Chapitre 14
« Bingo ! Bingo ! viens donc ! ici, monsieur, ici !
« – Mais je l’appelle en vain, il est déjà parti.
« Il prétend au logis rentrer avant son maître ;
« C’est le plus entêté des chiens nés comme à naître.
« Il m’aime cependant, j’en suis sûr, et jamais
« Mendiant n’aima mieux les dons qui lui sont faits.
« Mais quand Bingo se met quelque caprice en tête,
« Il faut qu’il se le passe, il n’est rien qui l’arrête.
« On fixerait plutôt la maîtresse d’un grand. »
Le Magister et son chien.
Richie Moniplies fut fidèle à sa parole. Deux ou trois jours après que son jeune maître se fut installé dans son nouvel appartement, il parut devant Nigel à l’instant où celui-ci allait s’habiller, s’étant levé beaucoup plus tard qu’il n’avait naguère coutume de le faire.
Lord Glenvarloch, en jetant les yeux sur son domestique, reconnut qu’indépendamment de l’air solennel qu’avait toujours sa physionomie, il s’y trouvait une expression qui annonçait un nouveau degré d’importance qu’il voulait prendre, ou un mécontentement extraordinaire, peut-être même l’un et l’autre.
– Hé bien, Richie, lui dit-il, qu’avez-vous donc ce matin ? pourquoi votre figure ressemble-t-elle à celles de ces statues grossières qui sont sur ces gouttières ? Et il lui montrait du doigt le haut de l’église gothique du Temple, qu’on apercevait de la fenêtre.
Richie tourna la tête à droite, mais avec la même lenteur et les mêmes précautions que s’il eût eu un torticolis ; et reprenant sa première posture : – Qu’importe ? dit-il ; ce n’est pas de pareilles choses que j’ai à vous parler.
– Et de quoi donc avez-vous à me parler ? lui demanda son maître, que les circonstances avaient habitué à souffrir la familiarité de son valet.
– Milord… répondit Richie, et il s’arrêta pour tousser, comme si ce qu’il avait à dire s’arrêtait à sa gorge.
– Je devine le mystère, Richie, dit Nigel ; vous voudriez quelque argent. Hé bien, cinq pièces d’or vous suffiront-elles en ce moment ?
– Il est probable que j’aurai besoin d’un peu d’argent, milord ; je suis ravi et en même temps fâché qu’il soit moins rare dans la poche de Votre Seigneurie qu’autrefois.
– Ravi et fâché ! Vous me donnez des énigmes à deviner, Richie.
– Vous en aurez bientôt le mot, milord. Je viens prendre les ordres de Votre Seigneurie pour l’Ecosse.
– Pour l’Ecosse ! êtes-vous fou ? ne pouvez-vous attendre pour y retourner avec moi ?
– Je ne pourrais plus guère vous être utile, milord, puisque vous allez prendre un page et un laquais.
– Quoi donc ! sot jaloux que vous êtes, ne voyez-vous pas que votre fardeau en deviendra plus léger ? Allez déjeuner, et buvez double dose d’ale pour vous chasser cette absurde fantaisie de la tête. Je me fâcherais sérieusement contre vous, si je ne me souvenais que vous m’êtes resté fidèlement attaché pendant l’adversité.
– L’adversité ne nous aurait jamais séparés, milord, dit Richie. Il me semble qu’au pis-aller j’aurais jeûné aussi bravement que Votre Seigneurie, et même encore mieux, y étant en quelque sorte accoutumé ; car quoique je sois né dans l’étal d’un boucher, je n’ai pas toujours été nourri de tranches de bœuf.
– Que signifie tout ce bavardage ? s’écria Nigel ; n’avez-vous d’autre but que de me faire perdre patience ? Vous savez bien que quand j’aurais vingt domestiques à mon service, il n’en existerait pas un seul que je préférasse au fidèle serviteur qui a été mon compagnon d’infortune. Mais il est tout-à-fait déraisonnable de venir me tourmenter de vos graves caprices.
– En déclarant que vous avez de l’attachement pour moi, milord, vous faites une chose qui vous est honorable, et j’ose dire humblement que je n’en suis pas tout-à-fait indigne. Et cependant il faut que nous nous séparions.
– Et, de par le ciel ! quelle en est la cause, si nous sommes mutuellement satisfaits l’un de l’autre ?
– La manière dont Votre Seigneurie emploie son temps, milord, est telle que je ne puis la sanctionner par ma présence.
– Que voulez-vous dire, drôle ? reprit son maître d’un ton courroucé.
– Sauf respect, milord, ce n’est pas jouer franc jeu que de vous fâcher quand je parle comme quand je garde le silence. Si vous voulez écouter avec patience les motifs de mon départ, il peut se faire que vous vous en trouviez bien dans ce monde et dans l’autre ; sinon, permettez-moi de partir en silence, et qu’il n’en soit plus question.
– Parlez, expliquez-vous ; rappelez-vous seulement à qui vous parlez.
– Je parle avec toute humilité, milord, répondit Moniplies avec un air de plus d’importance et de dignité que jamais ; mais croyez-vous que cette vie que vous menez, en jouant aux dés et aux cartes, en courant les tavernes et les spectacles, convienne à Votre Seigneurie ? Quant à moi, je suis sûr qu’elle ne me convient pas.
– Etes-vous donc devenu précisien ou puritain, fou que vous êtes ? lui demanda lord Glenvarloch en riant ; mais, se trouvant partagé entre le sentiment de la honte et celui de la colère, ce ne fut pas sans quelque peine qu’il put donner à ses traits une expression riante.
– Je comprends ce que veut dire cette question, milord. Il est possible que je sois un peu précisien, et je voudrais qu’il plût au ciel que je fusse digne de ce nom. Mais laissons cela de côté. J’ai rempli mes devoirs de serviteur autant que le permet ma conscience écossaise. Quand je me trouve dans un pays étranger, je puis parler en faveur de mon maître et de mon pays, quand même je devrais laisser la pure vérité quelque part derrière moi. Je donnerais volontiers une bonne taloche à quiconque parlerait mal de l’un ou de l’autre, et je m’exposerais même à en recevoir une au besoin ; mais les maisons de jeu, les tavernes et les théâtres ne sont pas mon élément : je ne puis y trouver l’air qu’il me faut pour vivre. – Et quand j’entends dire que Votre Seigneurie a gagné l’argent de quelque pauvre diable qui peut en avoir grand besoin… Sur mon ame ! si vous en étiez réduit là, j’aimerais mieux sauter par-dessus une haie avec Votre Seigneurie, et crier halte-là ! au premier fermier qui reviendrait du marché de Smithfield avec le prix de ses veaux d’Essex dans son sac de cuir.
– Quelle folie ! s’écria Nigel, qui n’était pourtant pas sourd aux reproches que lui faisait sa conscience ; je ne joue jamais que de petites sommes.
– Sans doute, milord, reprit l’inflexible serviteur ; et, toujours sauf votre respect, cela n’en est que pire. Si vous jouiez avec vos égaux, le péché serait le même, mais du moins il y aurait plus d’honneur aux yeux du monde. Votre Seigneurie sait, ou peut savoir par sa propre expérience, qui ne date encore que de quelques semaines, qu’une petite somme fait un grand vide dans la poche de celui qui n’en a pas d’autres. Et, pour être franc avec vous, j’ajouterai qu’on a remarqué que Votre Seigneurie ne joue qu’avec ces pauvres créatures égarées qui n’ont le moyen de perdre que de petits enjeux.
– Qui oserait parler ainsi ? s’écria Nigel d’un ton courroucé. Je joue avec qui bon me semble, et je ne risque que ce qu’il me plaît.
– C’est justement ce qu’on dit, milord, répondit l’impitoyable Richie, que son goût naturel pour sermonner et son éducation grossière empêchaient d’avoir une idée de ce qu’il faisait souffrir à son maître. Ce sont précisément les mots dont on se sert. Hier encore, à cet Ordinaire, il plut à Votre Seigneurie de gagner cinq livres sterling ou environ à ce jeune homme, ce demi-gentilhomme à pourpoint de velours cramoisi et à chapeau à plumet, celui qui s’est battu avec ce fanfaron de capitaine ; hé bien ! je l’ai vu sortir de la salle, et, s’il lui restait croix et pile dans la poche, je n’ai jamais vu un homme ruiné.
– Impossible ! Qui est-il donc ? il avait l’air d’un homme riche.
– Tout ce qui reluit n’est pas or, milord ; les broderies et les boutons d’argent vident les poches. Et si vous demandez qui il est… il est possible que je m’en doute et que je ne me soucie pas de le dire.
– Du moins, si je lui ai fait tort, dites-moi comment je puis le réparer.
– Ne vous inquiétez pas, milord ; toujours sauf respect. On aura convenablement soin de lui par la suite. Ne pensez à lui que comme à un homme qui s’en allait au diable en poste, et à qui Votre Seigneurie a donné, un coup d’épaule en chemin pour le pousser plus vite. Mais je l’arrêterai, si la raison le peut. Ainsi Votre Seigneurie n’a pas besoin de me faire plus de questions à ce sujet, car il n’est pas nécessaire que vous en sachiez davantage, tout au contraire.
– Ecoutez-moi, coquin, s’écria Nigel ; j’ai eu mes raisons pour souffrir la liberté que vous prenez avec moi, mais n’abusez pas plus long-temps de ma bonté. Vous voulez partir ? hé bien ! au nom du ciel ! partez. Voici de quoi faire votre voyage. En même temps il lui mit en main quelques pièces d’or, que Richie compta l’une après l’autre avec beaucoup d’attention.
– Hé bien ! trouvez-vous votre compte ? demanda Nigel, très-piqué de la présomption avec laquelle Richie venait de lui donner une leçon de morale, quelqu’une des pièces vous paraît-elle trop légère ? Qui diable vous retient, quand vous étiez si pressé de partir il y a cinq minutes ?
– Le compte est juste, répondit Richie avec une gravité imperturbable ; et, quant au poids, quoique les gens de ce pays soient tellement difficiles qu’ils font la grimace à une pièce qui est un peu légère ou dont le bord est écorné, on sautera après celle-ci à Edimbourg, comme un coq après un grain d’orge. Les pièces d’or n’y sont pas en si grande abondance, malheureusement.
– Vous n’en êtes que plus fou, dit Nigel, dont la colère n’était jamais que momentanée, de quitter un pays où l’on n’en manque pas.
– Pour vous parler franchement, milord, répliqua Richie, la grâce de Dieu vaut mieux que des pièces d’or. Quand Goblin, comme vous appelez ce monsieur Lutin, et qu’on pourrait aussi bien nommer Gibet, car c’est là qu’il finira, vous recommandera un page, vous n’entendrez pas sortir de sa bouche une doctrine semblable à celle que je viens de vous prêcher. Mais quand ce seraient mes dernières paroles, milord, ajouta Richie en élevant la voix, je dois vous dire que vous êtes dans le mauvais chemin ; que vous êtes sorti de la route sur laquelle votre honorable père a toujours marché ; et, qui pis est, et encore sauf respect, que vous allez au diable avec un torchon attaché à votre dos ; car ceux qui vous font mener cette vie désordonnée sont les premiers à rire à vos dépens.
– A rire à mes dépens ! répéta Nigel, qui, comme la plupart des jeunes gens, était plus sensible au ridicule qu’à la raison. Qui ose rire à mes dépens ?
– Milord, aussi vrai que je vis de pain, aussi vrai que je vous suis fidèle, – et je pense que Votre Seigneurie n’a jamais entendu que la vérité sortir de la bouche de Richie, à moins qu’il n’y allât de l’honneur de Votre Seigneurie ou de celui de mon pays, ou que quelque petite raison d’intérêt particulière ne m’obligeât à la déguiser ; – je vous dis donc, avec toute vérité, que, quand je vis cette pauvre créature traverser le vestibule, à cet Ordinaire qui (Dieu me pardonne de jurer) est maudit de Dieu et des hommes, quand je la vis passer grinçant les dents, les poings serrés, et son chapeau enfoncé sur ses sourcils comme un homme au désespoir, Lutin me dit : – Voilà un poulet de basse-cour que votre maître a joliment plumé ; mais il se passera du temps avant qu’il arrache une plume à un coq de combat. – Ainsi donc, milord, pour tout vous dire, les laquais et les maîtres, et surtout votre ami intime, lord Dalgarno, vous appellent l’épervier aux moineaux. J’avais quelque idée de frotter les épaules à Lutin pour un tel discours ; mais, après tout, cela ne valait pas une dispute.
– Se sont-ils servis de pareils termes ? s’écria lord Nigel. – Mort et diable !
– Et diablesse aussi, milord ; car tous trois sont affairés à Londres ; et d’ailleurs Lutin et son maître se moquent de vous, en disant que vous avez voulu faire croire que vous étiez au mieux avec la femme du brave et honnête homme dont vous avez quitté la maison parce qu’elle n’était pas digne de votre nouvelle élégance ; tandis qu’ils disaient, les maudits menteurs, que, tout en prétendant à ses bonnes grâces, vous n’aviez pas eu le courage de soutenir une querelle pour elle, et que l’épervier avait été trop lâche pour fondre sur la femme d’un marchand de fromage.
Il se tut un moment, et regarda en face son maître, qui rougissait jusqu’au blanc des yeux, de honte et de colère. – Milord, continua-t-il ensuite, je vous ai rendu justice en moi-même, et je me la suis rendue aussi ; car, pensai-je, il se serait plongé dans cette sorte de dérèglement comme dans les autres, sans les bons soins de Richie.
– De quelles nouvelles sottises avez-vous encore à me tourmenter ? dit lord Glenvarloch ; mais continuez, puisque c’est la dernière fois que je dois être ennuyé de vos impertinences ; voyons, profitez du peu d’instans qui vous restent.
– En conscience, c’est bien ce que j’ai envie de faire ; et, puisque le ciel m’a donné une langue pour parler et donner des avis…
– Don du ciel qu’on ne peut vous accuser de ne pas mettre à profit, dit lord Nigel en l’interrompant.
– C’est la vérité, milord, répondit Richie en faisant un signe de la main comme pour demander à son maître silence et attention ; et j’espère que vous y penserez encore quelquefois par la suite. Comme je vais quitter votre service, il est à propos que vous sachiez la vérité, afin que vous considériez les pièges auxquels votre innocence et votre jeunesse peuvent être exposées quand vous n’aurez plus près de vous des têtes plus vieilles et plus sages. Il faut que vous sachiez, milord, qu’il est venu une commère de bonne mine, d’une quarantaine d’années ou environ, qui m’a fait bien des questions sur vous.
– Hé bien ! que me voulait-elle ?
– D’abord, milord, je vous dirai que, comme elle paraissait une femme de bonnes manières, et qui prenait plaisir à une conversation sensée, je n’ai pas fait difficulté de m’entretenir avec elle.
– J’en suis certain, – ni de lui conter toutes mes affaires.
– Qui ? moi ! milord, non vraiment ! quoiqu’elle m’ait fait bien des questions sur votre réputation, votre fortune, l’affaire qui vous avait amené ici, et beaucoup d’autres encore, je n’ai pas jugé à propos de lui dire tout-à-fait la vérité sur tout cela.
– Je ne vois pas quel besoin vous aviez de mentir ou de dire la vérité à cette femme sur des choses qui ne la regardaient pas.
– C’est ce que j’ai pensé aussi, milord ; et partant je ne lui ai dit ni vérité ni mensonge.
– Et que lui avez-vous dit, bavard éternel ? s’écria son maître impatienté et curieux pourtant de savoir à quoi tout cela aboutirait.
– Je lui ai dit sur votre fortune et sur tout le reste quelque chose qui n’est pas exactement la vérité en ce moment, mais qui fut vrai, qui devrait encore être vrai à présent, et qui, j’espère, sera vrai bientôt, c’est-à-dire que vous avez de belles terres, tandis que la vérité est seulement que vous y avez droit. Nous eûmes une conversation agréable sur ce sujet et sur plusieurs autres ; mais enfin elle me montra le pied fourchu[75], en me parlant d’une jolie fille qui, me dit-elle, avait de bonnes intentions pour Votre Seigneurie ; et elle aurait voulu vous en parler à vous-même ; mais, dès le premier mot, je vis que ce n’était pas autre chose que… Et il finit en sifflant d’une manière expressive.
– Et que fit votre sagesse dans une telle circonstance ? demanda lord Nigel, qui, malgré son mécontentement, eut peine à s’empêcher de rire.
– Je la regardai d’un air, milord, répondit Richie en fronçant les sourcils, – d’un air qui aurait dû la faire rougir d’un tel métier. Je lui reprochai l’énormité de ses fautes, et je la menaçai du ducking-stool[76]. De son côté, elle m’injuria, m’appela insolent, manant d’Ecossais ; et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir, à ce que j’espère. Ainsi donc, milord, je me plaçai entre Votre Seigneurie et une tentation qui aurait été plus forte que l’Ordinaire et le théâtre, puisque vous savez ce que Salomon, roi des Juifs, dit de la femme étrangère : car, me dis-je à moi-même, nous sommes déjà dans les dés ; si nous donnons maintenant dans les femmes, Dieu sait ce qui viendra ensuite.
– Votre impertinence mériterait punition ; mais comme c’est la dernière fois que j’aurai à vous pardonner, d’ici à quelque temps du moins, je vous la pardonne ; et, puisque nous allons nous séparer, je me bornerai à vous dire, relativement aux précautions que vous avez cru devoir prendre pour moi, que je crois que vous auriez mieux fait de me laisser agir comme je l’aurais jugé convenable.
– Mieux ! – pas du tout, milord, pas du tout ; nous sommes tous de fragiles créatures, et nous voyons plus clair dans les affaires des autres que dans les nôtres. Et, quant à moi-même, excepté le cas de la surplique, ce qui aurait pu arriver à tout autre, j’ai toujours remarqué que j’agissais avec beaucoup plus de prudence en ce qui concernait les intérêts de Votre Seigneurie qu’en ce qui touchait les miens, qui n’ont jamais passé qu’en dernier, comme c’était mon devoir.
– Je vous crois, dit lord Glenvarloch, car je vous ai toujours reconnu fidèle et attaché ; mais puisque Londres vous plaît si peu, Richie, je vous dirai un court adieu : vous pouvez aller à Edimbourg jusqu’à ce que j’y retourne moi-même, et alors je présume que vous rentrerez à mon service.
– Que le ciel vous bénisse pour cette parole, milord ! dit Moniplies en levant les yeux en l’air. Depuis quinze jours je n’en ai pas entendu sortir de la bouche de Votre Seigneurie une seule dont le son me fût aussi agréable. Adieu, milord.
En parlant ainsi il étendit sa grande main décharnée, saisit celle de lord Glenvarloch, la porta à ses lèvres, tourna sur ses talons, et sortit précipitamment, comme s’il eût craint de montrer plus d’émotion que le décorum ne le permettait. Lord Nigel, un peu surpris de cette sortie subite, le rappela en lui demandant s’il croyait avoir assez d’argent : mais Richie, tout en secouant la tête d’un air affirmatif, sans lui faire aucune réponse, descendit l’escalier en courant, ferma la porte de la maison avec grand bruit en sortant, et s’éloigna à grands pas dans le Strand.
Son maître s’approcha d’une fenêtre presque involontairement, suivit des yeux son ancien serviteur, le distingua quelque temps parmi les passans, à sa grande taille, et le perdit enfin de vue dans la foule.
Les réflexions auxquelles il se livrait n’étaient pas celles d’un homme qui approuve sa propre conduite. Il ne pouvait s’empêcher de s’avouer à lui-même que ce n’était pas un bon signe de voir qu’un si fidèle serviteur n’était plus animé par le même orgueil d’être à son service, par le même attachement pour sa personne. Il sentait même quelques remords de conscience en reconnaissant qu’il pouvait y avoir quelque vérité dans les reproches que Richie, naguère serviteur si éprouvé, venait de lui faire ; il ne put échapper à un sentiment de honte et de mortification en songeant aux couleurs sous lesquelles on représentait ce qu’il appelait sa prudence et sa modération au jeu. Sa seule excuse était qu’il n’avait jamais considéré sa conduite sous ce point de vue.
D’une autre part, l’orgueil et l’amour-propre lui suggéraient que Richie, avec toutes ses bonnes intentions n’était autre chose qu’un domestique qui s’en faisait accroire. – Richie, pensait-il, aurait voulu jouer le rôle de précepteur, au lieu de se borner à celui de laquais : par affection, comme il le disait, pour la personne de son maître, il s’arrogeait le droit de surveiller ma conduite et de critiquer mes actions ; Richie, enfin, me rendait ridicule par ses manières antiques, et par une présomption qui passait toutes les bornes.
Nigel venait à peine de se retirer de la croisée quand son nouvel hôte, entrant dans son appartement, lui présenta un papier bien plié, soigneusement entouré d’un écheveau de soie, et scellé avec précaution. Il lui avait été remis, dit-il, par une femme qui ne s’était pas arrêtée un instant. Ce qu’il y lut attaquait la même corde que Richie Moniplies venait déjà de toucher, car l’épître était conçue dans les termes suivans :
« A l’honorable lord Glenvarlock, de la part d’un ami inconnu.
« MILORD ;
« Vous donnez votre confiance à un faux ami, et vous perdez une bonne réputation. Un ami inconnu de Votre Seigneurie vous dira en deux mots ce que des flatteurs ne vous apprendraient pas en autant de jours qu’il en faudrait seulement pour achever votre ruine. Celui que vous regardez comme votre plus sincère ami, lord Dalgarno, vous trahit ; et, sous le masque de l’amitié, il ne cherche qu’à nuire à votre fortune, et à vous faire perdre la bonne renommée qui pourrait l’améliorer. Le bon accueil qu’il vous fait est plus dangereux que la froideur du prince ; de même qu’il est plus honteux de gagner à l’Ordinaire de Beaujeu que d’y perdre. Gardez-vous de l’un et de l’autre. Cet avis vous est donné par un ami véritable, quoiqu’il ne vous fasse pas connaître son nom.
« IGNOTO. »
Lord Glenvarloch réfléchit un instant, froissa le papier entre ses doigts, l’ouvrit de nouveau, le relut, réfléchit encore, et s’écria en le déchirant en mille pièces :
– Vile calomnie ! Mais je veillerai, j’observerai.
Les pensées se succédaient en foule dans son esprit ; mais lord Glenvarloch était si peu satisfait du résultat de ses réflexions, qu’il résolut de s’en distraire en allant faire un tour de promenade dans le parc ; et, prenant son manteau, il s’y rendit en effet.
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