Chapitre 29
« Quel serait votre sort, quand la vertu sévère
« Porte sur vous un œil plein d’un mépris austère,
« Si le maître divin ne nous avait appris
« Que l’objet de la haine et celui du mépris
« Ont à notre pitié des droits irrésistibles. »
Ancienne comédie.
Naturellement, la visite de John Christie aurait pu entièrement détourner l’attention de Nigel de son compagnon endormi ; tel fut en effet, pendant quelques instans, le résultat des idées nouvelles que cet incident lui suggéra. Cependant, peu de temps après le départ de cet homme indignement outragé, lord Glenvarloch commença à trouver extraordinaire que l’enfant eût dormi si profondément, tandis qu’ils parlaient à haute voix près de lui. Toutefois il ne paraissait certainement pas avoir remué. Etait-il en effet endormi, ou son sommeil n’était-il qu’une feinte ? Il s’approcha de lui pour l’observer, et s’aperçut qu’il avait pleuré, et qu’il pleurait même encore, quoique ses yeux fussent fermés. Il lui frappa doucement sur l’épaule : l’enfant tressaillit, mais ne s’éveilla pas : il le secoua plus fortement, et lui demanda s’il dormait.
– Est-ce que, dans votre pays, l’on éveille les gens pour savoir s’ils dorment ou non ? dit l’enfant avec un ton d’humeur.
– Non, mon jeune monsieur, répondit Nigel ; mais lorsqu’ils pleurent en dormant, comme vous le faites, on les éveille pour savoir ce qui les afflige.
– Ce qui m’afflige ne regarde personne.
– Cela est vrai ; mais vous saviez avant de vous endormir le peu de secours que je pouvais vous offrir dans votre malheur, et néanmoins vous paraissiez disposé à m’accorder quelque confiance.
– Si cela est, j’ai changé d’avis.
– Et je parie que je devine ce qui aura occasioné ce changement dans votre esprit ? – Il y a des personnes qui parlent pendant leur sommeil ; peut-être avez-vous le don d’entendre en dormant.
– Non, mais le patriarche Joseph n’a jamais fait de songes plus vrais que les miens.
– Vraiment ! et, je vous prie, quel songe avez-vous donc fait qui me prive de votre estime ? Car tel en est le résultat, à ce qu’il me semble.
– Vous en jugerez vous-même : je rêvais que j’étais dans une forêt sauvage, où la voix des chiens se mêlait au bruit du cor ; c’était absolument la même chose que ce que j’ai entendu dans le parc de Greenwich.
– Cela vient de ce que vous avez été ce matin dans le parc, pauvre innocent que vous êtes !
– Un instant, milord, écoutez la suite de mon rêve. Au bout d’une grande avenue de verdure, je voyais un cerf superbe qui était retenu dans les rets ; je pensai que c’était sans doute celui qui était poursuivi, et que si la chasse arrivait, les chiens le mettraient en pièces, ou que les chasseurs lui couperaient la gorge : j’eus pitié du noble animal ; et quoique je fusse d’une espèce différente de la sienne, et que j’en eusse quelque peur, je songeai à tenter quelque chose pour le délivrer. Je tirai mon couteau, et au moment où j’allais me mettre à couper les mailles du filet, l’animal m’apparut sous la forme d’un tigre beaucoup plus gros et plus féroce que ceux que vous avez pu voir ici, et il était prêt à me déchirer quand vous m’avez éveillé.
– Selon moi, je ne mériterais que plus de remerciemens pour vous avoir délivré d’un pareil danger en vous éveillant. Mais, mon joli monsieur, il me semble que toute cette histoire d’un tigre et d’un cerf a peu de rapport avec votre changement de dispositions à mon égard.
– Je ne sais pas s’il en a ou s’il n’en a pas ; mais je ne veux pas vous dire qui je suis.
– Hé bien ! vous garderez votre secret pour vous, petit boudeur, dit Nigel en s’éloignant de lui, et en recommençant sa promenade ; puis, s’arrêtant tout à coup, il ajouta : – Et cependant vous ne me quitterez pas sans savoir que je pénètre votre mystère.
– Mon mystère ! s’écria le jeune homme avec un air de crainte et d’agitation : que voulez-vous dire, milord ?
– Je veux dire que je puis expliquer votre songe sans le secours d’un interprète chaldéen, et voici l’explication que je lui donne : c’est que l’aimable personne dans la compagnie de laquelle je me trouve ne porte pas l’habillement de son sexe.
– Et quand cela serait s’écria-t-elle en se levant tout à coup, et s’enveloppant dans les plis, de son manteau ; ces vêtemens, quels qu’ils soient, couvrent une personne qui ne les déshonorera pas.
– Il y a des gens qui regarderaient ce discours comme un beau défi, dit lord Glenvarloch en la regardant avec attention ; mais les femmes ne se déguisent pas en hommes pour faire usage des armes de l’homme.
– Ce n’est pas non plus mon projet, dit la jeune fille ; j’ai d’autres moyens de me défendre, et qui sont assez puissans ; je voudrais d’abord savoir quelles sont vos intentions.
– Elles sont honorables et respectueuses, dit lord Glenvarloch. Qui que vous soyez, quel que soit le motif qui vous a conduite ici, je suis convaincu, – chacun de vos regards, chacune de vos paroles et de vos actions me persuade que vous ne méritez pas qu’on vous manque d’égards, encore, moins qu’on cherche à vous insulter. J’ignore quelles circonstances peuvent vous avoir amenée dans une position si équivoque ; mais je crois être sûr qu’il n’y a rien, qu’il ne peut y avoir aucune intention suspecte dans votre conduite, qui doive vous exposer à un outrage fait de sang-froid. – Vous n’avez rien à craindre.
– Milord, répondit la jeune personne, je n’attendais pas moins de votre générosité. Quoique je sente combien mon aventure était dangereuse et imprudente, elle n’est pourtant pas si téméraire, et ma présence ici n’est pas tout-à-fait aussi dénuée de protection qu’on pourrait le croire à la première vue, en ne faisant attention qu’au déguisement extraordinaire sous lequel vous me voyez. Je n’ai que trop souffert de la honte d’avoir été vue sous un costume étranger à mon sexe, et des conjectures que vous devez nécessairement avoir formées sur ma conduite ; mais, grâce au ciel, je suis si bien protégée, que je n’aurais pas éprouvé une insulte sans être vengée.
Ils en étaient là de cette étrange explication, lorsque le garde entra pour servir à lord Glenvarloch un repas qu’on pouvait trouver bon dans sa situation, et qui, sans valoir la cuisine du célèbre chevalier Beaujeu, était bien supérieur pour la propreté et la délicatesse aux banquets de l’Alsace. Un garde resta pour le servir à table, et fit signe à la femme déguisée de se lever pour partager ce soin avec lui. Mais Nigel déclara qu’il connaissait les parens du jeune homme, et il invita sa compagne à prendre place à table auprès de lui. Elle céda avec une sorte d’embarras qui rendait ses jolis traits encore plus intéressans, sans cesser de conserver, avec une grâce naturelle, cet air de réserve qu’une jeune personne bien élevée doit avoir à table. Et, soit que Nigel fût déjà prévenu en sa faveur par les circonstances extraordinaires de leur rencontre, soit que son jugement fût réellement fondé sur les observations qu’il pouvait faire, il lui sembla qu’il avait rarement vu une si jeune fille avoir des manières plus nobles, jointes à une simplicité plus naïve ; tandis que le sentiment de sa situation extraordinaire prêtait un caractère singulier à tous ses mouvemens, qui sans être, à proprement parler, ni étudiés, ni faciles, ni embarrassés, offraient pourtant un mélange de ces trois manières d’être. On plaça du vin sur la table, et elle refusa opiniâtrement d’en goûter un seul verre. La présence du garde borna naturellement leur conversation à l’objet dont ils étaient occupés ; mais, long-temps avant que la nappe fût enlevée, Nigel avait formé la résolution de tâcher d’apprendre l’histoire de cette jeune personne, d’autant plus qu’il commençait à croire que le son de sa voix et ses traits ne lui étaient pas étrangers, comme il se l’était imaginé d’abord. Cependant il n’adopta que lentement cette idée, et seulement d’après les observations qu’il fit pendant le cours du repas.
Enfin ils s’étaient levés de table, et lord Glenvarloch réfléchissait sur la manière dont il lui serait plus facile d’entamer le sujet qu’il méditait, lorsque le garde vint lui annoncer une visite.
– Ah ! dit Nigel avec humeur, je vois qu’une prison ne met pas à l’abri des importuns.
Il se prépara cependant à recevoir cette visite, et sa compagne, effrayée, se réfugia dans le large fauteuil en forme de berceau qui lui avait d’abord servi de refuge, s’enveloppa de son manteau, et s’arrangea autant que possible de manière à ne pas être reconnue. A peine avait-elle terminé ses dispositions, que la porte s’ouvrit, et l’honnête citadin George Heriot entra dans l’appartement.
Il jeta, comme à son ordinaire, son coup d’œil pénétrant et observateur autour de la chambre ; puis, s’approchant de Nigel, il lui dit : – Milord, je voudrais pouvoir vous assurer que je suis heureux de vous voir.
– La vue d’un ami malheureux, maître Heriot, inspire rarement le bonheur à ceux à qui il est cher ! – Cependant je suis bien aise de vous voir.
Il lui tendit la main ; mais Heriot s’inclina avec un respect affecté au lieu d’accepter cette politesse, qui, dans ces temps où la distinction des rangs était en grande partie maintenue par l’étiquette et la cérémonie, passait pour une faveur distinguée.
– Vous êtes fâché contre moi, maître Heriot, dit lord Glenvarloch en rougissant, car il n’était pas abusé par le respect profond que lui témoignait l’honnête citadin.
– Nullement, milord, répondit Heriot ; j’ai été en France, et j’ai pensé que je ne ferais pas mal d’apporter, avec quelques autres articles plus solides, un petit échantillon de ce savoir-vivre pour lequel les Français sont si renommés.
– Il n’est pas bien à vous, dit Nigel, d’en faire usage le premier vis-à-vis d’un ancien ami qui vous a des obligations.
Heriot ne répondit à cette observation que par une petite toux sèche, après quoi il continua :
– Hem ! hem ! dis-je, hem ! Milord, comme ma politesse française ne peut me mener loin, j’aimerais à savoir si je dois parler en ami, puisque Votre Seigneurie veut bien me donner ce titre ; ou si je dois, comme il convient à ma condition, m’en tenir à l’affaire importante qu’il faut que nous traitions ensemble.
– Maître Heriot, répondit Nigel, je vous prie de parler en ami ; je vois que, si vous ne croyez pas à toutes les préventions qui s’élèvent contre moi, vous en avez du moins adopté une partie. Parlez avec hardiesse et avec franchise ; j’avouerai au moins ce que je ne pourrai nier.
– Et j’espère, milord, que vous ferez réparation.
– Certainement, autant que cela sera en mon pouvoir.
– Ah ! milord, c’est une restriction affligeante, mais nécessaire ; il n’est que trop facile de causer cent fois plus de mal qu’il n’est possible d’en faire réparation à la société et à ceux qui ont souffert ! Mais nous ne sommes pas seuls ici, dit-il en s’arrêtant et en lançant un regard perçant du côté de la jeune fille déguisée qui était enveloppée dans son manteau, et qui, malgré ses efforts, n’avait pu s’arranger de manière à éviter entièrement d’être vue. Plus jaloux d’empêcher qu’elle ne fût découverte que de cacher ce qui l’intéressait personnellement, Nigel se hâta de répondre :
– C’est un page à mon service… vous pouvez parler sans gêne devant lui. Il est né en France et ne sait pas l’anglais.
– Je vais donc parler librement, dit Heriot après avoir regardé une seconde fois du côté du fauteuil ; mais je crains que mes paroles ne soient plus sincères qu’agréables.
– Parlez toujours, monsieur ; je vous ai dit que je savais supporter les reproches.
– Hé bien ! en un mot, milord, pourquoi vous trouvé-je ici chargé d’accusations capables de ternir un nom illustré par tant de siècles de vertu ?
– La véritable cause, répondit Nigel, c’est que, pour commencer par mon erreur première, j’ai voulu être plus sage que mon père.
– C’était une tâche difficile, milord ; votre père passait pour l’homme le plus sage de l’Ecosse, et pour un de ses meilleurs citoyens.
– Il m’avait recommandé, continua Nigel, d’éviter toute espèce de jeux, et j’ai pris sur moi de modifier cette injonction en réglant ma manière de jouer suivant mon habileté, mes moyens et mes veines de bonheur.
– Oui, milord, suivant vos propres idées, fondées sur le désir du gain : vous espériez toucher de la poix sans vous salir les mains. Il est inutile de nous arrêter sur ce sujet, milord, car j’ai eu le regret d’apprendre tout le tort que cette conduite a fait à votre réputation. Je passerai donc sans scrupule à votre seconde erreur. – Milord, de quelque manière que lord Dalgarno ait pu vous manquer, il devait, en considération de son père, être à l’abri de votre violence.
– Vous parlez de sang-froid, maître Heriot, et moi j’étais excité par mille outrages dont il m’accablait sous le masque de l’amitié.
– C’est-à-dire qu’il donnait à Votre Seigneurie de mauvais conseils, et que vous…
– Que je fus assez sot pour les suivre ; – mais passons sur cela, maître Heriot, s’il vous plaît. Les vieillards et les jeunes gens, les hommes d’épée et ceux qui se livrent à des occupations pacifiques, ont toujours pensé et penseront toujours différemment dans ces sortes d’affaires.
– J’admets votre distinction, milord, entre un vieil orfèvre et un jeune gentilhomme ; – toutefois, vous auriez dû avoir plus de patience, par égard pour lord Huntinglen, et plus de prudence, par égard pour vous-même. En supposant que votre querelle fût juste…
– Je vous prie de passer à quelque autre accusation, dit lord Glenvarloch.
– Je ne suis pas votre accusateur, milord ! mais Dieu veuille que votre conscience vous ait déjà reproché l’outrage indigne dont vous vous êtes rendu coupable envers votre ancien hôte !
– Si j’avais commis le crime dont vous voulez parler, dit lord Glenvarloch, si j’avais été égaré par la tentation d’un moment, il y a long-temps que j’aurais éprouvé le repentir le plus amer, mais si quelqu’un a mal agi à l’égard de cette malheureuse femme, je ne suis point le coupable. – Jusqu’à présent, je n’avais pas entendu dire qu’elle eût été coupable d’inconduite.
– Allons, milord, dit Heriot avec sévérité, cela ressemble trop à de l’affectation. Je sais qu’il y a parmi nos jeunes gens d’aujourd’hui une nouvelle manière d’envisager l’adultère aussi-bien que l’homicide. J’aimerais mieux vous entendre parler d’une révision du Décalogue pour en adoucir les peines en faveur des ordres privilégiés ; j’aimerais mieux cela que de vous ouïr nier un fait dont on sait que vous avez tiré gloire.
– Moi ! – jamais je ne me suis vanté d’une pareille chose, jamais je n’en aurais été capable ; mais je n’ai pu empêcher de méchantes langues, de mauvaises têtes, d’établir de fausses présomptions.
– Milord, vous auriez bien su leur fermer la bouche, s’ils vous avaient parlé de choses qui eussent été désagréables à entendre, et contraires à la vérité. Allons, milord, souvenez-vous de votre promesse d’être sincère ; et un aveu, dans cette circonstance, est déjà presque une réparation. Je veux bien convenir que vous êtes jeune, que la malheureuse est belle, et, comme je l’ai remarqué par moi-même, un peu légère. Apprenez-moi où elle est : son malheureux époux a encore quelque compassion pour elle ; il la sauvera de l’infamie ; peut-être par la suite la recueillera-t-il encore dans sa maison ; car nous sommes de bonnes gens, nous autres, dans la classe des commerçans. Milord, ne cherchez pas à vous mettre au niveau de ceux qui font le mal uniquement pour le plaisir de le faire ; c’est l’attribut le plus odieux de l’esprit malin.
– Vos graves remontrances me rendront fou, dit Nigel ; il y a une apparence de bon sens et de raison dans ce que vous dites ; mais comment pouvez-vous insister si positivement pour que je déclare la retraite de cette femme, quand je n’en ai pas la plus légère connaissance ?
– C’est bien, milord, répondit froidement Heriot ; vous avez sans doute vos raisons pour ne pas avouer vos secrets ; mais, puisque tous mes raisonnemens sur ce point paraissent totalement inutiles, nous ferions mieux de parler d’affaires ; – et pourtant l’image de votre père apparaît à mes yeux, et semble m’exhorter à poursuivre.
– Faites ce qu’il vous plaira, monsieur ; je n’ai pas d’autre garantie à offrir à l’homme qui doute de ma parole.
– Bien, milord. On dit que le sanctuaire de Whitefriars, – lieu de refuge si indigne d’un jeune homme de qualité et d’honneur, – a été le théâtre d’un meurtre.
– Et vous pensez que j’en suis l’auteur, je présume ?
– A Dieu ne plaise, milord ! l’enquête du Coroner a eu lieu, et il paraît que Votre Seigneurie, sous le nom emprunté de Graham, s’est conduite avec la plus grande bravoure.
– Pas de compliment, je vous prie, maître Heriot ; je suis trop heureux de voir que je n’aie pas assassiné le vieillard, et que je ne sois pas accusé de ce crime.
– Cela est vrai, milord ; mais cette affaire même a besoin d’éclaircissemens. Votre Seigneurie s’est embarquée ce matin avec une femme, et, dit-on, une somme considérable en espèces et autres objets précieux ; mais on n’a plus entendu parler de cette femme.
– Je me suis séparé d’elle au quai Saint-Paul, où elle est débarquée avec le coffre qui était sa propriété ; je lui ai donné une lettre pour John Christie lui-même.
– C’est ce que dit le batelier ; mais John Christie prétend n’avoir aucune connaissance de cette affaire.
– Je suis fâché de l’apprendre, maître Heriot. Dieu veuille qu’elle n’ait pas été volée : elle avait le trésor avec elle.
– Je crains le contraire, milord. Mais enfin on est fort étonné de cette affaire ; notre caractère national souffre de tous côtés. On rappelle la fin malheureuse de lord Sanquhar, pendu pour avoir tué un maître d’armes, et l’on s’écrie qu’on ne veut pas avoir ses femmes corrompues et ses biens volés par la noblesse d’Ecosse.
– Et c’est sur moi qu’on rejette tout cela ! s’écria Nigel ; il est facile de me disculper.
– Je l’espère, milord ; et je dirai même que, quant à ce dernier point, je n’en doute pas. Mais pourquoi avez-vous quitté Whitefriars de cette manière ?
– Maître Reginald Lowestoffe m’a envoyé une barque, en me faisant dire de pourvoir à ma sûreté.
– Je suis fâché de vous dire, répondit Heriot, qu’il nie avoir connaissance d’aucun mouvement de Votre Seigneurie, depuis qu’il vous eut expédié un messager porteur de quelques effets.
– Les bateliers m’ont dit qu’ils étaient employés par lui.
– Les bateliers ! il se trouve que l’un d’eux est un vaurien d’apprenti que je connais d’ancienne date ; l’autre s’est échappé, mais le drôle qui est en prison persiste à dire qu’il était employé par Votre Seigneurie, par elle seule.
– Il ment, reprit vivement lord Glenvarloch ; il m’a dit que maître Lowestoffe l’avait envoyé. J’espère que cet excellent jeune homme n’est pas arrêté ?
– Non, répondit Heriot, et il en a été quitte pour une réprimande de la part des assesseurs, pour s’être mêlé des affaires, de Votre Seigneurie. La cour désire se maintenir en bonne intelligence avec les jeunes Templiers dans ces temps de commotion ; autrement il ne se serait pas tiré d’affaire si facilement.
– Voici les seules paroles de consolation que j’aie entendues de votre bouche, dit Nigel. Quant à cette pauvre femme, elle et sa caisse ont été confiées à la charge de deux porteurs.
– C’est ce qu’a dit le prétendu batelier ; mais aucun de ceux qui sont employés au quai ne veut en rendre témoignage. Je vois que cette idée vous inquiète, milord ; mais on fait toutes sortes d’efforts pour découvrir le lieu de refuge de cette malheureuse femme, si toutefois elle vit encore. Maintenant, milord, ma mission est remplie, au moins en ce qui regarde exclusivement Votre Seigneurie ; ce qui reste est un genre d’affaire d’une espèce plus précise.
– Procédons-y de suite, maître Heriot ; j’aimerais mieux entendre parler des affaires de tout autre que des miennes.
– Milord, vous ne pouvez avoir oublié la transaction qui fut faite, il y a quelques semaines, chez lord Huntinglen, par laquelle une forte somme d’argent fut avancée pour le rachat des biens de Votre Seigneurie.
– Je m’en souviens parfaitement, et la sévérité avec laquelle vous me traitez en ce moment ne peut me faire oublier votre obligeance en cette occasion.
Heriot s’inclina gravement, et poursuivit : – Cet argent fut avancé dans la confiance qu’il serait remboursé sur une reconnaissance faite à Votre Seigneurie, sous le seing royal, en paiement de certaines sommes dues par la couronne à votre père. Je pense que Votre Seigneurie a bien entendu, dans le temps, l’esprit de cette transaction ; j’espère que vous comprenez pareillement le compte que je vous en rends maintenant, et que vous en reconnaissez l’exactitude.
– Incontestablement ; si les sommes mentionnées dans l’acte ne peuvent être acquittées, mes biens deviennent la propriété de ceux qui ont payé les premiers possesseurs de l’hypothèque, et qui ont été subrogés à leurs droits.
– C’est exactement cela, milord ; et la malheureuse situation de Votre Seigneurie ayant, à ce qu’il paraît, alarmé vos créanciers, ils insistent maintenant, je le dis à regret, pour l’une ou l’autre alternative, – la possession des biens, ou le paiement de leur créance.
– Ils ont droit à l’un ou l’autre, et comme je ne puis remplir cette dernière condition dans les circonstances où je me trouve, je pense qu’ils ont droit à se mettre en possession de mes biens.
– Attendez, milord ; si vous avez cessé de m’appeler votre ami, vous verrez du moins que je veux toujours être celui de votre famille, ne fût-ce que par respect pour la mémoire de votre père. Si vous voulez me confier l’ordonnance du roi, je crois que, dans l’état où en sont les choses à la cour, je pourrai recevoir cet argent pour vous.
– Je le ferais bien volontiers ; mais la petite cassette où elle était renfermée n’est plus en ma possession ; on s’en est emparé quand j’ai été arrêté à Greenwich.
– Elle vous sera bientôt rendue, milord ; car j’ai su que le bon sens naturel du monarque et quelques informations qu’il a prises, je ne sais comment, l’ont engagé à démentir toute inculpation de tentative contre sa personne. C’est une plainte entièrement étouffée ; il ne sera procédé contre vous qu’au sujet de la violence dont vous vous êtes rendu coupable envers lord Dalgarno, dans la juridiction du palais, et vous trouverez déjà cette charge suffisante.
– J’aurai la force de la supporter, dit lord Glenvarloch ; mais il ne s’agit pas de cela maintenant. – Si j’avais cette cassette…
– Vos effets étaient dans la petite antichambre quand j’y suis passé, dit le citadin ; la cassette m’a frappé les yeux : je crois que vous la teniez de moi ; elle avait appartenu à mon vieil ami, sir Faithful Frugal. Oui, il avait aussi un fils… Il ne put continuer.
– Un fils qui, comme celui de lord Glenvarloch, ne fit pas honneur à son père. N’est-ce pas cela que vous vouliez dire, maître Heriot ?
– Milord, j’ai dit une parole inconsidérée. La providence de Dieu est infinie, et peut tout réparer. Cependant, je l’avouerai, j’ai quelquefois envié à mes amis leurs belles et florissantes familles, et j’ai vu ensuite de tels changemens lorsque la mort les a laissées sans chef, les fils de tant d’hommes riches réduits à l’indigence, les héritiers de tant de nobles chevaliers sans une acre de terre, que je trouve que ma fortune et ma mémoire, d’après les dispositions que je prendrai, ont la chance de survivre à celles d’hommes plus puissans, quoique Dieu ne m’ait donné aucun héritier de mon nom. Mais ce n’est pas ce dont nous devons nous occuper. – Holà, garde, apportez les effets de lord Glenvarloch.
Ses ordres furent exécutés. Les scellés avaient été mis sur le coffre et la cassette ; mais ils furent alors levés, d’après les ordres arrivés de la cour, et tout fut laissé à la libre disposition du prisonnier.
Pressé de mettre fin à cette visite pénible, lord Glenvarloch ouvrit la cassette, et jeta d’abord dans les papiers qu’elle contenait un coup d’œil rapide, ensuite il chercha avec plus de lenteur et de soin ; mais tout fut inutile, l’ordonnance signée par le souverain avait disparu.
– Je ne m’attendais pas à autre chose, dit George Heriot avec amertume : donnez une issue à l’eau, elle est bientôt tout écoulée ; voilà le commencement du mal. Vous avez perdu un bel héritage, j’ose le dire, sur un malheureux coup de dés, ou sur une maudite carte ! Milord, votre surprise est bien jouée : je vous fais compliment de vos talens. J’ai vu bien des jeunes gens querelleurs et prodigues, mais jamais un homme dissimulant avec tant d’art, de si bonne heure. – Cessez, milord, de me regarder avec cet air irrité : le souvenir que je conserve de votre père me fait parler avec amertume, et si son fils ne s’entend reprocher sa dégradation par aucune autre personne, il l’entendra de la bouche du vieil orfèvre.
Ce nouveau soupçon poussa à bout la patience de Nigel ; cependant l’intention et le zèle du bon vieillard, joints aux circonstances qui excitaient son mécontentement, étaient une si bonne excuse qu’ils arrêtèrent le ressentiment de lord Glenvarloch, et le forcèrent, après deux ou trois exclamations d’impatience, à observer le silence d’une morne fierté. Enfin maître Heriot reprit ainsi :
– Ecoutez-moi, milord ; il n’est guère possible que ce papier important soit entièrement perdu. Apprenez-moi dans quel coin obscur, et pour quelle misérable somme il a été mis en gage. – On peut encore faire quelque chose…
– Vos efforts en ma faveur sont d’autant plus généreux, dit lord Glenvarloch, que vous croyez avoir lieu d’en regarder comme indigne celui qui en est l’objet. Mais ils sont tout-à-fait inutiles. La fortune m’a partout déclaré la guerre : je lui abandonne le champ de bataille.
– Par la mort ! s’écria Heriot avec impatience, vous feriez jurer un saint. Je vous dis que si ce papier, dont la perte vous semble si indifférente, n’est pas retrouvé, adieu à la belle seigneurie de Glenvarloch, – à ses tours et à ses forêts, – à son clos et à ses champs, – à son lac et à son ruisseau, – enfin à tout ce qui a été dans la maison d’Olifaunt depuis le temps de Guillaume-le-Lion.
– Adieu donc, dit Nigel. – Et mon deuil en est bientôt fait.
– Morbleu ! milord, il vous en coûtera plus d’un regret avant de mourir, reprit Heriot avec le même ton d’impatience et d’irritation.
– Non certes, mon vieil ami, répliqua Nigel. Les seuls regrets que je pourrai avoir, maître Heriot, ce sera d’avoir perdu l’estime d’un honnête homme, et ce qu’il y a de plus triste, je mourrai sans l’avoir nullement mérité.
– Oui, oui, jeune homme, dit Heriot en secouant la tête, faites-moi croire cela si vous pouvez. – Pour conclure, dit-il en se levant de son siège et en s’approchant de celui qu’occupait la femme déguisée, car nos affaires sont maintenant réduites à peu de chose, vous me ferez croire aussi que ce beau masque, à l’égard de qui j’use en ce moment de l’autorité paternelle, est un page français qui ne comprend pas l’anglais.
En même temps il saisit avec une sorte de douce violence le manteau du prétendu page, et traîna au milieu de l’appartement la belle déguisée, qui essayait en vain de se couvrir le visage, d’abord de son manteau, ensuite de ses mains ; mais Heriot successivement écarta ces deux obstacles sans trop de cérémonie, et montra à découvert la fille du vieux chronologiste, sa charmante filleule, Marguerite Ramsay.
– Voici une belle équipée ! dit-il ; et en même temps il ne put s’empêcher de la secouer légèrement par le bras ; car nous avons remarqué ailleurs qu’il était rigide dans ses principes. – Comment se fait-il, mignonne, que je vous trouve sous un costume si indécent, et dans une situation si humiliante ? Allons ! votre air de honte est maintenant déplacé ; – il aurait dû venir plus tôt. Parlez, ou je…
– Maître Heriot, interrompit lord Glenvarloch, quelque droit que vous puissiez avoir ailleurs sur cette jeune fille, tant qu’elle se trouve dans mon appartement elle est sous ma protection.
– Votre protection, milord ! – Un digne protecteur ! – Et pendant combien de temps, mistress, avez-vous été sous la protection de milord ? Parlez sans mentir.
– Pendant deux heures, mon parrain, répondit la jeune fille en baissant la tête et en rougissant ; mais j’y ai été contre ma volonté.
– Deux heures ! répéta Heriot ; – c’est assez pour une mauvaise action. – Milord, c’est, je présume, une autre victime sacrifiée à votre caractère de galanterie ; – une autre aventure dont vous pourrez vous vanter à l’Ordinaire de Beaujeu. Il me semble que le toit sous lequel vous avez rencontré pour la première fois cette petite sotte aurait dû la mettre à l’abri d’un pareil sort.
– Sur mon honneur ! maître Heriot, vous me rappelez à présent, pour la première fois, que je vis cette jeune personne dans votre propre maison. Quoiqu’il ne soit pas facile d’oublier ses traits, je faisais d’inutiles efforts pour me rappeler le lieu où je l’avais déjà vue. Quant à vos soupçons, ils sont aussi mal fondés qu’injurieux pour elle et pour moi. Je venais seulement de m’apercevoir de son déguisement quand vous êtes entré. Je suis persuadé, d’après toute sa conduite, que sa présence ici, et sous ce costume, était involontaire ; et, Dieu merci, je n’étais pas capable d’en tirer avantage à son préjudice.
– C’est très-bien parler, dit maître Heriot ; mais un clerc adroit peut lire les Apocryphes aussi haut que l’Ecriture sainte. Franchement, milord, vous en êtes arrivé au point que vos paroles ne peuvent passer sans être accompagnées de preuves.
– Peut-être ne devrais-je point élever la voix, dit Marguerite, dont rien au monde ne pouvait étouffer longtemps la vivacité naturelle, mais je ne puis me taire. Mon parrain, vous êtes injuste envers moi et envers ce jeune lord. Vous dites que ses paroles ont besoin de preuves ; je sais où en trouver pour quelques-unes ; et le reste, je le crois sincèrement et religieusement sans en avoir.
– Je vous remercie, jeune fille, répondit Nigel, de la bonne opinion que vous avez exprimée. Il paraît que, sans que j’en sache la cause, je suis arrivé à un tel point qu’on refuse de croire à toute action ou pensée généreuse de ma part. Je n’en suis que plus reconnaissant envers celle qui me rend la justice que le monde me refuse. Quant à ce qui vous regarde, si j’étais en liberté, j’ai une épée et un bras qui sauraient défendre votre réputation.
– D’honneur, nous voyons ici un Amadis parfait et une Oriane, dit George Heriot ; je crois que je ne tarderais pas à avoir la gorge coupée entre le chevalier et la princesse si malheureusement les mangeurs de bœufs[112] n’étaient pas à portée de la voix. – Allons, allons, la dame au cœur trop tendre, si vous avez envie de vous tirer d’affaire, vous n’en viendrez à bout que par des aveux prouvés, et non par des phrases de romans et de comédies. – Au nom du ciel, comment êtes-vous venue ici ?
– Monsieur, répondit Marguerite, puisqu’il faut parler, je vous dirai que je suis allée à Greenwich ce matin avec Monna Paula, pour présenter une pétition au roi de la part de lady Hermione.
– Dieu de miséricorde ! s’écria Heriot, est-elle aussi dans la danse ? N’aurait-elle pu attendre mon retour pour se remuer dans ses affaires ? Mais je pense que la nouvelle que je lui avais envoyée lui avait ôté tout repos. Ah ! femmes, femmes ! – celui qui lie son sort au vôtre aurait besoin d’une double dose de patience, car vous n’en apportez guère dans la communauté. Mais quel rapport cette ambassade de Monna Paula a-t-elle avec votre déguisement absurde ? Parlez.
– Mona Paula était effrayée, répondit Marguerite, et ne savait comment remplir son message ; vous n’ignorez pas qu’elle met à peine le pied dehors. De sorte… de sorte que, – je suis convenue d’aller avec elle pour lui donner du courage ; et quant à mon costume, vous devez vous souvenir que je le portais à un déguisement de Noël, et que vous ne le trouviez pas inconvenant[113].
– Oui, pour une fête de Noël dans un salon, répliqua Heriot, mais non pour courir en mascarade à travers les champs. Je m’en souviens, mignonne, et je viens de le reconnaître ; c’est à cela, ainsi qu’à votre petit pied, et à un avertissement que j’ai reçu ce matin d’un ami, ou d’une personne qui se donnait pour tel que j’ai l’obligation de vous avoir reconnue. Ici lord Glenvarloch ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur les petits pieds que le grave citadin lui-même avait jugé à propos de citer ; un coup d’œil seulement, car il vit combien le moindre signe d’une attention trop curieuse ajoutait aux souffrances et à la confusion de Marguerite. – Et dites-moi, ma fille, continua maître Heriot, car notre observation n’était qu’une plaisanterie faite en passant, – lady Hermione savait-elle cette belle œuvre ?
– Je n’aurais point osé lui en parler pour tout au monde, dit Marguerite ; elle croyait qu’un de nos apprentis allait accompagner Monna Paula.
On remarquera ici que ces mots – nos apprentis, parurent avoir en eux quelque chose qui rompit le charme sous l’influence duquel lord Glenvarloch avait écouté les détails intéressans, quoique interrompus, de l’histoire de Marguerite.
– Et pourquoi n’est-il pas allé avec elle ! il eût été certainement un compagnon plus convenable pour Monna Paula que vous, dit le citadin.
– Il avait autre chose à faire, répondit Marguerite d’une voix à peine intelligible.
Maître George lança un coup d’œil rapide sur Nigel, et lorsqu’il vit que ses traits n’exprimaient aucun reproche d’une conscience coupable, il se dit en lui-même : il faut que les choses n’en soient pas au point que je le craignais. – Ainsi cette maudite Espagnole, avec sa tête remplie, comme elles l’ont toutes, de déguisemens, de trappes, d’échelles de cordes et de masques, a été assez faible et assez sotte pour vous entraîner avec elle dans cette folle expédition ? – Et voyons la suite du voyage, je vous prie.
– Au moment où nous arrivions à la porte du parc, répondit Marguerite, un cri : A la trahison ! se fit entendre. Je ne sais ce que devint Monna : mais je me mis à courir jusqu’à ce que je tombai entre les mains d’un domestique très-honnête, appelé Linklater. Je fus obligée de lui dire que j’étais votre filleule ; de sorte qu’il me tint éloignée des autres personnes, et qu’il me fit parler à Sa Majesté comme je l’en priai.
– Voilà, dans toute cette affaire, la seule marque que vous ayez donnée que le sens commun n’avait pas entièrement abandonné votre petite cervelle, dit Heriot.
– Sa Majesté, continua Marguerite, me fit la grâce de me recevoir seule, quoique les courtisans se récriassent sur le danger auquel elle s’exposait, et voulussent me fouiller pour voir si j’avais des armes ; mais, Dieu merci, le roi le défendit. J’imagine qu’il avait été prévenu par Linklater de ce que j’étais réellement.
– Bien, jeune fille, dit Heriot, je ne demande pas ce qui s’est passé, il ne me convient pas de chercher à pénétrer les secrets de mon souverain. Si vous aviez été tête à tête avec son grand-père, le Renard rouge de Saint-André, comme David Lindsay avait coutume de l’appeler, par ma foi, j’aurais su ce que je devais en penser ; mais, notre maître ! Dieu le bénisse ! est grave et tempérant ; c’est un Salomon en tout, excepté sur le chapitre des femmes et des concubines.
– Je ne sais, monsieur, ce que vous voulez dire, répondit Marguerite. Sa Majesté fut très-bienveillante et très-bien disposée ; mais elle dit que je serais envoyée ici, et confiée à la garde de la femme du lieutenant, lady Mansel, qui veillerait à ce que je n’éprouvasse aucune insulte. Le roi promit de m’envoyer dans un bateau couvert, et sous la conduite d’une personne bien connue de vous, et voilà comme je me trouve dans la Tour.
– Mais comment, ou pourquoi êtes-vous dans cet appartement, ma nymphe ? dit Heriot : expliquez-moi cela, car je pense que l’énigme a besoin d’être devinée.
– Je ne puis donner d’autre explication, monsieur, sinon que lady Mansel m’a envoyée ici malgré mes instances, mes larmes et mes supplications. Je n’avais peur de rien, car je me sentais protégée ; mais je ne sais pas comment je ne suis pas morte de honte et de confusion ; comment je n’en meurs pas encore au moment où j’en parle.
– C’est bon, c’est bon ; si vos larmes sont sincères, dit Heriot, elles ne feront qu’effacer plus tôt le souvenir de votre faute. – Votre père sait-il quelque chose de votre escapade ?
– Je ne voudrais pas pour tout au monde qu’il le sût ; il me croit avec lady Hermione.
– Oui, l’honnête David sait mieux régler ses horloges que sa famille. Allons, mignonne, je vais vous reconduire chez lady Mansel, et la prier, au nom de l’humanité, de se charger encore de vous, et, quand elle aura une oie à garder, de ne pas la confier au renard. – Les gardes nous laisseront passer, j’espère, jusqu’à l’appartement de milady.
– Arrêtez un instant, dit lord Glenvarloch : quelque mauvaise opinion que vous ayez conçue de moi, je vous le pardonne : le temps vous prouvera que vous me jugez mal ; et vous-même, je pense, vous serez le premier à regretter l’injustice que vous me faites. Mais gardez-vous bien de concevoir aucun soupçon contre cette jeune personne, dont les anges eux-mêmes attesteraient la pureté. J’ai observé chacun de ses regards et de ses gestes, et tant que je respirerai, je penserai toujours à elle avec…
– N’y pensez pas du tout, milord, dit George Heriot en l’interrompant ; – c’est certainement la meilleure faveur que vous puissiez lui faire, ou bien, pensez à elle comme à la fille de David Ramsay, l’horloger, ce qui n’est pas un sujet propre à de belles phrases, à des aventures romanesques, ou à des complimens en vers ampoulés. – Je vous souhaite le bonjour, milord. Je ne suis pas tout-à-fait aussi dur que mes discours pourraient le faire croire. Si je puis quelque chose – c’est-à-dire si je vois clair à travers ce labyrinthe… ; mais ce n’est pas le cas d’en parler en ce moment. – Je vous souhaite le bonjour, milord. – Holà, garde ! permettez-nous de passer dans l’appartement de lady Mansel.
Le garde dit qu’il lui fallait l’ordre du lord lieutenant ; et pendant qu’il était allé le prendre, ils restèrent tous les trois debout près l’un de l’autre, mais sans parler, et sans oser à peine se regarder qu’à la dérobée, situation qui devait causer quelque embarras à deux d’entre eux pour le moins. La différence de rang, qui était une considération si importante à cette époque, ne put empêcher lord Glenvarloch de reconnaître que Marguerite Ramsay était une des jeunes filles les plus jolies qu’il eût jamais vues, – de soupçonner qu’il n’était pas lui-même tout-à-fait indifférent à ses yeux, sans pouvoir trop s’en expliquer les motifs ! – et de penser qu’il avait été cause d’une grande partie de ses tourmens ; – l’admiration, l’amour-propre et la générosité lui parlaient à la fois pour elle ; et lorsque le garde revint avec la permission qu’on attendait, le salut de Nigel à la charmante fille du mécanicien fut marqué d’une expression qui colora ses joues d’une rougeur aussi vive que celle qu’avait pu exciter tout autre incident de cette journée fertile en événemens. Elle y répondit avec timidité et embarras, s’attacha au bras de son parrain, et sortit de l’appartement, qui, tout sombre qu’il était, n’avait encore jamais paru aussi obscur à Nigel que quand la porte fut fermée derrière elle.
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