Chapitre 32
BENDICT. « Ceci ne ressemble guère à une noce. »
[124],
dit la reine de Carthage, et je pourrais dire pour mon propre compte, non ignarus ; mais le changement du genre serait contraire à la prosodie, à laquelle nos sujets du midi sont attachés. Ainsi, lord Huntinglen, j’espère que vous avez agi d’après notre conseil, et que vous vous êtes muni de patience avant d’en avoir besoin. – Venienti occurrite morbo[125]. – Préparez le remède avant que la maladie ne vous surprenne.
– N’en déplaise à Votre Majesté, répondit lord Huntinglen, je suis plutôt un vieux soldat qu’un savant ; – et, si mon naturel endurci ne peut me soutenir dans quelque calamité, j’espère obtenir grace en cherchant à mettre à profit un texte de l’Ecriture.
– Oui-dà ! voulez-vous faire des citations ? dit le roi. La Bible, mon ami, ajouta-t-il en portant la main à son chapeau, est en effet principium et fons[126]. Mais c’est dommage que Votre Seigneurie ne puisse la lire dans l’original. Quoique nous ayons nous-même favorisé la traduction de cet ouvrage, – car vous pouvez lire, au commencement de chaque Bible, que lorsqu’on crut voir quelques nuages sombres et épais obscurcir la contrée, après la disparition de cet astre brillant, la reine Elisabeth, notre apparition, comme celle du soleil au milieu de sa carrière, chassa aussitôt ces brouillards dont je viens de parler ; – quoique, dis-je, comme cela y est mentionné, nous ayons encouragé la prédication de l’Evangile, et particulièrement la traduction des Ecritures des langues originales et sacrées, néanmoins nous convenons nous-même que nous trouvons du plaisir à les consulter dans le texte hébreu, plaisir que nous ne trouvons même pas dans la version latine des Septante, et encore moins dans la traduction anglaise.
– Avec la permission de Votre Majesté, dit lord Huntinglen, si, pour me communiquer les mauvaises nouvelles dont elle me menace dans la lettre qu’elle m’a fait l’honneur de m’écrire, elle attend que je sois en état de lire l’hébreu comme elle-même, je crains de mourir sans connaître le malheur qui est arrivé ou qui est au moment d’arriver à ma maison.
– Vous ne l’apprendrez que trop tôt, milord, répondit le roi ; je suis fâché de vous le dire, mais votre fils Dalgarno, que je croyais un saint, parce qu’il était si souvent avec Steenie et Bambin Charles[127], n’est qu’un infâme.
– Un infâme ! répéta lord Huntinglen. Il se contint tout à coup et ajouta : Mais c’est Votre Majesté qui l’a dit. Cependant le ton avec lequel il avait répété le mot – infâme – fit reculer le roi comme s’il avait reçu un coup. Jacques se remit aussi, et dit avec le ton piqué qui était ordinairement l’indice de son mécontentement :
– Oui, milord, c’est nous qui l’avons dit, – non surdo canes, – nous ne sommes pas sourd. Nous vous prions donc de ne pas élever la voix en nous parlant. Voici le charmant mémoire ; – lisez, et jugez vous-même.
Le roi jeta alors dans la main du vieux lord un papier qui contenait l’histoire de lady Hermione, avec les preuves à l’appui, disposées d’une manière si succincte et si claire, que l’infamie de lord Dalgarno, l’amant par lequel elle avait été si lâchement trahie, paraissait incontestable. Mais un père n’abandonne pas si facilement la cause de son fils.
– Avec la permission de Votre Majesté, dit-il, pourquoi cette plainte n’a-t-elle pas été portée plus tôt ? Cette femme est ici depuis plusieurs années ; pourquoi n’a-t-elle pas réclamé contre mon fils du moment où elle a touché le sol anglais ?
– Expliquez-lui, Geordie, comment cela s’est fait, dit le roi en s’adressant à Heriot.
– Je suis désolé d’affliger milord Huntinglen, répondit Heriot ; mais je dois dire la vérité. Pendant long-temps lady Hermione n’a pu se faire à l’idée, de rendre sa situation publique ; et lorsque sa façon de penser changea à cet égard, il fallut se procurer de nouveau la preuve du faux mariage, ainsi que les lettres et papiers y relatifs qu’elle avait déposés, lorsqu’elle vint à Paris, et peu de temps avant que je la visse, chez un correspondant de son père dans cette ville. Il fit banqueroute par la suite ; et en conséquence de ce malheur, les papiers de la dame passèrent en d’autres mains : ce n’est donc que depuis quelques jours que je suis parvenu à les découvrir et à les recouvrer. Sans ces preuves, il eût été imprudent de sa part de produire sa plainte, protégé comme est lord Dalgarno par des amis puissans.
– Vous êtes bien effronté de parler ainsi, reprit le roi ; j’entends parfaitement ce que vous voulez dire. – Vous croyez que Steenie aurait mis son pied dans la balance de la justice pour la faire pencher d’un côté. – Vous oubliez, Geordie, quelle est la main, qui la tient. Et vous faites d’autant plus de tort au pauvre Steenie, car il a avoué tout à l’heure, devant nous et notre conseil privé, que Dalgarno avait voulu lui donner à croire que cette malheureuse femme était une concubine ; ce dont il demeura persuadé même quand il la quitta, quoique Steenie pût bien penser qu’une femme de ce genre-là n’eût pas résisté à un homme comme lui.
– Lady Hermione, dit George Heriot, a toujours rendu une justice entière à la conduite du duc, qui, quoique fortement prévenu contre elle, ne voulut pourtant pas se prévaloir de ses malheurs, et lui fournit au contraire les moyens de se tirer des embarras dans lesquels elle était plongée.
– Je le reconnais là. Dieu le bénisse ! dit le roi ; j’étais d’autant plus porté à ajouter foi au mémoire de cette dame, lord Huntinglen, qu’elle n’y dit aucun mal de Steenie ; et pour en finir, milord, l’opinion de notre conseil et la nôtre, aussi-bien que celle de Bambin Charles et de Steenie, est que votre fils répare ses torts en épousant cette dame, ou qu’il se prépare à toute sorte de disgrâces et de défaveurs de notre part.
Le personnage à qui il s’adressait était incapable de lui répondre. Il se tenait immobile devant le roi, les yeux ébahis comme si ses paupières n’eussent pu se fermer, et qu’il eût été changé tout à coup en une ancienne statue des temps de la chevalerie, tant ses traits et ses membres vigoureux avaient été raidis par le coup qu’il avait reçu ; et un moment après, comme la même statue sur laquelle la foudre viendrait à éclater, il tomba sur le parquet en poussant un pénible gémissement. Le roi fut alarmé ; il appela Heriot et Maxwell à son secours, et, comme la présence d’esprit n’était pas son fort, il allait et venait dans son cabinet en s’écriant : – Mon ancien et bien-aimé serviteur, – qui as sauvé notre personne sacrée ! Væ atque dolor ! Milord de Huntinglen, remettez-vous, – remettez-vous, remettez-vous, mon ami, et votre fils épousera la reine de Saba, s’il le veut.
Pendant ce temps Maxwell et Heriot avaient relevé le vieillard, et l’avaient placé sur une chaise, tandis que le roi, voyant qu’il commençait à revenir à lui, continua à répéter ses consolations avec plus de mesure.
– Levez la tête, levez la tête, et écoutez votre prince, votre compatriote, votre ami. S’il y a de la honte, ce n’est pas sans profit. Il y a de l’or pour dorer la pilule. C’est une bonne compensation, et la famille n’est pas mauvaise ; si elle s’est mal conduite, c’est la faute de votre fils, et il peut encore en faire une honnête femme. Ces paroles, quelque sages qu’elles fussent dans la manière ordinaire de raisonner, ne servirent nullement à consoler lord Huntinglen, si même il les comprit entièrement ; mais l’émotion et le bon cœur de son vieux roi, dont les paroles commencèrent à être interrompues par des pleurs, produisirent un effet plus prompt. De grosses larmes s’échappèrent malgré lui de ses yeux, tandis qu’il baisait les mains de son maître, qui, pleurant avec moins de dignité et de contrainte, les lui abandonna, d’abord l’une après l’autre, et ensuite toutes les deux à la fois, jusqu’à ce qu’enfin, les sentimens de l’homme prenant tout-à-fait le dessus sur la dignité du souverain, il serra les mains de lord Huntinglen avec l’expression d’une franche amitié, comme s’il eût été son égal.
– Compone lacrymas ; prenez patience, mon ami, prenez patience, dit Jacques ; – qu’ils aillent tous au diable, le conseil, Bambin Charles, et Steenie. – Il ne l’épousera pas, puisque cela vous est si pénible.
– Il l’épousera, de par Dieu, répondit le comte en se relevant, en s’essuyant les yeux et en cherchant à se remettre. J’en demande pardon à Votre Majesté ; mais il l’épousera, avec son déshonneur pour dot, fût-elle la plus franche courtisane de toute l’Espagne. S’il a donné sa parole, il faut bien qu’il la tienne, quand même ce serait la plus vile créature du monde. Il le fera, ou je lui arracherai moi-même la vie que je lui ai donnée. S’il a pu s’abaisser jusqu’à employer une ruse aussi vile, serait-ce même pour abuser l’infamie, hé bien ! qu’il épouse l’infamie.
– Non, non ! continua le monarque, le mal n’est pas si grand. Steenie lui-même n’a jamais pensé qu’elle fût une coureuse des rues, même quand il en avait la plus mauvaise idée.
– Si cela peut achever de consoler lord Huntinglen, dit le citadin, je puis lui certifier que cette dame est d’une bonne naissance, et qu’elle jouit d’une réputation parfaite et sans tache.
– J’en suis fâché, dit lord Huntinglen ; – puis s’arrêtant, il ajouta : Dieu veuille me pardonner d’être ingrat à de telles consolations. Mais je serais presque fâché qu’elle fût comme vous la représentez ; c’est plus que ne mérite l’infâme : être condamné à épouser beauté, innocence et naissance honorable !
– Oui, et fortune, milord, ajouta le roi : c’est une punition plus douce que sa perfidie ne le méritait.
– Il y a long-temps, dit le père affligé, que je me suis aperçu de son égoïsme et de la dureté de son cœur ; mais être menteur et parjure ! – je n’avais jamais craint qu’une semblable tache déshonorât ma race. – Je ne le reverrai plus.
– Bah ! bah ! milord, dit le roi, il faut le tancer d’importance. Je conviens que vous auriez raison de lui parler plus tôt comme Demeas que comme Mitio, vi nempè et via pervulgatâ patrum[128] ; mais quant à ne plus le voir, votre fils unique, c’est tout-à-fait hors de raison. Je vous le dis, mon cher (mais je ne voudrais pas pour tout au monde que Bambin Charles m’entendît), le mien pourrait conter des balivernes à la moitié des filles de Londres avant que je pusse prendre sur moi de parler aussi durement que vous l’avez fait de votre diable de Dalgarno.
– Je prie Votre Majesté de permettre que je me retire, dit lord Huntinglen, et de décider la chose suivant sa conscience et la justice, car je ne désire aucune faveur pour lui.
– Bien, milord ; vous pouvez y compter ; et si Votre Seigneurie, ajouta le monarque, peut nous dire ce qui pourrait lui être agréable…
– La précieuse amitié de Votre Majesté, dit lord Huntinglen, m’a déjà procuré toutes les consolations que je pouvais espérer sur la terre ; j’attends le reste du roi des rois.
– Je l’implore pour vous, mon vieux et fidèle serviteur, dit Jacques avec émotion.
Lorsque le comte se fut retiré, le roi resta quelque temps absorbé dans ses pensées, et dit ensuite à Heriot : – Geordie Tin-tin, vous connaissez depuis trente ans tous les secrets de notre cour, quoiqu’en homme sage vous entendiez tout, voyiez tout, et ne disiez rien ; maintenant il y a une chose que je voudrais savoir, par manière d’observation philosophique. Avez-vous jamais entendu parler de feu lady Huntinglen, l’épouse de ce noble comte ? On dit qu’elle n’a pas toujours marché droit dans son pèlerinage sur cette terre, c’est-à-dire qu’elle glissait quelquefois, laissait tomber sa jarretière, ou autres choses semblables ; vous m’entendez ?
– Sur mon honneur, dit George Heriot, un peu surpris de la question, je n’ai jamais entendu dire qu’elle ait donné lieu au moindre soupçon. C’était une femme estimable, très-circonspecte dans sa conduite, et qui vivait dans une grande union avec son époux ; seulement la bonne comtesse, un peu trop attachée à la secte des puritains, était plus souvent avec les ministres que ne l’aurait voulu lord Huntinglen, qui, comme le sait très-bien Votre Majesté, est un homme de la vieille roche, aimant à boire et à jurer.
– Oh ! Geordie, s’écria le roi, ce sont des faiblesses de vieillard dont nous ne répondons pas que nous soyons nous-même tout-à-fait exempt. Mais le monde devient de plus en plus mauvais, Geordie. Les jeunes gens de ce siècle peuvent bien dire avec le poète :
Ætas parentum, pejor avis, tulit
Nos nequiores[129]…
Ce Dalgarno ne boit ni ne jure autant que son père ; mais c’est un débauché, Geordie, et il manque à sa parole et à son serment. Quant à ce que vous dites de la dame et des ministres, nous sommes tous des êtres sujets à erreur, prêtres et rois aussi-bien que d’autres ; et qui sait si cela ne peut rendre raison de la différence qu’il y a entre ce Dalgarno et son père ? Le comte est l’honneur même, et ne s’occupe pas plus des misères du monde qu’un noble chien de chasse ne s’amuse à poursuivre un vil animal ; mais, quant à son fils, on aurait dit qu’il allait nous faire tous sauter, – nous, Steenie, Bambin Charles, et notre conseil, jusqu’au moment où il a entendu parler d’argent. Mais alors, par ma couronne royale ! il s’est mis à sauter comme un coq sur du fumier. Il y a entre le père et le fils des différences qu’il serait difficile d’expliquer dans un sens naturel, suivant Battista Porta, Michaël Scott de Secretis, et autres. Ah ! Geordie Tin-tin, si le tintamarre de vos chaudrons, de vos pots, de vos casseroles, et autres ustensiles de toute sorte de métaux, ne vous avait pas tiré toute votre grammaire hors de la tête, j’aurais traité plus longuement cette matière avec vous.
Heriot était trop franc pour exprimer beaucoup de regrets en cette occasion sur la perte de ses connaissances en grammaire ; mais après avoir insinué qu’il avait bien vu des hommes dont la tête ne pouvait remplir le bonnet de leur père, quoique aucun n’eût été soupçonné de porter leur bonnet de nuit, il demanda si lord Dalgarno avait consenti à faire justice à lady Hermione.
– Ma foi, dit le roi, je ne doute guère qu’il n’y consente ; je lui ai donné l’état de la fortune de cette dame que vous nous avez remis dans le conseil, et nous lui avons accordé une demi-heure pour y réfléchir. C’est le meilleur argument pour le ramener à la raison. J’ai laissé Bambin Charles et Steenie lui exposer la nature de ses devoirs ; et s’il peut résister à faire ce qu’ils lui demandent, je voudrais bien qu’il m’en apprît le moyen. Oh ! Geordie, Geordie Tin-tin, c’était une belle chose d’entendre Bambin Charles discourant sur le crime de la dissimulation, et Steenie raisonnant sur la turpitude de l’incontinence !
– J’ai peur, dit George Heriot avec plus de vivacité que de prudence, qu’on ne puisse citer à ce sujet le vieux proverbe de Satan gourmandant le péché.
– De par tous les diables ! voisin, dit le roi en rougissant, vous n’êtes pas timide. Je vous permets de parler franchement, et, en conscience, vous ne laissez pas tomber le privilège non utendo[130], – Il ne souffrira aucune prescription négative entre vos mains. Est-il convenable, selon vous, que Bambin Charles fasse connaître publiquement ses pensées ? – Non, non : les pensées des princes sont arcana imperii ; – qui nescit dissimulare nescit regnare[131].Tout sujet fidèle est obligé de dire toute la vérité au roi, mais il n’y a aucune réciprocité d’obligation ; – et quant à Steenie, qui a été dans le temps un sauteur de haies, est-ce à vous qui êtes son orfèvre, et à qui sans doute il fait attendre une somme qu’il est hors d’état de payer, à lui jeter cela au nez ?
Heriot ne se sentait pas appelé à jouer le rôle de Zénon, et à se sacrifier pour soutenir la cause de la vérité, et de la morale ; il ne l’abandonna cependant pas en désavouant ses paroles, mais il exprima simplement le regret d’avoir offensé Sa Majesté, ce dont l’indulgence du roi parut satisfaite.
– Maintenant, Geordie, reprit-il, allons rejoindre l’accusé, et entendre sa défense ; car je veux que l’affaire soit éclaircie aujourd’hui. Vous viendrez avec moi ; on peut avoir besoin de votre témoignage.
Le roi conduisit Heriot, en conséquence, dans un appartement plus vaste, où le prince, le duc de Buckingham et un ou deux conseillers privés étaient assis à une table devant laquelle se tenait lord Dalgarno, avec l’air de la plus grande indifférence et de l’aisance la plus élégante qu’il fût possible d’avoir, eu égard au costume guindé et aux mœurs de ce temps.
Tous se levèrent et s’inclinèrent respectueusement ; et le roi, pour me servir d’un mot écossais qui exprime l’habitude qu’il avait de toujours remuer en marchant[132] fut se placer, en se dandinant, dans son fauteuil ou trône, en faisant signe à Heriot de se tenir derrière lui.
– Nous espérons, dit Sa Majesté, que lord Dalgarno est prêt à faire justice à cette dame infortunée, ainsi qu’à son propre caractère et à son honneur ?
– Oserai-je demander quel serait le châtiment, dit lord Dalgarno, dans le cas où malheureusement je trouverais impossible de satisfaire aux ordres de Votre Majesté ?
– Le bannissement de notre cour, milord, répondit le roi ; de notre cour et de notre présence.
– Que je gémisse dans l’exil ! reprit lord Dalgarno avec le ton d’une timide ironie. – J’emporterai au moins le portrait de Votre Majesté avec moi, car je ne verrai jamais un roi qui puisse lui être comparé.
– Et le bannissement de notre royaume, milord ! dit le prince avec sévérité.
– Cela ne pourra avoir lieu que dans les formes légales, n’en déplaise à Votre Altesse Royale, dit Dalgarno en affectant un profond respect ; je n’ai pas ouï dire qu’il y eût aucun statut qui nous forçât, sous peine d’un tel châtiment, à épouser toutes les femmes avec lesquelles nous pourrions faire des folies. Peut-être Sa Grâce le duc de Buckingham est-il mieux instruit ?
– Vous êtes un infame, Dalgarno, dit le favori aussi altier que violent.
– Fi ! milord, fi donc ! Parler ainsi à un prisonnier, et en présence de notre royal et paternel patron, dit lord Dalgarno. Mais je couperai court à cette délibération. J’ai examiné l’état des biens et propriétés d’Erminia Pauletti, fille du feu noble, – oui, il est traité de noble, ou je lis mal, – Giovanni Pauletti, de la maison de Sansovino à Gênes, et de la non moins noble lady Moud Olifaunt, de la maison Glenvarloch. Ainsi, je déclare que je suis lié par un contrat antérieur fait en Espagne avec cette noble dame, et qu’il s’est passé entre nous certaine prælibatio matrimonii. Maintenant qu’exige de plus de moi cette grave assemblée ?
– Que vous répariez l’outrage infâme dont vous vous êtes rendu coupable envers la dame, en l’épousant dans l’espace d’une heure, dit le prince.
– Oh ! avec là permission de Votre Altesse Royale, répondit Dalgarno, j’ai une légère parenté avec un vieux comte qui se dit mon père, et dont l’avis peut être nécessaire dans l’affaire. Hélas ! tout fils n’a pas le bonheur d’avoir un père obéissant.
Dalgarno hasarda un léger coup d’œil vers le trône, pour faire comprendre le sens de ses dernières paroles.
– Nous avons parlé nous-même à lord Huntinglen, dit le roi, et nous sommes autorisé à consentir en son nom.
– Je ne me serais jamais attendu à cette intervention d’un proxenata (expression que le vulgaire traduit par celle d’entremetteur) d’un rang si éminent, dit Dalgarno, ayant peine à cacher un rire moqueur. Et mon père a consenti ? Il avait coutume de dire, avant notre départ de l’Ecosse, que le sang des Huntinglen et celui des Glenvarloch ne pourraient se mêler quand même on les verserait dans le même bassin. Peut-être a-t-il envie d’en faire l’expérience.
– Milord, dit Jacques, trêve à vos plaisanteries. Voulez-vous à l’instant, et sine morâ, épouser cette dame dans notre chapelle ?
– Statim atque instanter[133] , répondit lord Dalgarno ; car je vois qu’en agissant ainsi je me mettrai à portée de rendre de grands services à l’Etat. J’acquerrai des richesses pour subvenir aux besoins de Votre Majesté, et une femme pour être à la disposition de Sa Grâce le duc de Buckingham.
Le duc se leva, passa au bout de la table où se tenait lord Dalgarno, et lui dit tout bas à l’oreille :
– Vous avez déjà mis une sœur charmante à ma disposition.
Cette raillerie changea complètement l’air de tranquillité qu’avait pris lord Dalgarno. Il tressaillit comme s’il avait été mordu par un serpent ; mais il se remit aussitôt, et, fixant sur les traits du duc, encore animés par un sourire, des yeux qui exprimaient toute sa haine, il mit l’index de sa main gauche sur la garde de son épée, mais de manière à ce que Buckingham seul pût s’en apercevoir. Le duc lui répondit par un autre sourire de mépris, et retourna à son siège pour obéir aux ordres du roi, qui ne cessait de s’écrier : – Asseyez-vous, Steenie, asseyez-vous ! je vous l’ordonne. Nous ne voulons pas de plaisanterie ici.
– Votre Majesté n’a pas à craindre que je manque de patience, dit lord Dalgarno ; et afin de mieux la conserver, je ne prononcerai d’autres mots en sa présence que ceux qui me sont prescrits dans cette heureuse partie du Livre de prières qui commence par ma bien-aimée, et finit par étonnement[134].
– Vous êtes un méchant endurci, Dalgarno, dit le roi ; et si j’étais la jeune dame, sur l’ame de mon père ! j’aimerais mieux souffrir la honte d’avoir été votre concubine que de courir le risque de devenir votre femme ; mais elle sera sous notre protection spéciale. Allons, milord, nous verrons nous-même cette joyeuse noce. Le roi donna le signal de se lever, et se dirigea vers la porte, accompagné de sa suite. Lord Dalgarno suivait, ne parlant à personne, et sans que personne lui adressât la parole, avec autant d’aisance et aussi peu d’embarras dans sa démarche que s’il eût été réellement un époux au comble de ses vœux.
Ils arrivèrent dans la chapelle par une entrée particulière qui communiquait à l’appartement du roi. L’évêque de Winchester, dans son costume pontifical, était debout du côté de l’autel ; de l’autre, soutenue par Monna Paula, était lady Hermione, ou Erminia Pauletti, pâle, faible et presque inanimée. Lord Dalgarno s’inclina profondément devant elle ; et le prince, remarquant l’horreur avec laquelle elle le regardait, s’avança, et lui dit avec beaucoup de dignité ; – Madame, avant de vous mettre sous l’autorité de cet homme, permettez-moi de vous informer qu’il a rendu justice à votre honneur de la manière la plus complète en tout ce qui a rapport à votre précédente liaison. C’est à vous de voir si vous placerez votre fortune et votre bonheur entre les mains d’un homme qui s’est montré indigne de toute confiance.
Lady Hermione trouva avec beaucoup de difficulté la force de répondre. – Je suis redevable à la bonté de Sa Majesté, dit-elle, du soin qu’elle à pris de me réserver une partie de ma fortune pour pouvoir vivre décemment ; le reste ne peut être mieux employé qu’à racheter la bonne réputation dont je suis privée, et la liberté de terminer mes jours dans la paix et la retraite.
– Le contrat a été rédigé sous nos yeux, dit le roi ; nous avons pris soin particulièrement de détruire la potestas maritalis, et de stipuler que les époux vivraient séparés ; ainsi unissez-les, milord évêque, aussi vite que vous le pourrez, afin qu’ils puissent se séparer plus tôt.
L’évêque ouvrit en conséquence son livre, et commença la cérémonie du mariage sous des circonstances si nouvelles et si peu favorables. La mariée ne répondait que par une inclinaison de la tête et du corps tandis que l’époux répondait effrontément et d’une manière distincte, avec un ton qui ressemblait à la légèreté, pour ne pas dire au mépris. Lorsque tout fut terminé, lord Dalgarno s’avança comme pour donner un baiser à l’épouse ; mais la voyant reculer avec un mouvement de crainte et d’horreur, il se contenta de lui faire une révérence profonde. Il se releva ensuite de toute sa hauteur, et s’étendit comme pour examiner la vigueur de ses membres, mais avec élégance, et sans affecter une attitude forcée. – Je pourrai encore danser, dit-il, quoique je sois enchaîné ; mais ce sont des chaînes d’or, et elles sont légères à porter. Hé bien ! je vois que tout le monde me regarde froidement, et qu’il est temps de me retirer. Le soleil brille ailleurs qu’en Angleterre ; mais il faut d’abord que je demande combien on veut acheter cette belle lady Dalgarno. Il me semble qu’il est convenable que je le sache. Faut-il l’envoyer au harem de monseigneur le duc ? ou cet honnête citadin doit-il continuer à…
– Retiens ta langue infâme et impure, s’écria son père, lord Huntinglen, qui était resté en arrière pendant la cérémonie ; et, s’avançant tout-à-coup, il saisit le bras de lady Hermione, et s’adressant à son indigne époux : – Lady Dalgarno, continua-t-il, restera comme veuve dans ma maison. Je la regarde comme telle aussi-bien que si la tombe s’était fermée sur son époux déshonoré.
Lord Dalgarno donna un instant les marques d’une extrême confusion, et dit d’un ton soumis :
– Milord, si vous désirez ma mort, je ne puis, quoique votre héritier, vous rendre le compliment. Il y a peu des premiers-nés d’Israël, ajouta-t-il en se remettant de la simple apparence d’émotion qu’il avait témoignée, qui puissent en dire autant. Mais je vous prouverai avant de mourir que je suis un vrai descendant d’une maison fameuse par ses longs souvenirs de vengeance.
– Je m’étonne que Votre Majesté l’écoute plus longtemps, dit le prince Charles. Il me semble que nous avons assez souffert son insolence effrontée.
Mais Jacques, qui prenait l’intérêt d’une véritable commère à la scène qui se passait, n’avait pas envie de mettre fin à la controverse ; il imposa silence à son fils, en s’écriant : – Chut ! petit Charles. Soyez un bon enfant, chut ! Je veux voir jusqu’où ira l’effronterie de ce misérable.
– Je ne dirai qu’une chose, sire, dit Dalgarno ; c’est que sans une simple ligne de cette cédule, tout le reste n’aurait jamais pu me décider à recevoir la main de cette femme dans la mienne.
– C’est sans doute la ligne de la summa totalis ?dit le roi.
– Non pas, sire, dit Dalgarno : la somme totale eût assurément mérité quelque considération même de la part d’un roi d’Ecosse, il n’y a pas très-longtemps ; mais cela aurait eu peu de charmes pour moi, si je n’y avais pas vu un article qui me donne les moyens de me venger de la famille de Glenvarloch, et qui m’apprend que cette pâle épouse, en mettant dans ma main la torche de l’hymen, m’a donné le pouvoir de réduire en cendres la maison de sa mère.
– Que veut dire ceci ? dit le roi. De quoi parle-t-il, Geordie Tin-tin ?
– Ce bon citadin, sire, dit lord Dalgarno, a versé une somme appartenant à milady, et qui, grâce au ciel, m’appartient maintenant, pour acquérir une certaine hypothèque sur la terre de Glenvarloch. Or, si cette somme n’est pas remboursée demain à midi, elle me mettra en possession des beaux domaines de ceux qui se disaient autrefois les rivaux de notre maison ?
– Serait-ce vrai ? dit le roi.
– Il n’est que trop vrai, n’en déplaise à Votre Majesté, répondit le citadin. Lady Hermione ayant avancé l’argent pour rembourser le créancier primitif, j’ai été obligé, en honneur et conscience, de lui en transférer les droits, et sans aucun doute ils passent à son époux.
– Mais le bon, dit le roi, le bon sur notre échiquier ne pourrait-il pas fournir au jeune homme les moyens de s’acquitter ?
– Malheureusement, sire, il l’a perdu, ou en a disposé. On ne peut le trouver. C’est le jeune homme le plus malencontreux qu’on puisse voir.
– Voilà une belle besogne ! dit le roi en s’agitant dans l’appartement, et en jouant avec les aiguillettes de son pourpoint et de ses chausses, d’un air consterné. Nous ne pouvons l’aider sans payer deux fois nos dettes, et nous avons à peine, dans l’état actuel de notre échiquier, les moyens de les payer une seule.
– Vous m’apprenez du nouveau, dit lord Dalgarno ; mais je n’en profiterai pas.
– Ne t’en avise pas, s’écria son père, sois un effronté scélérat, puisqu’il le faut ; mais venge-toi avec les armes d’un soldat, et non avec celles d’un usurier.
– Pardonnez-moi, milord, dit lord Dalgarno, la plume et l’encre sont mes plus sûrs moyens de vengeance, et l’homme de loi gagne plus de bien avec un parchemin qu’avec une lame d’André Ferrare surmontée d’une tête de bélier. Mais, comme je vous l’ai dit, je n’en profiterai pas. Je resterai demain en ville, près de Covent-Garden ; si l’on paie à mon homme d’affaires, chez qui l’acte est déposé, la somme qui m’est due, tant mieux pour lord Glenvarloch ; sinon je pars le lendemain, et je fais route pour le nord avec toute la diligence possible, pour prendre possession.
– Emporte avec toi la malédiction d’un père, misérable ! s’écria lord Huntinglen.
– Ainsi que celle d’un roi qui est pater patriæ, dit Jacques.
– J’espère que ce double fardeau ne m’accablera pas, répondit lord Dalgarno ; et il se retira en saluant ceux qui l’entouraient. Tous les assistans, oppressés et saisis de crainte par son effronterie déterminée, trouvèrent qu’ils respiraient avec plus de liberté lorsque enfin il les eut délivrés de sa présence. Lord Huntinglen, cherchant à relever le courage de sa nouvelle belle-fille, se retira avec elle ; et le roi, avec son conseil privé, qu’il n’avait pas congédié, retourna encore dans la chambre du conseil, quoiqu’il fût très-tard. Il ordonna également à Heriot de le suivre, mais sans lui en expliquer la raison.
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