‹ Les Aventures de NigelChapitre 24 sur 38 · Chapitre 23

Chapitre 23

LE SPADASSIN.

« Bilbo ! – C’est le mot d’ordre,

PIERROT.

On l’a dit si souvent,

« Que ce n’est plus qu’un son emporté par le vent,

« Un talisman frivole ayant perdu son charme,

« Que le plus vil goujat entendra sans alarme.

LE SPADASSIN.

« Eh bien ! pour les tromper j’aurai recours à l’art.

« Je laisserai le sabre et prendrai le poignard. »

Ancienne comédie.

Le noble capitaine Colepepper ou Peppercull, car il était connu sous l’un et sous l’autre de ces noms et plusieurs autres encore, avait un air martial et ferrailleur, rendu encore plus extraordinaire en cette occasion par une grande compresse de taffetas qui couvrait son œil gauche et une partie de sa joue. Les manches de son lourd pourpoint de velours avaient un luisant et un poli qu’elles devaient à la graisse. Ses gants de peau de buffle lui montaient presque jusqu’au coude ; son ceinturon, fait de même étoffe, s’étendait en largeur depuis la hanche jusqu’aux fausses côtes, et soutenait, d’un côté sa large épée à poignée noire, et de l’autre une dague d’un calibre proportionné.

Il salua Nigel avec cet air d’effronterie décidée qui annonce que l’on n’est pas d’humeur à endurer une froide réception, demanda à Trapbois comment il se portait, en lui donnant le nom familier de vieux Pierre Pilori ; puis, saisissant le broc, il le vida d’un trait à la santé du dernier et du plus jeune citoyen d’Alsace, le noble et aimable monsieur Nigel Grahame.

Lorsqu’il eut rendu le pot vide et repris haleine, il commença à critiquer la boisson. – Ce n’est là que de la petite bière, vieux Pilori, – et je parie qu’on n’a pas mis de houblon pour la brasser, plus d’une coquille de noix pleine par tonne d’eau. – Vous nous avez quittés de bonne heure, noble monsieur Grahame ; mais, sur ma foi ! nous avons trinqué en votre honneur, – nous avons vidé la barrique avant de nous séparer. Nous étions aussi tendres que des ouvriers en dentelle ; – nous nous sommes battus aussi pour finir la fête. Je porte quelques marques que m’a laissées le ministre, comme vous voyez ; – une partie de son sermon ou quelque chose de semblable qu’il aurait dû adresser à mon oreille ; mais il a manqué son coup, et a frappé l’œil gauche. L’homme de Dieu porte aussi l’empreinte de ma main ; mais le duc nous a réconciliés, et il m’en a coûté plus de vin de Porto que je n’en pourrais supporter, sans compter le vin du Rhin, pour boire à ma paix avec le saint homme. – Mais Caracco[97] ! ce n’est qu’un bavard hypocrite, après tout ; il faut qu’un de ces jours j’étrille cet homme noir pour substituer à sa livrée du diable toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. – Basta ! – Est-ce bien dit, vieux Trapbois ? où est ta fille, l’ami ? – Que dit-elle de mes propositions d’amour ? – elles sont honnêtes, j’espère ! – Veux-tu avoir un soldat pour ton beau-fils, vieux Pilori, pour mêler l’ame de l’honneur guerrier avec ton sang de parcimonie et d’usure, comme on mêle du brandevin dans de l’ale trouble ?

– Ma fille ne reçoit personne de si bonne heure, noble capitaine, dit l’usurier, et il conclût sa phrase par un hum ! hum ! emphathique.

– Quoi ! pour aucune con–si–dé–ra–ti–on ? dit le capitaine ; et pourquoi pas, vieux fesse-mathieu ? Elle n’a pas de temps à perdre si elle veut faire ce marché, je pense.

– Capitaine, dit Trapbois, j’étais occupé ici avec notre noble ami que voilà, monsieur Nigel Green. – Hem ! hum ! hum !

– Et vous voudriez me voir parti, je gage, répondit le tapageur ; mais patience, vieux Pilori, votre heure n’est pas encore venue, l’ami. – Vous voyez, ajouta-t-il en montrant du doigt la cassette, que le noble monsieur Grahame, que vous appelez Green, a de bons jetons.

– Et vous voudriez bien l’en débarrasser, ah ! ah ! hem ! hem ! répondit l’usurier, si vous saviez comment vous y prendre. – Mais, Dieu merci, vous êtes de ceux qui viennent chercher de la laine et s’en retournent tondus. Eh bien ! tenez, si je n’avais pas juré de ne jamais faire de gageure, je parierais que mon hôte vous renverra sans le sou, si vous osez vous hasarder contre lui, hem ! hem ! – à quelque jeu de gentilhomme.

– Peste ! tu m’as chatouillé à l’endroit sensible, vieil attrape-nigaud, répondit le capitaine en tirant des dés de sa manche : voilà mes compagnons et mes docteurs à moi. Ils m’ont rendu plus d’une fois leur dupe, et frappé ma bourse d’atrophie à force de la purger ; mais n’importe : autant vaut passer son temps à cela qu’à autre chose. – Eh bien ! qu’en dites-vous, monsieur Grahame ?

Le capitaine s’arrêta ; mais son extrême impudence put à peine résister au froid mépris avec lequel Nigel répondit à sa proposition.

– Je ne joue qu’avec ceux que je connais, dit-il d’un ton sec, et jamais le matin.

– Les cartes vous seraient peut-être plus agréables, dit le capitaine Colepepper ; et quant à ce qui me regarde, voici l’honnête Pilori qui vous dira que Jack Colepepper joue aussi franchement que qui que ce soit qui ait jamais touché une carte. – On parle de dés pipés, de tours de passe-passe, de mille manières de tricher ; mais je veux être grillé comme une tranche de jambon, si j’ai pu jamais apprendre aucune de ces ruses.

– Vous en connaissez du moins assez bien le vocabulaire, monsieur, dit Nigel avec le même ton d’indifférence.

– Oui, sur mon honneur, reprit le spadassin : ce sont des phrases qu’un gentilhomme apprend par la ville. – Mais peut-être préférez-vous la paume ou le ballon ; nous avons une cour ici près, et d’élégantes raquettes.

– Je vous prie de m’excuser pour le moment, dit lord Glenvarloch ; et s’il faut vous parler clairement, parmi les estimables privilèges que votre société m’a accordés, j’espère pouvoir compter celui d’être seul dans mon appartement quand bon me semble.

– Votre très humble serviteur, monsieur, dit le capitaine, – je vous remercie de votre civilité. Jack Colepepper trouve assez d’amis sans se jeter à la tête des gens. – Mais peut-être voudrez-vous faire une partie de quilles, ou de quelque autre jeu que je ne vous ai pas nommé ?

– Pas davantage, répondit Nigel ; je ne veux jouer à aucun jeu.

Ici le vieillard, qui les avait observés avec ses petits yeux gris, tira le fier-à-bras par le pan de son habit et lui dit tout bas : – Ne faites pas le fanfaron, cela ne prendrait pas ; laissez frétiller la truite, elle mordra bientôt à l’hameçon.

Mais le capitaine, plein de confiance dans sa force, et prenant pour de la timidité la patience méprisante de Nigel ; – excité aussi par la cassette ouverte, commença à parler sur un ton plus haut. Il se redressa, fronça le sourcil, prit plus que jamais l’air féroce d’un spadassin, et continua :

– En Alsace, voyez-vous, il faut être bon voisin, morbleu ! nous couperions la figure à quiconque nous regarderait de travers ; oui, monsieur, quand nous aurions affaire à un courtisan musqué. Ventrebleu ! je suis militaire, et je me ris d’un lord comme d’un moucheur de chandelles.

– Cherchez-vous une affaire, monsieur ? dit Nigel avec calme, et n’ayant dans le fond aucune envie de faire du bruit dans un tel lieu et avec un tel personnage.

– Une affaire ? dit le capitaine, je n’en cherche point, quoique je n’en refuse jamais. Je veux seulement vous dire qu’il faut être bon diable, et voilà tout. Mais si nous passions l’eau pour aller voir le combat du taureau ? la matinée est belle. – Ventrebleu ! ne voulez-vous donc rien faire ?

– Je suis singulièrement tenté de faire une chose, dit Nigel en l’interrompant.

– Voyons, dit Colepepper d’un air fendant, voyons, de quoi êtes-vous tenté ?

– Je suis tenté de vous jeter par la fenêtre, si vous ne prenez à l’instant la route de l’escalier.

– Me jeter par la fenêtre ! Mort et diable ! s’écria le capitaine, j’ai bravé vingt cimeterres avec ma seule rapière, et un seigneur ruiné d’Ecosse viendra me parler de me jeter par la fenêtre, moi ! Retire-toi, vieux Pilori ; laisse-moi faire des côtelettes écossaises de ce blanc-bec. C’est un homme mort !

– Pour l’amour du ciel ! messieurs, s’écria le vieil avare en se jetant entre eux, ne troublez pas la paix, pour quelque con–si–dé–ra–ti–on que ce soit. Mon noble hôte, ne vous attaquez pas au capitaine, c’est un Hector. Brave Hector, laissez mon hôte, c’est un Achille.

Ici Trapbois fut interrompu par son asthme, mais cependant il continua à s’interposer entre Colepepper, qui ayant mis flamberge au vent, faisait de vaines passes contre son antagoniste, et lord Nigel, qui, s’étant reculé pour tirer son épée, la tenait à la main.

– Finissez vos extravagances, faquin, dit Nigel ; venez-vous ici vous exercer à jurer et à faire le vaillant contre moi après avoir bu ? Vous paraissez me connaître, et je suis presque honteux de dire que je vous remets enfin. Souvenez-vous de ce jardin, mauvais drôle, et de la rapidité avec laquelle vous vous sauvâtes à la vue d’une épée nue, devant cinquante témoins. Descendez, monsieur, et ne me forcez pas à bâtonner un lâche comme vous.

La figure du rodomont devint aussi noire que la nuit, à cette reconnaissance inattendue ; car il croyait que son changement de costume et le taffetas qu’il avait sur l’œil l’empêcheraient d’être découvert par une personne qui ne l’avait vu qu’une fois. Il serra les dents, se tordit les mains, et l’on eût dit qu’il cherchait un moment de courage pour fondre sur son antagoniste. Mais le cœur lui manqua, il remit son épée dans le fourreau, tourna le dos dans un sombre silence, et ne dit mot jusqu’à ce qu’il fût sur le seuil de la porte. Là, se retournant, il dit avec un jurement :

– Si je ne me venge pas avant peu de jours de cette insolence, je donne mon corps à la potence et mon ame au diable.

En parlant ainsi, et en lançant à Nigel un regard plein de dépit et de malignité farouche qui laissait encore entrevoir sa frayeur, il descendit et disparut. Nigel le suivit jusque sur le palier de la galerie pour le voir partir, et en revenant il se trouva, vis-à-vis mistress Marthe Trapbois, que le bruit de la dispute avait attirée ; et il ne put s’empêcher de lui dire d’un ton de mécontentement :

– Je voudrais bien, madame, que vous donnassiez à votre père et à ses amis la leçon que vous avez eu la bonté de me faire à moi-même ce matin, afin d’obtenir d’eux qu’ils ne viennent plus m’importuner dans mon appartement.

– Si vous êtes venu ici pour y chercher le repos et la retraite, jeune homme, répondit-elle, vous ne pouviez pas plus mal choisir ; autant vaudrait chercher la pitié dans la chambre étoilée, ou des saints en enfer, que le repos dans l’Alsace ; mais mon père ne vous importunera plus.

Entrée dans l’appartement, elle fixa ses yeux sur la cassette, et dit avec emphase :

– Si vous laissez en évidence un tel aimant, il attirera plus d’une lame d’acier contre votre gorge.

Pendant que Nigel fermait la cassette, Marthe, sans beaucoup de respect, reprocha à son père de fréquenter un tapageur et un scélérat comme Jack Colepepper.

– Oui, oui, ma fille, dit le vieillard avec ce clignotement qui témoignait qu’il était content de la supériorité de son intelligence ; oui, – je sais que, – hum ! hum ! mais je l’attraperai ; je les connais tous, et je sais comment les prendre. Oui, je m’y entends.

– Vous vous y entendez, mon père ? dit l’austère demoiselle ; oui, et si bien qu’ils vous couperont la gorge avant peu. Vous ne pouvez comme autrefois leur cacher votre or.

– Mon or, dites-vous, mon or ? reprit l’usurier ; je n’en ai guère, et Dieu sait ce qu’il m’a coûté ; je n’en ai guère, vous dis-je, et je ne l’ai pas gagné sans peine.

– Ruse inutile, mon père, et depuis long-temps vous l’auriez reconnu, si Colepepper ne s’était imaginé qu’il lui serait plus facile de s’emparer de vos biens en s’emparant de ma personne. Mais pourquoi lui parler ainsi ? continua Marthe en s’interrompant avec un geste de pitié et presque de mépris. Il ne m’entend pas, il ne pense pas à moi. N’est-il pas étrange que la soif d’amasser de l’or l’emporte sur le soin de conserver et son or et sa vie ?

– Votre père, dit lord Glenvarloch qui ne put s’empêcher de respecter le bon sens et la sensibilité de cette pauvre femme, malgré sa rudesse ; votre père semble retrouver toutes ses facultés quand il s’agit de son but constant. Je m’étonne qu’il ne comprenne pas la sagesse de vos raisons.

– La nature, répondit Marthe, en a fait un homme insensible au danger ; et cette insensibilité est la meilleure qualité que je tienne de lui ; l’âge lui a laissé assez de finesse pour continuer à se diriger dans le premier sentier qu’il s’est tracé, mais non pour en trouver un nouveau : le vieux cheval aveugle tournera encore long-temps, dans le moulin, quoiqu’il ne puisse faire deux pas dans la prairie sans broncher.

– Ma fille, – allons, ma ménagère, dit le vieillard s’éveillant comme d’un rêve dans lequel son imagination s’était probablement amusée de l’idée de quelque friponnerie ; – ma fille, retournez à votre chambre, – tirez les verrous, – veillez bien à la porte, – ne laissez entrer et sortir que le digne monsieur Grahame. – Je vais prendre mon manteau et aller trouver le duc Hildebrod. – Oui, oui, – il fut un temps où ma garde suffisait ; mais plus nous descendons, plus nous sommes sous le vent.

Et avec le refrain accoutumé de son marmottement et de sa toux, le vieillard sortit. Sa fille le regarda quelque temps avec son expression habituelle d’inquiétude et de chagrin.

– Vous devriez persuader à votre père de quitter ce funeste voisinage, dit Nigel, si vous craignez réellement pour sa sûreté.

– Il ne serait pas plus en sûreté dans tout autre, répondit Marthe ; j’aimerais mieux voir le vieillard mort que déshonoré publiquement. Dans tout autre quartier, il serait poursuivi et couvert de boue comme une chouette qui se hasarde au grand jour. Ici il n’a rien à craindre tant que ses camarades profitent de ses talens ; ils le pillent et le volent sous le moindre prétexte ; ils le considèrent comme un vaisseau échoué, d’où chacun peut prendre sa part du butin ; tout ce qu’il possède est regardé comme une propriété publique, et la jalousie qu’ils ont les uns contre les autres suffit peut-être pour le défendre des attaques particulières.

– Je n’en persiste pas moins à dire que vous devriez quitter ce lieu-ci, continua Nigel, puisque vous pourriez trouver une retraite sûre dans quelque contrée éloignée.

– En Ecosse, sans doute, dit Marthe en le regardant d’un œil soupçonneux et scrutateur ; en Ecosse, pour y enrichir des étrangers de notre bien ? Ah ! jeune homme !

– Madame, si vous me connaissiez, dit lord Glenvarloch, vous vous seriez épargné le soupçon qu’expriment vos paroles.

– Qui m’en assurera ? reprit Marthe avec malice ; on dit que vous êtes un querelleur et un joueur, et je sais jusqu’à quel point on peut se fier à ces sortes de gens dans l’adversité.

– On me calomnie, j’en atteste le ciel ; répondit lord Glenvarloch.

– Cela est possible, dit Marthe ; peu m’importent vos folies et vos vices ; mais il est clair que les unes ou les autres vous ont conduit ici. Et à ces mots elle quitta l’appartement.

Il y avait dans les manières de cette femme peu gracieuse quelque chose qui annonçait du mépris pour celui à qui elle parlait. C’était une indignité à laquelle lord Glenvarloch n’avait pas encore été exposé, malgré son peu de richesse, et qui par conséquent lui causa une pénible surprise. L’idée du danger qu’il courait s’il quittait son lieu de refuge ne laissait pas aussi de l’affliger. L’homme le plus brave, placé dans une situation où il est entouré de personnes soupçonneuses, et loin de tout conseil et de toute assistance excepté le secours de son courage et de son bras, éprouve un abattement et un sentiment d’abandon qui pour un moment glacent son cœur, et nuisent même à ses penchans naturellement généreux.

Mais si de tristes réflexions s’élevèrent dans l’esprit de Nigel, il n’eut pas le temps de s’y livrer. S’il avait peu d’espoir de trouver des amis dans l’Alsace, il ne risquait guère de rester dans la solitude, faute de visites.

Il se promenait depuis dix minutes dans son appartement, cherchant à réfléchir au moyen de quitter l’Alsace, quand il fut interrompu par le souverain du quartier, le grand duc Hildebrod lui-même, à l’approche duquel les verrous de l’avare s’ouvrirent comme spontanément. Les deux battans de la porte se séparèrent afin qu’il pût en quelque sorte se rouler dans la maison comme un énorme tonneau, objet auquel il ressemblait passablement par sa tournure, son teint et son contenu.

– Bonjour à Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’œil pour regarder Nigel avec une expression singulière d’impudence et de familiarité, tandis que son farouche bouledogue, qui le suivait, murmurait dans son gosier comme pour saluer de la même manière un chat étique, le seul être vivant de la maison de Trapbois que nous n’ayons pas encore nommé, et qui s’était sauvé au faite du ciel de lit, d’où il regardait en grimaçant le mâtin dont il accueillait le salut avec la même bonne grâce que Nigel le compliment du maître.

– Paix là, Belzie[98] ; va-t’en à tous les diables, et tais-toi, dit le duc Hildebrod. – Les bêtes et les fous sont toujours à se quereller, milord !

– Je pensais, monsieur, dit Nigel avec autant de hauteur qu’il put en témoigner en voulant conserver une froide réserve, je pensais vous avoir dit que mon nom était maintenant Nigel Grahame.

Là-dessus son excellence de Whitefriars fit entendre un rire bruyant et plein d’impudence, en répétant le mot jusqu’à ne pouvoir plus l’articuler.

– Nigle Green, – Nigle Green, – Nigle Green ! – quoi donc, milord, vous criez avant d’être touché ! c’est vouloir se noyer dans un verre de malvoisie[99]. Eh ! vous m’avez dit votre secret, vous venez de me le dire ; mais je l’avais bien su deviner déjà. Quoi donc ! monsieur Nigel, puisque c’est là votre nom, je vous appelais milord, parce que nous avons fait de vous un pair de l’Alsace la nuit dernière, au milieu des flots de la liqueur que nous avons bue. – Eh bien ! que direz-vous à présent ? Ah ! ah ! ah !

Nigel sentant qu’il s’était trahi inconsidérément et sans nécessité, se hâta de répondre – qu’il lui était très obligé des honneurs qu’on lui conférait, mais qu’il ne se proposait pas de rester assez long-temps dans le sanctuaire pour en jouir.

– Eh bien ! ce sera comme vous le voudrez, et suivant qu’il vous plaira d’écouter un sage avis, reprit le duc Hildebrod ; et quoique Nigel restât debout dans l’espoir d’accélérer le départ de cet importun, celui-ci se jeta dans une chaise qui cria sous son poids, et se mit à appeler le vieil usurier.

La servante parut au lieu de son maître ; le duc la traita de vieille sorcière, pour n’avoir pas versé le coup du matin à un gentilhomme étranger, à un hôte honorable comme monsieur Grahame.

– Je ne bois jamais le matin, monsieur, dit Glenvarloch.

– Il est temps de commencer, temps de commencer, répéta le duc. – Ici, vieux rebut de Satan ! allez à mon palais, et apportez le coup du matin pour le lord Green. Voyons, que sera-ce, milord ? un pot de double ale avec une pomme grillée y surnageant comme une barque sur la Tamise ; ou bien, car les jeunes gens ont les dents molles, un verre de vin brûlé au sucre ? c’est délicieux contre les brouillards. Ou que dites-vous d’une eau distillée ? Allons, nous ferons venir de tout, et vous choisirez. – Jésabel, que l’on apporte la bière, le vin des Canaries, la liqueur, du pain, tout ce qu’il faut, et qu’on l’apporte au compte du nouveau-venu.

Glenvarloch réfléchissant qu’il valait tout autant souffrir pour quelque temps l’insolence de cet homme que de s’engager dans de nouvelles querelles, le laissa continuer après lui avoir fait une seule observation.

– Vous vous mettez à votre aise chez moi, monsieur, mais pour le moment faites comme il vous plaira. Je voudrais pourtant bien savoir ce qui me procure l’honneur de votre visite inattendue.

– C’est ce que vous saurez quand la vieille Débora aura apporté la liqueur. Je ne parle jamais affaires le gosier sec. Mais comme elle tarde. – Je crois qu’elle s’humecte les lèvres en route. En attendant, regardez ce chien, regardez Belzebuth en face ; fut-il jamais une bête plus douce ? il ne saute qu’à la gorge des gens.

Et après ce panégyrique, il allait faire une histoire qui n’eût pas été des plus courtes, quand il fut interrompu par le retour de la vieille et de deux de ses propres garçons, chargés des diverses liqueurs qu’il avait demandées ; seule interruption peut-être qu’il eût pu supporter avec patience.

Quand les verres et les pots furent symétriquement arrangés sur la table, et que Débora, que son altesse ducale gratifia d’un penny en forme de rémunération, se fut retirée avec ses satellites, le digne potentat invita lord Glenvarloch à goûter la liqueur qu’il devait payer. Après avoir observé qu’il était lui-même à jeun, excepté trois œufs pochés, une pinte de bière et un verre de vin clairet, il se mit à prêcher d’exemple.

Glenvarloch avait vu les libations bachiques des lairds d’Ecosse et des bourguemestres hollandais ; mais leurs exploits (quoique ces deux peuples puissent être considérés comme étant d’une race des plus altérées) n’étaient rien auprès de ceux du duc Hildebrod, qui semblait un véritable banc de sable capable d’absorber telle quantité qu’on voudrait de liquide, sans en être ni fertilisé ni inondé. Il avala d’abord l’ale pour éteindre une soif, dit-il, qui lui donnait la fièvre depuis le matin jusqu’au soir, et du soir au matin. Il fit disparaître le vin pour corriger la crudité de la bière ; envoya la liqueur après le vin pour calmer le tout, et puis déclara que probablement il ne boirait plus jusqu’après l’heure de midi, à moins que ce ne fût pour plaire à quelque ami particulier. Finalement il fit entendre qu’il était prêt à parler de l’affaire qui l’amenait de si bon matin ; proposition que Nigel accueillit très volontiers, quoiqu’il ne pût s’empêcher de soupçonner que la plus importante affaire du duc Hildebrod venait d’être terminée.

En ceci néanmoins lord Glenvarloch se trompait ; Hildebrod avant de commencer fit une revue exacte de la chambre, mettant de temps en temps le doigt sur le nez, et lorgnant Nigel de son œil unique, tandis qu’il ouvrait et fermait les portes, qu’il levait la tapisserie qui servait de rideau aux ravages du temps sur la boiserie, qu’il allongeait le cou dans les cabinets, et regardait sous le lit pour s’assurer qu’il n’y avait nulle part de curieux indiscrets. Il reprit ensuite son siège, et fit un signe mystérieux à Nigel, pour lui dire de s’approcher de lui.

– Je suis bien où je suis, monsieur Hildebrod, répondit le jeune homme, peu disposé à encourager la familiarité que cet homme voulait prendre avec lui. Mais l’imperturbable duc continua en ces termes :

– Vous me pardonnerez, milord, et je vous donne maintenant ce titre sérieusement ; vous me pardonnerez si je vous avertis que nous pouvons être écoutés. Le vieux Trapbois est aussi sourd qu’un banc, mais sa fille a l’oreille fine et l’œil exercé. Or c’est d’eux que j’ai à vous parler.

– Parlez donc, monsieur, répondit Nigel en approchant tant soit peu sa chaise du duc ; mais je ne saurais concevoir ce que je puis avoir de commun avec mon hôte et sa fille.

– Vous le verrez avant le temps nécessaire pour vider un quart de pot, répondit le gracieux duc ; mais d’abord je dois vous dire qu’il ne faut pas croire que vous puissiez danser comme un poisson dans un filet devant le vieux Jack Hildebrod, qui a trois fois vos années sur le dos, et qui naquit, comme le roi Richard, avec toutes ses dents déjà poussées.

– Eh bien ! monsieur, continuez.

– Eh bien ! milord, j’oserai dire que si vous êtes, comme je le crois, ce lord Glenvarloch dont tout le monde parle, ce lord écossais qui a mangé tout son bien… – Patience, milord, c’est le bruit qui court ; on vous appelle le lord épervier qui fond sur tout le monde, même dans le parc. Calmez-vous, milord.

– Je suis honteux, faquin, reprit lord Glenvarloch, d’être irrité de votre insolence ; mais prenez-y garde ; et si vous devinez réellement qui je suis, songez que je ne saurais supporter plus long-temps ce ton d’impudence et de familiarité.

– Je vous demande pardon, milord, dit Hildebrod avec un air boudeur, mais plus humble ; je ne voulais point vous offenser en parlant avec franchise. Je ne sais quel honneur il peut y avoir à se rendre familier avec Votre Seigneurie, mais ce n’est pas du reste un honneur des plus sûrs, car Lowestoffe est privé de la liberté rien que pour vous avoir montré le chemin de l’Alsace. Qu’arrivera-t-il donc à ceux qui vous protègent ici ? leur en reviendra-t-il de l’honneur ou de l’embarras ? c’est ce que je laisse à juger au bon sens de Votre Seigneurie.

– Personne ne sera dans l’embarras pour moi, dit lord Glenvarloch ; je quitterai Whitefriars demain. Non, de par le ciel ! je partirai aujourd’hui même.

– Vous serez plus sage après la colère, j’espère, dit le duc Hildebrod. Ecoutez d’abord ce que j’ai à vous dire, et si l’honnête Jack Hildebrod ne vous met pas à même de vous tirer d’affaire, puisse-t-il ne plus toucher de cartes de sa vie ! Enfin, milord, pour parler clairement, il vous faut filer la carte pour gagner.

– Parlez plus clairement, si vous voulez que je vous comprenne, dit Nigel.

– Que diable ! un joueur n’entend pas ce français-là ; il faut donc vous parler anglais, qui est la langue des nigauds.

– Surtout, monsieur, soyez bref, car je n’ai guère de temps à vous donner.

– Eh bien donc, milord, pour être bref, comme vous le dites en termes d’avocat, j’ai su que vous aviez dans le Nord une terre qui change de maître par manque d’espèces sonnantes de votre part. Oui. Vous tressaillez, mais vous ne pouvez danser dans le filet devant moi, je vous l’ai dit. Le roi vous boude, et la cour vous tourne le dos ; le prince fronce le sourcil en parlant de vous ; le favori vous traite avec froideur ; et le favori du favori…

– Pour abréger, monsieur, interrompit Nigel, supposez tout cela vrai. – Ensuite ?

– Ensuite ? reprit le duc Hildebrod. Malepeste ! ensuite vous seriez reconnaissant envers celui qui vous donnerait les moyens de marcher fièrement devant le roi, comme si vous étiez le comte Kildare, de vous venger des courtisans, de vous moquer des regards froids du prince, de braver le favori de…

– Bien, fort bien, dit Nigel. Mais quel est le moyen de faire tout cela ?

– En vous faisant roi du Pérou, milord, du Pérou des latitudes septentrionales ; en soutenant votre vieux château avec des lingots, en fertilisant vos biens avec de la poudre d’or ; il ne vous en coûtera que de mettre pour un jour ou deux votre couronne de baron sur le front d’une vieille fille, la fille du maître de ce logis, et vous serez possesseur d’un trésor qui fera pour vous tout ce que je viens de dire.

– Quoi ! vous voudriez me faire épouser cette vieille fille de mon hôte ? dit Nigel surpris et piqué, mais ne pouvant résister à une envie de rire.

– Non, milord ; je voudrais vous faire épouser cinquante mille bonnes livres sterling ; car le vieux Trapbois a pour le moins amassé cela ; et vous rendrez service au vieux bonhomme, qui perdra ses guinées d’une manière moins agréable, car maintenant qu’il a passé ses jours de travail, le jour des comptes arrivera bientôt pour lui.

– En vérité, voilà une offre généreuse, dit lord Glenvarloch ; mais je vous prie de me dire avec votre noble candeur, très gracieux duc, pourquoi vous disposez d’une héritière si riche en faveur d’un étranger qui peut vous quitter demain.

– En vérité, milord, dit le duc, cette question sent plus l’ami du chevalier de Beaujeu que tout ce que vous avez dit jusqu’ici ; il est juste de vous répondre. Quant à mes pairs, il est nécessaire de dire que miss Marthe Trapbois ne veut d’aucun d’eux, ecclésiastique ou laïque. Le capitaine l’a demandée, le curé aussi ; mais elle a rejeté l’un et l’autre ; elle se regarde comme au-dessus d’eux ; et, à dire vrai, elle a l’esprit trop fin pour se laisser séduire par le premier venu. Pour nous, il est suffisant de dire que nous avons une épouse sur la terre des vivans, et qui plus est, Marthe le sait ; ainsi donc, puisqu’elle ne veut renoncer à sa couronne virginale qu’en faveur de quelque homme de qualité, c’est vous, milord que cela regarde, et qui devez emporter tout cet or, dépouilles de tant de dupes, en déduisant seulement de la somme cinq mille guinées pour notre royal avis et notre protection ; car sans cela, comme les choses se passent en Alsace, vous trouveriez difficilement à emporter l’argent.

– Mais votre sagesse a-t-elle considéré comment ce mariage peut me servir dans la position critique où je me trouve ?

– Quant à cela, milord, si avec quarante ou cinquante mille livres sterling dans votre poche vous ne parvenez pas à vous tirer d’affaire, vous mériterez de perdre la tête pour votre folie, et la main pour avoir tenu les doigts trop serrés.

Nigel comprit qu’il serait peu prudent de rompre avec un homme qui dans le fond lui voulait du bien à sa manière.

– Mais puisque dans votre bonté, lui dit-il, vous avez pris mes affaires tant à cœur, peut-être pourrez-vous me dire comment ma famille recevra une épouse comme celle que vous m’offrez.

– Quant à cela, milord, j’ai toujours entendu dire que les gens de votre pays savaient tout aussi bien que d’autres de quel côté leur pain était beurré : et certes, par ouï-dire, je ne connais pas de lieu où cinquante mille livres sterling, cinquante mille livres sterling, dis-je, ne procureraient pas un bon accueil à une femme. D’ailleurs, à l’exception du petit défaut de son épaule, mistress Marthe Trapbois est une personne d’un aspect noble et majestueux, qui peut fort bien descendre d’un sang illustre, car le vieux Trapbois n’a guère l’air d’être son père, et sa mère était une femme généreuse et libérale.

– J’ai peur, répondit Nigel, que cette chance ne suffise pas pour lui assurer une gracieuse réception dans une maison honorable.

– Eh bien ! alors, milord, reprit Hildebrod, je vous garantis qu’elle ne sera pas en reste avec ceux qui la recevront mal ; elle est en état de tenir tête à tout votre clan.

– Cela pourrait bien être un petit inconvénient pour moi, dit Nigel.

– Pas du tout, pas du tout, répliqua le duc fécond en expédiens : si elle se rendait insupportable, ce qui serait très possible, – votre honorable maison, je présume, est un château ; il y a des tours, des donjons, – vous pourriez y enfermer votre noble épouse, et vous mettre à l’abri de sa langue.

– Sage conseil, très équitable duc, dit Nigel ; et ce serait un sort digne de sa folie, si elle me donnait le moindre pouvoir sur elle.

– Vous y pensez donc, milord ? demanda le duc Hildebrod.

– Il faut m’accorder vingt-quatre heures de réflexion, dit Nigel, et je vous prie de faire en sorte que personne ne vienne plus m’interrompre.

– Nous rendrons un décret à cette fin, répondit le duc ; et ne pensez-vous pas, ajouta-t-il en mettant sa voix au ton grave d’une proposition commerciale ; ne pensez-vous pas que dix mille livres… ? – ce n’est pas trop pour reconnaître la munificence d’un souverain qui dispose de sa pupille en votre faveur.

– Dix mille ! s’écria lord Glenvarloch ; – quoi ! vous disiez cinq mille tout à l’heure.

– Ah ! vous y avez fait attention, dit le duc en portant le doigt à son nez. – Oh ! alors je vois que vous m’avez écouté plus sérieusement que je ne croyais. – Bon, bon, nous serons d’accord sur cette considération, comme dirait le vieux Trapbois. – Songez donc à attendrir la future. – Cela ne sera pas difficile avec votre air et votre taille. Je vais empêcher qu’on ne vous interrompe. Je ferai rendre un édit par le sénat à l’assemblée de midi.

A ces mots, le duc Hildebrod prit congé de Nigel.

q

Page 1