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Chapitre 30

« Quand même tu devrais avec ignominie

« Subir ici la mort,

« Il te reste un ami, ferme, plein d’énergie,

« Pour partager ton sort. »

Ballade de JEMMY DAWSON.

Maître George Heriot et sa pupille, comme on peut bien nommer Marguerite, puisque son affection pour elle le portait à lui prodiguer tous les soins d’un tuteur, furent introduits par des gardes dans l’appartement du lieutenant, qu’ils trouvèrent assis auprès de son épouse. Ils furent reçus par eux avec toute la politesse que le caractère de maître Heriot et le crédit qu’on lui supposait pouvaient faire attendre, même d’un vieux soldat pointilleux et d’un courtisan comme sir Edward Mansel. Lady Mansel reçut Marguerite avec la même courtoisie, et informa maître George que dès ce moment elle n’était plus prisonnière.

– Elle est libre, dit-elle, de retourner dans sa famille, sous votre protection. – Tel est le bon plaisir de Sa Majesté.

– J’en suis bien aise, madame, répondit Heriot, mais seulement j’aurais désiré que sa liberté lui eût été rendue avant sa folle entrevue avec ce singulier jeune homme ; et je suis surpris que Votre Seigneurie l’ait permise.

– Mon brave maître Heriot, dit sir Edward, nous agissons d’après les ordres de quelqu’un plus puissant et plus sage que nous. Les injonctions que nous recevons de Sa Majesté doivent être exécutées à la lettre, et il est inutile de dire que la sagesse de Sa Majesté fait plus que garantir…

– Je suis pénétré de toute la sagesse de Sa Majesté, dit Heriot ; cependant, il y a un vieux proverbe concernant le feu et les étoupes. – Mais c’est une affaire finie ; n’en parlons plus.

– Je vois sir Mungo Malagrowther qui s’achemine lentement vers la porte de la Tour, avec la démarche d’une grue boiteuse, dit lady Mansel. C’est sa seconde visite depuis ce matin.

– C’est lui qui a apporté l’ordre pour décharger lord Glenvarloch de l’accusation de trahison, dit sir Edward.

– Et c’est de lui, dit Heriot, que j’ai appris une grande partie de ce qui était arrivé ; car je ne suis revenu de France que fort tard hier dans la soirée, et presqu’à l’improviste.

En ce moment, sir Mungo entra. Il salua le lieutenant de la Tour et son épouse avec une politesse cérémonieuse, – honora George Heriot d’un signe de protection et de connaissance, et accosta Marguerite de cette manière : – Eh ! ma jeune prisonnière, vous n’avez pas encore quitté votre attirail masculin ?

– Elle ne prétend pas le quitter, sir Mungo, dit Heriot en élevant la voix, qu’elle n’ait obtenu satisfaction de vous, pour m’avoir, comme un chevalier déloyal, appris son déguisement ; – et, en vérité, sir Mungo, je pense que, lorsque vous m’avez dit qu’elle était à courir les champs sous un costume si étrange, vous auriez pu aussi bien me dire qu’elle était sous la protection de lady Mansel.

– C’était le secret du roi, maître Heriot, répondit sir Mungo en se jetant dans un fauteuil avec son air atrabilaire et important ; je vous ai donné l’autre avertissement dans une bonne intention pour vous, vous sachant l’ami de la jeune fille.

– Oui, répliqua Heriot, vous avez agi suivant votre habitude. – Nous m’en avez dit assez pour me donner des inquiétudes sur son compte, et vous vous êtes bien gardé de laisser échapper un seul mot pour les calmer.

– Sir Mungo sera sourd à cette remarque, dit lady Mansel ; il faut changer de conversation. Y a-t-il des nouvelles de la cour, sir Mungo ? Vous avez été à Greenwich ?

– Vous pourriez aussi bien me demander, madame, répondit le chevalier, s’il y a des nouvelles de l’enfer.

– Comment ! sir Mungo, comment ! dit sir Edward ; mesurez un peu mieux vos expressions : – vous parlez de la cour du roi Jacques.

– Sir Edward, quand je parlerais de la cour des douze Césars, je dirais qu’il y règne maintenant autant de confusion que dans les régions infernales. Les courtisans qui y vivent depuis quarante ans, et au nombre desquels je dois me ranger, savent autant de quoi il s’agit, qu’un fretin dans le Maelstorm[114] ! Les uns disent que le roi a regardé le prince d’un mauvais œil ; – d’autres que le prince a jeté sur le duc un regard sévère ; – quelques-uns, que lord Glenvarloch sera pendu pour crime de haute trahison ; – quelques autres, enfin, qu’il y a contre lord Dalgarno des griefs qui peuvent lui coûter la tête.

– Et que pensez-vous de tout cela, vous qui tenez à la cour depuis quarante ans ? dit sir Edward Mansel.

– Non, non, ne le lui demandez pas, sir Edward, dit milady en regardant son mari d’un air expressif.

– Sir Mungo a trop d’esprit, ajouta maître Heriot, pour se souvenir que celui qui dit une chose susceptible d’être répétée à son préjudice ne fait que charger une carabine dont le premier venu peut se servir contre lui quand bon lui semble.

– Quoi ! dit l’intrépide chevalier, vous pensez que j’ai peur qu’on me tire les vers du nez ? Et pourquoi ne dirais-je pas que Dalgarno a plus d’esprit que de probité ; – le duc, plus de voiles que de lest ; – le prince, plus d’orgueil que de prudence, – et que le roi… – Lady Mausel leva son doigt en signe d’avertissement ; – que le roi est mon excellent maître, qui m’a donné pendant quarante ans et plus les gages d’un chien, c’est-à-dire des os et des coups ? – Que m’importe de dire tout cela ? Archie Armstrong en dit pire chaque jour, et ne ménage personne.

– Il n’en est que plus fou, dit George Heriot ; cependant il n’a pas tout-à-fait tort, car sa folie, à lui, est sa sagesse. Mais vous, sir Mungo, ne comparez pas votre esprit à celui d’un fou, même à celui du fou de la cour.

– Fou, dites-vous, répliqua sir Mungo, qui n’avait pas parfaitement entendu ce qu’avait dit maître Heriot, ou qui ne voulait pas le paraître ; j’ai été fou, en effet, de m’attacher ici à une cour avare, tandis que les hommes de talent et les hommes braves faisaient leur fortune dans tous les autres pays de l’Europe. Mais ici on ne prend pas garde à un homme, à moins qu’il n’ait une grande clef à tourner (il jeta un regard sur Edward), ou qu’il ne fasse tin-tin avec un marteau sur une assiette d’étain. – Allons, messieurs, il faut que je fasse autant de hâte pour m’en retourner que si j’étais un messager salarié. – Sir Edward, et vous, milady, je vous baise les mains. – Je vous offre mes services, maître Heriot ; – et quant à cette petite échappée, si vous voulez agir d’après mes conseils, quelques macérations par le jeûne, et une douce application des étrivières, sont la meilleure cure pour ses accès de vertiges.

– Si vous vous proposez d’aller à Greenwich, sir Mungo, dit le lieutenant, je puis vous épargner cette peine. – Le roi va se rendre à l’instant à Whitehall.

– C’est donc pour cette raison que le conseil a été convoqué avec tant de précipitation ? dit sir Mungo. En ce cas, je vais, avec votre permission, aller voir ce pauvre diable de Glenvarloch, et chercher à le consoler.

Le lieutenant parut réfléchir et garder un moment le silence avec l’air du doute.

– Le pauvre garçon, continua sir Mungo, doit avoir besoin d’un compagnon aimable qui puisse lui dire la nature du châtiment qu’il doit subir, et autres choses qui l’intéressent. Je ne le quitterai pas que je ne lui aie démontré qu’il s’est complètement perdu de la tête aux pieds ; – il faut qu’il soit entièrement convaincu de l’état déplorable de ses affaires, et du peu d’espoir qu’il a de les rétablir.

– Hé bien, sir Mungo, répondit le lieutenant, si vous croyez réellement tout cela bien consolant pour la partie intéressée, je donnerai ordre qu’on vous conduise dans son appartement.

– Et moi, dit George Heriot, je prierai humblement lady Mansel de vouloir bien prêter des hardes de sa femme de chambre à cette jeune étourdie ; car je ferais tort à ma réputation si je traversais le quartier de la Tour dans cet équipage de fou, – quoiqu’il n’aille pas trop mal à la petite sotte.

– Je vous renverrai tout de suite dans ma voiture, dit lady Mansel avec obligeance.

– Ma foi, madame, puisque vous voulez bien nous honorer de tant de courtoisie, je l’accepterai volontiers, dit le citadin, car je suis accablé d’occupations, et la matinée s’est déjà passée à ne rien faire.

La voiture du gouverneur transporta le digne citadin et sa compagne dans sa maison de Lombard-Street. Il y trouva lady Hermione, qui attendait son retour avec une vive anxiété ; elle venait de recevoir l’ordre d’être prête à comparaître dans une heure devant le conseil privé présidé par le roi.

L’inexpérience de cette dame dans les affaires, et sa longue retraite de la société et du monde, étaient cause que cet ordre avait fait sur elle une aussi vive impression que si elle n’eût pas été la conséquence nécessaire de la pétition qu’elle avait fait présenter au roi par Monna Paula. George Heriot lui reprocha avec douceur d’avoir fait des démarches dans une affaire importante avant son retour de France, surtout après qu’il l’avait engagée positivement à rester tranquille, dans une lettre datée de Paris, comme elle avait pu s’en convaincre par ses yeux. Elle ne put s’excuser que sur l’influence que ses démarches pouvaient avoir en ce moment sur l’affaire de lord Glenvarloch ; car elle était honteuse d’avouer combien elle avait été convaincue par l’importunité pressante de sa jeune compagne. Le motif de l’empressement de Marguerite était naturellement la sûreté de Nigel ; mais nous choisirons un autre instant pour montrer le rapport qu’il pouvait avoir à la pétition de lady Hermione. En attendant, nous reviendrons à la visite dont sir Mungo Malagrowther favorisa le jeune lord captif.

Le chevalier, après les salutations d’usage, et après avoir fait précéder son discours par une foule de regrets que lui inspirait la situation de Nigel, s’assit auprès de lui, et, donnant à ses traits grotesques l’expression du plus cruel désespoir, il commença son chant lugubre de la manière suivante :

– Je bénis Dieu, milord, d’avoir eu le plaisir de porter au lieutenant le message clément de Sa Majesté qui vous décharge de l’accusation la plus forte dont vous étiez l’objet, pour avoir conspiré contre la personne sacrée du monarque ; car, supposons que pour le second chef, qui est une violation des privilèges du palais et de sa juridiction, vous soyez poursuivi usque ad mutilationem, c’est-à-dire jusqu’à la perte d’un membre, comme cela vous arrivera vraisemblablement, ce châtiment n’est rien en comparaison d’être pendu et écartelé vif comme un traître.

– La honte d’avoir mérité un pareil châtiment, répondit Nigel, serait pour moi plus sensible que la douleur du supplice.

– Sans doute, milord, la pensée de l’avoir mérité doit être un tourment pour votre esprit, répliqua son bourreau ; une sorte de pendaison et d’écartellement mental et métaphysique, qui en quelque sorte équivaut à l’application extérieure du chanvre, du fer, du feu, et autres substances semblables sur l’homme physique.

– Je dis, sir Mungo, répéta Nigel, et je vous prie d’entendre mes paroles, que je ne suis coupable d’aucune faute, si ce n’est que j’avais des armes sur moi quand le hasard me conduisit près de la personne de mon souverain.

– Vous avez raison, milord, de ne faire aucun aveu. Nous avons un vieux proverbe : – Avouez, et cætera. Du reste, Sa majesté a une aversion déterminée pour toute espèce d’armes, et plus particulièrement pour les pistolets ; mais, comme je le disais, il y a un terme à tout. Je vous souhaite de vous tirer aussi bien de l’autre affaire, ce qui n’est pas du tout vraisemblable.

– Assurément, sir Mungo, vous pourriez vous-même rendre témoignage en ma faveur dans l’affaire du parc. Personne ne sait mieux que vous que j’étais dans ce moment poussé à bout par des insultes de la nature la plus odieuse, qui m’avaient été faites par lord Dalgarno, et dont un grand nombre, rapportées par vous-même, ne faisaient qu’irriter encore davantage ma colère.

– Ouais ! – ouais ! répliqua sir Mungo, je ne me souviens que trop de quelle colère vous étiez enflammé, malgré les diverses remontrances que je vous fis sur le respect qu’exigeait le lieu où vous étiez. Hélas ! hélas ! vous ne pouvez pas dire que vous soyez tombé dans la bourbe faute d’avertissement.

– Je vois, sir Mungo, que vous êtes déterminé à ne point vous souvenir de ce qui pourrait m’être favorable.

– Je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous rendre service, et la meilleure preuve que je puisse vous en donner, c’est de vous expliquer le [115], pour lui rafraîchir à coups de verges son sang trop ardent. – Jolie donzelle, qui pense à porter les culottes, et, qui n’est pas même encore mariée !

– Ecoutez, sir Mungo Malagrowther, dit Nigel, parlez de cette jeune personne avec le respect convenable.

– Certainement, milord, je ne parlerai d’elle qu’avec tout le respect qui est dû à la maîtresse de Votre Seigneurie et à la fille de David Ramsay, dit sir Mungo en prenant un ton sec et ironique.

Nigel était très-disposé à trouver ici un motif de querelle sérieuse ; mais avec sir Mungo une pareille affaire eût été ridicule : il étouffa son ressentiment, et le conjura de lui raconter tout ce qu’il avait vu et tout ce qu’il avait entendu dire relativement à cette jeune personne.

– J’étais simplement dans l’antichambre lorsqu’elle eut audience, et j’entendis le roi dire, à ma grande inquiétude : Pulchra sanè puella et Maxwell, qui n’a pas l’oreille très-latine, pensa que Sa Majesté l’appelait par son nom de Sawney ; il entra : alors je vis le roi relever de sa propre main la jeune fille, qui, comme je l’ai déjà dit, était travestie en homme. J’aurais pu penser sur cela ce que j’aurais voulu ; mais notre gracieux maître est déjà vieux, et ne fut jamais, même dans sa jeunesse, grand amateur du sexe féminin. Il cherchait à la consoler à sa manière, en lui disant – Vous n’avez pas besoin de remercier pour cela, ma charmante petite ; Glenvarlochides obtiendra justice. En effet, lorsque nous fûmes remis de notre inquiétude, nous ne pûmes croire qu’il eût aucun dessein sur notre personne. Et quant aux autres griefs qui sont contre lui, nous les examinerons avec sagesse et scrupule. – Alors je fus chargé de conduire la jeune garçonnière à la Tour, et de la mettre sous la protection de lady Mansel. Sa Majesté me chargea en outre de garder le plus parfait silence vis-à-vis d’elle sur vos torts ; car, dit-il, le cœur de la pauvre fille saigne pour le jeune lord.

– Et c’est là-dessus que vous avez charitablement, au préjudice de cette jeune personne, fondé l’opinion que vous avez cru devoir exprimer ?

– De bonne foi, milord, quelle opinion voudriez-vous que je conçusse d’une fille qui se travestit en homme, et va se jeter aux genoux du roi pour un jeune seigneur étourdi ? Je ne sais pas quel est le mot à la mode, car les phrases changent, quoique les usages restent ; mais réellement je dois penser que cette jeune lady, – si vous appelez la fille de Ramsay l’horloger une jeune dame, – se conduit plutôt en dame de joie qu’en dame d’honneur.

– Vous lui faites une offense grave, sir Mungo ; ou plutôt vous avez été trompé par les apparences.

– Tout le monde le sera également, milord, à moins que, pour désabuser tout le monde, vous ne fassiez ce que le fils de votre père ne se souciera guère de faire.

– Et quelle est la chose dont il s’agit, s’il vous plaît ?

– D’épouser la jeune fille, de la faire lady Glenvarloch : – Oui, oui, vous pouvez tressaillir, mais voilà où vous en êtes bientôt : il vaut mieux l’épouser que de faire pire, si pire n’est déjà fait.

– Sir Mungo, dit Nigel, je vous prie d’abandonner ce sujet, et d’en revenir plutôt à celui de la mutilation, sur lequel il vous plaisait d’entrer dans tant de détails il n’y a qu’un instant.

– Je n’en ai plus le loisir, dit sir Mungo en entendant sonner quatre heures ; mais, aussitôt que votre arrêt aura été prononcé, milord, vous pouvez vous reposer sur moi pour avoir les plus grands détails ; et je vous donne ma parole de chevalier et de gentilhomme que je vous accompagnerai moi-même sur l’échafaud, malgré les regards sévères que cette action attirera sur moi. Je ne crains pas de rester auprès d’un ami dans les momens les plus critiques. A ces mots, il dit adieu à lord Glenvarloch, qui ressentit une aussi vive joie de son départ que quiconque avait jamais eu à supporter la société de ce caustique courtisan.

C’est cependant beaucoup dire, car lorsque Nigel fut seul avec ses réflexions, il ne put s’empêcher de trouver dans la solitude presque autant d’ennuis qu’en la compagnie de sir Mungo Malagrowther. La ruine totale de sa fortune, qui lui paraissait inévitable par la perte de l’ordonnance du roi, à laquelle il avait dû les moyens de racheter son patrimoine, fut un nouveau coup pour lui, et d’autant plus cruel qu’il était moins attendu. Il ne pouvait pas se rappeler précisément la dernière époque à laquelle il avait vu cet acte, mais il était porté à croire que c’était dans la cassette, lorsqu’il y avait pris de l’argent pour payer son misérable logement à Whitefriars. Depuis ce moment, la cassette avait presque toujours été sous ses yeux, excepté pendant le peu de temps qu’il avait été séparé de ses effets par son arrestation dans le parc de Greenwich. L’ordonnance pouvait, en effet, lui avoir été soustraite à cette époque, car il n’avait aucune raison de penser que sa personne ou ses propriétés fussent dans les mains de gens qui lui voulussent du bien. Mais, d’un autre côté, il ne s’aperçut pas que la serrure du coffre-fort eût éprouvé aucune violence ; et, comme elle était d’une construction particulière et compliquée, il pensa qu’on n’aurait guère pu l’ouvrir sans un instrument fait exprès et adapté à ses diverses parties, ce qu’on n’avait pas eu le temps de faire. Mais il avait beau former des conjectures à ce sujet, il était clair que ce papier important avait disparu, et il était probable qu’il n’était pas passé dans des mains amies.

– Hé bien, soit ! se dit Nigel à lui-même, je ne suis guère plus à plaindre, à l’égard de mes perspectives de bonne fortune, que lorsque j’arrivai pour la première fois dans cette maudite cité ; cependant être chargé de lâches accusations, et flétri par d’infâmes soupçons ! être l’objet de la pitié la plus humiliante d’un estimable citadin, et de la malignité d’un misérable courtisan dévoré d’envie, qui ne peut pas plus supporter la bonne fortune et les bonnes qualités d’un autre que la taupe ne peut supporter l’éclat du soleil ! C’est vraiment une réflexion déplorable et dont les conséquences doivent s’attacher à mon avenir, et empêcher ma tête ou ma main, si elles me sont laissées, de pouvoir rien exécuter en ma faveur.

La conviction qu’on est l’objet du blâme et de l’abandon général semble être une des peines les plus cruelles auxquelles l’homme puisse être condamné. Les plus atroces criminels, dont les nerfs n’ont pas été ébranlés par les plus horribles tortures, souffrent plus de la pensée qu’aucun homme n’éprouvera de pitié pour leurs souffrances que de la crainte de l’agonie même dont leur supplice les menace ; et souvent on les voit essayer de pallier leurs crimes, quelquefois même nier positivement ce que la preuve la plus claire a établi, plutôt que de mourir avec la malédiction universelle. Il n’était donc pas surprenant que Nigel, généralement soupçonné, quoique injustement, dût se souvenir, dans sa position cruelle, qu’au moins il existait un être qui non-seulement l’avait cru innocent, mais qui avait osé, de tout son faible pouvoir, intervenir en sa faveur.

– Pauvre fille ! répétait-il ; fille malheureuse, imprudente, mais généreuse ! ton sort, ressemble à celui de cette infortunée qui, dans l’histoire d’Ecosse, passa son bras dans les ferrures d’une porte pour l’opposer comme une barrière contre les assassins qui menaçaient d’immoler son souverain, Cet acte de dévouement fut inutile ; il ne servit qu’à immortaliser le nom de celle qui en fut l’auteur, et dont le sang coule encore, dit-on, dans les veines de ma maison[116].

Je ne puis expliquer au lecteur si le souvenir de cet acte historique de dévouement, et le sentiment que la comparaison, peut-être un peu outrée, devait produire en faveur de Marguerite Ramsay, ne furent pas un peu moins favorables à celle qui le lui rappelait, quand Nigel revint aux idées de noblesse et d’illustre origine que ce rapprochement réveillait en lui ; mais des idées tout opposées y succédèrent bientôt, – Que sont pour moi, pensa-t-il, famille et ancienne extraction ? – Mon patrimoine aliéné, – mon titre devenu un reproche ; – car qu’y a-t-il de plus méprisable qu’un mendiant titré ? – mon caractère flétri par le soupçon ! – Je ne puis rester dans ce pays ; et si, en le quittant, j’unissais mon sort à celui d’une personne aussi aimable, aussi généreuse et aussi fidèle, qui oserait dire que j’aie dérogé au rang auquel je suis forcé de renoncer ?

Il y avait quelque chose de romanesque et d’agréable dans la manière dont il achevait ce tableau d’un couple aimant et fidèle, devenant l’un pour l’autre le monde entier, et bravant ensemble les coups du destin. Une pareille union avec une créature si charmante, et qui lui avait témoigné dans ses disgrâces un intérêt si vif et si généreux, se présentait à son imagination sous ces flatteuses couleurs qui charment un jeune homme sensible aux tableaux des romans.

Soudain son rêve fut péniblement troublé par la réflexion qu’il était fondé sur l’ingratitude et sur l’égoïsme. Maître de son château et de ses tours, de ses forêts et de ses terres, de son beau patrimoine et de son nom illustre, il eût rejeté comme une chose pour ainsi dire impossible l’idée d’élever à son rang la fille d’un artisan ; mais dégradé de sa noblesse et plongé dans les embarras de l’indigence, il était honteux de ne pas se sentir la force d’empêcher que cette infortunée, dans sa tendresse aveugle, n’abandonnât la perspective d’un meilleur avenir pour embrasser la vie précaire et incertaine à laquelle il était lui-même condamné. – Le caractère généreux de Nigel s’épouvanta du plan de bonheur égoïste qu’il s’était tracé ; et il fit tous ses efforts pour écarter, pendant le reste de la soirée, le souvenir de cette femme séduisante, – ou du moins pour ne pas s’arrêter sur cette idée dangereuse, qu’elle était, dans le moment actuel, le seul être vivant qui parût le considérer comme un objet d’affection.

Il ne put cependant pas réussir à la bannir de ses pensées pendant son sommeil, lorsque, après cette journée fatigante, il se jeta sur sa couche de douleur. – Les traits de Marguerite se mêlèrent aux rêves confus que ces dernières aventures lui avaient créés ; et même, lorsque, se retraçant la scène hideuse que lui avait décrite sir Mungo, son imagination lui représenta le fer brûlant sur sa blessure humiliante, Marguerite restait derrière lui comme un esprit de lumière pour lui verser un baume secourable. Enfin la nature, épuisée par ces scènes fantastiques, força Nigel à s’endormir ; et il dormit si profondément qu’il ne fut éveillé le lendemain matin que par le son d’une voix bien connue, qui avait souvent interrompu son sommeil à peu près à la même heure.

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