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Chapitre 18

LA MERE. « Le Miroir de l’Amour vous a-t-il éblouie ?

« Semblable à nos enfans, quelquefois Cupidon

« Sait de même au soleil dérober un rayon ;

« Et le réfléchissant sur sa perfide glace,

« Il aveugle un instant le voyageur qui passe,

« Riant à ses dépens s’il le voit trébucher.

LA FILLE. « La cause de mon mal ailleurs doit se chercher :

« C’est un éclair soudain qui m’a brûlé la vue.

« La lumière est pour moi sans retour disparue.

Bœuf ou Pouding, ancienne comédie.

Quoique nous ayons laissé notre héros Nigel dans une situation qui n’était ni agréable ni sûre, et encore moins honorable, il faut que nous l’abandonnions quelque temps pour entrer dans différens détails qui ont un rapport immédiat avec ses aventures.

Ce fut le troisième jour après qu’il avait été obligé de chercher une retraite dans la maison du vieux Trapbois, l’usurier bien connu de Whitefriars, à qui l’on donnait communément le surnom de Trapbois-le-Doré, que la jolie fille du vieux Ramsay l’horloger, après avoir vu pieusement son père déjeuner, et veillé à ce qu’il n’avalât point, dans un de ses momens d’abstraction, la salière au lieu d’une croûte de pain, sortit de sa boutique aussitôt qu’elle le vit replongé dans la profondeur de ses calculs, et se faisant seulement accompagner de Jeannette, sa vieille et fidèle servante écossaise, pour qui tous ses caprices étaient autant de lois, se rendit dans Lombard-Street, et entra à une heure peu ordinaire, à huit heures du matin, dans l’appartement de la tante Judith, la sœur de son digne parrain.

La vénérable demoiselle ne reçut pas cette visite avec son air le plus gracieux ; car, et cela était assez naturel, elle n’avait ni la même admiration que son frère pour la jolie figure de Marguerite, ni la même complaisance pour son caractère impatient et capricieux. Cependant elle savait que mistress Marguerite était la favorite de son frère, et la volonté de ce frère était une loi suprême pour la tante Judith. Elle se borna donc à lui demander par quel hasard elle promenait de si bonne heure sa figure pâle dans les rues de Londres.

– Je voudrais parler à lady Hermione, répondit la jeune fille presque hors d’haleine, tandis que le sang, se portant avec rapidité vers ses joues, faisait évanouir le reproche de pâleur que la tante Judith venait de faire à son teint.

– A lady Hermione ! répéta la tante Judith, et à une pareille heure, quand à peine consent-elle à voir quelqu’un de la famille, même à des heures convenables ! – Vous êtes une folle, une étourdie, ou vous abusez de l’indulgence que mon frère et cette dame vous ont toujours témoignée.

– Oh ! non, vraiment, je n’en abuse pas, s’écria Marguerite en cherchant à retenir la larme qui, à la moindre occasion, semblait vouloir sortir de ses yeux malgré elle. – Dites-lui seulement que la filleule de votre frère désire instamment de lui parler, et je sais qu’elle ne refusera pas de me voir.

La tante Judith fixa sur elle un regard soupçonneux qui semblait vouloir pénétrer dans ses pensées. – Vous pouviez me choisir pour confidente aussi-bien que lady Hermione, jeune fille, lui dit-elle ; je suis plus âgée et plus en état de vous donner des avis. J’ai plus d’expérience du monde qu’une femme toujours claquemurée, et j’ai plus de moyens de vous bien guider par conséquent.

– Oh ! non, non, s’écria Marguerite avec plus de franchise que de politesse. Il y a des choses sur lesquelles vous ne pouvez me donner des conseils, ma tante Judith. Il s’agit d’une chose, – qui n’est pas de votre compétence.

– J’en suis charmée, jeune fille, répondit Judith avec un ton d’humeur, car je crois que les folies de la jeunesse actuelle feraient perdre la raison à une vieille tête comme la mienne. Vous voilà levée avec l’alouette, et courant les rues de Londres pour venir parler à une femme qui ne voit le soleil que quand il brille sur le mur de briques qui fait face à ses croisées ! Au surplus, je vais l’informer que vous êtes ici.

A ces mots elle sortit, rentra presqu’au même instant, et lui dit d’un ton sec : – Lady Hermione dit qu’elle sera charmée de vous voir ; et c’est plus que vous n’aviez droit d’espérer, mistress Marguerite.

Marguerite baissa la tête en silence. Elle était trop occupée des idées qui l’agitaient pour chercher à remettre la tante Judith en meilleure humeur, ou pour lui rendre la pareille en lui répondant avec un ton aussi froid et aussi sec, ce qui, en toute autre occasion, aurait été plus conforme à son caractère. Elle suivit donc la sœur de son parrain d’un air triste et pensif jusqu’à la porte épaisse en bois de chêne qui séparait l’appartement de lady Hermione du reste de la maison spacieuse de George Heriot.

Il est nécessaire que nous nous arrêtions à la porte de ce sanctuaire pour relever ce qu’il y avait d’inexact dans les rapports que Richie Moniplies avait faits à son maître, relativement à la singulière apparition de cette dame lors de la prière, car nous reconnaissons maintenant que c’était lady Hermione. Une partie de ces exagérations avait été puisée par le digne Ecossais dans la conversation qu’il avait eue avec Jenkin Vincent, qui possédait au plus haut degré le genre d’esprit qui a long-temps été à la mode dans là Cité sous le nom d’esprit mystificateur, genre d’esprit auquel le grave Richie Moniplies, qui n’avait garde de croire qu’on pût rire à ses dépens, et avec son penchant naturel pour le merveilleux, offrait un but admirable. Les autres embellissemens de l’histoire étaient dus à Richie lui-même, dont la langue, surtout quand elle avait été aiguisée par de bon vin, avait une tendance à l’amplification, et qui ne manqua pas, quand il rapporta à son maître toutes les circonstances merveilleuses que Vincent lui avait racontées, d’y ajouter quelques conjectures de son cru, et que son imagination avait promptement changées en faits indubitables.

Cependant la vie que lady Hermione avait menée depuis deux ans qu’elle habitait la maison de George Heriot était si singulière, qu’elle justifiait presque une partie des bruits ridicules répandus sur elle. La maison du digne orfèvre avait autrefois appartenu à une riche et puissante famille baroniale, qui sous le règne de Henry VIII s’éteignit en la personne d’une douairière très-riche, très-dévote, et très-attachée à la foi catholique. L’amie de cœur de l’honorable lady Foljambe était l’abbesse du couvent de Saint-Roch, qui par conséquent professait comme elle le catholicisme. Quand la maison de Saint-Roch fut supprimée par la volonté despotique de Henry VIII, lady Foljambe reçut chez elle son amie et deux de ses vestales qui, de même que leur abbesse, avaient résolu de continuer à vivre strictement de la manière prescrite par leurs vœux, au lieu de profiter de la liberté profane qui venait de leur être rendue. Elle fit arranger pour leur résidence, avec le plus grand secret (car Henry VIII ne lui aurait pas su bon gré de son zèle), un appartement composé de quatre pièces et d’un petit cabinet, qu’elle changea en oratoire ou chapelle ; elle le fit fermer par une porte de chêne très-solide, pour en exclure les étrangers, et y fit disposer, comme dans tous les couvens catholiques, un tour par lequel on faisait passer aux recluses tout ce dont elles pouvaient avoir besoin. L’abbesse de Saint-Roch et ses deux religieuses passèrent plusieurs années dans cette retraite, sans avoir de communication avec personne, si ce n’est avec lady Foljambe, qui, grâce à leurs prières et à la protection qu’elle leur accordait, ne se croyait guère moins qu’une sainte sur la terre. L’abbesse, heureusement pour elle, mourut avant sa bienfaisante protectrice, qui ne fut appelée à rejoindre ses pères que bien des années après l’avènement d’Elisabeth au trône.

Cette maison passa alors en la possession d’un chevalier fanatique, parent collatéral et éloigné de lady Foljambe ; et celui-ci crut, en chassant de chez lui des prêtresses de Baal, acquérir aux yeux des saints le même mérite que s’était attribué sa parente en accueillant celles qu’elle regardait comme des filles du ciel. Des deux infortunées religieuses expulsées du lieu qui leur avait servi de refuge, l’une passa en pays étranger, et l’autre, à qui sa vieillesse ne permettait pas d’entreprendre un tel voyage, mourut sous le toit d’une veuve catholique d’une bonne condition. Sir Paul Crambagge, s’étant débarrassé des religieuses, dépouilla la chapelle de tous ses ornemens, et conçut d’abord le projet de changer toute la distribution de cet appartement. Mais il fut retenu par la réflexion que cette opération serait une dépense inutile, puisqu’il n’occupait que trois pièces de cette spacieuse maison, et qu’il n’avait pas le moindre besoin d’un logement plus considérable. Son fils, qui fut un prodigue et un dissipateur, vendit cette habitation à notre ami George Heriot, lequel trouvant, comme sir Paul, le reste de la maison suffisant pour sa famille, laissa l’appartement Foljambe ou de Saint-Roch, comme on le nommait, dans l’état où il l’avait trouvé.

Environ deux ans et demi avant l’époque à laquelle notre histoire commence, Heriot étant en voyage sur le continent, envoya des ordres spéciaux à sa sœur et à son caissier pour qu’on meublât proprement, mais avec simplicité, l’appartement Foljambe pour une dame qui devait venir l’occuper quelque temps, et qui vivrait plus ou moins avec sa famille, suivant son bon plaisir. Il ordonna aussi que les réparations nécessaires se fissent avec secret, et qu’on parlât le moins possible du sujet principal de sa lettre.

Quand le moment de son retour approcha, la tante Judith fut dévorée d’impatience, et il en était de même de toute la maison. Maître George arriva enfin ; et comme il l’avait annoncé, il était accompagné d’une femme d’une beauté si parfaite, qu’elle aurait pu passer pour la plus belle des créatures qui fussent sur la terre, sans la pâleur extrême qui couvrait uniformément tous ses traits. Elle avait avec elle une femme de chambre ou une humble compagne, dont l’unique affaire semblait être de la servir. C’était une fille d’un caractère très réservé, âgée d’environ cinquante ans, et que son accent annonçait comme étrangère. Sa maîtresse lui donnait le nom de Monna Paula ; maître Hériot et les autres la nommaient mademoiselle Pauline. Elle couchait dans la même chambre que sa maîtresse, prenait ses repas dans le même appartement, et ne la quittait presque pas un instant de toute la journée.

Ces deux étrangères se mirent en possession du cloître de l’abbesse, et sans observer une réclusion aussi rigoureuse, elles rendirent presque cet appartement à sa destination primitive. Elles vivaient et prenaient leurs repas à part du reste de la famille. Lady Hermione, car c’était ainsi qu’on nommait la dame étrangère, n’avait aucune communication avec les domestiques, et mademoiselle Pauline n’avait avec eux que les relations indispensables, et dont elle prenait toujours soin d’abréger la durée autant qu’il était possible. Des largesses aussi fréquentes que libérales réconciliaient les domestiques avec cette conduite, et ils se disaient souvent entre eux que rendre un service à mademoiselle Pauline c’était trouver un trésor caché par les fées.

Lady Hermione témoignait toujours beaucoup de politesse à la tante Judith ; mais elle la voyait très rarement : conduite qui inspirait quelque curiosité à la sœur de l’orfèvre, en même temps qu’elle offensait un peu sa dignité. Mais elle connaissait si bien son frère, et elle l’aimait si tendrement, qu’il n’avait qu’à exprimer une volonté pour qu’elle devînt aussi la sienne. Le digne citadin avait à peu près contracté l’habitude de ce ton impérieux que prend, presque sans y songer, l’homme doué du caractère le plus heureux quand il n’a qu’un mot à prononcer pour être obéi par tout ce dont il est entouré. Maître George ne souffrait pas qu’on l’interrogeât dans sa famille ; et quand il eut une fois annoncé que sa volonté était que lady Hermione vécût de la manière qui lui serait la plus agréable, et qu’on ne se permît aucune question ni sur son histoire ni sur les motifs qu’elle avait pour mener une vie si retirée, sa sœur comprit qu’il aurait été sérieusement mécontent si l’on eût fait quelque tentative pour découvrir ce secret.

Mais quoique les domestiques fussent bien payés pour garder le silence, et que la tante Judith en fît autant par égard pour son frère, tous ces arrangemens n’étaient pas de nature à échapper aux observations critiques du voisinage. Les uns pensaient que le riche orfèvre allait se faire papiste,et rétablir le couvent de lady Foljambe ; les autres croyaient qu’il devenait fou, et il en était même qui prétendaient qu’il avait dessein d’épouser l’étrangère, ou de faire encore pis. La présence régulière de maître George à l’église, et la circonstance que la prétendue catholique assistait toujours aux prières qui se faisaient dans la famille suivant le rituel de l’Eglise anglicane, le justifiaient assez du premier de ces soupçons. Ceux qui avaient à traiter avec lui d’affaires commerciales ne pouvaient douter qu’il n’eût la tête parfaitement saine pour réfuter les autres bruits, il suffisait de savoir, et ceux qui prenaient les renseignemens les plus exacts ne pouvaient en douter, que maître George Hériot ne voyait jamais l’étrangère qu’en présence de mademoiselle Pauline, qui était toujours à travailler dans un coin de la chambre où ils s’entretenaient. Il fut reconnu en outre que ces visites duraient rarement une heure, et qu’elles n’avaient lieu qu’une fois par semaine tout au plus. Leurs relations étaient donc trop peu fréquentes et avaient trop peu de durée pour que l’amour fût le nœud qui les rassemblait.

Les curieux se trouvèrent donc en défaut, et furent forcés de renoncer à découvrir le secret de maître Hériot. Mais mille contes ridicules circulèrent parmi les gens ignorans et superstitieux, et notre ami Richie Moniplies en avait entendu quelques échantillons sortir de la bouche du malicieux apprenti de David Ramsay.

Il existait pourtant une personne qui à ce qu’on croyait aurait pu donner sur lady Hermione plus de renseignemens que qui que ce fût dans Londres à l’exception de George Hériot, et c’était la fille unique dudit David Ramsay.

Marguerite n’avait guère plus de quinze ans quand lady Hermione était arrivée en Angleterre. Elle allait souvent chez son parrain qui s’amusait beaucoup de ses saillies enfantines, et qui aimait à l’entendre chanter avec une grâce naturelle les airs de son pays. C’était une véritable enfant gâtée, tant par l’indulgence de son parrain que par les distractions et l’insouciance de son père, et la déférence qu’assuraient à tous ses caprices sa beauté et la fortune dont elle devait jouir un jour. La réunion de toutes ces circonstances avait rendu la beauté de la Cité aussi capricieuse et aussi volontaire que le devient presque toujours quiconque est l’objet d’une indulgence excessive. Tantôt elle montrait cette affectation de réserve, de timidité et de froideur silencieuse que les jeunes filles prennent souvent pour une aimable modestie ; tantôt elle se livrait à ce babil inconsidéré que la jeunesse confond quelquefois avec l’esprit. Marguerite ne manquait pourtant pas de ce dernier don ; elle y joignait un jugement sain auquel il ne fallait que des moyens d’observation pour se développer ; elle avait de la vivacité, de l’enjouement, de l’aménité, et par-dessus tout un excellent cœur. La lecture des romans et des pièces de théâtre, à laquelle elle consacrait une assez grande partie de son temps, lui avait donné quelque penchant pour le romanesque ; et elle y avait puisé des idées bien différentes de celles qu’elle aurait acquises dans les instructions si précieuses d’une mère tendre et éclairée. Enfin les caprices auxquels elle était assez sujette la faisaient accuser, sans trop d’injustice, d’avoir du penchant à la coquetterie. Mais la petite personne était assez adroite pour cacher ses imperfections à son parrain à qui elle était sincèrement attachée ; elle était tellement dans ses bonnes grâces qu’elle obtint, à sa recommandation la permission de voir lady Hermione.

La vie singulière que menait cette dame, son extrême beauté que sa grande pâleur rendait encore plus intéressante, le mouvement d’orgueil intérieur que Marguerite éprouvait en se voyant admise plus intimement que personne au monde dans la société d’une femme qui était enveloppée de tant de mystère, tout concourut à faire une profonde impression sur l’esprit de la jeune fille de David Ramsay ; et quoique ses conversations avec lady Hermione ne fussent ni bien longues ni confidentielles, cependant, fière de la confiance qui lui était accordée, Marguerite gardait un secret aussi rigoureux sur ce qui se disait dans leurs entretiens que si chaque mot qu’elle en eût répété eût dû lui coûter la vie. C’était en vain qu’on avait recours à l’insinuation et à la flatterie pour la faire parler : les questions les plus adroites qui lui étaient faites, soit par dame Ursule, soit par toute autre personne également curieuse, ne pouvaient lui arracher le moindre renseignement sur ce qu’elle entendait ou voyait dans cet appartement mystérieux. La plus légère question sur l’Esprit de maître Hériot suffisait, même dans ses momens du plus grand abandon, pour arrêter son babil et la rendre silencieuse comme le tombeau.

Nous faisons mention de cette circonstance pour donner une idée de la force de caractère dont Marguerite était douée, même dans sa première jeunesse ; force cachée sous mille lubies fantasques, comme le pilier d’un ancien mur disparaît sous la tapisserie de lierre et de violiers qui le couvre. Il faut pourtant avouer que quand elle aurait dit tout ce qu’elle voyait et tout ce qu’elle entendait dans l’appartement Foljambe, elle n’aurait eu que bien peu de moyens pour satisfaire la curiosité de ceux qui l’interrogeaient.

Dans les commencemens, lady Hermione avait coutume de récompenser les attentions de sa jeune amie par de petits présens plus élégans que précieux, et de l’amuser en lui montrant des curiosités venant de pays étrangers, et dont plusieurs étaient d’une valeur considérable. Quelquefois le temps se passait d’une manière beaucoup moins agréable pour Marguerite, c’est-à-dire à recevoir les leçons de Pauline pour divers ouvrages à l’aiguille. Quoique celle qui l’instruisait les exécutât avec cette dextérité qu’on ne connaissait alors que dans les couvens étrangers, son élève était si paresseuse et si maladroite que les travaux d’aiguille furent abandonnés, et des leçons de musique prirent leur place. Pauline était aussi une excellente maîtresse dans cet art, et Marguerite à qui la nature avait donné des dispositions pour ce talent, fit des progrès marqués dans la musique vocale et instrumentale. Ces leçons se donnaient en présence de lady Hermione, et paraissaient lui faire plaisir. Elle accompagnait même quelquefois de la voix la plus mélodieuse qu’on pût entendre l’instrument dont touchait sa jeune amie, mais ce n’était jamais que lorsque l’air qu’elle jouait était d’un genre religieux.

Lorsque Marguerite avança en âge, ses relations avec la recluse prirent un autre caractère. On lui permit de parler de ce qu’elle avait vu dans le monde, on l’y encourageait presque ; et lady Hermione, en remarquant la justesse et la vivacité d’esprit de sa jeune amie, trouva bien des occasions de lui recommander de se tenir en garde contre le danger de former des jugemens trop précipités, et d’énoncer ses opinions avec trop d’irréflexion et de légèreté.

Le respect habituel avec lequel Marguerite regardait cette femme singulière, quoiqu’elle n’aimât ni la contradiction ni les reproches, la portait à écouter ses avis avec patience, et à les pardonner en quelque sorte aux bonnes intentions de celle qui les lui donnait. Et cependant, au fond de son cœur, elle pouvait à peine concevoir que lady Hermione, qui ne sortait jamais de l’appartement Foljambe, entreprît d’instruire dans la connaissance du monde une jeune fille qui deux fois par semaine parcourait tout l’espace qui séparait Temple-Bar de Lombard-Street, sans parler des promenades du dimanche dans le parc toutes les fois que le temps était beau. Certainement la jolie mistress Marguerite était si peu disposée à endurer de telles remontrances, que ses visites dans l’appartement solitaire seraient probablement devenues plus rares à mesure que ses relations avec le monde devenaient plus fréquentes, si elle n’avait été retenue d’une part par ce respect habituel dont elle ne pouvait se défendre, et de l’autre par l’idée d’être admise, jusqu’à un certain point, à une confiance pour laquelle tant d’autres soupiraient en vain.

D’ailleurs, quoique sa conversation fût toujours sérieuse, Hermione n’était ni sévère ni même trop grave. Elle ne s’offensait pas des écarts de légèreté que Marguerite se permettait quelquefois en sa présence, même dans des occasions où Monna Paula levait les yeux au ciel, et soupirait avec toute la compassion que peut accorder une dévote à ceux qu’elle regarde comme les esclaves d’un monde profane. Ainsi donc, au total, la jeune fille se résignait, quoique non sans quelque dépit, à écouter les sages avis de lady Hermione, et d’autant plus aisément qu’au mystère dont cette dame était enveloppée il s’était joint dès sa première jeunesse une idée vague de richesse et d’importance, confirmée par bien des circonstances accidentelles qu’elle avait remarquées depuis qu’elle était en état de faire des observations.

Il arrive fréquemment que les avis que nous recevons, à contre-cœur, quand on nous les donne sans que nous les demandions, nous deviennent précieux quand quelque embarras nous inspire plus de méfiance contre notre propre jugement que nous n’en avons lorsque tout va au gré de nos désirs ; et cela arrive surtout quand nous supposons à la personne de qui nous les recevons le désir et le pouvoir de joindre à ses conseils des secours efficaces. Telle était la situation dans laquelle Marguerite se trouvait en ce moment. Elle était, ou elle croyait être dans un état à avoir besoin de conseils et de secours, et ce fut pour cette raison qu’après avoir passé une nuit dans l’inquiétude et sans fermer l’œil, elle résolut d’avoir recours à lady Hermione qu’elle savait très disposée à donner des avis, et qu’elle espérait trouver en état de lui procurer aussi un autre genre d’assistance. La conversation qui eut lieu entre elles expliquera le sujet de cette visite.

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