Chapitre 31
« Hé morbleu ! que me fait, monsieur, votre noblesse ?
« Sous ces babits grossiers, accusés de bassesse,
« Coule un sang aussi pur que celui qui jadis
« Anima les Césars ou bien les Sésostris,
« Lorsque ces conquérans nobles et sanguinaires
« A l’état de sujets réduisirent leurs frères. »
Ancienne comédie.
La voix dont nous avons parlé dans notre dernier chapitre n’était autre que la voix grondeuse de Richie Moniplies. Ce brave Ecossais, comme toutes les personnes qui ont une haute opinion d’elles-mêmes, aimait beaucoup, lorsqu’il n’avait point d’autre auditeur, à converser avec quelqu’un dont la bonne volonté du moins lui était assurée ; je veux dire avec lui-même. Il était alors à brosser et à arranger les vêtemens de lord Glenvarloch avec autant de sang-froid et de tranquillité que s’il n’avait jamais cessé d’être à son service ; et il marmottait par intervalles : – Ouf ! – Y a-t-il assez de temps que je tiens ce manteau et ce haut-de-chausses ? Je doute que la brosse y ait passé depuis que nous ne nous sommes vus. Aussi la broderie en est joliment éraillée ! – et les boutons d’or ne sont plus au manteau ; en conscience, et aussi vrai que suis honnête homme, il y en a une bonne douzaine de partis ! cela vient des bons tours de l’Alsace. Que la grâce de Dieu nous protège et ne nous abandonne pas à nos propres mouvemens ! Je ne vois pas d’épée ; mais c’est sans doute à cause des circonstances actuelles.
Pendant quelques momens, Nigel ne put s’empêcher de croire qu’il ne rêvât encore, tant il lui semblait improbable que son domestique l’eût découvert, et eût obtenu accès auprès de lui dans le lieu où il se trouvait. Cependant il regarda à travers les rideaux, et se convainquit du fait en reconnaissant le corps sec et allongé de Richie, dont le visage exprimait deux fois plus d’importance qu’à l’ordinaire, et qui s’occupait à brosser avec soin le manteau de son maître, en s’amusant à siffler ou à fredonner de temps en temps quelque refrain d’une ballade écossaise. Quoique suffisamment convaincu de l’identité de sa personne, lord Glenvarloch ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise par cette question inutile : – Au nom du ciel, Richie, est-ce bien vous ?
– Et quel autre que moi pourrait-ce être milord ? répondit Richie. Je ne présume pas qu’on assiste ici au lever de Votre Seigneurie sans y être obligé par son devoir.
– Je suis même étonné, répliqua Nigel, que quelqu’un y assiste, et surtout que ce soit vous ; car vous savez que nous nous étions quittés, et je pensais que vous étiez en Ecosse depuis long-temps.
– J’en demande pardon à Votre Seigneurie, mais nous ne sommes pas encore séparés, et nous ne le serons vraisemblablement pas de sitôt ; car il faut que deux personnes soient d’accord pour défaire un marché, comme pour en conclure un. Quoique ce fût le bon plaisir de Votre Seigneurie de mener une conduite qui nous obligeât presque à nous séparer toute réflexion faite, je ne voulais pas m’en aller. Pour parler franchement, si Votre Seigneurie ne sait pas quand elle a un bon serviteur, je sais, moi, quand j’ai un bon maître ; et, à dire vrai, vous serez mieux servi maintenant que jamais, car il n’y a guère de chance pour que vous franchissiez les limites.
– En effet, dit lord Glenvarloch en souriant, je suis resserré dans les limites de la bonne conduite ; mais j’espère que vous ne profiterez pas de ma situation pour juger trop sévèrement mes folies, Richie ?
– Dieu m’en préserve ! milord, Dieu m’en préserve ! répondit Richie d’un air qui exprimait à la fois un sentiment de sagesse supérieure et une sensibilité réelle ; surtout puisque Votre Seigneurie en convient. Je faisais autrefois d’humbles remontrances, comme c’était mon devoir ; mais je ne m’aviserai pas maintenant de rappeler le passé à Votre Seigneurie. Non, je suis moi-même une créature sujette à l’erreur, qui connaît ses petites faiblesses ; il n’est pas d’homme parfait.
– Mais Richie, dit lord Glenvarloch, quoique je vous sois très-obligé de vos offres de services, ils ne peuvent m’être ici que d’un faible usage, et ils vous seraient peut-être même préjudiciables.
– Votre Seigneurie me pardonnera encore, répondit Richie, à qui la situation respective des deux parties avait donné un ton dix fois plus décisif que de coutume ; mais comme ce sera moi qui conduirai cette affaire, je m’arrangerai de telle sorte que Votre Seigneurie se trouvera fort bien de mes services, et qu’ils ne me seront nullement préjudiciables.
– Je ne vois pas trop comment cela serait possible, ne fût-ce que par rapport à vos intérêts pécuniaires.
– Quant à mes intérêts pécuniaires, milord, répliqua Richie, je me trouve passablement pourvu, et, dans la circonstance actuelle, ma présence ici ne sera ni à charge à Votre Seigneurie, ni ruineuse pour moi. Je demande seulement la permission d’annexer certaines conditions à mon service auprès de Votre Seigneurie.
– Tout ce que vous voudrez, Richie ; car, que vous fassiez ou non des conditions, vous n’en agirez pas moins à votre guise. Puisque vous ne voulez pas me quitter, ce qui serait, je pense, le parti le plus sage pour vous, vous ne devez me servir qu’aux conditions qu’il vous plaira ; et c’est, je présume, ce que vous vous proposez de faire.
– Tout ce que je demande, milord, dit gravement Richie en affectant une grande modération ; c’est d’être libre d’agir comme je l’entendrai dans certains projets importans que j’ai en vue ; je ferai toujours jouir Votre Seigneurie de l’avantage de ma société et de mes soins, tant que cela sera convenable pour moi et nécessaire à votre service.
– Ce dont je présume que vous vous constituez seul juge, répondit Nigel en souriant.
– Sans aucun doute, milord, répliqua Richie avec gravité ; car Votre Seigneurie ne peut savoir ce qu’il lui faut ; tandis que moi qui vois les deux côtés du tableau, je sais ce qu’il y a de mieux pour vous, et de plus nécessaire pour moi.
– Richie, mon bon ami, dit Nigel, je craindrais que cet arrangement, qui place le maître en grande partie à la disposition du domestique, ne vous convînt guère si nous étions tous deux libres ; mais prisonnier comme je le suis, je puis aussi bien être à vos ordres qu’à ceux de tant d’autres : ainsi vous pouvez aller et venir comme vous l’entendrez, car je pense que vous ne me demanderez pas mon avis pour retourner dans votre pays, et m’abandonner à mon sort.
– Que le diable s’accroche à mes jambes si j’en fais rien, s’écria Moniplies ; je ne suis pas homme à abandonner Votre Seigneurie dans la tourmente, lorsque je l’ai suivie et qu’elle m’a nourri pendant tout le beau temps ; et du reste il peut y avoir encore d’heureux jours après tout ce qu’on a vu ; car
Malgré les vents et les orages,
– C’est mon pays que préfère mon cœur.
A peine à travers nos nuages
L’astre du jour y trahit sa splendeur ;
Mais ce climat si triste et si sévère,
C’est le climat de mon pays,
C’est le climat que je préfère,
C’est le pays que je chéris.
Après avoir chanté cette stance sur le ton d’un chanteur de ballades dont la voix a été cassée à force de lutter contre les mugissemens du vent du nord, Richie Moniplies aida lord Glenvarloch à se lever ; il l’assista à sa toilette avec toutes les marques possibles de la déférence la plus grave et la plus respectueuse ; ensuite il le servit pendant son déjeuner, et enfin il se retira, s’excusant sur une affaire importante qui le retiendrait quelques heures.
Quoique lord Glenvarloch s’attendît nécessairement à être de temps en temps incommodé par la présomption et le caractère pédantesque de Richie Moniplies, il ne put s’empêcher de ressentir la plus vive satisfaction de l’attachement constant et dévoué que ce fidèle serviteur lui avait témoigné dans cette occasion, et il espéra trouver dans ses services un adoucissement à l’ennui de sa prison. Ce fut donc avec joie qu’il apprit du garde qu’il pourrait communiquer librement avec son domestique, pendant les heures où les réglemens de la Tour permettaient l’entrée des étrangers.
Cependant le magnanime Richie Moniplies était déjà arrivé au quai de la Tour. Là, après avoir regardé d’un œil de mépris plusieurs batelets à une rame dont le marinier venait l’assiéger, et dont il rejetait les services d’un signe de main, il appela avec dignité : – La meilleure barque à deux rames ; – et il excita l’activité de plusieurs tritons oisifs de la classe plus élevée, qui, à la première vue, n’avaient pas cru devoir prendre la peine de lui faire des offres de service. Il entra alors dans une barque, s’enveloppa les bras de son large manteau, s’assit à la poupe avec un air d’importance, et ordonna de ramer vers Whitehall. Arrivé au palais, il demanda à voir maître Linklater, sous-chef de la cuisine de Sa Majesté. On lui répondit qu’on ne pouvait lui parler en ce moment, parce qu’il était occupé à faire un potage aux poireaux pour la propre bouche du roi.
– Dites-lui, reprit Moniplies, que c’est un compatriote de ses amis qui désire l’entretenir sur une affaire de haute importance.
– Un compatriote ! s’écria Linklater lorsqu’on lui apporta ce message pressant ; hé bien, qu’il vienne, et qu’il s’en aille ensuite au diable, si j’ose le dire. C’est sans doute quelque fainéant à tête rousse, quelque grue à longues jambes du West-Port d’Edimbourg ; et qui, sur la nouvelle de ma promotion, vient solliciter mon crédit pour être tourne-broche ou marmiton. C’est un grand malheur pour tout homme qui voudrait s’élever dans le monde, d’avoir de pareils amis pendus aux basques de son habit, dans l’espérance de se pousser avec lui. – Ah ! Richie Moniplies, est-ce bien vous ? Et qui vous amène ici ? Si l’on vous reconnaissait pour le garnement qui a fait peur l’autrefois au cheval…
– Ne parlons pas de cela dit Richie, – je suis ici pour la vieille affaire, – Il faut que je parle au roi.
– Au roi ? vous avez perdu la tête, dit Linklater ; puis il cria à ses aides de cuisine : – Veillez aux tourne-broches, drôles que vous êtes ! – Pisces purga, – salsamenta fac ut macerentur pulchrè[117]. – Je vous ferai entendre le latin, drôles, comme il convient aux marmitons du roi Jacques. Ensuite il continua d’un ton circonspect à l’oreille de Richie : Ne savez-vous pas que votre maître s’en tira difficilement l’autre jour ? – Je vous dirai que cette affaire a fait craindre à quelques personnes de perdre leur place.
– Néanmoins, Laurie, il faut que vous me rendiez service aujourd’hui, et que vous glissiez ce petit mot de surplique dans la main très-gracieuse de Sa Majesté. Je vous promets que ce qu’elle renferme lui sera très-agréable.
– Richie, vous avez certainement juré de dire vos prières dans la loge du portier, le dos découvert, et avec deux laquais armés de fouets, pour répondre Amen à vos lamentations.
– Non, Laurie, non, mon garçon, je sais un peu mieux ce que c’est qu’une surplique depuis la première fois, et vous en conviendrez vous-même si vous voulez seulement faire parvenir cette petite note entre les mains du roi.
– Je ne mettrai ni pied ni mains dans cette affaire, dit le prudent sous-chef de cuisine ; mais voilà la soupe de Sa Majesté qui va lui être servie dans son cabinet. Je ne puis vous empêcher de mettre la lettre entre le bol d’or et l’assiette ; sa personne sacrée la verra lorsqu’elle lèvera le bol, car elle boit toujours tout le bouillon.
– Il suffit, répondit Richie ; et il venait de placer le papier en conséquence, lorsqu’un page arriva, et prit le plateau pour le porter à Sa Majesté.
– Prenez garde, voisin, dit Linklater lorsque le plat fut emporté ; si vous avez fait quelque chose qui vous attire des coups de verges ou de lanières, c’est bien vous qui l’avez voulu.
– Je n’en jetterai le blâme sur personne, dit Richie avec cette présomption imperturbable et opiniâtre qui faisait le fond de son caractère. – Il attendit l’événement, et il ne tarda pas à en voir l’issue.
Au bout de quelques minutes, Maxwell lui-même entra, et demanda avec empressement qui avait placé un écrit sur l’assiette du roi. Linklater prétendit l’ignorer ; mais Richie Moniplies s’avança hardiment, et fit cet aveu emphatique : C’est moi ! – vous voyez l’homme.
– Alors suivez-moi, dit Maxwell après l’avoir regardé avec un air de grande curiosité.
Ils montèrent un escalier dérobé, – privilège qui passe à la cour pour une entrée plus voisine du pouvoir que les grandes entrées elles-mêmes. Arrivé dans ce que Richie appela une antichambre mal arrangée, l’huissier lui fit signe de s’arrêter, et il entra dans le cabinet du roi. Leur conférence fut courte, et lorsque Maxwell ouvrit la porte pour se retirer, Richie en entendit la conclusion.
– Vous êtes sûr qu’il n’est pas dangereux ? – J’y ai été pris une fois. – Tenez-vous à portée de la voix, mais à la distance au moins de trois coudées géométriques de la porte. Si je parle haut, accourez à moi avec le vol d’un faucon. – Si je parle bas, fermez vos longues oreilles. – Faites-le entrer maintenant.
Richie s’avança sur un signal muet que lui fit Maxwell, et un moment après il se trouva en la présence du roi. Presque toutes les personnes de la classe de Richie, et beaucoup d’autres, eussent été interdites de se trouver tête à tête avec leur souverain ; mais Richie Moniplies avait une trop haute opinion de lui-même pour être accessible à de telles idées : il fit un salut empesé, se releva de toute sa hauteur, et se tint devant Jacques aussi raide qu’un échalas.
– Les avez-vous réellement ? les avez-vous ? dit le roi, flottant entre l’espérance et l’inquiétude, et non sans quelque mélange de crainte et de soupçon. – Donnez-les-moi avant de dire un mot ; je vous l’ordonne au nom de l’obéissance que vous me devez.
Richie tira une boîte de son sein, et, mettant un genou en terre, il la présenta à Sa Majesté, qui l’ouvrit aussitôt. S’étant assuré qu’elle contenait une certaine chaîne de rubis dont nous avons déjà parlé au lecteur, il s’abandonna à une sorte d’extase, se mit à embrasser les pierres, comme si elles eussent été capables de sentiment, et répéta mille fois avec une joie puérile : Onyx cum prole silexque – onyx cum prole[118] ! Ah ! mes beaux et charmans bijoux ! mon cœur bondit de vous revoir. Il se tourna ensuite vers Richie, dont la figure stoïque exprimait une sorte de sourire renfrogné, excité par la conduite de Sa Majesté ; mais Jacques interrompit sa joie pour lui dire : – Prenez garde, monsieur, vous ne devez pas rire devant nous ; – nous sommes votre souverain sacré.
– A Dieu ne plaise que je veuille rire ! répondit Richie en rendant à son visage la gravité rigide de sa physionomie naturelle : je ne faisais que sourire, pour que mon visage coïncidât et s’accordât avec la physionomie de Votre Majesté.
– Vous parlez en sujet respectueux et en honnête homme, dit le roi ; mais comment diable vous nommez-vous ?
– Richie Moniplies, fils du vieux Mungo Moniplies du West-Port d’Edimbourg, qui avait l’honneur dans le temps de fournir la table royale de la mère de Votre Majesté, ainsi que celle de Votre Majesté elle-même, de viandes et autres vivres.
– Ah, ah, dit le roi en riant, – car il possédait, comme un attribut utile de son rang, une mémoire fidèle qui l’empêchait d’oublier aucune des personnes avec qui le hasard avait pu le mettre en rapport. – Vous êtes le même traître qui a bien manqué de nous faire tomber sur le pavé de notre propre cour ; mais nous sommes resté ferme sur notre jument. Equam memento rebus in arduis servare[119] Bien, n’ayez aucune peur, Richie ; car il y a tant de gens qui sont devenus traîtres, qu’il faut bien qu’un traître, par-ci par-là, devienne, contrà expectanda[120], un sujet fidèle. Comment nos bijoux se trouvent-ils entre vos mains ? – Venez-vous de la part de George Heriot ?
– Nullement, dit Richie : n’en déplaise à Votre Majesté, je viens, comme combattait Henry Wynd, exclusivement pour mon compte, et sans en avoir été chargé par personne ; aussi vrai que je ne reconnais d’autres maîtres que celui qui m’a créé, Votre très-gracieuse Majesté à qui j’obéis, et le noble Nigel Olifaunt, lord Glenvarloch, qui m’a fait subsister aussi long-temps qu’il a pu se soutenir lui-même, le pauvre gentilhomme !
– Encore Glenvarlochides ! s’écria le roi : sur mon honneur, il se tient en embuscade contre nous à chaque coin. – Maxwell frappe à la porte. – C’est sûrement George Heriot qui vient nous dire qu’il ne peut trouver ces bijoux. – Cache-toi derrière la tapisserie, Richie ; cache-toi bien, malheureux ; – prends garde d’éternuer, – de tousser, – de respirer ! Ce maudit Geordie Tin-tin est si diabolique, si empressé à débiter sa sagesse, et tellement en arrière pour apporter son argent, que, sur notre ame royale, nous serons bien aise de lui tirer un cheveu de la tête.
Richie se mit derrière la tapisserie pour complaire à l’humeur du bon roi ; et le monarque, qui ne craignait jamais de compromettre sa dignité pour satisfaire un caprice, après avoir ajusté de sa propre main la tapisserie, de manière à cacher le piège, demanda à Maxwell pourquoi il frappait : Maxwell répondit d’une voix si basse, que Richie Moniplies ne put rien entendre, car la singularité de sa situation ne diminuait nullement sa curiosité, ni son désir de la satisfaire le plus possible.
– Faites entrer Geordie Heriot, dit le roi ; et comme Richie put le voir à travers un trou de la tapisserie, si l’honnête citadin n’était pas réellement agité, il était du moins troublé. Le roi, dont la disposition d’esprit ou le caractère était précisément d’un genre à s’amuser de la scène qui allait suivre, reçut son hommage avec froideur, et commença par lui parler d’un air grave et sérieux, très-différent de la légèreté ordinaire et inconvenante de sa conduite. – Maître Heriot, dit-il, si notre mémoire nous sert bien, nous avons déposé entre vos mains certains bijoux de la couronne pour une certaine somme d’argent. – Est-ce vrai ou non ?
– Mon très-gracieux souverain, dit Heriot, je ne le conteste pas ; il a plu à Votre Majesté de le faire.
– Desquels bijoux, et cimelia, la propriété nous restait, continua le roi avec la même gravité, sauf toutefois vos droits à réclamer la somme avancée sur eux. Cette avance une fois remboursée, nous rentrons en possession de l’objet confié en dépôt, en gage, en cautionnement. Voëtius, Vinnius, Groënwigeneus, Pagenstecherus, et tous ceux qui ont traité de Contractu Oppignerationis consentiunt, in eumdem, – s’accordent sur le même point. Le droit romain, le droit coutumier d’Angleterre, et les réglemens municipaux de notre ancien royaume d’Ecosse, quoiqu’ils diffèrent dans un plus grand nombre d’articles que je ne le voudrais, s’accordent dans celui-ci aussi exactement que les trois brins d’une corde bien tissée.
– N’en déplaise à Votre Majesté, répondit Heriot, il n’est pas nécessaire de tant d’autorités savantes pour prouver à un honnête homme que ses droits sur un dépôt cessent du moment que l’argent prêté est rendu.
– Hé bien ! monsieur, j’offre de rembourser la somme prêtée, et je demande à être remis en possession des joyaux que j’ai engagés entre vos mains. Je vous ai averti, il n’y a pas long-temps, que j’en aurais un besoin essentiel ; car une occasion prochaine devant bientôt nous obliger de paraître en public, il semblerait étrange que nous ne fussions point paré de ces ornemens, qui sont la propriété de la couronne, et dont l’absence nous attirerait infailliblement le mépris et le soupçon de nos vassaux.
Maître George Heriot sembla très-ému par ce discours de son souverain, et répliqua d’une voix agitée : – J’en atteste le ciel ! je suis entièrement innocent dans cette affaire, et je consentirais volontiers à perdre la somme avancée pour pouvoir restituer ces joyaux dont Votre Majesté déplore si justement l’absence. Si les bijoux étaient restés chez moi, le compte en serait facile à rendre ; mais Votre Majesté me fera la justice de se rappeler que, d’après ses ordres exprès, je les ai transférés à une autre personne qui avança une somme considérable, à peu près vers l’époque de mon départ pour Paris. Le besoin de cet argent était pressant, et je ne pus trouver d’autres moyens de me le procurer. Je dis à Votre Majesté, lorsque je lui apportai la somme qu’elle désirait, que l’homme dont je l’avais obtenue ne jouissait pas d’une bonne réputation, et elle me répondit en sentant l’or : – Non olet, il ne sent pas les moyens par lesquels il a été acquis.
– C’est très-bien ; mais à quoi servent ces discours ? Si vous avez donné mes bijoux en gage à un tel homme, ne deviez-vous pas, en fidèle sujet, avoir soin que nous eussions la faculté de les retirer ? Et devons-nous souffrir la perte de nos cimelia par votre négligence, outre que cela nous expose au mépris et au blâme de nos vassaux, et des ambassadeurs étrangers ?
– Mon maître et mon roi, dit Heriot, Dieu sait que si je pouvais attirer sur moi, dans cette affaire, le blâme ou la honte pour en préserver Votre Majesté, je regarderais comme un devoir de les supporter en reconnaissance de vos nombreux bienfaits ; mais si Votre Majesté réfléchit à la mort violente du prêteur, à la disparition de sa fille et de ses richesses, j’espère qu’elle se souviendra que je l’ai avertie, avec un humble respect, de la possibilité d’événemens semblables, et que je l’ai priée de ne pas m’obliger à traiter avec cet individu en son nom.
– Mais vous ne m’indiquiez pas d’autres moyens, Geordie, vous ne m’indiquiez aucune autre ressource ; j’étais comme un homme abandonné ; pouvais-je faire autrement que de prendre le premier argent qui s’offrait, comme un homme prêt à se noyer saisit la première branche qu’il rencontre ? – Et maintenant, pourquoi n’avez-vous pas rapporté les joyaux ? Ils ne sont sûrement pas sous terre, si vous vouliez bien les chercher ?
– N’en déplaise à Votre Majesté, répondit le citadin, on a fait toutes les recherches les plus exactes ; on les a fait crier partout, et il a été impossible de les retrouver.
– Difficile, voulez-vous dire, Geordie ? et non pas impossible, répliqua le roi ; car ce qui est impossible l’est ou naturellement, exempli gratiâ, comme de faire que deux soient trois ; ou moralement, comme de faire que ce qui est la vérité soit mensonge : mais on peut venir à bout de ce qui n’est que difficile, avec du savoir-faire et de la patience ; comme, par exemple, Geordie Tin-tin, regardez cela ! – Et il déploya le trésor retrouvé à la vue du joaillier étonné, en s’écriant avec un air de triomphe : – Qu’en dites-vous, Tin-tin ? Par mon sceptre et ma couronne ! le drôle est ébahi comme s’il prenait son roi pour un sorcier. Nous qui sommes le malleus maleficorum[121], le marteau qui réduit en poudre tous sorciers, ensorceleurs, magiciens et autres, il croit que nous nous mêlons aussi de magie noire ! Mais continuez, brave Geordie ; vous êtes un franc et honnête homme, sans être un des sept sages de la Grèce ; continuez, et souvenez-vous du compliment que vous nous avez fait, il n’y a pas long-temps, en disant qu’il y avait quelqu’un dans ce pays qui ressemblait à Salomon, roi d’Israël, dans tous ses attributs, excepté dans son goût pour les femmes étrangères, sauf la fille de Pharaon.
Si Heriot fut surpris de voir paraître les joyaux devant lui, et d’une manière si inattendue, au moment où le roi était à le réprimander de les avoir perdus, cette allusion à la réflexion qui lui avait échappé dans son entrevue avec lord Glenvarloch acheva de l’étonner. Le roi fut si enchanté de la supériorité que cela lui donnait pour le moment, qu’il se frottait les mains, et riait de tout son cœur ; enfin le sentiment de sa dignité cédant à l’explosion de sa joie, il se jeta sur son fauteuil, et s’abandonna à un rire si immodéré qu’il en perdait presque la respiration, et que ses larmes coulèrent en abondance lorsqu’il chercha à la reprendre. Sur ces entrefaites, les éclats de rire du roi furent répétés par un rire discordant et effroyable, parti de derrière la tapisserie, semblable à celui d’un homme qui, peu accoutumé à donner cours à de semblables émotions, ne se sent, lorsqu’il reçoit quelque impulsion particulière, ni la force de réprimer ni la volonté de retenir sa bruyante gaieté. Heriot tourna la tête avec une nouvelle surprise vers l’endroit d’où ces sons, si inconvenans en la présence d’un monarque, semblaient éclater avec un bruit si énergique.
Le roi, sentant aussi que le decorum de son rang était blessé par cette scène, se leva, s’essuya les yeux, et s’écriant : – Fin renard, sors de ta tanière ! il fit sortir de derrière la tapisserie le corps allongé de Richie Moniplies, qui riait encore avec une gaieté plus immodérée que ne l’avait jamais fait aucune commère de son pays un jour de baptême. – Taisez-vous, drôle, taisez-vous ; vous n’avez pas besoin d’approcher davantage, comme un cheval de sa mesure d’avoine, quoique ce soit une fort bonne plaisanterie, et que nous l’ayons imaginée nous-même. Il me semble voir encore Geordie Tin-tin qui se croit plus sage que tout le monde. – Je le vois encore, ha ! ha ! ha ! comme Euclio dans Plaute, qui se tourmentait pour retrouver ce qui était auprès de lui :
Perii, interii, oceidi. – Quò curram ? quò non eurram ? –
Tene, tene. – Quem ? quis ? Nescio : – nihil video[122].
Ah ! Geordie, vous, avez l’œil fin pour vous connaître à l’or, à l’argent, aux pierreries, aux rubis et autres choses semblables ; mais vous ne savez pas les découvrir quand ils sont perdus. Oui, oui, regardez-les, regardez-les bien, ils sont en bon état, et il n’en manque pas un ; ce sont bien là tous les mêmes, on n’en a pas glissé un faux parmi eux.
Lorsque sa première surprise fut passée, George Heriot était un trop vieux courtisan pour interrompre le triomphe imaginaire du roi, quoiqu’il lançât un regard de mécontentement sur l’honnête Richie, qui continuait ses éclats de rire. Il examina tranquillement les pierres, et les trouvant toutes intactes, il félicita franchement et sincèrement le roi d’avoir retrouvé un trésor qui n’aurait pu être perdu sans quelque déshonneur pour la couronne, demanda à qui il devait payer les sommes pour lesquelles il avait été engagé, et annonça que l’argent était prêt.
– Vous êtes diablement pressé, Geordie, dit le roi, quand il s’agit de payer ! Pourquoi tant se dépêcher ? Les joyaux ont été rapportés par un de nos braves et honnêtes compatriotes : le voilà. Et qui sait s’il a besoin d’avoir l’argent en main, ou s’il n’aimerait pas autant un bon sur notre trésor à six mois de date ? Vous savez que notre échiquier est mal garni maintenant, et vous criez de payer, de payer, comme si nous avions toutes les mines d’Ophir.
– N’en déplaise à Votre Majesté, dit Heriot, si cet homme a réellement droit à cet argent, il est libre d’accorder du temps pour le paiement, si bon lui semble. Mais, quand je me rappelle la manière dont je le vis la première fois, avec son manteau déchiré et sa tête fracassée, j’ai peine à concevoir cela. – N’êtes-vous pas Richie Moniplies, avec la permission du roi ?
– Justement, maître Heriot, de l’ancienne et honorable maison de Castle-Collop, près du West-Port d’Edimbourg, répondit Richie.
– Avec la permission de Votre Majesté, c’est un pauvre domestique, dit Heriot ; cet argent ne peut lui appartenir honorablement.
– Pourquoi pas ? dit le roi ; voudriez-vous que nul autre que vous ne pût gravir la montagne, Geordie ? Votre manteau était assez mince quand vous êtes venu ici, quoique vous l’ayez bien garni et embelli depuis. Et, quant aux domestiques, il y a plus d’un bas rouge qui a passé la Tweed avec la besace de son maître sur les épaules, et qui maintenant la traverse avec six laquais derrière lui. Voilà l’homme lui-même ; interrogez-le, Geordie.
– Je ne sais trop si l’on peut s’en rapporter à son témoignage, répondit le prudent citadin.
– Fi donc ! fi donc ! dit le roi ; vous êtes trop scrupuleux. Les fripons de braconniers ont un proverbe : Non est inquirendum undè venit LA VENAISON[123]. Celui qui porte les marchandises a sûrement le droit de demander l’argent. Ecoutez-moi l’ami : dites la vérité, et faites honte au diable. Avez-vous plein pouvoir pour toucher le remboursement ? Pouvez-vous accorder un délai de paiement, oui ou non ? Parlez enfin.
– J’ai tout pouvoir, si Votre Gracieuse Majesté me permet de le dire, répondit Richie Moniplies ; et je consens de tout mon cœur à souscrire aux arrangemens qu’il plaira à Votre Majesté de prendre au sujet du remboursement, dans l’espoir que Votre Très-Gracieuse Majesté voudra bien m’accorder une légère faveur.
– Oui-dà, mon brave, dit le roi ; en êtes-vous déjà là ? je me doutais que vous feriez comme tous les autres. On dirait que la vie et les biens de nos sujets nous appartiennent, et que nous pouvons en disposer à volonté ; mais lorsque nous avons besoin d’eux pour quelque affaire d’argent, ce qui arrive plus souvent que nous ne voudrions, c’est le diable pour en obtenir un sou ; encore y a-t-il toujours ce vieux proverbe de – donnant donnant. Il n’y a rien pour rien. Hé bien, voisin, qu’est-ce que vous Voulez ? quelque monopole, je pense ? ou peut-être une concession de biens et de propriétés du clergé, ou bien une chevalerie, ou quelque chose comme cela ? Il faut être raisonnable, à moins que vous ne vouliez avancer plus d’argent dans nos besoins présens.
– O mon roi ! répondit Richie Moniplies, celui à qui appartient cet argent le met à la disposition de Votre Majesté, dégagé de toute caution ou intérêt ? pour autant de temps qu’elle le désirera, pourvu que Votre Majesté condescende à montrer quelque indulgence en faveur du noble lord Glenvarloch, présentement prisonnier dans votre royale Tour de Londres.
– Comment ! comment, malheureux ! comment ! s’écria le roi en rougissant et en balbutiant, mais en proie à des émotions plus nobles que celles dont il était quelquefois agité. – Qu’osez-vous dire ? vendre notre justice et notre pardon ! – Nous, couronné roi ! nous, tenu par serment à rendre justice à nos sujets à la porte du palais, et responsable de notre administration envers celui qui est supérieur à tous les rois ? Ici, il leva les yeux avec respect, porta la main à sa toque, et ajouta avec aigreur : – Nous ne pouvons faire trafic de pareilles marchandises, monsieur ; et si vous n’étiez pas un être pauvre et ignorant, qui nous avez rendu aujourd’hui un service utile, nous vous ferions percer la langue avec un fer rouge, in terrorem des autres. Emmenez-le, Geordie ; payez-le jusqu’au dernier sou, avec notre argent que vous avez entre les mains, et ne vous inquiétez pas du reste.
Richie, qui avait fermement compté sur le succès de ce coup de maître en politique, était comme un architecte dont tout l’échafaudage croule à la fois sous lui. Il tâcha cependant de saisir ce qui pouvait, pensait-il, amortir sa chute. – Non-seulement la somme pour laquelle les joyaux ont été mis en gage, dit-il, mais le double, s’il le fallait, serait mis à la disposition de Sa Majesté, et même sans espoir et sans condition de remboursement, si seulement… »
Mais le roi ne le laissa point achever ; il cria encore plus fort qu’auparavant, comme s’il redoutait l’instabilité de sa bonne résolution : – Emmenez-le vite, emmenez-le ! il devrait déjà être parti, s’il double ses offres de la sorte. Et, sur votre vie, que Steenie ou personne n’entende un mot de sa bouche ; car, qui sait l’embarras dans lequel cela pourrait me jeter ? – Ne nos indacas in tentationem. – Vadè rétrò, Sathanas.– Amen.
Conformément aux ordres du roi, George Heriot emmena le solliciteur confus hors de la présence du monarque et hors du palais, et, lorsqu’ils furent dans la cour, le citadin, se rappelant avec une sorte de ressentiment les airs d’égalité que Richie avait pris vis-à-vis de lui au commencement de la scène qui venait d’avoir lieu, ne put s’empêcher de prendre sa revanche en le félicitant, avec un sourire ironique, de son crédit à la cour et du succès que sa requête avait obtenu.
– Ne vous frottez pas la barbe à cause de cela, maître Heriot, dit Richie nullement déconcerté ; mais dites-moi où et quand je dois aller vous présenter une surplique pour réclamer les huit cents livres sterling pour lesquelles ces joyaux étaient engagés ?
– Dès l’instant que vous amènerez avec vous le véritable propriétaire de cet argent, répondit Heriot, car il est important que je le voie, sous plus d’un rapport. – Alors je vais aller retrouver Sa Majesté, dit intrépidement Richie Moniplies, et lui demander l’argent ou le gage. J’ai pleins pouvoirs pour agir dans cette affaire.
– Cela se peut, Richie, répondit le citadin, comme il est possible aussi que cela ne soit pas, car tout ce que vous dites n’est pas mot d’évangile ; ainsi soyez sûr que je veux y voir bien clair avant de vous payer une si forte somme. Je vous ferai une reconnaissance pour cet argent, et je le tiendrai prêt au premier avis. Mais, mon bon Richie Moniplies de Castle Collop, près le West-Port d’Edimbourg, je suis obligé de retourner en ce moment près de Sa Majesté pour des affaires importantes. A ces mots, il monta l’escalier pour rentrer au palais, ajoutant, par manière de résumé : – George Heriot est un trop vieux coq pour se laisser prendre avec du son.
Richie resta pétrifié quand il le vit rentrer dans le palais ; et qu’il se trouva, comme il le croyait, pris au piège. – Peste soit de toi ! dit-il entre ses dents, vieux et rusé pince-maille ; parce que tu es honnête toi-même, faut-il que tu agisses avec tous les autres comme s’ils étaient des fripons ? mais que le diable m’emporte si je me tiens pour battu. – Que Dieu nous protège ! Voici Laurie Linklater qui vient de ce côté, et il va venir me demander des nouvelles de la pétition. Par saint André je ne l’attendrai pas.
A ces mots, et en changeant la démarche altière avec laquelle il était entré le matin dans l’enceinte du palais contre une tournure gauche et embarrassée, il retourna rejoindre sa barque, qui était à l’attendre, avec une vitesse qui, pour me servir de la phrase usitée en pareille occasion, ressemblait beaucoup à une fuite.
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