Chapitre 15
« De l’agile Snowball la tête grisonnait,
« Quand un malheureux lièvre à ses yeux se présente.
« – Qui ne connaît Snowball, dont la race vaillante
« Brille encore à Swaffham et même à Newmarket ?
« En vain pour fuir la mort qui l’attend, le pauvret
« A recours à la fuite, a recours à la ruse ;
« Snowball est trop malin pour qu’un lièvre l’abuse,
« Et le lièvre forcé meurt au coin d’un buisson.
« C’est ainsi qu’un beau jour un maudit mirmidon,
« Coudoyant les passans sans épargner les dames,
Se mit à ma [77], tout l’or qu’il avait sur lui, jusqu’aux boutons d’argent de son habit, en l’envoyant brouter l’herbe avec Nabuchodonosor, roi de Babylone. Cela fait honneur à Votre Seigneurie. On dit que le faquin s’est jeté dans la Tamise de désespoir ; mais il reste encore assez de ces manans : on perdit bien plus d’hommes à la bataille de Flodden.
– On vous a conté un tissu de mensonges en ce qui me concerne, sir Mungo, s’écria Nigel d’une voix haute et d’un ton sérieux.
– Rien n’est plus probable, répondit sir Mungo ; on ne fait que mentir à la cour. Ainsi donc le pauvre diable n’est pas noyé. C’est dommage ; mais je n’ai jamais cru cette partie de l’histoire : un marchand de Londres a plus de bon sens dans sa colère. Je parierais que le drôle est en ce moment, un balai à la main, cherchant dans les ruisseaux de la Cité quelques clous rouillés pour se faire une nouvelle pacotille. On dit qu’il a trois enfans : ils lui seront d’un grand secours pour l’aider à nettoyer le Strand ; et, s’il a du bonheur dans ce nouveau métier, Votre Seigneurie pourra le ruiner une seconde fois.
– Cela est plus qu’insupportable ! s’écria Nigel, ne sachant s’il devait se justifier avec indignation ou repousser avec dédain de son bras son cruel persécuteur ; mais un moment de réflexion le convainquit que l’un ou l’autre de ces partis ne ferait que donner un air de consistance et de vérité aux bruits calomnieux dont il commençait à voir qu’on voulait noircir sa réputation, même dans les cercles les plus élevés. Il prit donc la résolution plus sage de supporter l’impertinence étudiée de sir Mungo dans l’espoir d’apprendre, s’il était possible, de quelle source partaient des rapports si injurieux à son honneur.
Sir Mungo, suivant son usage, releva le dernier mot que venait de prononcer son compagnon, et l’interpréta à sa manière.
– Supportable, dit-il ; oui, véritablement, milord, on dit que vous avez un bonheur supportable, et que vous savez mettre à l’ordre cette insigne coquette, dame Fortune ; recevant ses faveurs, quand elle vous sourit, en jeune homme sage et prudent, et ne vous exposant jamais à ses rigueurs. C’est ce que j’appelle porter le bonheur dans son sac.
– Sir Mungo Malagrowther, dit lord Glenvarloch d’un ton sérieux en se tournant vers lui, ayez la bonté de m’entendre un instant.
– Aussi bien que je le pourrai, milord, aussi bien que je le pourrai, lui répéta sir Mungo en portant à son oreille un des doigts de sa main gauche : vous connaissez mon infirmité.
– Je tâcherai de parler très-distinctement, répliqua Nigel en s’armant de patience. Vous me prenez pour un joueur de profession, mais je vous donne ma parole que vous avez été mal informé ; je ne le suis nullement. J’espère que vous me donnerez une explication sur la source d’où vous avez tiré de si faux renseignemens.
– Je n’ai jamais ni entendu dire ni pensé que vous fussiez un grand joueur, milord, répondit sir Mungo, qui trouva impossible d’éviter d’entendre le peu de mots que Nigel venait de prononcer de la manière la plus distincte. Je vous le répète, je n’ai jamais entendu dire, ni dit, ni pensé que vous fussiez un grand joueur, un de ceux qu’on appelle de la première classe. Faites attention à ma distinction, milord : j’appelle un joueur celui qui joue avec des gens possédant la même science que lui, pouvant jouer le même jeu, et qui s’expose à la fortune, bonne ou mauvaise. J’appelle un grand joueur, ou joueur de la première classe, celui qui joue franchement gros jeu. Mais l’homme assez prudent et assez patient pour ne jamais risquer que de petites sommes, assez considérables, tout au plus, pour faire un trou à la bourse de l’apprenti d’un épicier ; celui qui, ayant la sienne mieux garnie, peut toujours attendre l’instant où la fortune le favorise, pour vider celle des autres, et qui quitte le jeu dès qu’elle lui devient contraire ; celui-là, – milord, je ne l’appelle ni joueur ni grand joueur, quel que soit le nom auquel il puisse avoir droit.
– Et vous voudriez me donner à entendre, s’écria lord Glenvarloch, que je suis ce lâche, cette ame vile et sordide, cet homme qui craint les joueurs habiles et qui ne joue qu’avec les ignorans ; qui évite de jouer avec ses égaux pour mieux piller ses inférieurs ? Dois-je comprendre que tels sont les bruits qu’on fait courir sur moi ?
– Vous ne gagnerez rien, milord, à le prendre si haut, dit sir Mungo, qui, indépendamment de ce que son humeur caustique était soutenue par un courage naturel, comptait pleinement sur les immunités que lui avaient assurées l’épée de sir Rullion Rattray et le bâton des satellites employés par lady Cockpen. – Et au fond, continua-t-il, Votre Seigneurie sait si elle a jamais perdu plus de cinq pièces d’or en une séance, depuis qu’elle fréquente l’Ordinaire de Beaujeu, si vous n’en êtes pas ordinairement sorti en gagnant, et si les braves jeunes gens qui s’y trouvent, je parle de ceux que leur rang et leur fortune distinguent des autres, sont dans l’habitude de jouer de cette manière.
– Mon père avait raison ! s’écria lord Glenvarloch, dans l’amertume de son cœur, et c’est avec justice que sa malédiction m’a suivi lorsque j’ai mis le pied pour la première fois dans cet endroit. L’air y est souillé, et celui dont la fortune reste intacte y perd son honneur et sa réputation.
Sir Mungo Malagrowther, qui épiait tous les mouvemens de sa victime avec l’œil satisfait d’un pêcheur expérimenté, vit alors que s’il tirait la ligne trop brusquement, il courrait le risque de voir le fil se rompre. De peur donc de perdre sa proie, il protesta que lord Glenvarloch ne devait pas prendre sa franchise en mauvaise part. – Si vous êtes un peu circonspect dans vos amusemens, milord, ajouta-t-il, on ne peut nier que ce ne soit le meilleur moyen pour ne pas mettre en plus grand danger votre fortune, déjà dilapidée ; et si vous jouez avec vos inférieurs, vous n’avez pas le désagrément de mettre en poche l’argent de vos amis et de vos égaux. D’ailleurs les coquins de plébéiens qui vous cèdent la victoire ont l’avantage tecum certasse[78], comme dit Ajax Telamonius apud Metamorphoseos. Avoir joué avec un noble écossais, c’est pour des gens comme eux une compensation honnête et suffisante de la perte de leur enjeu ; perte que la plupart de ces manans sont bien en état de supporter.
– Quoi qu’il en soit, sir Mungo, je voudrais bien savoir…
– Bon, bon ! A quoi bon s’inquiéter si ces bœufs gras de Basan sont en état ou non de supporter leur perte ? Des hommes de condition ne doivent pas limiter leur jeu par égard pour une pareille canaille.
– Je vous dis, sir Mungo, que je voudrais savoir dans quelle compagnie vous avez entendu tenir des propos si offensans pour moi.
– Sans doute, milord, sans doute ; j’ai toujours entendu dire, et déclaré moi-même que Votre Seigneurie voit en particulier la meilleure compagnie possible. Il y a la belle comtesse de Blackchester… – Mais je crois qu’elle ne se montre guère en publie depuis son affaire avec Sa Grâce le duc de Buckingham, – et puis le brave noble écossais de la vieille cour, lord Huntinglen : on ne peut nier que ce ne soit un homme de la première qualité ; c’est dommage que le vin lui monte si facilement à la tête, ce qui ne laisse pas de nuire un peu à sa réputation. – Et ce jeune lord Dalgarno, cet élégant courtisan qui porte toute la prudence des cheveux gris sous des boucles qui auraient charmé l’œil d’une maîtresse. C’est une belle race ! Père, fille et fils, tous sont de la même honorable famille. Je crois que nous n’avons pas besoin de parler de George Heriot, le brave et honnête homme, puisque nous nous occupons de la noblesse. Telle est la compagnie que j’ai entendu dire que vous fréquentez milord, sans parler de celle que vous trouvez à l’Ordinaire.
– Il est vrai que mes connaissances ne s’étendent guère au-delà du cercle dont vous venez de parler ; mais pour couper court…
– La cour, milord, c’est précisément ce que j’allais vous dire. Lord Dalgarno dit qu’il ne peut vous déterminer à venir à la cour, et cela vous est préjudiciable ; le roi entend les autres parler de vous, quand il devrait vous voir en personne. Je vous parle d’amitié, milord. Il y a quelques jours, votre nom ayant été prononcé dans le cercle de Sa Majesté, je l’entendis s’écrier : – Jacta est alea[79], Glenvarlochides est devenu buveur et joueur ! – Lord Dalgarno prit votre défense ; mais sa voix fut étouffée par celle des courtisans, qui parlaient de vous comme d’un homme n’ayant de goût que pour la société de la Cité, et risquant sa couronne de baron au milieu des bonnets plats des apprentis.
– Et l’on parla ainsi de moi publiquement, en présence du roi ?
– Si l’on en parla publiquement ? Oui, sur ma parole ; c’est-à-dire chacun le chuchotait, et c’est parler aussi publiquement qu’il est possible ; car la cour n’est pas un endroit où tout le monde soit de pair à compagnon, et où l’on puisse crier comme à l’Ordinaire.
– Au diable la cour et l’Ordinaire ! s’écria Nigel avec impatience.
– De tout mon cœur, reprit le vieux cynique. Je n’ai pas gagné grand’chose à la cour en y remplissant le devoir de chevalier, et la dernière fois que j’ai été à l’Ordinaire j’y ai perdu quatre angelots.
– Puis-je vous prier, sir Mungo, de me faire connaître les noms de ceux qui prennent de telles libertés avec la réputation d’un homme qu’ils ne peuvent guère connaître, et qui ne les a jamais offensés ?
– Ne vous ai-je pas déjà dit que le roi avait dit quelque chose à ce sujet ? – Le prince en a fait autant ; et, d’après cela, vous devez bien juger que tous ceux qui ne gardaient pas le silence ont chanté la même chanson.
– Mais vous venez de me dire que lord Dalgarno a pris ma défense.
– Oh ! bien certainement ! dit sir Mungo d’un ton ironique ; mais le jeune lord ne se fit pas long-temps écouter : il avait un gros catarrhe, et il parlait comme un corbeau enroué. S’il avait eu sa voix ordinaire, il aurait plaidé votre cause comme il plaide la sienne au besoin, et c’est toujours très-intelligiblement. – Et permettez-moi de vous demander en passant si lord Dalgarno vous a jamais présenté au duc de Buckingham ou au prince ; car l’un ou l’autre aurait pu terminer votre affaire.
– Je n’ai aucun droit aux faveurs du prince ni du duc de Buckingham, répondit lord Glenvarloch. – Comme vous semblez avoir fait une étude particulière de mes affaires, sir Mungo, quoique cela ne fût peut-être pas bien nécessaire, vous pouvez avoir appris que j’ai présenté au roi une pétition pour obtenir le paiement d’une somme due à ma famille. Je ne puis douter du désir qu’a Sa Majesté de me rendre justice, et je ne puis décemment avoir recours aux sollicitations du prince ou du duc de Buckingham pour obtenir d’elle ce qui doit m’être accordé comme un droit, ou m’être tout-à-fait refusé.
Sir Mungo se mit à ricaner ; et en donnant aux traits de son visage une expression des plus grotesques :
– C’est, répliqua-t-il, exposer l’affaire de la manière la plus claire et la plus précise, milord ; et, en comptant là-dessus, vous montrez une connaissance parfaite et intime du roi, de la cour et des hommes. – Mais qui nous arrive ici ? – Par ici, milord, par ici ! il faut faire place. Sur ma parole d’honneur ! ce sont ceux dont nous parlions. – Parlez du diable, dit le proverbe, et vous en verrez… hum !
Il est bon de dire ici que, pendant cette conversation, lord Glenvarloch, peut-être dans l’espoir de se débarrasser de sir Mungo, avait dirigé leur promenade vers une des allées les plus fréquentées du parc, tandis que son persécuteur se tenait toujours accroché à son bras, s’inquiétant peu où ils porteraient leurs pas, pourvu qu’il eût toujours la griffe sur son compagnon. Ils étaient pourtant encore à quelque distance de l’endroit où la foule était le plus serrée, quand l’œil expérimenté de sir Mungo aperçut ce qui le fit changer tout à coup de conversation.
Un murmure respectueux s’éleva parmi les groupes nombreux de ce côté. D’abord ils se serrèrent, chacun tournant la tête du côté de Whitehall ; puis ils se séparèrent de droite et de gauche pour faire place à une compagnie brillante qui arrivait du palais et qui s’avançait dans le parc, tandis que la foule se partageait en deux rangs à mesure qu’elle approchait, et que chacun, la tête découverte, se disposait à la voir passer.
Plusieurs de ces élégans courtisans portaient le costume que le pinceau de Vandick nous a rendu familier, même après un intervalle de près de deux siècles, et qui précisément à cette époque commençait à l’emporter sur la mode plus frivole adoptée en France à la cour de Henri IV.
Tous ceux qui composaient cette troupe splendide avaient la tête nue, à l’exception du prince de Galles, qui fut depuis le plus infortuné des monarques anglais. Il s’avançait le premier, portant ses longs cheveux châtains en tresses bouclées ; un chapeau à l’espagnole, surmonté d’une belle plume d’autruche, ornait sa tête, et on lisait sur son visage l’expression d’une mélancolie anticipée. A sa droite était le duc de Buckingham, dont l’air imposant et gracieux en même temps laissait presque dans l’ombre la personne et la majesté du prince qu’il suivait. Les regards, les mouvemens et les gestes du grand favori étaient si composés, et se conformaient si bien à toutes les règles d’étiquette que prescrivait sa situation, qu’ils formaient un contraste fortement prononcé avec la frivolité et la gaieté presque folle qui lui avaient valu les bonnes grâces de son cher papa et compèrele roi Jacques. Il faut convenir que le destin de ce courtisan accompli était bien singulier ; car étant en même temps le favori en pied d’un père et d’un fils dont les manières étaient si différentes, il était obligé, pour plaire au jeune prince, de courber sous les lois du respect et de la gravité cette humeur libre et enjouée qui faisait le charme du vieux monarque.
Buckingham connaissait parfaitement la différence qui existait entre le caractère de Jacques et celui de Charles, et il ne trouvait pas difficile de se conduire de manière à se maintenir dans la plus haute faveur auprès de l’un et auprès de l’autre. Il est vrai qu’on a supposé que le duc, après s’être entièrement rendu maître de l’esprit de Charles, ne conserva l’affection du père que par la tyrannie de l’habitude ; et que si Jacques avait pu se déterminer à prendre une résolution vigoureuse, surtout dans les dernières années de sa vie, il est assez vraisemblable qu’il aurait disgracié Buckingham, en l’éloignant de ses conseils. Mais s’il pensa jamais à effectuer un tel changement, il était trop timide, et trop habitué à l’influence que le duc avait long-temps exercée sur lui, pour avoir la force de mettre ce projet à exécution. Dans tous les cas, il est certain que Buckingham, qui survécut au maître qui l’avait élevé, offrit le rare exemple d’un favori dont le crédit tout-puissant n’essuya aucune éclipse pendant le cours de deux règnes, jusqu’à ce qu’il s’éteignît dans son sang, sous le poignard de l’assassin Felton[80].
Terminons cette digression. – Le prince avançait avec sa suite ; il se trouva bientôt près de l’endroit où lord Glenvarloch et sir Mungo s’étaient mis à l’écart pour lui livrer passage et lui rendre les marques ordinaires de respect. Nigel put remarquer alors que lord Dalgarno marchait immédiatement derrière le duc, et il crut même le voir dire quelques mots à l’oreille du favori, tout en avançant. Quoi qu’il en soit, quelque chose parut diriger l’attention du prince et celle du duc sur Nigel, car ils tournèrent tous deux la tête de son côté, et le regardèrent avec attention. Le regard du prince était grave et mélancolique, mêlé d’une expression de sévérité, celui de Buckingham témoignait une sorte de triomphe méprisant. Lord Dalgarno ne parut pas apercevoir son ami, peut-être parce que, les rayons du soleil parvenant à lui du côté de l’allée où était Nigel, Malcolm était obligé de lever son chapeau pour s’en préserver les yeux.
Lorsque le prince passa, lord Glenvarloch et sir Mungo le saluèrent comme le respect l’exigeait, et Charles, leur ayant rendu leur salut avec cet air de gravité et de cérémonial qui accorde à chacun ce qui lui est dû, et rien au-delà, fit signe à sir Mungo de s’approcher. Celui-ci s’avança clopin-clopant, et préluda par des excuses qu’il termina en arrivant près du prince, et dont le but était de lui témoigner son regret sur son infirmité, qui ne lui permettait pas de se rendre plus vite à ses ordres. Sir Mungo écouta d’un air attentif quelques questions que Charles lui fit d’un ton si bas, qu’il aurait certainement eu un accès de surdité si elles lui eussent été adressées par tout autre que l’héritier présomptif du trône. Après une minute de conversation, le prince jeta encore sur Nigel un de ces regards fixes si embarrassans pour ceux qui en sont l’objet, salua légèrement sir Mungo en portant la main à son chapeau, et continua sa promenade.
– C’est comme je le soupçonnais, milord, dit sir Mungo lorsqu’il eut rejoint lord Glenvarloch, en cherchant à donner à ses traits une expression de mélancolie et de compassion semblable à la grimace d’un singe qui vient de mettre dans sa bouche un marron trop chaud ; – vous avez de froids amis, milord, c’est-à-dire des amis qui ne sont pas des amis ; – ou, pour parler plus clairement, vous avez des ennemis auprès de la personne du prince.
– Je suis fâché de l’apprendre, répondit Nigel, mais je voudrais savoir de quoi ils m’accusent.
– Vous allez entendre, milord, les propres paroles du prince : – Sir Mungo, m’a-t-il dit, je suis bien aise de vous voir, et charmé que vos douleurs de rhumatisme vous permettent de prendre de l’exercice dans le parc. – J’ai salué, comme c’était mon devoir ; et il faut que vous le remarquiez, milord, parce que cela fut le premier point de notre conversation. Le prince m’a demandé alors si la personne avec laquelle je me trouvais était le jeune lord Glenvarloch. – Oui, répondis-je, prêt à servir Votre Altesse ; et ce fut le second point. Le prince m’a dit ensuite qu’on le lui avait dit, – voulant dire qu’on lui avait dit que c’était vous, – mais qu’il ne pouvait pas croire que l’héritier de cette noble maison pût mener une vie oisive, scandaleuse et précaire, dans les tavernes et les cabarets de Londres, tandis que les tambours du roi battaient, et que ses drapeaux étaient déployés en Allemagne pour soutenir la cause de l’électeur palatin, son gendre. Votre Seigneurie pense bien que je n’ai pu que saluer une seconde fois ; et un gracieux – Bonjour, sir Mungo Malagrowther, – m’a permis de venir vous retrouver. Et maintenant, milord, si votre plaisir ou vos affaires vous appellent à l’Ordinaire Beaujeu, ou ailleurs, dans la Cité, vous pouvez y aller ; car vous penserez sans doute que vous êtes resté assez long-temps dans le parc. Le prince ira probablement jusqu’au bout de l’allée, et reviendra ensuite sur ses pas ; or vous concevez que tout ce que vous venez d’entendre est un avis que vous ne devez pas vous presser de vous montrer de nouveau aux yeux de Son Altesse.
– Vous pouvez rester, ou vous en aller, comme il vous plaira, sir Mungo, répondit Nigel avec une expression de ressentiment calme, mais profond ; quant à moi, ma résolution est prise ; je ne quitterai cette promenade publique pour le bon plaisir de qui que ce soit ; et je la quitterai encore moins en homme indigne de se montrer. J’espère que le prince et son cortège repasseront par ici, comme vous le croyez ; je les attendrai, sir Mungo, et je les braverai.
– Vous les braverez ! s’écria sir Mungo au comble de la surprise ; braver le prince de Galles ! l’héritier présomptif de la couronne ! – Sur mon ame ! vous le braverez tout seul.
Il avait déjà fait quelques pas pour s’éloigner de Nigel, quand un mouvement d’intérêt peu commun en lui, et que lui inspirait un jeune homme sans expérience, adoucit un moment son cynisme habituel.
– Vieux fou que je suis ! pensa-t-il, ai-je donc le diable au corps ? Moi qui dois si peu à la fortune et à mes semblables, qu’ai-je besoin de m’intéresser à cet étourdi que je garantis aussi entêté qu’un marcassin possédé du diable ? car c’est un esprit de famille. – Il faut pourtant que je lui donne un bon avis.
Et retournant à lui : – Mon cher petit lord Glenvarloch, lui dit-il, écoutez-moi bien. Il ne s’agit pas ici d’un jeu d’enfant. Le prince ayant prononcé les expressions que je vous ai rapportées, elles sont équivalentes à un ordre de ne pas reparaître en sa présence. Suivez donc le conseil d’un vieillard qui vous veut du bien, qui vous en désire peut-être plus qu’il n’a raison d’en désirer à personne. Continuez votre chemin, et laissez passer le vautour, comme un bon enfant. Rentrez chez vous : que vos pieds ne vous conduisent plus dans les tavernes ; que vos doigts ne touchent plus les dés ; chargez quelqu’un qui soit plus en faveur que vous à la cour d’arranger tranquillement vos affaires, et vous aurez une bonne somme ronde d’argent pour aller pousser votre fortune en Allemagne, ou ailleurs. Ce fut un soldat de fortune qui fut le fondateur de votre famille il y a quatre ou cinq cents ans ; hé bien ! si vous avez pour vous le courage et la fortune, vous pouvez en devenir le restaurateur. Mais, soyez-en bien sûr, vous ne réussirez jamais à la cour d’Angleterre.
Quand sir Mungo eut achevé cette exhortation, dans laquelle il entrait plus d’intérêt véritable à la situation d’un autre qu’il n’en avait jamais exprimé à personne, lord Glenvarloch lui répondit : – Je vous remercie, sir Mungo ; je crois que vous m’avez parlé avec sincérité, je vous en suis obligé. Mais par reconnaissance pour votre bon avis, je vous engage à me quitter. Je vois le prince et sa suite revenir de ce côté ; et, en restant avec moi, vous pourriez vous nuire à vous-même, sans m’être d’aucune utilité.
– C’est la vérité, dit sir Mungo ; et pourtant, si j’avais dix ans de moins, je serais tenté de rester avec vous et de les attendre. Mais, quand on a passé trois fois vingt ans, le courage se refroidit ; et ceux qui ne peuvent gagner leur vie ne doivent pas hasarder le peu qu’ils ont dans leur vieillesse. Je vous veux pourtant du bien, milord ; mais la partie n’est pas égale.
A ces mots il dirigea ses pas d’un autre côté, mais en s’arrêtant et en tournant la tête en arrière de temps en temps, comme si son caractère bouillant, quoique suffoqué par la situation dans laquelle il se trouvait, et son amour pour la contradiction, lui eussent fait éprouver de la répugnance à adopter une marche nécessaire à sa sûreté.
Abandonné ainsi par son compagnon, dont il pensa plus favorablement lors de son départ qu’il ne l’avait fait en le voyant arriver, Nigel resta les bras croisés, appuyé contre un arbre solitaire dont les branches s’étendaient sur l’allée, décidé à s’exposer à une rencontre qui pouvait être le moment critique de son destin. Mais il se trompait en supposant que le prince de Galles lui adresserait la parole ou lui fournirait l’occasion de s’expliquer dans un lieu public comme le parc. Le prince ne passa pourtant pas sans faire attention à lui, car lorsque Nigel le salua d’un air respectueux mais hautain, et avec un regard qui annonçait qu’il était instruit, sans en être effrayé, de l’opinion défavorable que le prince avait conçue de lui, et qu’il avait manifestée quelques instans auparavant, Charles lui rendit son salut, mais en fronçant les sourcils de cette manière que ne se permettent que ceux qui sentent leur autorité et qui veulent faire sentir leur courroux. Son cortège le suivit ; le duc ne parut pas même voir lord Glenvarloch, et lord Dalgarno passa les yeux baissés vers la terre, quoique le soleil fût caché sous un nuage, les rayons brillans de cet astre l’ayant sans doute ébloui quelques instans auparavant.
Lord Glenvarloch eut peine à contenir son indignation, quoiqu’il sentît que s’y livrer en un pareil instant eût été un trait de folie complète. Il suivit le cortège du prince de manière à ne pas le perdre de vue, ce qui ne lui fut pas difficile, attendu la lenteur de la marche. Il le vit prendre le chemin du palais. Quand on fut arrivé à la porte, le prince se retourna, salua les seigneurs qui l’avaient accompagné, comme pour les congédier, et rentra dans le palais, suivi seulement du duc de Buckingham et de deux écuyers. Le reste de la suite, lui ayant rendu son salut avec le respect qu’exigeait son rang, commença à se disperser dans les diverses allées du parc.
Lord Glenvarloch ne perdit aucun de ces mouvemens, et ajustant son manteau, serrant le ceinturon de son épée de manière à ce que la poignée fût plus à portée de sa main, il murmura à demi-voix : – Il faudra que Dalgarno m’explique tout cela, car il est évident qu’il est dans le secret.
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