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Chapitre 17

« Approchez-vous, jeune homme. – Ecoutez. – Vous voilà

« Parmi de braves gens, vivant à main armée,

« Moins de leur revenu que de leur renommée.

« Chacun d’eux ne fait qu’un ; oui-dà ; mais chacun d’eux

« Est suivi, s’il le faut, de cent bras vigoureux,

« Et hasarde au besoin, – c’est une bagatelle, –

« Et son corps périssable et son ame immortelle,

« Et l’habit qui le couvre et tous les biens qu’il a.

« Quel risque, s’il vous plaît, court-il, quand tout cela

« N’est déjà plus à lui, mais a changé de maître ?

« Ses biens hypothéqués sont sous la main d’un traître,

« Païen, juif ou chrétien, qu’on appelle usurier ;

« Ses vêtemens encor sont dus à l’ouvrier ;

« Son corps, toujours malade, est au mal qui l’accable ;

« Et son ame… oh ! son ame, elle appartient au diable,

« Qui sourit en voyant des fous et des soldats

« S’acquitter mieux que lui de son rôle ici-bas. »

Les Mohocks.

– Il faut que Votre Seigneurie, dit Reginald Lowestoffe, ait la complaisance de me laisser sa belle rapière, que je conserverai soigneusement pour la lui rendre, et prenne ce sabre dont la poignée de fer rouillé pèse une centaine de livres ; il faut qu’elle change ses hauts-de-chausses élégans contre ces chausses à la matelote. Vous ne prendrez pas de manteau, car les Alsaciens n’en portent jamais, et vont, in cuerpo, comme disent les Espagnols ; et ce pourpoint de velours éraillé, cette broderie fanée, et, – je rougis de le dire, – ces taches de jus de la grappe vous donneront parfaitement l’air d’un tapageur. – Je vais vous quitter un instant ; commencez votre toilette, et je viendrai vous aider à l’achever.

Lowestoffe se retira, et Nigel se mit, avec lenteur et non sans hésiter, à exécuter ses instructions. Il éprouvait autant de dégoût que de répugnance à prendre le misérable déguisement dont il était obligé de se couvrir ; mais en songeant à la peine terrible prononcée par la loi contre l’acte de violence inconsidéré qu’il s’était permis ; en se représentant le caractère faible et indifférent du roi, les préventions du prince et l’influence toute-puissante du duc de Buckingham, qui mettait un poids dans la balance contre lui ; en réfléchissant surtout qu’il devait maintenant regarder lord Dalgarno, ce courtisan actif, artificieux et insinuant, comme un ennemi mortel, il se rendit au langage de la raison, qui lui disait que, dans la situation dangereuse où il se trouvait, tout moyen était bon, quelque désagréable qu’il pût être en apparence, pourvu qu’il n’eût rien de contraire à l’honneur, et qu’il tendît à le tirer de péril.

Pendant que Nigel faisait ces réflexions tout en changeant de costume, son hôte obligeant entra dans la chambre à coucher.

– Malepeste ! milord, s’écria-t-il, il est fort heureux que vous ne soyez pas entré dans notre Alsace à l’instant où vous en aviez le projet, car les faucons s’y sont abattus. Voici Jim qui en arrive, et qui vient de m’apprendre qu’il a vu un poursuivant d’armes avec un mandat du conseil privé, ayant à sa suite une douzaine de yeomen armés jusqu’aux dents ; et le cor dont nous avons entendu les sons était un signal pour appeler aux armes tous les Alsaciens. Mais quand le vieux duc Hildebrod a vu qu’il s’agissait de chercher un homme dont il n’avait jamais entendu parler, il a eu la courtoisie de permettre aux limiers de faire une battue dans ses domaines, bien assuré qu’ils n’y trouveraient pas la proie dont ils étaient affamés ; car le duc Hildebrod est un potentat judicieux. – Retournes-y, petit bâtard, et viens nous avertir quand tout y sera tranquille.

– Et qui est donc ce duc Hildebrod ? demanda lord Glenvarloch.

– Comment diable ! milord, avez-vous si long-temps vécu à Londres sans avoir jamais entendu parler du vaillant, du sage, du politique duc Hildebrod, le grand protecteur des libertés de l’Alsace ? Je croyais que jamais homme n’avait fait rouler un dé sans le connaître au moins de réputation.

– Et cependant je n’en ai jamais entendu parler, maître Lowestoffe, ou, ce qui est la même chose, je n’ai fait aucune attention à ce qu’on a pu en dire en ma présence.

– Hé bien donc… Mais d’abord permettez-moi de présider à votre toilette. – Faites attention que je laisse quelques-unes des pointes de votre pourpoint sans en nouer les rubans ; je le fais à dessein. – Il serait bon aussi de laisser voir entre votre pourpoint et la ceinture de votre pantalon un échantillon de votre chemise : cela vous donnera l’air d’un déterminé, et vous en serez plus respecté en Alsace, où le linge est assez rare. – Maintenant, j’attache quelques-unes des pointes de travers, car un Alsacien ne doit jamais avoir un costume trop soigné. Ensuite…

– Arrangez tout comme vous le voudrez, maître Lowestoffe ; mais dites-moi quelque chose sur l’état du malheureux quartier habité par de tels misérables, et où je suis forcé de chercher un asile.

– L’Alsace, dont nous sommes les voisins, milord, et que la loi appelle le sanctuaire de Whitefriars, est un Etat qui a eu ses changemens et ses révolutions comme de plus grands empires. Le gouvernement en étant un peu arbitraire, il en est résulté naturellement que les dites révolutions y ont été plus fréquentes que dans des républiques mieux réglées, comme le Temple, Gray’s Inn[87], et autres associations semblables. Nos traditions et nos annales font mention de vingt bouleversemens, à peu près, qui y ont eu lieu depuis douze ans, pendant lesquels ledit Etat a passé plusieurs fois du despotisme absolu au républicanisme, pour ne point parler des époques intermédiaires où il a été soumis à une monarchie limitée, à une oligarchie, et même à une gynocratie ; car je me souviens moi-même d’avoir vu l’Alsace gouvernée pendant neuf mois par une vieille marchande de poisson ; elle est tombée ensuite sous la domination d’un procureur banqueroutier, détrôné depuis par un capitaine réformé, qui, ayant voulu jouer le rôle de tyran, fut déposé pour faire place à un prédicateur des rues ; et celui-ci, ayant volontairement abdiqué, a été remplacé par le duc Jacob Hildebrod, premier du nom, à qui Dieu puisse-t-il accorder un long règne !

– Et le gouvernement de ce potentat a-t-il un caractère despotique ? demanda lord Glenvarloch, qui fit un effort sur lui-même pour paraître prendre quelque intérêt à cette conversation.

– Non, milord ; ce souverain est trop sage pour s’exposer, comme l’ont fait plusieurs de ses prédécesseurs, à l’odieux d’exercer un pouvoir si important au gré de son seul caprice. Il a établi un conseil d’Etat qui se réunit régulièrement trois fois par jour ; d’abord à sept heures, pour boire le coup du matin ; ensuite à onze, pour prendre leur ante meridiem, ou le repas qui divise la journée ; et enfin à deux heures après midi, pour délibérer, le verre à la main, sur les affaires de l’Etat. Or les membres de ce sénat y travaillent avec tant d’ardeur, ils regrettent si peu le temps qu’ils y consacrent, qu’ils restent souvent assemblés en conclave solennel jusqu’à minuit. C’est à ce digne aréopage, composé en partie des prédécesseurs du duc Hildebrod dans sa haute dignité, et dont il s’est entouré pour écarter l’envie qui s’attache à l’autorité souveraine quand une seule main en est armée, que je dois vous présenter, afin que vous soyez admis aux privilèges du lieu, et qu’on vous assigne une résidence.

– Quoi ! ce conseil a véritablement ce droit ?

– Il le regarde comme un article important de ses privilèges, milord ; et il est vrai que c’est un de ses plus puissans moyens pour maintenir son autorité. En effet, quand le duc Hildebrod et son sénat s’aperçoivent que quelqu’un des principaux habitans de Whitefriars devient mécontent et factieux, ils n’ont qu’à lui donner pour locataire quelque gros banqueroutier, quelque nouvel arrivé, forcé de trouver un lieu de refuge, et dont la bourse est bien garnie ; et le loup qui hurlait devient doux comme un mouton. Quant aux réfugiés indigens, on les laisse se tirer d’affaire comme ils le peuvent ; mais l’inscription du nom du nouveau venu sur le registre du duc, et le paiement d’un droit d’entrée, proportionné aux moyens de chacun, sont deux formalités dont personne n’est jamais exempt. – Whitefriars serait une résidence peu sûre pour l’étranger qui refuserait de se soumettre à ces deux points de juridiction.

– Allons, maître Lowestoffe, il faut bien que je cède à l’empire des circonstances qui me font une loi de me cacher ainsi : cependant je ne voudrais faire connaître ni mon nom ni mon rang.

– C’est un parti fort sage, milord ; et ce cas a été prévu par un des statuts de la république ou du royaume que vous allez habiter, n’importe quel nom vous lui donnerez. Ce statut porte que celui qui désirera qu’on ne lui fasse aucune question sur son nom, son état, le motif de son arrivée, etc., pourra en être dispensé en payant un droit d’entrée double de celui qu’il aurait dû payer après avoir subi l’interrogatoire d’usage. En satisfaisant à ce règlement essentiel, Votre Seigneurie peut se faire enregistrer comme roi de Bantam, si bon lui semble, car on ne vous fera pas une seule question. Mais voici notre vedette qui revient, et par conséquent la paix et la tranquillité sont rétablies. Je vais vous accompagner, et vous présenter au conseil d’Alsace, en vous appuyant de toute mon influence comme un des grands dignitaires du Temple, ce qui n’est pas peu de chose aux yeux des Alsaciens, car ils n’ont marché que d’une jambe toutes les fois que nous avons pris parti contre eux, et ils ne l’ignorent pas. Le moment est propice : le conseil doit être assemblé en ce moment, et les rues du Temple sont désertes. Maintenant, milord, enveloppez-vous de votre manteau pour cacher les vêtemens que vous portez, et vous le donnerez à Jim au bas de l’escalier qui conduit au sanctuaire. Par ce moyen, vous vous dépouillerez de votre noblesse dans le Temple, et vous vous élèverez au rang d’Alsacien dans Whitefriars, de même que la ballade dit que la reine Eléonore tomba à Charing-Cross, et se releva à Queen-Hithe[88].

Ils partirent suivis du page, traversèrent les jardins du Temple, descendirent le vieil escalier, et, sur la dernière marche, le jeune étudiant s’écria :

– Maintenant disons avec Ovide :

In nova fert animus mulatas dicere formas

Corpora…

– A bas ! à bas ! vêtemens empruntés ! continua-t-il du même ton ; – soulevez le rideau qui couvrait Borgia ! dit-il ensuite. Mais s’apercevant que lord Glenvarloch semblait véritablement mortifié de son changement de costume : – J’espère, milord, lui dit-il, que vous n’êtes pas offensé de ma folie poétique ? Je ne voudrais que vous réconcilier avec votre situation actuelle, et monter votre esprit sur un ton qui fût à l’unisson de celui de cet étrange séjour. Allons, un peu de courage ! j’espère que vous n’y resterez que peu de jours.

Nigel ne fut en état que de lui serrer la main, et lui répondit d’une voix mal assurée : – Je suis sensible à votre bonté ; je sens qu’il faut que je boive la coupe que ma propre folie m’a versée. Pardonnez-moi si, en la portant à mes lèvres, je ne puis m’empêcher d’en sentir l’amertume.

Reginald Lowestoffe avait un bon cœur, et un désir d’obliger qu’il portait presque à l’excès ; mais, accoutumé lui-même à mener une vie dissipée et extravagante, il ne se faisait pas une idée des réflexions douloureuses de lord Glenvarloch ; et il ne pensait à la retraite forcée qu’il allait faire à Whitefriars que sous le rapport du tour qu’un enfant joue à son précepteur quand il se cache pour s’en faire chercher. Il connaissait trop bien d’ailleurs l’endroit où ils entraient pour que la vue en produisît sur lui aucune impression ; mais elle fit une sensation profonde sur son compagnon.

L’ancien sanctuaire de Whitefriars était situé sur un terrain infiniment plus bas que les terrasses et les jardins du Temple, et par conséquent il était le plus souvent enveloppé dans les vapeurs et les brouillards de la Tamise. Tous les bâtimens en briques s’y touchaient presque les uns les autres ; car dans un local qui jouissait d’un tel privilège chaque pouce de terrain était précieux. Mais les maisons, bâties en grande partie par des gens dont les fonds étaient insuffisans pour une semblable spéculation, avaient été en général mal construites, et celles qui étaient encore presque neuves offraient déjà les symptômes d’une dégradation prématurée. Les pleurs des enfans, les cris de leurs mères qui les grondaient, la vue de misérables haillons, suspendus aux croisées pour y sécher, tout annonçait le besoin et la détresse des habitans de ce triste séjour ; mais si d’un côté les plaintes et les gémissemens affligeaient l’oreille, de l’autre on entendait des acclamations tumultueuses, des juremens grossiers, des chansons licencieuses, de bruyans éclats de rire dans les cabarets et les tavernes, dont le nombre, comme on le voyait d’après les enseignes, égalait celui de toutes les autres maisons réunies. Enfin, pour que rien ne manquât au tableau, des femmes au regard effronté, vêtues de guenilles arrangées avec prétention, et dont le visage flétri était couvert d’une couche de rouge, examinaient les deux étrangers qui arrivaient, tandis que quelques-unes, un peu plus modestes, semblaient s’occuper de quelques pots de fleurs ébréchés, contenant du réséda ou du romarin, et placés sur l’appui de leur croisée, au péril imminent des passans.

– Semi reducta Venus, dit l’étudiant en désignant une de ces nymphes, qui semblait craindre d’être aperçue, et qui se cachait à moitié derrière sa fenêtre, en parlant à un merle enfermé dans une prison d’osier suspendue au dehors de sa croisée. Je connais la figure de cette créature, et, d’après l’attitude qu’elle affecte, je gagerais un noble à la rose que sa coiffure de tête est blanche, mais que le reste de ses vêtemens a grand besoin d’une lessive. – Mais voici deux habitans du sexe masculin qui, tels que des volcans ambulans, viennent en vomissant des torrens de fumée. Ce sont des tapageurs du premier calibre, à qui Nicotia[89] et la Trinité fournissent ce qui leur tient lieu de bœuf et de pouding ; car il faut que vous sachiez, milord, que la déclaration du roi Jacques contre l’herbe venant des Indes n’a pas plus cours ici que n’en aura le mandat d’arrêt décerné contre vous.

Tandis qu’il parlait ainsi, les deux fumeurs avançaient. C’étaient deux drôles mal peignés, dont les énormes moustaches retombaient derrière leurs oreilles, et se mêlaient à quelques mèches de cheveux qui s’étaient fait jour sous le vieux chapeau placé de côté sur leur tête, et dont les trous facilitaient la sortie d’une autre partie de leur chevelure. Leurs vestes de pluche fanée, leurs larges chausses, leurs ceinturons de peau tout souillés de graisse, leurs ceintures sales, et par dessus tout l’air d’ostentation avec lequel ils portaient, l’un un grand sabre, l’autre une rapière d’une longueur démesurée et un poignard, désignaient le vrai fier-à-bras alsacien, caractère bien connu alors, et qui le fut encore pendant un siècle.

– Regarde bien, dit un de ces coquins à l’autre dans le jargon du lieu, en lui montrant la fille dont Lowestoffe venait de parler : vois-tu comme elle fait la coquette avec ces étrangers ?

– Je flaire un espion, répondit l’autre en regardant Nigel ; crève-lui les yeux avec ton poignard.

– Eh non, eh non ! dit son compagnon ; son camarade est Reginald Lowestoffe du Temple ; je le connais, c’est un bon enfant : il jouit des privilèges de la province.

Tout en parlant ainsi, et plus que jamais enveloppés d’un épais nuage de fumée, ils passèrent leur chemin, sans s’inquiéter davantage de nos deux amis.

– Crasso in aere ! dit l’étudiant. Vous entendez quelle réputation me font ces impudens ; mais pourvu qu’elle puisse servir à Votre Seigneurie, je m’en inquiète peu.

– A présent, permettez-moi de vous demander quel nom vous voulez prendre, car nous voici près du palais ducal du duc Hildebrod.

– Je prendrai le nom de Grahame, répondit Nigel ; c’était celui de ma mère.

– Grime[90] conviendrait assez pour l’Alsace, répliqua Lowestoffe : on y fait souvent la grimace, et le lieu n’a pas un aspect très-aimable.

– J’ai dit Grahame, monsieur, et non Grime, dit Nigel en appuyant sur la double voyelle, car peu d’Ecossais entendent la plaisanterie quand il s’agit de leurs noms.

– Pardon, milord, j’avais mal entendu, répliqua l’étudiant, qui ne voulait pas perdre l’occasion de jouer sur le mot ; Graam convient aussi à la circonstance, car ce mot, en hollandais, signifie tribulation, et Votre Seigneurie doit être considérée comme un homme en tribulation.

Nigel ne put s’empêcher de rire du nouveau calembourg de Lowestoffe, et celui-ci, lui montrant une enseigne qui représentait, ou pour mieux dire qui était censée représenter un chien attaquant un taureau, et lui sautant à la tête, d’après les principes scientifiques de ce noble combat : – C’est là, dit-il, que le brave duc Hildebrod distribue à ses fidèles Alsaciens des lois, de l’ale et des liqueurs fortes. Etant un champion déterminé du jardin de Paris[91], il a choisi une enseigne convenable à ses habitudes, et il donne à boire à ceux qui viennent s’abreuver chez lui. – Entrons dans la maison toujours ouverte de ce second Axylus.

En parlant ainsi ils entrèrent dans une taverne de mauvaise mine, mais qui était pourtant plus grande et moins délabrée que la plupart des maisons du voisinage. Deux ou trois garçons en haillons, à figure hagarde, paraissant, comme les hiboux, n’être dans leur élément que pendant les ténèbres, et se trouver gênés et offusqués par l’éclat du jour, se remuaient beaucoup pour servir les pratiques. Guidés par un de ces nouveaux Ganymèdes, ils arrivèrent dans une chambre où les faibles rayons du soleil étaient presque éclipsés par le volume d’épaisse fumée qui sortait des pipes de tous les membres de cet auguste sénat ; l’un d’eux chantait à haute voix en ce moment cette vieille chanson :

Avez-vous connu sir Simon,

Au nez couleur de malvoisie,

Qui toujours sur son pantalon

Portait les traces d’une orgie,

Et qui répétait pour chanson :

Et gai, gai, gai, jouissons de la vie ?

Le duc Hildebrod, qui daignait donner lui-même ce concert à ses sujets chéris, était un vieillard que l’embonpoint rendait monstrueux, qui n’avait qu’un œil, et dont le nez rubicond prouvait que, s’il buvait souvent et beaucoup, l’eau n’était pas sa liqueur favorite. Il portait une jaquette de pluche d’un brun foncé, souillée par le superflu du pot à bière, qui depuis bien des années avait cessé d’être neuve, et dont le bas était déboutonné pour laisser à l’aise son vaste abdomen. Derrière lui était un bouledogue favori, à qui sa tête ronde, le seul œil qui lui restait, et son énorme corpulence, donnaient une ressemblance burlesque avec son maître.

Les fidèles et amés conseillers qui entouraient le trône ducal, qui l’encensaient de fumée de tabac, qui faisaient raison à leur souverain en vidant comme lui maints verres d’ale trouble et épaisse, et qui répétaient en chœur le refrain de sa chanson, étaient des satrapes dignes d’un tel soudan. Le pourpoint de buffle, le large ceinturon et le grand sabre de l’un d’eux, annonçaient un homme ayant servi dans les Pays-Bas, et dont l’air d’importance et le regard, rendu encore plus effronté par l’ivresse, attestaient ses droits au sobriquet qu’il s’était donné lui-même de Lame de Forban. Il sembla à Nigel qu’il avait vu ce drôle quelque part. A la gauche du duc était assis un prédicateur des rues, ou mendiant à cheveux ronds, ainsi qu’on a eu l’irrévérence de nommer cette classe de cléricature, et qu’on distinguait aisément à son rabat déchiré, à son chapeau rabattu, et à sa vieille soutane couleur de rouille. Près du ministre était un procureur rayé du rôle de ses confrères pour quelques malversations, et à qui il ne restait de sa profession que la coquinerie. On voyait à sa gauche un vieillard sec, maigre, ayant sur la tête un vieux capuchon de grosse serge montrant la corde, boutonné jusqu’à la gorge, et dont le visage, ridé comme celui du vieux Daniel, était éclairé

Par un œil trahissant la faiblesse de l’âge,

Mais malicieux encor dans son dernier regard.

Quelques autres personnages moins importans, parmi lesquels se trouvait une figure qui, de même que celle du militaire, ne parut pas inconnue à Nigel, quoiqu’il ne put se rappeler où il l’avait vue, complétaient le conseil de Jacob, duc Hildebrod.

Les deux nouveaux venus eurent tout le loisir de faire ces observations ; car, soit que Sa Grâce le duc fût irrésistiblement entraîné par le charme de l’harmonie, soit qu’il voulût leur donner une idée convenable de son importance, il continua sa chanson jusqu’au dernier couplet avant de leur adresser la parole, quoique, tout en chantant, son œil unique s’occupât à les examiner.

Lorsque le duc Hildebrod eut fini de chanter, il informa ses pairs qu’un dignitaire du Temple était devant eux, et, ordonnant au capitaine et au ministre de céder leurs fauteuils aux deux étrangers, il les fit placer à ses côtés. Les dignes représentans de l’armée et de l’église d’Alsace allèrent s’asseoir au bout de la table sur un vieux banc qui, n’étant pas destiné à soutenir des personnages d’un tel poids, se brisa sous eux ; et l’homme au sabre et l’homme à la soutane tombèrent sur le carreau en roulant l’un sur l’autre, au milieu des éclats de rire de toute la compagnie. Ils se relevèrent furieux, en se disputant à qui jurerait avec plus d’énergie ; mais le ministre eut l’avantage dans cette lutte sur le capitaine, attendu ses connaissances supérieures en théologie.

La tranquillité se rétablit enfin, quoique avec difficulté, grâce aux sièges plus solides apportés par les garçons alarmés, et à un grand verre de la boisson rafraîchissante qui moussait dans les pots placés sur la table. Le duc but à la prospérité du Temple de la manière la plus gracieuse, et à la santé de maître Reginald Lowestoffe ; celui-ci, par reconnaissance pour l’honneur qui lui était rendu, demanda la permission de faire apporter à ses frais un gallon de vin du Rhin, avant de rendre compte du motif qui l’avait amené.

La mention d’une liqueur si supérieure à leurs libations ordinaires produisit un effet très-favorable sur tous les membres du sénat, et leur physionomie, s’épanouissant, parut promettre le meilleur accueil à la proposition que maître Lowestoffe avait à faire. Il attendit pourtant que les verres fussent remplis pour la seconde fois avant de les informer que la demande qu’il avait à leur faire était d’admettre son ami maître Nigel de Graham aux privilèges et immunités du sanctuaire de l’Alsace, en qualité de grand payeur : car c’était ainsi qu’on nommait ceux qui payaient un double droit d’entrée lors de leur immatriculation, pour éviter la nécessité d’exposer devant le sénat les motifs qui les obligeaient à y chercher un asile.

L’œil du digne duc brilla de plaisir quand il entendit cette proposition ; et il ne faut pas s’en étonner. Pareille circonstance se présentait rarement, et elle était d’un grand avantage pour sa bourse privée. Il ordonna donc qu’on lui apportât son registre ducal, gros volume fermé par des agrafes de cuivre, comme les livres d’un marchand, et dont les feuilles, tachées de vin et de tabac, contenaient sans doute les noms d’autant de coquins qu’on en pourrait trouver sur celles du registre des écrous de Newgate.

Nigel fut alors invité à déposer sur la table deux nobles pour son droit d’entrée, et à former sa demande d’admission aux privilèges de l’Alsace, en répétant les vers suivans, que le duc Hildebrod lui dicta lui-même :

Moi, Nigel Grahame, exposant,

Vous remontre que, supposant

Qu’un huissier ou quelque autre drôle,

Venant me frapper sur l’épaule,

Pourrait bientôt vouloir sur moi

Mettre les griffes de la loi,

Griffes qu’arment meilleures serres

Qu’épines, ronces et bruyères ;

Devant vous je m’offre aujourd’hui,

Afin de réclamer l’appui

De votre esprit, de vos flamberges,

Contre les huissiers et leurs verges,

Et pour que de ma liberté

Le droit ici soit respecté.

Tandis que le duc Hildebrod commençait, d’une main tremblante, à faire l’inscription sur son registre, et comme il venait avec une libéralité superflue de donner deux g au nom de Nigel[92], le ministre l’interrompit. Ce révérend personnage s’entretenait à voix basse, depuis une ou deux minutes, non pas avec le capitaine dont nous avons fait le portrait, mais avec cet autre individu dont les traits étaient restés gravés, quoique imparfaitement, dans le souvenir de Nigel, comme nous l’avons déjà dit. Ayant peut-être encore un reste d’humeur, par suite de l’accident qu’il venait d’essuyer, il demanda à être entendu avant que l’immatriculation eût lieu.

– Cet homme, dit-il, qui a l’assurance de se proposer comme candidat pour obtenir les privilèges et immunités de cette honorable société, n’est autre chose, en propres termes, qu’un mendiant écossais. Nous avons déjà assez de ces sauterelles à Londres. Si nous admettons dans le sanctuaire ces chenilles, ces vers rongeurs, nous aurons bientôt toute l’Ecosse sur les bras.

– Nous n’avons pas le droit, dit le duc Hildebrod, de lui demander s’il est Ecossais, Français ou Anglais ; puisqu’il a honorablement payé sa bien-venue, il a droit à notre protection.

– Sur mon honneur ! très-souverain duc, répondit le ministre, je ne lui fais aucune question. – Son accent le trahit. – C’est un Galiléen, et l’argent qu’il a déposé est confisqué pour le punir de la témérité qu’il a eue de se présenter ici. Je vous demande donc, sire duc, de mettre la loi à exécution contre lui.

Ici le Templier se leva, et il allait interrompre la discussion de la cour, quand le duc l’assura gravement qu’il écouterait ce qu’il aurait à dire en faveur de son ami, quand le conseil aurait terminé sa délibération.

Le procureur se leva ensuite, et, après avoir annoncé qu’il allait parler de l’affaire sous un point de vue légal, il dit – qu’il était aisé de voir que le cas qui avait amené en Alsace l’individu dont il s’agissait n’était pas du ressort des lois civiles ; qu’il croyait fermement que c’était l’histoire dont ils avaient déjà entendu parler, relativement à un coup donné dans l’enceinte du parc ; que le sanctuaire ne pouvait servir de refuge au criminel dans un pareil cas ; que le vieux chef de l’Angleterre enverrait des balais qui nettoieraient les rues de l’Alsace depuis le Strand jusqu’à la Tamise ; enfin que la politique imposait à ses collègues le devoir de songer aux dangers qui menaceraient leur république s’ils donnaient asile à un étranger dans de telles circonstances.

Le capitaine, qui était resté assis avec un air d’impatience pendant que ces deux orateurs donnaient leur opinion, se leva alors tout à coup avec la violence d’un bouchon qui part d’une bouteille de bière mousseuse, et qui s’élance au plafond. Retroussant ensuite ses moustaches d’un air martial, et jetant un regard de mépris sur l’homme de loi et sur celui de l’Eglise, il prononça le discours qui suit :

– TRES-NOBLE DUC HILDEBROD,

Quand j’entends des conseillers de Votre Grâce faire des propositions si ignominieuses et si lâches ; quand je me rappelle les Huffs, les Muns, et les Tytire-tu, dont les avis dirigèrent, en pareilles occasions, les ancêtres et les prédécesseurs de Votre Grâce, je commence à croire que l’esprit de courage est éteint en Alsace comme dans le cœur de ma grand’mère. Il n’en est rien pourtant ; non, il n’en est rien, et je trouverai encore ici assez de bons garçons pour soutenir nos privilèges contre tous les balayeurs de Westminster. Et si la force l’emportait sur nous un moment, mort et furie ! n’avons-nous pas le temps de renvoyer ce brave homme, par eau, soit au jardin de Paris, soit à Bankside ? Et, s’il est de bonne roche, ne nous indemnisera-t-il pas de tout l’embarras qu’il pourrait nous donner ? Que les autres sociétés existent par la loi, je dis que la nôtre doit vivre en dépit d’elle, et qu’elle ne sera jamais plus florissante que lorsqu’elle sera en opposition avec les mandats et les ordonnances, avec les constables, les baillis, les sergens, les huissiers, leurs masses, leurs verges et leurs bâtons. –

Cette harangue fut accueillie par un murmure approbateur, et Lowestoffe, voulant profiter de ce mouvement favorable pour frapper un coup décisif, rappela au duc et à son conseil que la sécurité du royaume d’Alsace reposait en grande partie sur l’amitié de la république du Temple, qui, en fermant ses portes, pouvait priver les Alsaciens d’un moyen de communication très-important ; et que, suivant la manière dont ils se conduiraient en cette occasion, ils s’assureraient son crédit sur sa corporation, crédit qu’ils savaient n’être pas à dédaigner, ou le perdraient pour toujours. – Quant à cette objection, que mon ami est un étranger et un Ecossais, ajouta-t-il, comme le révérend ministre et le savant jurisconsulte viennent de le faire observer, vous devez faire attention à la cause qui en a fait une victime de la persécution ; c’est pour avoir donné une bastonnade, non à un Anglais, mais à un de ses compatriotes. Quant à moi, continua-t-il en touchant légèrement lord Glenvarloch pour lui donner à entendre qu’il ne parlait qu’en plaisantant, quand tous les Ecossais qui sont à Londres se battraient en bataille rangée comme des Irlandais, et se tueraient jusqu’au dernier, il me semble que le survivant aurait des droits à notre gratitude pour avoir rendu un tel service à la pauvre vieille Angleterre.

Des éclats de rire prolongés et des applaudissemens bruyans suivirent cette ingénieuse apologie de Lowestoffe, tendant à faire pardonner à son ami sa qualité d’étranger ; et le Templier en profita pour faire au conseil une autre proposition fort adroite.

– Je sais, dit-il, que l’usage invariable des pères de cet ancien et honorable Etat est de délibérer mûrement et à loisir sur toutes leurs affaires, en ayant soin de se rafraîchir le jugement par un nombre de libations convenable. A Dieu ne plaise que je vous propose d’enfreindre une coutume si louable, ou que je prétende qu’une affaire telle que celle-ci ait été constitutionnellement méditée et pesée pendant qu’on vidait un misérable gallon de vin ; mais comme il doit être indifférent à cet honorable conclave de boire d’abord et de délibérer ensuite, ou de commencer par délibérer et de finir par boire, je propose à Votre Grâce, d’après l’avis de vos sages et puissans sénateurs, de rendre d’abord l’édit, accordant à mon digne ami les immunités de l’Alsace, et de lui fixer, suivant vos sages réglemens, un logement où il se retirera sur-le-champ, fatigué comme il l’est d’une journée qui a été chaude pour lui ; après quoi je vous ferai monter un quartaut de vin du Rhin, accompagné d’une quantité proportionnée de langues de bœuf et de harengs salés, pour vous rendre tous aussi glorieux qu’un George-a-Green[93].

Cette proposition fut généralement applaudie.

On ferma aussi la bouche aux dissidens, s’il pouvait exister dans le sénat de l’Alsace quelques membres capables de résister à une ouverture si flatteuse. Les mots – excellent cœur ! noble dignitaire du Temple ! brave et généreux garçon ! – passaient de bouche en bouche. Le nom du pétitionnaire fut sur-le-champ inscrit sur le registre, et le digne doge lui fit prêter le serment d’usage, qui était en vers, comme les lois des douze tables, comme celles des anciens Cambro-Bretons, et de toutes les nations primitives. Il était conçu ainsi qu’il suit :

Sur nos barils, nos robinets,

Nos ceinturons et nos rapières,

Tu fais serment d’être à jamais

Le champion de tous nos frères ;

D’être un mur contre les huissiers

Qui nous feraient quelques querelles,

La terreur de nos créanciers,

Et le chevalier de nos belles.

Nigel n’éprouvait que du dégoût pour cette grave momerie ; mais son ami, le voyant sur le point d’en donner des marques trop évidentes, lui dit tout bas qu’il était trop avancé pour reculer, et lord Glenvarloch fit un signe d’assentiment lorsque la formule fut terminée. Le duc procéda alors à l’investir des privilèges et immunités de l’Alsace, en prononçant les vers suivans :

Contre le bout de doigt maudit

Qui, rien qu’en te touchant l’épaule,

Par ce seul geste l’avertit

Que tu vas coucher à la geôle ;

Contre tout constable, recors,

Huissier, bailli, prévôt et garde,

Qui viendraient pour te prendre au corps,

Je t’accorde une sauvegarde.

De notre confraternité

Je t’imprime le caractère

En te donnant la liberté

Dont jouit ici chaque frère.

Tu pourras être en un seul jour

Trompeur et trompé tour à tour.

Si l’on te bat, tu pourras battre.

Veux-tu jurer, à toi permis.

Permis de boire autant que quatre,

Et de trébucher étant gris.

Si l’on insulte ta maîtresse,

Tu n’as pas un poignard pour rien ;

Et si la fortune traîtresse

Ne te traite pas assez bien,

Songe qu’à la force l’adresse

Prête souvent un bon soutien.

Les dés qu’adroitement on pipe

Pour toi ne seront pas proscrits.

Fume tranquillement ta pipe

En dépit de tous les édits.

En été, dans notre domaine,

En veste tu peux demeurer ;

En hiver prends habit de laine,

Quand tu pourras t’en procurer.

Lorsque ton intérêt l’exige,

Tu peux jurer par ton honneur ;

Nul n’ira crier au prodige,

Si l’on te reconnaît menteur.

Si contre toi l’on tend des pièges,

Tu peux en dresser à ton tour.

Tels sont les nobles privilèges

Dont je t’investis en ce jour.

Cette homélie ayant été prononcée, une dispute s’éleva relativement au domicile qu’on devait assigner au nouveau frère. Une maxime des Alsaciens étant que le lait d’ânesse engraisse, il y avait toujours rivalité entre les habitans pour obtenir l’avantage de loger un nouveau membre de la société.

L’Hector qui avait parlé si chaudement en faveur de Nigel, dans un moment si critique, se déclara le champion, le chevalier d’une certaine Blowselinda ou Bonstrops, qui avait à louer une chambre naguère résidence momentanée de Slicing Dick de Paddington. Mais il avait été pendu depuis peu à Tyburn, et sa mort prématurée faisait que l’inconsolable demoiselle gémissait dans son veuvage solitaire, comme une tourterelle plaintive.

Mais le crédit du capitaine ne put résister à celui du vieillard au capuchon de serge, qui malgré sa décrépitude passait pour savoir plumer un pigeon aussi bien et même mieux que qui que ce fût en Alsace.

Ce personnage vénérable était un usurier nommé Trapbois, jouissant d’une certaine célébrité dans son état, et qui, tout récemment, avait rendu un service important à l’Etat en avançant un subside indispensable pour renouveler l’approvisionnement de la cave du duc, le marchand de vin du Vintry ne se souciant pas de faire affaire avec un si grand homme à d’autres conditions qu’argent comptant.

Quand donc ce digne vieillard se fut levé, et, dans un discours interrompu par de nombreux accès de toux, eut rappelé au duc qu’il avait un pauvre appartement à louer, toutes les autres réclamations furent mises de côté, et Trapbois fut désigné comme l’hôte futur de Nigel.

Cet arrangement ne fut pas plus tôt terminé que lord Glenvarloch témoigna à Lowestoffe son impatience de quitter une compagnie si peu faite pour lui, et il fit ses adieux avec une hâte et une insouciance qui auraient été prises en mauvaise part si le quartaut de vin du Rhin ne fût arrivé à l’instant même où il sortait de l’appartement.

Le jeune étudiant accompagna son ami chez le vieil usurier. De même qu’un grand nombre de ses compagnons, il ne connaissait que trop bien la rue. Chemin faisant, il assura lord Glenvarloch qu’il allait être logé dans la seule maison de Whitefriars où il régnât un peu de propreté ; ce qui était dû aux soins de la fille unique de l’usurier, demoiselle qui avait passé la première jeunesse, laide comme le péché mortel, mais assez riche, à coup sûr, pour tenter un puritain quand le diable se serait emparé du vieux père comme d’une proie qui lui était due.

Lowestoffe finissait à peine de donner ces détails à son ami, quand ils arrivèrent chez Trapbois. Il frappa à la porte, et ce qu’il venait de dire se trouva confirmé par la physionomie revêche et désagréable de la femme qui vint l’ouvrir. Elle écouta d’un air mécontent et peu gracieux l’annonce que lui fit le jeune étudiant que son compagnon venait loger chez son père, murmura quelque chose sur l’embarras qu’un locataire devait lui occasioner, et finit pourtant par conduire l’étranger dans l’appartement qu’il devait occuper. Nigel le trouva beaucoup mieux qu’il n’aurait osé l’espérer ; et s’il n’était pas tout-à-fait aussi propre que celui de John Christie, il était du moins beaucoup plus grand.

Lowestoffe, ayant vu son ami en possession de son nouveau domicile, et lui ayant fait venir une carte contenant le prix des alimens qu’il pourrait se procurer chez un traiteur du voisinage, prit congé de lui en lui offrant ses services pour faire transporter dans sa nouvelle habitation les effets qu’il avait laissés dans son ancienne demeure. Nigel le pria de lui envoyer différens objets ; et ils étaient en si petit nombre, que l’étudiant ne put s’empêcher de lui dire qu’il ne paraissait pas avoir dessein de jouir long-temps de ses nouveaux privilèges.

– Ils sont trop peu conformes à mes goûts, à mes habitudes et à mes principes, répondit lord Glenvarloch.

– Il est possible que vous changiez d’avis demain, répliqua Lowestoffe ; ainsi je vous souhaite le bonsoir. Demain, je vous reverrai.

Le lendemain arriva ; mais au lieu de voir arriver le jeune étudiant, Nigel n’en reçut qu’une lettre. Lowestoffe lui mandait que quelques vieilles perruques du Temple ayant pris ombrage de ses fréquens voyages en Alsace, et lui en ayant fait des reproches, il jugeait prudent de ne pas s’y montrer, quant à présent, de crainte d’attirer l’attention sur la nouvelle résidence de lord Glenvarloch. Il ajoutait qu’il avait pris des mesures pour la sûreté de ses effets, et qu’il lui enverrait par une personne sûre les objets dont il avait besoin, et la cassette qui contenait son argent. La lettre était terminée par quelques sages avis inspirés par la connaissance que Lowestoffe avait acquise des mœurs du pays que son ami habitait. Il lui conseillait de tenir l’usurier dans une ignorance absolue de l’état de ses finances ; de ne jamais jouer aux dés avec le capitaine, parce qu’il avait l’habitude non-seulement de jouer serré, mais encore de ne jamais payer ses dettes ; – enfin méfiez-vous, lui disait le Templier, du duc Hildebrod ; il est aussi fin qu’une aiguille, quoique la lumière soit à sa tête ce que le fil est à cet instrument si nécessaire à l’industrie du beau sexe, c’est-à-dire ne pouvant se faire jour que par un seul orifice.

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