Chapitre 16
« Place ! place à l’instant ! Je veux avoir justice.
« Et que m’importe à moi que ce lieu soit sacré !
« L’affront que j’ai reçu doit être réparé,
« Rangez-vous sur-le-champ ; malheur à qui m’arrête !
« On verra que mon bras vaut mon cœur et ma tête ;
« Et vengeant mon honneur, en dépit de la loi,
« Ce qu’elle me refuse, il l’obtiendra pour moi. »
Le Chambellan.
Nigel ne fut pas long-temps sans découvrir lord Dalgarno venant de son côté avec un autre jeune homme de qualité de la suite du prince. Comme ils se dirigeaient vers l’angle sud-est du parc, il en conclut qu’ils se rendaient chez le comte d’Huntinglen. Ils s’arrêtèrent pourtant tout à coup, et prirent une autre allée conduisant vers le nord : Nigel supposa que ce changement de direction avait eu lieu parce qu’ils l’avaient aperçu, et qu’ils désiraient l’éviter.
Nigel les suivit sans hésiter, par un sentier qui tournait autour d’un bosquet d’arbres et d’arbrisseaux, et qui conduisait à la partie la moins fréquentée du parc. Il examina quelle direction prenaient lord Dalgarno et son compagnon ; et, s’avançant de l’autre à grands pas, [81]. Vous avez trop fréquenté les théâtres depuis quelque temps. – Allons, Nigel, point de folie ; mangez pour votre dîner une soupe et une salade, buvez de l’eau de chicorée pour vous rafraîchir le sang, couchez-vous avec le soleil, et chassez-moi ces démons funestes, la colère et le faux rapport.
– Il y a eu assez de faux rapports sur moi parmi vous, répondit Glenvarloch d’un ton de mécontentement bien prononcé, et en votre présence, milord, quoique vous vous fussiez couvert du masque de l’amitié.
– Voilà qui est à ravir ! s’écria Dalgarno en se tournant vers sir Ewes Haldimund, comme pour en appeler à son jugement ; voyez-vous ce querelleur, sir Ewes ! il y a un mois il n’aurait osé regarder en face un des moutons qui sont là-bas ; aujourd’hui c’est le prince des rodomonts ; il sait plumer un pigeon ; il se mêle de critiquer les poètes et les acteurs ; et, par reconnaissance de ce que je lui ai indiqué le moyen d’arriver à la réputation qu’il a acquise, il vient ici chercher querelle à son meilleur ami, si ce n’est au seul qu’il puisse citer.
– Je renonce à une amitié si fausse, milord, répliqua Nigel ; je désavoue la réputation que vous cherchez à me donner, même en ma présence ; et vous me rendrez compte de cette conduite avant que nous nous séparions.
– Milords, dit sir Ewes Haldimund, je vous prie tous deux de vous rappeler que vous êtes dans le parc du roi : ce n’est pas un lieu où il soit permis de se quereller.
– Je soutiens ma querelle partout où je rencontre mon ennemi, s’écria lord Glenvarloch, qui ne connaissait pas les privilèges de ce lieu, ou à qui son emportement les faisait oublier.
– Vous me trouverez très-disposé à une querelle, répondit lord Dalgarno avec beaucoup de sang-froid, dès que vous m’en aurez donné une cause suffisante. Sir Ewes Haldimund, qui connaît la cour, vous garantira que je ne recule jamais en pareilles occasions. Mais de quoi avez-vous à vous plaindre, après n’avoir reçu que des civilités de ma famille et de moi ?
– Je ne me plains pas de votre famille, répliqua Nigel ; elle a fait pour moi tout ce qu’elle pouvait faire ; plus, beaucoup plus que je ne devais l’espérer. Mais vous, milord, vous qui m’appeliez votre ami, vous avez souffert qu’on me calomniât, quand un mot de votre bouche aurait pu me faire rendre justice ; et c’est de là qu’est parti le message injurieux que je viens de recevoir de la part du prince de Galles. Entendre des calomnies dirigées contre un ami sans les réfuter, milord, c’est en devenir coupable.
– Vous avez été mal informé, milord, dit sir Ewes Haldimund ; j’ai moi-même entendu souvent lord Dalgarno défendre votre réputation, et regretter que votre goût exclusif pour les plaisirs de Londres vous empêchât de venir régulièrement à la cour rendre vos devoirs au roi et au prince.
– Tandis que c’était lui-même, s’écria lord Glenvarloch, qui me dissuadait de m’y présenter !
– Il faut couper court à cet entretien, dit lord Dalgarno avec une froideur hautaine. Vous semblez vous être imaginé, milord, que vous et moi nous étions Pylade et Oreste, – une seconde édition de Damon et Pythias, – Thésée et Pyrithous tout au moins. Vous vous êtes trompé ; vous avez donné le nom d’amitié à ce qui n’était de ma part que bonté, pure compassion pour un ignorant provincial fraîchement débarqué de son pays : je me rendais aussi aux désirs de mon père, qui m’avait engagé à vous faire connaître le monde ; mission fort pénible pour moi. Quant à votre réputation, milord, personne ne vous l’a faite ; vous ne la devez qu’à vous-même. Je vous ai introduit dans une maison où, comme partout, on trouve compagnie mélangée ; vous avez préféré la mauvaise, soit par goût, soit par habitude. Votre sainte horreur à la vue des dés et des cartes a dégénéré en résolution prudente de ne jouer qu’avec les personnes que vous étiez sûr de gagner, et seulement autant que la fortune vous favorisait. Personne ne peut long-temps agir ainsi sans se perdre de réputation ; et vous n’avez pas le droit de me reprocher de n’avoir pas démenti ce que vous savez vous-même être vrai. Souffrez que nous continuions notre chemin, milord ; et, si vous voulez de plus amples explications, prenez un autre temps et choisissez un autre lieu.
– Aucun temps, ne peut être plus convenable que le moment actuel, s’écria lord Glenvarloch, outré par le sang-froid de lord Dalgarno, et par la manière insultante dont il venait de se justifier ; aucun lieu n’est mieux approprié que celui où nous nous trouvons. Les membres de ma famille se sont toujours vengés d’une insulte à l’instant et sur le lieu où ils l’avaient reçue, fût-ce au pied du trône. – Lord Dalgarno, je vous accuse de fausseté et de trahison ; – défendez-vous. Et en même temps il tira son épée hors du fourreau.
– Perdez-vous la raison ? dit lord Dalgarno en reculant d’un pas ; nous sommes dans l’enceinte de la cour.
– Tant mieux ! répondit lord Glenvarloch ; je la purgerai d’un calomniateur et d’un lâche. Et, s’avançant sur lord Dalgarno, il le frappa du plat de son épée.
La querelle avait commencé à attirer l’attention, et l’on entendit en ce moment crier de toutes parts : – La paix ! la paix, au nom du roi ! Une épée nue dans le parc ! à la garde ! à la garde ! et au même instant la foule accourut de tous côtés vers le lieu où se passait cette altercation.
Lord Dalgarno, qui avait à demi tiré son épée quand il s’était senti frapper, la fit rentrer dans le fourreau dès qu’il vit la foule accourir, et, prenant le bras de sir Ewes Haldimund, il s’éloigna à la hâte, après avoir dit à lord Glenvarloch en le quittant :
– Vous paierez cher cette insulte. – Nous nous reverrons.
Un homme âgé, décemment vêtu, qui s’aperçut que Nigel restait à sa place, eut compassion de son air de jeunesse, s’approcha de lui, et lui dit : – Savez-vous bien que cette affaire est de la compétence de la chambre étoilée, jeune homme, et qu’elle peut vous coûter la main droite ? N’attendez pas l’arrivée des gardes et des constables ; fuyez bien vite, cachez-vous, sauvez-vous dans le sanctuaire de Whitefriars, jusqu’à ce que vous trouviez des amis, ou que vous puissiez quitter Londres.
L’avis n’était pas à négliger. Lord Glenvarloch crut devoir en profiter, et se hâta de prendre la route qui devait le conduire hors du Temple par le palais de Saint-James, qui était alors l’hôpital de Saint-James. Cependant le tumulte croissait derrière lui, et plusieurs officiers de paix de la maison du roi arrivèrent pour s’emparer de la personne du coupable. Heureusement pour Nigel il s’était répandu sur l’origine de la querelle un bruit qui rendit le peuple favorable à sa cause. On disait qu’un compagnon du duc de Buckingham avait insulté un homme étranger[82], et que celui-ci s’était vengé en lui donnant des coups de bâton. Un favori, ou le compagnon d’un favori, est toujours odieux à John Bull, qui d’ailleurs a toujours une sorte de partialité pour ceux qui, comme le disent les hommes de loi, procèdent par voie de fait[83]. Or ces deux préjugés étaient en faveur de Nigel. Les officiers qui venaient pour l’arrêter ne purent donc obtenir des spectateurs aucun renseignement ni sur son signalement ni sur le chemin qu’il avait pris, et ce fut à cette circonstance qu’il dut sa sûreté en ce moment.
Les discours que lord Glenvarloch entendait tenir dans la foule, à mesure qu’il avançait dans sa route pour sortir du parc, étaient bien suffisans pour lui faire sentir que son impatience et son ressentiment l’avaient placé dans une situation très-dangereuse. Il n’ignorait pas combien les jugemens de la chambre étoilée étaient sévères, et combien ses formes étaient arbitraires, surtout dans le cas de violation de privilège, ce qui la rendait un objet de terreur générale. Il savait que, sous le règne d’Elisabeth, un individu avait été condamné à avoir le poing coupé pour un délit du même genre que celui qu’il venait de commettre, et que cette sentence avait été exécutée. Il faisait aussi la réflexion, bien pénible sans doute, que la querelle qu’il venait d’avoir avec lord Dalgarno devait lui faire perdre l’amitié et les bons offices du comte d’Huntinglen son père et de lady Blackchester sa sœur, qui étaient presque les seules personnes de considération dont il pût attendre quelque protection ; tandis que tous les bruits calomnieux que l’on avait fait circuler contre lui devaient ajouter un poids considérable, à son désavantage, dans un cas où l’opinion dépendait beaucoup de la réputation de l’accusé. A l’imagination d’un jeune homme, l’idée d’une peine telle que la mutilation semble plus épouvantable que la mort même, et chaque mot qu’il entendait dans les groupes qu’il rencontrait, parmi lesquels il se mêlait, ou près desquels il passait, lui annonçait que telle était la peine réservée à son délit. Il n’osait doubler le pas, de peur de se rendre suspect ; et plus d’une fois il vit les officiers de justice si près de lui, que son pouls battait comme s’il avait eu le bras déjà placé sur le bloc fatal. Enfin il se vit hors du parc, et il eut un peu plus de loisir pour réfléchir sur ce qu’il avait à faire.
Whitefriars, édifice contigu au Temple, était alors connu sous le sobriquet d’Alsace, et jouissait du privilège qui lui fut conservé pendant le siècle suivant d’être un sanctuaire inviolable où nul officier de justice ne pouvait pénétrer sans un ordre du lord grand justicier ou des lords du conseil privé. C’était le refuge d’une foule de misérables de toute espèce, de banqueroutiers, de joueurs ruinés, de dissipateurs incorrigibles, de duellistes de profession, d’assassins et de débauchés, tous ligués ensemble pour soutenir les immunités du lieu qui leur servait d’asile. Il était même difficile et dangereux pour les officiers de justice chargés de mettre à exécution les mandats d’arrêt décernés par les deux hautes autorités qui en avaient le droit, de se hasarder parmi des gens dont la sûreté était incompatible avec des mandats d’arrêt, quels qu’ils fussent. Lord Glenvarloch était instruit de tous ces détails, mais quelque odieux que lui parût ce lieu de refuge, il le regarda comme le seul qui, du moins pendant quelque temps, pût lui assurer une retraite et un asile contre les poursuites qui allaient être dirigées contre lui, jusqu’à ce qu’il trouvât le loisir de pourvoir à sa sûreté, où quelque moyen pour arranger cette affaire désagréable.
Cependant, tout en marchant à la hâte pour se réfugier dans ce sanctuaire, Nigel se reprochait vivement de s’être laissé entraîner par lord Dalgarno dans un séjour de dissipation, et ne s’accusait pas moins d’avoir cédé à un emportement qui le réduisait à chercher un asile dans le repaire avoué du crime, du vice et de la débauche.
– Dalgarno n’avait que trop raison en cela, pensait-il avec amertume ; je me suis fait moi-même une mauvaise réputation en suivant ses conseils insidieux, et en négligeant les avis salutaires auxquels j’aurais dû obéir avec soumission, et qui me faisaient un devoir de fuir jusqu’à l’approche du danger. Mais si je réussis à me tirer du dangereux labyrinthe dans lequel ma folie, mon inexpérience et la violence de mes passions m’ont égaré, je trouverai quelque moyen pour rendre tout son lustre à un nom qui n’a jamais été souillé que par la faute de celui qui le porte aujourd’hui.
Tout en formant cette sage résolution, lord Glenvarloch entra dans les allées du Temple, d’où une porte donnait dans Whitefriars ; et cette entrée étant la plus secrète, c’était par celle-là qu’il comptait se rendre dans le sanctuaire. En approchant de ce repaire profane, dans lequel il ne pouvait songer sans frémir qu’il allait chercher un asile, son pas se ralentit involontairement ; les marches à demi brisées d’un vieil escalier lui rappelèrent le facilis descensus Averni, et il hésita un moment encore, ne sachant s’il ne valait pas mieux braver tout ce qui pourrait lui arriver en restant publiquement au milieu d’hommes d’honneur, que d’échapper au châtiment en se renfermant avec des misérables souillés de vices et de débauches.
Comme il restait indécis, il vit venir à lui un jeune étudiant du Temple, qu’il avait vu fréquemment à l’Ordinaire de Beaujeu, et avec lequel il avait causé plusieurs fois. Ce jeune homme y allait assez souvent, et y était toujours bien reçu, attendu qu’il était passablement pourvu d’argent ; il passait dans les spectacles et dans les autres endroits publics le temps que son père supposait qu’il employait à étudier la jurisprudence. Mais Reginald Lowestoffe, tel était le nom du jeune étudiant du Temple, pensait que la connaissance des lois n’était pas bien nécessaire pour le mettre en état de dépenser le revenu des terres qui lui appartiendraient après la mort de son père, et par conséquent il ne se mettait guère en peine d’en acquérir davantage que ce que l’air qu’il respirait dans les régions savantes où il avait élu domicile pouvait lui en communiquer. Du reste, c’était un des beaux esprits du Temple ; il lisait Ovide et Martial, visait à se faire une réputation par la vivacité de ses reparties, et par des jeux de mots quelquefois cherchés un peu loin ; il dansait, faisait des armes, était adroit au tennis, et jouait quelques airs sur le violon et sur la trompette, ce qui ne contrariait pas peu le vieil avocat Barratter, dont l’appartement était au-dessous du sien.
Tel était Reginald Lowestoffe, vif, alerte, et connaissant parfaitement la ville. Il s’approcha de lord Glenvarloch, le salua par son nom et son titre, pour lui demander s’il avait dessein d’aller ce jour-là chez le chevalier de Beaujeu, ajoutant qu’il était près de midi, et que le faisan serait sur la table avant qu’ils y fussent arrivés.
– Je n’y vais pas aujourd’hui, répondit lord Glenvarloch.
– Et où allez-vous donc, milord ? demanda le jeune étudiant, qui n’aurait pas été fâché d’être remarqué dans les rues avec un lord, quoique ce ne fut qu’un lord écossais.
– Je… je…, dit Nigel, qui désirait profiter des connaissances locales de ce jeune homme, mais qui éprouvait de la honte et de la répugnance à lui avouer son intention de se réfugier dans un asile si peu honorable, et à lui apprendre la situation dans laquelle il se trouvait ; – j’ai quelque curiosité de voir Whitefriars.
– Quoi ! Votre Seigneurie a la fantaisie de faire un tour en Alsace ; je vous y accompagnerai, milord ; vous ne pouvez avoir un meilleur guide que moi dans les régions infernales. Je vous promets que vous trouverez de bon vin, et pour le boire de bons compagnons, quoique un peu souffrans des rigueurs de la fortune. Mais Votre Seigneurie me pardonnera si je lui dis qu’il n’est personne de notre connaissance à qui j’eusse supposé moins qu’à elle le projet d’un tel voyage de découvertes.
– Je vous remercie, maître Lowestoffe, de la bonne opinion que vous me témoignez en me faisant cette observation ; mais les circonstances où je me trouve me mettent dans la nécessité de passer un jour ou deux dans ce sanctuaire.
– En vérité ? s’écria Lowestoffe du ton de la plus grande surprise. Je croyais que Votre Seigneurie avait toujours eu soin de ne risquer aucun enjeu considérable. Je vous demande pardon, mais si les dés se sont trouvés perfides, je connais assez les lois pour savoir qu’un pair ne peut être arrêté ; et si vous n’éprouvez que le manque d’argent, il est plus facile de s’en passer partout ailleurs qu’à Whitefriars, où la pauvreté est telle, qu’on se dévore les uns les autres.
– Mon infortune n’a aucun rapport au manque d’argent.
– Je suppose donc, milord, que vous avez joué du bâton pointu, et que vous avez fait une boutonnière à votre homme. En ce cas, et avec une bourse raisonnablement garnie, vous pouvez rester perdu dans Whitefriars un an si bon vous semble. Mais à propos, il faut que vous soyez reçu comme membre de l’honorable comparution, et investi des franchises de la bourgeoisie d’Alsace, sans quoi vous n’y trouverez ni paix ni sûreté.
– Ma faute n’est pas aussi grave que vous paraissez le croire, maître Lowestoffe ; j’ai frappé du plat de mon épée un gentilhomme dans le parc : voilà tout.
– De par ma main droite ! milord, vous auriez mieux fait de la lui passer au travers du corps à Barns-Elms. Frapper dans l’enceinte et la juridiction de la cour ! Vous avez sur les bras une affaire bien difficile, milord ; surtout si votre adversaire a du crédit.
– Je ne vous cacherai rien, maître Lowestoffe, puisque j’ai déjà été si loin. Celui que j’ai traité de cette manière est lord Dalgarno, que vous avez vu chez Beaujeu.
– Un seigneur de la suite du duc de Buckingham ! et un de ses favoris ! c’est un événement très-fâcheux, milord. Mais j’ai le cœur anglais, et je ne puis supporter de voir un jeune lord écrasé sous le crédit d’ennemis puissans, comme il est vraisemblable que vous le serez si nous n’y mettons ordre. D’abord la situation de vos affaires ne nous permet pas de causer ainsi en public. Les étudians du Temple ne souffriraient pas qu’aucun huissier mît à exécution un mandat d’arrêt dans leur enceinte, s’il ne s’agissait que d’un duel ; mais, dans une affaire telle que celle qui a eu lieu entre lord Dalgarno et vous, il pourrait se faire que les uns fussent pour vous et les autres contre. Il faut donc que vous veniez sur-le-champ dans mon humble appartement, ici près, et que vous fassiez quelques changements à votre costume avant d’entrer dans le sanctuaire, sans quoi toute la Canaille de Whitefriars tomberait sur vous comme des corbeaux se jettent sur le faucon qui se hasarde au milieu d’eux. Il faut que vous preniez des vêtemens un peu plus semblables à ceux des naturels d’Alsace, ou vous ne trouveriez pas à y vivre.
Tout en parlant ainsi, il conduisait lord Glenvarloch dans son appartement, où il avait une jolie bibliothèque remplie de tous les poèmes et de toutes les pièces de théâtre alors en vogue. Lowestoffe envoya un jeune homme qui lui servait de domestique chercher une couple de plats chez le traiteur voisin : – Ce sera le dîner de Votre Seigneurie, dit-il à Nigel, avec un verre de vieux vin des Canaries, dont ma grand’mère m’a envoyé une douzaine de bouteilles, que Dieu l’en récompense ! en me recommandant de le prendre avec du petit-lait clarifié quand je me trouverai échauffé par trop d’application à l’étude. Morbleu ! nous en boirons à la santé de la bonne vieille femme, si tel est le bon plaisir de Votre Seigneurie, et vous verrez comme nous autres pauvres étudians nous vivons au Temple.
Dès que le dîner fut arrivé, la porte extérieure de l’appartement fut fermée à la clef et aux verroux, et le page de l’étudiant reçut ordre d’y veiller et de ne laisser entrer personne. Lowestoffe pressa le jeune lord de partager ce qu’il lui offrait, et se mit à prêcher d’exemple. Ses manières franches et cordiales, quoiqu’elles fussent loin de l’aisance d’un courtisan, tel par exemple que lord Dalgarno, étaient faites pour produire une impression favorable ; et lord Glenvarloch, quoique la perfidie de son ami prétendu lui eût donné de l’expérience et lui eût appris à ne pas croire trop légèrement à des protestations d’amitié, ne put s’empêcher de témoigner sa reconnaissance au jeune étudiant, qui se montrait si attentif à tous ses besoins, et qui prenait tant d’intérêt à sa sûreté.
– Ne parlez pas de reconnaissance, milord, dit Lowestoffe ; l’obligation que vous m’avez n’est pas grande. Sans doute j’aime à me rendre utile à tout homme bien né qui a quelques motifs pour chanter : – O Fortune ennemie ! – et je me fais un honneur tout particulier de servir Votre Seigneurie ; mais pour dire la vérité, j’ai aussi une vieille dette à payer à lord Dalgarno.
– Et puis-je vous demander à quelle occasion, maître Lowestoffe ? dit lord Glenvarloch.
– Oh ! milord, c’est la suite d’un petit événement qui arriva à l’Ordinaire il y a environ trois semaines, un soir, après que vous en étiez parti. – Du moins je crois que vous n’y étiez plus, car Votre Seigneurie nous quittait toujours avant qu’on se fût échauffé au jeu. – Je n’entends pas vous offenser, milord : vous savez que c’était votre coutume. – Nous faisions une partie de gleek[84], Sa Seigneurie et moi, et nous eûmes une petite difficulté à ce sujet. Sa Seigneurie avait les quatre as qui comptaient huit, tib[85] qui valait quinze ; total vingt-trois. Or j’avais roi et reine qui comptaient trois, un towser, naturel, quinze, et tiddy, dix-neuf, total trente-sept. Nous avions joué plusieurs parties en doublant notre enjeu, de sorte qu’il était alors de la moitié de mon revenu annuel, – cinquante oiseaux jaunes des Canaries, aussi beaux qu’aucun qui ait jamais chanté au fond d’une bourse de soie verte. – Nous comptâmes les points, et j’avais gagné la partie. Mais pas du tout : il plut à Sa Seigneurie de dire que nous avions joué sans tiddy, et comme il fut soutenu par tous les autres, et surtout par ce requin de Beaujeu, je fus obligé de convenir que j’avais perdu, et de lui payer plus que je ne gagnerai peut-être de toute l’année. Jugez si je n’ai pas un reste de compte à régler avec Sa Seigneurie. Avait-on jamais vu auparavant jouer au gleek à l’Ordinaire sans tiddy ? Au diable Sa Seigneurie ! Quiconque y va l’argent à la main a le droit d’y faire de nouvelles lois aussi bien que milord, j’espère. – Camarades de pot et camarades de jeu sont égaux partout.
Tandis que Lowestoffe débitait ce jargon de joueur, lord Glenvarloch éprouvait quelque honte et quelque mortification, et son orgueil aristocratique fut profondément blessé quand il sentit, par la dernière phrase que prononça le jeune étudiant, que les dés, comme la tombe, rabaissaient au niveau général ces sommités sociales dont les distinctions étaient peut-être un peu trop chères aux préjugés de Nigel. Il était pourtant impossible de rien répondre aux savans raisonnemens de Lowestoffe ; il se borna donc à détourner la conversation en lui faisant quelques questions sur l’état actuel de Whitefriars ; son hôte était encore ici sur son terrain.
– Vous savez, milord, répondit-il, que nous autres Templiers, nous formons une puissance et une domination ; je suis fier de pouvoir vous dire que j’occupe un certain rang dans notre république. J’étais, l’année dernière, trésorier du lord de la Basoche[86] et je suis en ce moment candidat pour cette dernière dignité. Dans de pareilles circonstances, nous sommes dans la nécessité d’entretenir des relations amicales avec nos voisins d’Alsace, de même que les Etats chrétiens se trouvent quelquefois forcés, par pure politique, à faire des alliances avec le Grand Turc ou les Etats barbaresques.
– J’aurais cru les habitans du Temple plus indépendans de leurs voisins.
– Vous nous faites un peu trop d’honneur, milord : les Alsaciens et nous, nous avons les mêmes ennemis, et nous avons aussi, en secret, quelques amis communs. Nous sommes dans l’usage de ne permettre à aucun huissier d’entrer dans nos domaines, et nous sommes puissamment aidés par nos voisins, qui ne souffriraient pas qu’un seul haillon appartenant à recors, mort ou vif, se montrât chez eux. D’ailleurs, – je vous prie de bien m’écouter, – les Alsaciens ont le pouvoir de protéger ou de desservir ceux de nos amis, n’importe de quel sexe, qui peuvent avoir besoin de se réfugier dans leurs limites. En un mot, les deux empires se sont mutuellement utiles, quoique ce soit une ligue entre deux Etats de qualité différente. J’ai été chargé moi-même de traiter entre eux de quelques affaires importantes, et mes négociations ont obtenu l’approbation des deux corps. Mais écoutez ! écoutez ! Qu’est-ce que j’entends ?
Le bruit par lequel Lowestoffe fut interrompu était le son lointain, mais très-retentissant, d’un air de chasse, et qui fut suivi par le murmure, assez éloigné aussi, d’une acclamation.
– Il faut qu’il se passe quelque chose à Whitefriars en ce moment, continua l’étudiant ; c’est le signal qu’on donne quand quelque huissier ou quelque constable ose violer les privilèges du sanctuaire. Au son de ce cor, chacun sort de chez soi comme les abeilles sortent de leur ruche quand on vient les y troubler. – Jim, cria-t-il à son page, cours vite, et va voir ce qui se passe en Alsace. – Le petit bâtard vaut son pesant d’or, ajouta-t-il pendant que le jeune homme, accoutumé à l’impatience de son maître, se précipitait au bas de l’escalier ; il sert six maîtres, dont quatre demeurent à des numéros différens, et il se trouve toujours près de celui qui a besoin de lui. On le prendrait pour un esprit. Il n’a son pareil ni à Oxford ni à Cambridge pour l’intelligence et la vivacité. S’il entend quelqu’un au bas de l’escalier, il distingue d’en haut, au bruit de ses pas, si c’est un créancier ou un client, un légiste assesseur ou une jolie fille. En un mot, c’est, tout bien considéré… – Mais je vois que Votre Seigneurie se livre à ses inquiétudes. Puis-je vous offrir un verre du cordial de ma bonne grand’mère, ou voulez-vous me permettre de vous montrer ma garde-robe et de vous servir de valet de chambre ?
Lord Glenvarloch n’hésita pas à convenir que sa situation actuelle l’agitait péniblement, et qu’il désirait s’occuper des moyens de se mettre à l’abri de tout danger.
Le jeune Templier, aussi bon qu’étourdi, le conduisit dans sa chambre à coucher, et, ouvrant des malles, des porte-manteaux et des caisses, sans oublier une vieille commode en bois de noyer, il se mit à y choisir les vêtemens qu’il crut les plus convenables pour déguiser Nigel, et le mettre en état de paraître au milieu de la compagnie turbulente et déréglée de l’Alsace.
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