Chapitre 34
« Le chevalier va trouver ce digne homme ;
« C’était la perle et la fleur du barreau.
« En arrivant, il vit sur son bureau
« Force papiers, argent en abondance,
« Pour avertir tous ses cliens d’avance
« Qu’on n’avait pas un avis sans payer. »
HUDIBRAS.
Notre lecteur se souviendra peut-être d’un certain scribe écossais à paroles mielleuses, mal peigné, et vêtu de bougran, qui, dans le commencement de cet ouvrage, est représenté comme un protégé de George Heriot. C’est dans sa maison que nous allons nous rendre ; mais les temps ont bien changé pour lui. Le triste chenil est devenu une chambre de représentation ; – l’habit de bougran est métamorphosé en habit de velours noir ; et, quoique celui qui le porte conserve son air d’humilité puritaine et sa politesse vis-à-vis des cliens d’importance, il peut maintenant regarder les autres en face et les traiter avec tous les privilèges que lui donnent l’opulence et l’insolence qu’elle fait naître. Ces changemens s’étaient opérés en peu de temps ; et quoique le personnage lui-même n’y fût pas encore tout-à-fait accoutumé, ils devenaient de jour en jour moins embarrassans pour lui. Parmi les autres acquisitions de luxe, on voit sur sa table une des meilleures pendules de David Ramsay, dont son œil observe continuellement les révolutions, tandis qu’il envoie de temps en temps un jeune garçon qui lui sert de clerc, pour en comparer la marche avec celle de l’horloge de Saint-Dunstan.
Le scribe lui-même paraissait considérablement agité ; il tira d’un coffre-fort un rouleau de parchemin, dont il lut plusieurs passages avec une grande attention ; ensuite il se mit à se dire à lui-même : – La loi ne présente aucune issue secrète, aucun faux-fuyant, aucun. Si les terres de Glenvarloch ne sont pas dégagées avant midi, lord Dalgarno les acquiert, certes, à bon marché. Il est étrange qu’il ait pu se faire un ennemi de son patron, et acquérir pour lui-même les beaux biens dont il a si long-temps leurré le puissant Buckingham. – André Skurliewhitter ne pourrait-il pas aussi l’attraper ? Il a été mon patron, – c’est vrai, – pas plus que Buckingham n’était le sien ; et il ne peut plus l’être, car il part présentement pour l’Ecosse. J’en suis content : – je le hais, et je le crains. Il connaît trop mes secrets, je connais trop les siens. Mais non, – non, – non, il est inutile d’y songer, il n’y a pas moyen de le tromper. – Hé bien ! Willie, quelle heure est-il ?
– Onze heures passées, monsieur.
– Enfant, retourne à ton pupitre, de l’autre côté, dit le scribe. Que faire maintenant ? – Je perdrai la clientelle honorable du vieux comte ; et, ce qu’il y a de pire, la vilaine pratique de son fils. Le vieil Heriot s’entend trop bien en affaires pour me laisser plus que ce qui doit strictement m’appartenir selon l’usage. La clientelle de Whitefriars était avantageuse ; mais elle est devenue dangereuse depuis… Pouah ! qu’est-ce qui me fait donc penser à cela ? à peine si, je puis tenir ma plume, – Si l’on me voyait dans cet état ! Willie (appelant à haute voix l’enfant), un verre d’eaux distillées. – Ah ! maintenant je pourrais regarder le diable en face.
Il prononça ces derniers mots à haute voix et tout près de la porte de l’appartement, qui fut ouverte tout à coup par Richie Moniplies, suivi de deux personnes et de deux porteurs chargés de sacs d’argent. – Si vous pouvez regarder le diable en face, maître Skurliewhitter, dit Richie, vous pourrez bien au moins tourner la tête pour voir un ou deux sacs d’argent que j’ai pris la liberté de vous apporter. Satan et Mammon sont proches parens. Pendant ce temps-là, les porteurs déposèrent leur charge sur le plancher.
– Je… je, – balbutia le scribe surpris, – je ne puis deviner ce que vous voulez dire, monsieur.
– Je vous dis seulement que je vous apporte cet argent de la part de lord Glenvarloch, pour dégager une certaine hypothèque placée sur son patrimoine. Voici maître Reginald Lowestoffe et un honorable Templier, qui viennent en temps et lieu pour être témoins du remboursement.
– Je – je crois, dit le scribe, que le terme est expiré.
– Vous me pardonnerez, monsieur, répondit Lowestoffe ; vous ne nous abuserez pas : – Il s’en faut de trois quarts d’heure à toutes les horloges de la Cité.
– Il faut que j’aie le temps, messieurs, reprit André, de compter et de peser l’or.
– Faites-le à votre aise, maître scribe, répliqua encore Lowestoffe. Nous avons déjà vérifié et pesé chaque sac, et nous y avons attaché notre sceau. Ils sont rangés là, au nombre de vingt, chacun contenant trois cents pièces d’or. – Nous sommes témoins que le remboursement est légalement offert.
– Messieurs, dit le scribe, cette affaire intéresse maintenant un puissant seigneur. Je vous prie de calmer votre précipitation, et de me permettre d’envoyer chercher lord Dalgarno, ou plutôt j’y cours moi-même.
En même temps, il prit son chapeau ; mais Lowestoffe s’écria : – Ami Moniplies, ferme la porte, si tu as du cœur ! il ne cherche qu’à gagner du temps. Pour vous parler net, André, vous pouvez, si vous le voulez, envoyer chercher le diable, qui est le plus puissant seigneur que je connaisse ; mais vous ne sortirez pas d’ici que vous n’ayez répondu à notre proposition, en refusant ou acceptant le remboursement que nous vous offrons en deniers bien comptés. Les voilà ; c’est à prendre ou à laisser, comme vous le voudrez. J’en sais assez pour ne pas ignorer que la loi est plus forte qu’aucun lord d’Angleterre. J’ai toujours appris cela au Temple, si je n’y ai pas appris autre chose. Faites attention à ne pas plaisanter là-dessus plus long-temps, à moins que vous ne vouliez avoir vos longues oreilles raccourcies d’un doigt, maître Skurliewhitter.
– Mais, messieurs, si vous me menacez, dit le scribe, je ne puis résister à la force.
– Nous ne vous faisons pas de menaces, pas la moindre, mon petit André, dit Lowestoffe ; écoutez seulement un petit conseil d’ami, et n’oubliez pas, honnête André, que je vous ai vu dans l’Alsace.
Le scribe s’assit sans répondre un seul mot, et donna un récépissé en bonne forme de l’argent qui lui était présenté.
– Je le prends sur votre parole, maître Lowestoffe, dit-il ; j’espère que vous vous souviendrez que je n’ai insisté ni sur le poids ni sur le compte. J’ai été honnête ; s’il y a du déficit, c’est moi qui en répondrai.
– Donnez-lui une chiquenaude sur le nez avec une pièce d’or, Richie, dit le Templier. Emportez les papiers, et maintenant allons gaiement dîner où vous voudrez.
– S’il était permis de choisir, dit Richie, ce ne serait pas à ce maudit Ordinaire ; mais, comme c’est à votre choix, messieurs, le régal se fera où vous le voudrez.
– A l’Ordinaire, dit l’un des étudians.
– Chez Beaujeu, dit l’autre ; c’est la seule maison de Londres pour le bon vin, un service prompt, des plats exquis, et…
– Et la cherté, ajouta Richie Moniplies ; mais, comme je vous l’ai dit, messieurs, c’est à vous à ordonner, après m’avoir si loyalement prêté votre assistance dans cette petite affaire, sans autre condition que celle d’un léger régal.
La dernière partie de ce discours se passa dans la rue, où, un instant après, ils rencontrèrent lord Dalgarno. Il paraissait pressé : il donna un léger coup de chapeau à maître Lowestoffe, qui lui rendit son salut avec la même négligence et continua lentement son chemin avec son compagnon, tandis que lord Dalgarno arrêta Richie Moniplies d’un signe impérieux, auquel Moniplies obéit par l’instinct de l’habitude, malgré son indignation.
– A la suite de qui es-tu maintenant, maraud ? demanda le lord.
– De quiconque marche devant moi, milord, répondit Moniplies.
– Pas d’insolence, coquin. Je désire savoir si tu es encore au service de Nigel Olifaunt, reprit Dalgarno.
– Je suis l’ami du noble lord Glenvarloch, répondit Moniplies avec dignité.
– Il est vrai, répliqua lord Dalgarno, que ce noble lord s’est abaissé à choisir ses amis parmi les laquais. Néanmoins, écoute bien cela : s’il est toujours dans les mêmes dispositions que la dernière fois que nous nous sommes vus, tu peux lui dire que demain à quatre heures de l’après-midi je me dirigerai vers le nord par Enfield-Chase. J’aurai une suite peu nombreuse, car j’ai le dessein d’envoyer mes gens par Barnet. Mon projet est de traverser la forêt à petits pas, et de m’arrêter un instant à Camlet-Moat. Il connaît le lieu ; et, s’il est autre chose qu’un fanfaron alsacien, il le trouvera plus convenable que le parc pour certaines affaires. Je sais qu’il est en liberté ou qu’il y sera bientôt. S’il me manque au lieu désigné, qu’il vienne me chercher en Ecosse, il me trouvera en possession des biens et des terres de son père.
– Ouf ! dit tout bas Richie, il ne manque que deux mots pour ce marché-là.
Il méditait même une plaisanterie sur les moyens qu’il savait avoir pour renverser les espérances de lord Dalgarno ; mais il vit dans les yeux animés du jeune lord qu’il y aurait du danger à l’irriter, et, domptant pour la première fois son esprit par la prudence, il se contenta de répondre :
– Dieu veuille que Votre Seigneurie gouverne bien sa nouvelle conquête – lorsqu’elle l’aura ! Je m’acquitterai de votre message pour milord, – c’est-à-dire, ajouta-t-il intérieurement, Richie ne lui en dira jamais un mot. Je ne suis pas homme à l’exposer à un pareil danger.
Lord Dalgarno fixa un moment sur lui un regard scrutateur, comme pour pénétrer l’intention du ton sec et ironique qui, malgré la frayeur de Richie, accompagna sa réponse ; puis, avec la main, il lui fit signe de continuer son chemin. Il marcha lui-même lentement jusqu’à ce que les trois amis fussent hors de vue ; ensuite il retourna précipitamment sur ses pas, frappa à la porte du scribe, qu’il avait dépassée, et fut introduit dans sa maison.
Lord Dalgarno trouva l’homme de loi avec les sacs d’argent placés encore devant lui, et il n’échappa point à son œil pénétrant que Skurliewhitter était déconcerté et alarmé de son arrivée.
– Qu’est-ce que cela signifie ? dit-il. Quoi ! vous ne me faites pas un mot de compliment sur mon heureux mariage ? Vous ne me dites pas une parole de consolation philosophique sur ma disgrace à la cour ? Ou bien ma figure, en qualité de sot mari content de sa condition et de favori congédié, a-t-elle la vertu de la tête de la Gorgone, turbatæ Palladis arma, comme Sa Majesté pourrait le dire.
– Milord, je suis charmé ; – milord, je suis désolé, – répondit le scribe tout tremblant, qui, connaissant le caractère emporté de lord Dalgarno, redoutait les conséquences de la nouvelle qu’il avait à lui apprendre.
– Charmé et désolé ! répondit lord Dalgarno ; c’est souffler le froid et le chaud. Entendez-vous, monsieur, véritable image de la friponnerie personnifiée. Si vous êtes fâché que je sois mari trompé, sachez que je ne le suis que de ma façon, fripon que vous êtes. Elle a trop peu de sang dans les veines pour le dépenser ailleurs. Hé bien ! je supporterai comme je le pourrai l’honneur de mes cornes. – J’ai de quoi les dorer, et, quant à ma disgrace, la vengeance l’adoucira. Oui, la vengeance, – et voici l’heure fortunée qui sonne !
L’heure de midi retentit en effet à l’horloge de Saint-Dunstan. – Bien sonné, braves marteaux ! s’écria lord Dalgarno triomphant. Le château et les domaines de Glenvarloch sont écrasés sous ces coups retentissans. Si mon épée me seconde demain aussi bien que vos masses de fer me servent aujourd’hui, le pauvre lord dépouillé ne sentira guère la perte que vous lui causez. – Les papiers ! les papiers, fripon que tu es ; je pars demain pour le nord. Oh ! à quatre heures après midi, il faut que je sois à Camlet-Moat, dans Enfield-Chase ; ce soir une partie de mes gens prennent les devans. Les papiers ! Allons, dépêche-toi.
– Milord, les – les papiers de l’hypothèque Glenvarloch ? – je – ne les ai pas.
– Tu ne les as pas ! – répéta lord Dalgarno ; les as-tu envoyés chez moi, misérable ! Ne t’ai-je pas dit que je viendrais ici ? – Que veux-tu dire en montrant cet argent ? Quelle scélératesse as-tu commise pour l’avoir ? C’est une trop forte somme pour qu’elle soit acquise honnêtement.
– Votre Seigneurie le sait très-bien, répondit le scribe tout troublé : l’or vous appartient. – C’est – c’est…
– Ce n’est pas l’affranchissement de la terre de Glenvarloch ! dit Dalgarno. Ne t’avise pas de dire cela, ou, sur la place, j’arrache ton ame de procureur de ta carcasse de corbeau. En même temps, il saisit le scribe au collet, et le secoua si rudement qu’il lui déchira son habit.
– Milord, je vais appeler au secours, dit le malheureux tout tremblant, et qui éprouvait en ce moment toute l’horreur d’une agonie mortelle. – C’est le fait de la loi, et non le mien. Que pouvais-je faire ?
– Tu le demandes ? – Quoi ! échappé de l’enfer que tu es, avais-tu épuisé tous tes sermens, tes ruses, tes mensonges ? ou t’estimes-tu trop pour en faire usage à mon service ? Tu aurais dû mentir, tromper, jurer même que tu avais dit vrai, plutôt que d’arrêter ma vengeance. Mais fais-y bien attention, continua-t-il, je connais plus de tes tours qu’il n’en faut pour te faire pendre. Un mot de moi au procureur-général, et tu es expédié.
– Que voulez-vous que je fasse, milord ? Je tenterai tout ce que l’art et la loi pourront accomplir.
– Ah ! n’y manque pas, et souviens-toi que je ne manque jamais à ma parole. Garde ce maudit or, si tu tiens à ta vie ; ou bien arrête, je ne te le confierai point. – Envoie tout de suite cet or chez moi ; je partirai toujours pour l’Ecosse, et il faudra bien des choses pour m’empêcher de tenir bon dans le château de Glenvarloch contre le propriétaire, avec ses propres munitions. Tu es prêt à me servir ? Le scribe l’assura de la plus complète obéissance.
– Hé bien ! souviens-toi que l’heure était passé avant que le paiement fût offert, – et vois à te procurer des témoins qui aient bonne mémoire pour prouver ce point.
– Fi donc ! milord, je ferai plus, dit André en se ranimant ; je prouverai que les amis de lord Glenvarloch m’ont menacé, renversé, qu’ils ont même tiré l’épée contre moi. – Pensez-vous que j’aurais été assez ingrat pour souffrir de leur part le moindre acte au préjudice de Votre Seigneurie s’ils ne m’avaient pas mis l’épée sur la gorge !
– Il suffit, répondit Dalgarno, vous êtes un talent accompli. – Continuez, ou redoutez ma fureur. Je laisse mon page en bas. – Faites venir des porteurs, et qu’ils me suivent avec l’or.
A ces mots, lord Dalgarno quitta la maison du scribe.
Skurliewhitter, ayant envoyé son clerc chercher des commissionnaires de confiance pour transporter l’argent, resta seul, et tremblant encore, à méditer sur les moyens de se débarrasser du terrible et vindicatif seigneur, qui connaissait un trop grand nombre de ses méfaits pour n’avoir pas les moyens de le démasquer et de le perdre quand il le voudrait. Il venait en effet d’acquiescer au plan rapidement tracé pour s’emparer des biens affranchis ; mais son expérience prévoyait que ce serait une chose impossible, tandis que de l’autre côté il ne pouvait songer aux ressentimens de lord Dalgarno sans des craintes qui faisaient frissonner son ame sordide. Etre au pouvoir d’un jeune lord prodigue, et soumis à ses caprices et à ses mauvais traitemens, lorsque son industrie s’était formé des moyens de fortune, – c’était le tour le plus cruel que le sort eût pu jouer à l’usurier commençant.
Tandis que le scribe était dans le premier accès de son inquiétude, quelqu’un frappa à la porte de l’appartement : il lui cria d’entrer ; et un homme parut couvert d’un manteau grossier de drap de Wiltshire, auquel le ciseau n’avait donné aucune forme, attaché par un large ceinturon de cuir et une boucle de cuivre, ce qui était le costume ordinaire des marchands de bétail et des paysans. Skurliewhitter, croyant voir dans ce personnage un client de campagne qui pourrait devenir intéressant, avait ouvert la bouche pour le prier de s’asseoir, lorsque l’étranger, rejetant en arrière le capuchon qu’il avait baissé sur sa figure, présenta au scribe des traits bien gravés dans sa mémoire, mais qu’il ne voyait jamais sans se sentir prêt à s’évanouir.
– Est-ce vous ? dit-il d’une voix faible, tandis que l’étranger replaçait le capuchon qui couvrait ses traits.
– Qui voulez-vous que ce soit ? répondit celui-ci.
Enfant du parchemin, né dans un greffe obscur,
Entre le sac et l’écritoire,
Avorton pétri de grimoire,
L’encrier fut ton père, et ta mère, à coup sûr,
Fut une plume mal taillée.
La règle, le crayon, instrumens de ta loi,
Et mainte page barbouillée
Sont tes parens… Mais, sur ma foi,
J’oubliais aussi la potence.
Lève-toi, cuistre, en ma présence ;
Et fais la révérence à qui vaut mieux que toi.
– Vous n’êtes pas encore parti, après tous les avis qui vous ont été donnés ? dit le scribe. Ne croyez pas que votre manteau de paysan puisse vous sauver, capitaine ; – non, ni vos citations de pièces de théâtre.
– Que diable voulez-vous que je fasse ? Voulez-vous que je meure de faim ? Si je me sauve, il faut que vous m’allongiez les ailes avec quelques plumes. Vous pouvez le faire, je pense.
– Vous auriez déjà pu vous en aller. – Vous avez eu dix livres sterling. – Que sont-elles devenues ?
– Elles ont filé, répondit le capitaine Colepepper, – elles ont filé je ne sais où. – J’avais envie de mordre, et j’ai été mordu, voilà tout. – Je crois que ma main a tremblé en pensant à l’expédition de la dernière nuit ; car je craignais les docteurs comme un véritable enfant.
– Ainsi donc vous avez tout perdu ? – Hé bien, prenez ceci et partez.
– Quoi ! deux pauvres pièces ! Peste soit de votre bonté, ma foi ! – Mais rappelez-vous que vous y êtes aussi intéressé que moi.
– Moi ! parbleu non. Je ne voulais que débarrasser le vieillard de quelques papiers et d’un peu d’or, et vous lui avez enlevé la vie.
– S’il vivait encore, il aimerait mieux la perdre que son argent. – Mais ce n’est pas là la question, maître Skurliewhitter ; – vous avez ouvert les verroux à secret de la fenêtre, lorsque vous avez été le voir pour affaires, la veille de sa mort. Ainsi soyez sûr que, si je suis pris, je ne danserai pas seul. – Pity Jack Hempsfield est mort ; la vieille chanson n’est plus bonne.
Nous étions trois, nous étions trois,
Tous trois enfans de la folie,
Et dans un concerto grivois,
Petit chef-d’œuvre d’harmonie,
Chacun des trois, chacun des trois,
Chacun des trois fit sa partie.
– Pour l’amour, de Dieu ! parlez plus bas. Est-ce ici le lieu ou le moment de faire entendre vos chansons d’orgies nocturnes ? – Mais combien vous faut-il pour votre voyage ? Je vous dis que je ne suis pas en fonds.
– C’est un mensonge, un mensonge palpable et grossier. – Combien il me faut, dites-vous, pour mon voyage ? Bah ! un de ces sacs me suffira pour le moment.
– Je vous jure que ces sacs d’argent ne sont pas à ma disposition.
– D’une manière honnête, cela peut être ; mais entre nous, nous n’y regardons pas de si près.
– Je vous jure qu’ils ne sont nullement à ma disposition : – ils m’ont été remis en compte. – Je dois les remettre à lord Dalgarno, dont le page attend ici pour les emporter : et je n’en pourrais détacher une seule pièce sans le plus grand danger.
– Ne pouvez-vous pas différer la remise ? dit le spadassin en touchant de sa large main un des sacs, comme si ses doigts étaient impatiens de le saisir.
– Impossible, répondit le scribe ; il part demain pour l’Ecosse.
– Ah ! ah ! dit le capitaine après un moment de réflexion, prend-il la route du nord avec cette charge ?
– Il sera bien accompagné, dit le scribe ; mais cependant…
– Mais cependant, – mais quoi ? reprit le scélérat.
– Non, je ne voulais rien dire.
– Tu mens. – Tu as eu vent de quelque bonne chose : je t’ai vu prendre la pose d’un chien couchant. Tu ne parleras pas plus qu’un épagneul bien dressé, mais tes signes seront tout aussi faciles à comprendre.
– Tout ce que je voulais dire, capitaine, c’est que ses domestiques s’en vont par Barnet, et que lui, avec son page, il traverse Enfield-Chase : il m’a dit hier qu’il marcherait lentement.
– Oui, bien ! je commence à te comprendre, mon garçon.
– Et qu’il s’arrêterait, continua le scribe, qu’il s’arrêterait quelque temps à Camlet-Moat.
– Ceci vaut mieux qu’un combat de coqs, dit le capitaine.
– Je ne vois pas le bien que cela peut vous faire, capitaine ; mais cependant ils ne peuvent pas marcher vite, car son page montera le cheval qui doit porter tout ce poids, dit le scribe en montrant l’argent qui était sur la table. Lord Dalgarno voit clair dans les affaires de ce monde.
– Ce cheval saura gré à ceux qui le débarrasseront de sa charge, dit le brigand ; car, Dieu merci, on pourra le rencontrer. – Il a toujours ce page, – ce même Lutin, – ce diable ? Bien ! ce jeune drôle a déjà battu le buisson pour moi. Je me vengerai aussi, car je lui en veux d’ancienne date pour une affaire qui s’est passée à l’Ordinaire. Voyons : – Black-Feltham, et Dick Shakebag ; – nous aurons besoin d’un quatrième. – J’aime à être sûr de mon coup ; le butin est assez considérable pour être partagé, outre ce que je puis rogner sur leur lot. Allons ! prêtez-moi deux livres sterling ; voilà qui est bien. Oh ! la bonne nouvelle ! Adieu. Et il s’éloigna en s’enveloppant avec soin dans les plis de son manteau.
Lorsqu’il fut parti, le scribe se tordit les mains, et s’écria : – Encore du sang ! – encore du sang ! je croyais en avoir fini ; mais cette fois ce n’est pas ma faute, – non, ce n’est pas ma faute ; – et puis je ne puis qu’y gagner de toutes les manières. Si le scélérat succombe, il cessera de tirailler les cordons de ma bourse ; et si lord Dalgarno meurt, – comme la chose est très-probable ; car, quoique ce drôle ait aussi peur d’une épée nue qu’un débiteur d’un créancier, il est assez brave pour vous tuer en tirant de derrière une haie : – alors je suis mille fois sauvé ; – je suis sauvé, – sauvé !
Nous tirerons sans regret le rideau sur lui et sur ses réflexions.
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