que la source de la Nouvelle-Rivière[69] ne tarira point, et les pourpoints qu’on porte sur le Parnasse sont d’éternelle durée.
– Horace et Virgile avaient des protecteurs plus utiles.
– Sans doute, mais ces drôles ne sont ni Virgile ni Horace. D’ailleurs, nous avons de beaux esprits d’une autre sorte, que je vous ferai connaître avant peu. Notre cygne de l’Avon[70] a fait entendre ses derniers chants ; mais il nous reste le vieux Ben[71], qui a autant de génie et de science qu’aucun des poètes qui ont jamais chaussé le cothurne et le brodequin. – Mais ce n’est pas de lui que je veux vous parler en ce moment. Je viens vous prier, par amitié, de m’accompagner jusqu’à Richmond, où deux ou trois des galans que vous avez vus hier doivent régaler un cercle de belles de musique et de syllabub[72] ; et je vous promets que vous y verrez des yeux qui feraient oublier à un astrologue la contemplation de la voie lactée. Ma sœur conduit la couvée, et je désire vous présenter à elle. Elle a des admirateurs à la cour, et quoique ce ne soit pas à moi de faire son éloge, je puis vous dire qu’elle passe pour une des beautés de notre temps.
Il n’était guère possible de refuser une invitation faite à un homme naguère placé si bas à ses propres yeux, au nom d’une dame de haute condition, d’une des merveilles de la cour. Lord Glenvarloch accepta, comme cela était inévitable, et passa la journée dans un cercle d’agréables et de beautés. Il fut attelé tout le jour au char de la sœur de son ami, la belle comtesse de Blackchester, qui aspirait à la fois à tenir le premier rang dans les trois royaumes de la mode, du crédit de cour et de l’esprit. Elle était beaucoup plus âgée que son frère, et avait probablement complété ses six lustres ; mais ce qui pouvait lui manquer du côté de l’extrême jeunesse se trouvait habilement compensé par le soin tout particulier qu’elle prenait de sa toilette. Elle était la première instruite de toutes les modes étrangères, et elle avait le talent de les adapter parfaitement à son teint et à ses traits. A la cour, elle savait aussi bien qu’aucune des dames qui en formaient le cercle quel ton il convenait de prendre, moral ou politique, sérieux ou badin, suivant l’humeur particulière du monarque, et l’on présumait que son crédit personnel avait beaucoup contribué à faire obtenir à son mari une place éminente que le vieux vicomte goutteux ne pouvait avoir méritée par un mérite fort ordinaire et par une intelligence des plus communes.
Il fut beaucoup plus aisé à cette dame qu’à son frère de réconcilier un courtisan aussi jeune que lord Glenvarloch avec les coutumes et les usages d’une sphère si nouvelle pour lui. Dans toute société civilisée, les femmes du haut rang et d’une beauté distinguée donnent le ton, et deviennent les arbitres des manières, et par là même des mœurs. Lady Blackchester avait d’ailleurs à la cour, ou sur la cour, un crédit dont la source n’était point parfaitement connue, mais qui lui faisait des amis, et qui en imposait à ceux qui auraient été disposés à jouer à son égard le rôle d’ennemis.
Il avait été un temps où on la supposait liguée avec la famille Buckingham, avec laquelle son frère était toujours étroitement lié. Un peu de froideur était survenue entre elle et la duchesse ; on les voyait rarement ensemble, et la comtesse de Blackchester affectait de vivre d’une manière retirée. Mais on disait tout bas que sa rupture avec l’épouse du grand favori ne lui avait fait rien perdre de son crédit sur celui-ci.
Nous n’avons pas assez de détails sur les intrigues particulières de la cour à cette époque, ni sur les individus qui en tenaient le fil, pour prononcer sur les divers bruits auxquels les circonstances que nous venons de rapporter avaient donné naissance. Il nous suffira de dire que lady Blackchester possédait une grande influence sur le cercle qui l’entourait, et qu’elle en était redevable à ses charmes, à ses talens, et au savoir-faire qu’on lui supposait pour conduire une intrigue de cour. Nigel Olifaunt ne fut pas long-temps sans éprouver son pouvoir, et il devint, jusqu’à un certain point, esclave de cette espèce d’habitude qui porte bien des gens à se rendre à telle heure dans telle société sans y trouver, et même sans y espérer ni amusement ni intérêt.
Voici à peu près quelle fut sa vie pendant plusieurs semaines. L’Ordinaire commençait assez bien la journée, et le jeune lord trouva bientôt que si la société qui s’y rassemblait n’était pas irréprochable, c’était néanmoins le rendez-vous le plus agréable qu’il pût avoir avec les jeunes gens à la mode, dans la compagnie desquels il allait à Hyde-Park, au spectacle, dans les autres lieux publics, ou joindre le cercle joyeux et brillant qui se réunissait autour de lady Blackchester. Il n’avait plus cette horreur scrupuleuse qui, dans l’origine, l’avait même fait hésiter d’entrer dans une maison où l’on se permettait de jouer. Au contraire, il commençait à concevoir l’idée qu’il ne pouvait y avoir aucun mal à être témoin de cet amusement, quand ceux qui s’y livraient le faisaient avec modération. La suite de ce raisonnement était toute naturelle ; c’était qu’il n’y avait pas plus de mal à se le permettre à soi-même, pourvu que ce fût avec la même réserve. Mais lord Glenvarloch était Ecossais : il avait été accoutumé de bonne heure à réfléchir, et il n’avait aucune habitude de prodigalité. Ni la nature ni l’éducation n’avaient fait de lui un dissipateur ; et, suivant toutes les probabilités, quand son père s’était représenté avec une noble horreur son fils s’approchant d’une table de jeu, il avait plus redouté ses gains que ses pertes. En effet, suivant ses principes, la perte avait une fin, une fin déplorable sans doute, la ruine de la fortune matérielle ; mais le gain ne faisait qu’augmenter le danger qu’il craignait le plus, et mettait en péril en même temps le corps et l’ame du joueur.
Quel que fût le fondement des craintes du vieux lord, la conduite de son fils ne tarda pas à prouver qu’elles étaient justes. Après avoir été quelque temps spectateur des jeux de hasard de l’Ordinaire, il en vint peu à peu à s’y intéresser par de petites gageures, et l’on ne peut nier que son rang et ses espérances ne lui permissent de risquer quelques pièces d’or, car il n’allait pas plus loin, contre des gens qu’il pouvait supposer fort en état de faire une pareille perte, d’après la légèreté avec laquelle ils engageaient leur argent.
Il arriva, ou, pour nous servir d’une phrase du temps, le mauvais génie de Nigel avait décrété qu’il serait heureux dans toutes ses gageures. D’une part, il avait de la prudence, du sang-froid, une excellente mémoire, une facilité étonnante pour les calculs ; de l’autre, il était ferme et intrépide ; personne n’aurait osé le regarder avec un air de légèreté, encore moins lui adresser un mot inconsidéré ; à plus-forte raison ne se serait-on pas hasardé à employer contre lui quelqu’un de ces tours de chevaliers d’industrie qui souvent ne réussissent qu’en intimidant ceux qui en sont les victimes. Lord Glenvarloch ne jouait jamais qu’un jeu régulier, c’est-à-dire l’argent sur la table ; et quand il voyait la fortune s’éloigner de lui, ou qu’il ne voulait pas la tenter plus long-temps, les joueurs de profession qui fréquentaient la maison de M. le chevalier de Saint-Priest de Beaujeu n’osaient exprimer tout haut leur mécontentement de le voir se retirer en gagnant. Mais comme cette circonstance se représenta plusieurs fois, les joueurs murmurèrent tout bas entre eux contre la prudence et le bonheur du jeune Ecossais ; et il s’en fallait de beaucoup qu’il fût avancé dans leurs bonnes grâces.
Ce qui ne contribua pas peu à le confirmer dans cette pernicieuse habitude, quand il l’eut une fois prise, ce fut que le gain l’exemptait de la nécessité désagréable pour sa fierté naturelle de contracter de nouvelles obligations pécuniaires, que son séjour prolongé à Londres lui aurait, sans cela, rendues indispensables. Il avait à solliciter des ministres l’accomplissement de certaines formes officielles qui devaient rendre exécutoire l’ordonnance signée par le roi en sa faveur ; et, quoiqu’on ne pût lui adresser un refus à cet égard, on lui faisait éprouver des délais qui le portaient à croire qu’une opposition secrète occasionait le retard de l’expédition de son affaire. Son premier mouvement avait été de se rendre une seconde fois à la cour, avec l’ordonnance du roi, et de demander à Sa Majesté elle-même si ses ministres avaient le droit de rendre inutile sa générosité royale, à force de délais. Mais le vieux comte d’Huntinglen, qui était intervenu en sa faveur d’une manière si franche dans la première occasion, et qu’il continuait à voir de temps en temps, l’avait fortement dissuadé de risquer une telle démarche, et l’avait exhorté à attendre patiemment la signature des ministres, ce qui le dispenserait de rester plus long-temps à la suite de la cour.
Lord Dalgarno se joignit à son père pour le détourner de se montrer de nouveau à la cour, du moins jusqu’à ce qu’il se fût réconcilié avec le duc de Buckingham. – Je lui ai offert mon aide pour y réussir, quelque faible qu’elle puisse être, dit-il à son père en présence de son jeune ami ; mais il m’a été impossible de déterminer Nigel à faire le moindre acte de soumission envers le duc de Buckingham.
– Sur ma foi ! je crois que le jeune homme a raison, répondit le vieux lord écossais, inébranlable sur tout ce qui touchait à l’honneur. Quel droit Buckingham, ou, pour mieux dire, le fils de sir George Villiers, a-t-il de demander hommage et soumission à un homme plus noble que lui de huit quartiers ? Je l’ai entendu moi-même se déclarer l’ennemi de lord Nigel, sans qu’à ma connaissance il en eût aucune raison ; et ce ne sera jamais par mon avis que le jeune homme lui adressera une parole de douceur, avant qu’il ait réparé lui-même son incivilité.
– C’est précisément l’avis que j’ai donné à lord Glen-varloch, mon père ; mais vous devez convenir aussi que notre ami risquerait tout s’il se montrait en présence du roi tandis que le duc est son ennemi. Il vaut mieux me laisser le soin d’effacer peu à peu les préventions fâcheuses et injustes que quelques intrigans ont inspirées au duc contre lui.
– Si vous réussissez à convaincre Buckingham de son erreur, Malcolm, je dirai que, pour une fois, il se trouve de la candeur et de l’honnêteté à la cour ; mais j’ai dit bien des fois à votre sœur et à vous-même que je n’ai qu’une estime bien mince pour tout ce qu’on y voit.
– Vous devez être bien sûr que je ne négligerai rien pour servir Nigel ; mais songez aussi, mon père, qu’il faut que j’emploie des moyens plus lents et plus doux que ceux qui ont fait de vous un favori il y a vingt ans.
– Eh, sur mon honneur ! Malcolm, je ne doute pas de votre bonne volonté. J’aimerais mieux descendre dans le tombeau que de douter un instant de votre honneur et de votre loyauté. Cependant je vois que ces deux qualités ne sont pas aussi utiles à la cour que dans ma jeunesse ; comment se fait-il que vous y êtes bien vu ?
– Oh ! le temps actuel n’exige pas le même genre de services que le siècle passé. Nous n’avons plus une insurrection chaque jour, une tentative d’assassinat chaque nuit, comme c’était la mode à la cour d’Ecosse. On n’a plus besoin d’avoir sans cesse le fer à la main pour servir le roi. Cela serait aussi ridicule que de voir vos vieux serviteurs avec leurs plaques, leurs claymores et leurs boucliers dans un bal masqué. D’ailleurs, mon père, une loyauté trop empressée n’est pas sans inconvénient. J’ai entendu dire, et c’est par le roi lui-même, que lorsque vous poignardâtes le traître Ruthven ce fut avec si peu de considération, que la pointe de votre poignard entra de trois lignes dans le postérieur royal. Le roi n’en parle jamais sans se frotter la partie injuriée, et sans citer : – Infandum… jubes renovare dolorem. Voilà le désagrément des anciennes modes, et de porter une longue dague de Liddesdale, au lieu d’un poignard de Parme. Vous appelez pourtant cela avoir rendu un service avec promptitude et courage. Soit, mais le roi, à ce qu’on m’a dit, ne put s’asseoir de quinze jours ; et l’on avait pourtant mis en réquisition, pour rembourrer son fauteuil de parade, tous les coussins du vieux château de Falkland, et ceux du prévôt de Dunfermline par-dessus le marché.
– C’est un mensonge ! s’écria le vieux comte ; un infâme mensonge ! n’importe qui l’ait forgé. Il est vrai que je portais à mon côté une dague dont on pouvait se servir, et non un poinçon comme la vôtre qui n’est bonne qu’à se curer les dents. Diable ! peut-on mettre trop de précipitation quand un roi crie au meurtre et à la trahison, comme une poule à qui on tord le cou ? Mais vous autres jeunes courtisans, vous n’y entendez rien, et vous ne valez pas mieux que ces oisons verts qu’on apporte des Indes, et qui n’ont d’autre mérite que de savoir répéter quelques mots de leur maître. – Un troupeau de langues dorées, de flatteurs, de bavards. – Quant à moi, je suis vieux ; et il est trop tard pour changer de manière de vivre, sans quoi je planterais la cour là, et j’irais encore une fois entendre les eaux du Tay se précipiter du haut de la chaîne de rochers de Campsie-Linn.
– Mais la cloche sonne le dîner, mon père, dit lord Dalgarno ; et si la venaison que je vous ai envoyée est bien à point, ce son-là est tout au moins aussi agréable.
– Suivez-moi donc, jeunes gens, s’il vous plaît, répondit le comte ; et il sortit d’un berceau de verdure sous lequel l’entretien avait eu lieu, pour se diriger vers l’hôtel avec son fils et lord Glenvarloch.
Dans leurs conversations particulières, lord Dalgarno n’avait pas beaucoup de peine à détourner Nigel du projet d’aller directement à la cour ; mais, d’une autre part, les offres qu’il lui faisait de le conduire chez le duc de Buckingham étaient toujours accueillies par un refus positif et méprisant. Alors Dalgarno se bornait à lever les épaules en homme qui veut se faire un mérite d’avoir donné un bon conseil à un ami opiniâtre, et qui ne veut pas qu’on ait à lui reprocher les conséquences de son opiniâtreté.
Quant au père, sa table et son meilleur vin, dont il faisait plus de profusion qu’il n’était nécessaire, étaient au service de son jeune ami, ainsi que ses avis et tout son crédit pour la suite de ses affaires. Mais le crédit dont jouissait le comte d’Huntinglen avait plus d’apparence que de réalité ; la faveur qu’il avait acquise en défendant courageusement la personne du roi avait été si maladroitement employée par lui-même, et se trouvait si facilement éludée par les ministres et les favoris du souverain, qu’à l’exception d’une ou deux occasions où ce prince avait été pris, on pourrait dire par surprise, comme dans l’affaire de lord Glenvarloch, il n’avait jamais efficacement profité des bontés du roi, ni pour lui ni pour ses amis.
– Jamais, dit un jour à Nigel lord Dalgarno, qui, connaissant plus à fond la cour d’Angleterre, voyait ce qui manquait à son père pour y réussir ; jamais il n’a existé un homme qui ait eu plus complètement en son pouvoir les moyens d’élever sa fortune que mon pauvre père. Il avait acquis le droit de construire, marche par marche, avec lenteur et sûreté, l’édifice de son élévation, en faisant de la faveur qu’il aurait reçue chaque année un point d’appui pour parvenir encore plus haut la suivante. – Mais votre fortune ne fera pas naufrage sur la même côte, Nigel. Si j’ai moins de moyens d’influence que mon père n’en a, ou plutôt n’en avait, et dont il ne s’est servi que pour obtenir des tonneaux de vin des Canaries, des faucons, des chiens, et autres fadaises semblables, je suis plus en état que lui de faire valoir ceux que je possède, et je les emploierai tous pour vous servir. – Ne soyez ni surpris ni offensé, mon cher Nigel, si vous me voyez maintenant moins fréquemment que de coutume. La saison de la chasse au cerf vient de commencer, et le prince exige que je le suive plus fréquemment. Il faut aussi que je redouble d’assiduité auprès du duc, afin de pouvoir plaider votre cause quand l’occasion s’en présente.
– Je n’ai pas de cause à plaider auprès du duc, répondit Nigel d’un ton grave ; je vous l’ai déjà dit bien souvent.
– Ce que je veux dire, esprit soupçonneux et entêté, répliqua Dalgarno, c’est que je plaiderai votre cause devant lui comme je plaide maintenant la sienne devant vous. Je ne demande qu’une part dans la bénédiction favorite du roi notre maître : beati pacifici[73] !
Maintes fois les conversations de lord Glenvarloch, tant avec le vieux comte qu’avec son fils, prirent la même tournure, et se terminèrent de même. Il lui sembla quelquefois que le crédit de l’un et de l’autre, pour ne rien dire de l’influence invisible et secrète, mais non moins certaine, de lady Blackchester, aurait pu accélérer un peu la marche d’une affaire aussi simple que la sienne. Mais il était impossible de douter de l’honneur et de la franchise du père, de l’amitié ardente et officieuse du fils ; et il n’était pas aisé de supposer que la protection d’une dame qui le recevait avec tant de distinction pût lui manquer si elle pouvait lui devenir utile.
Nigel sentait d’ailleurs la vérité de ce que lord Dalgarno lui avait dit plus d’une fois, que, le favori étant supposé son ennemi, le plus mince commis par les mains duquel son affaire devait nécessairement passer voudrait se faire un mérite de multiplier des obstacles qu’il ne pouvait surmonter que par la patience et la fermeté, à moins qu’il ne voulût fermer la brèche, comme le disait lord Dalgarno, en faisant sa paix, avec le duc de Buckingham.
Nigel, en cette occasion, aurait pu avoir recours aux avis de son ami George Heriot ; et il n’aurait sans doute pas manqué de le consulter, s’en étant déjà si bien trouvé. Mais la seule fois qu’il le vit, depuis leur visite à la cour, il trouva le digne citadin faisant à la hâte ses préparatifs pour un voyage de Paris, où il devait se rendre, par commission spéciale de la cour et du duc de Buckingham, pour affaire très-importante concernant sa profession, et qui paraissait devoir lui rapporter de grands bénéfices. Le brave homme sourit en nommant le duc de Buckingham. Il avait été à peu près sûr, dit-il, que sa disgrâce de ce côté ne serait pas de longue durée.
Lord Glenvarloch lui témoigna sa joie de cette réconciliation, ajoutant que rien ne lui avait été plus pénible que de penser que l’intérêt que lui témoignait maître Heriot aurait pu faire encourir au digne orfèvre le mécontentement d’un favori puissant, et l’exposer même à en recevoir de mauvais offices.
– Milord, répondit Heriot, je ferais bien des choses pour le fils de votre père ; et cependant, si je me connais bien, je ferais, certes, par amour de la justice, pour un homme qui m’inspirerait bien moins d’intérêt, tout ce que je me suis hasardé à faire pour vous. Mais, comme nous ne nous reverrons pas d’ici à quelque temps, il faut que je vous confie à votre propre prudence pour la suite de cette affaire.
Ils se séparèrent avec toutes les marques d’une affection réciproque.
Il s’était aussi opéré dans la situation de lord Glenvarloch d’autres changemens dont il convient que nous disions quelques mots. Ses occupations actuelles et les habitudes d’amusement qu’il avait contractées lui rendaient incommode son logement, situé loin dans la Cité. Peut-être aussi commençait-il à rougir un peu de l’humble appartement d’une rue obscure sur le quai de Saint-Paul, et désirait-il se loger d’une manière un peu plus convenable à son rang. En conséquence il avait loué un petit appartement garni près du Temple. Il en fut pourtant presque fâché quand il vit que son départ semblait faire quelque peine à John Christie, et en causait beaucoup à sa bonne et officieuse hôtesse. Le mari, qui était d’un caractère grave et taciturne, se borna à dire qu’il espérait que tout avait été chez lui au gré de lord Glenvarloch, et qu’il ne les quittait point par suite de quelque négligence dont il aurait eu à se plaindre. Mais une larme brilla dans les yeux de la dame Nelly quand elle fit l’énumération de toutes les améliorations qu’elle avait faites dans l’appartement, pour le rendre plus commode à Sa Seigneurie.
– Il y avait une grande caisse, dit-elle, qu’elle avait fait porter dans la petite chambre que le garçon de boutique occupait au grenier, quoiqu’il ne lui restât que dix-huit pouces de terrain pour gagner son lit ; et Dieu savait, – car elle n’en savait rien, – s’il serait possible de la redescendre par un escalier si étroit. Ensuite, elle avait fait changer le cabinet en alcôve, ce qui lui avait coûté vingt bons shillings ; et bien certainement le cabinet eût été plus commode pour tout autre locataire que pour Sa Seigneurie. Elle avait aussi acheté du linge tout exprès pour lui. Mais enfin il fallait que la volonté du ciel s’accomplît. Elle ne manquait pas de résignation.
Il n’est personne qui ne soit flatté de recevoir des marques d’attachement personnel, et le cœur de Nigel lui faisait réellement quelques reproches, comme si l’amélioration qu’il avait lieu d’espérer dans sa fortune lui faisait déjà dédaigner l’humble toit qui l’avait couvert dans des temps moins heureux, les soins de ses pauvres amis et les services qu’il en recevait naguère comme autant de faveurs. Il ne manqua pas d’alléger les regrets de ses hôtes par des assurances d’amitié et par un paiement aussi libéral qu’il put le faire accepter ; un baiser donné sur les jolies lèvres de dame Nelly scella son pardon à l’instant de son départ.
Richie Moniplies resta un instant après son maître, pour demander à John Christie si, en cas de besoin, il ne pourrait faciliter à un brave Ecossais les moyens de retourner en son pays. John lui ayant répondu affirmativement : – En ce cas, lui dit-il en partant, je vous rappellerai bientôt cette promesse ; car si mon maître n’est pas fatigué de cette vie de Londres, je connais quelqu’un qui en est tout-à-fait las ; ce quelqu’un c’est moi. Je suis déterminé à revoir Arthur’s Seat[74] avant d’être plus vieux d’une semaine.
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