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Chapitre 35

« Nous ne devenons pas criminels tout d’un coup.

« Le mal est un ruisseau, faible en quittant sa source,

« Dont la main d’un enfant arrêterait la course

« Avec un peu d’argile employée en jouant.

« Mais laissez-le couler, il devient un torrent.

« Et la religion ni la philosophie

« N’en pourront désormais enchaîner la furie. »

Ancienne comédie.

Les deux Templiers avaient été traités par notre ami Richie Moniplies dans un cabinet particulier, chez Beaujeu, où l’on pouvait le prendre pour un homme de bonne compagnie ; car il avait échangé sa livrée pour un habit modeste, quoique d’un drap fort beau, taillé à la mode du temps, mais dont la coupe eût convenu à un homme plus âgé que lui. Il avait positivement refusé de se présenter à l’Ordinaire, malgré les vives instances de ses compagnons, qui auraient voulu pouvoir l’y décider ; car il est facile de penser que des rieurs tels que Lowestoffe et l’autre membre de la basoche n’eussent pas été fâchés de se divertir un peu aux dépens du simple et pédant Ecossais, outre la chance de le débarrasser de quelques livres sterling, – dont il paraissait avoir un grand nombre à sa disposition. Mais les bouteilles d’un vin pétillant purent se succéder sans réussir à faire oublier à Richie le sentiment du décorum. Il conserva la gravité d’un juge, même en buvant comme un poisson, soit qu’il y fût excité par son goût naturel pour cette liqueur, soit même pour encourager ses hôtes. Lorsque le vin commença à opérer son effet sur leur cerveau, maître Lowestoffe, fatigué peut-être de la bizarrerie de Richie, qui devenait encore plus opiniâtre et plus dogmatique qu’il ne l’avait été, même au commencement du repas, proposa à son ami de quitter la table, et d’aller joindre les joueurs.

On fit en conséquence venir le garçon, et Richie paya l’écot en y joignant un pour-boire généreux, qui fut reçu chapeau bas et genou en terre, avec maints remerciemens.

– Je suis fâché que nous nous séparions si tôt, messieurs, dit Richie à ses compagnons. – J’aurais voulu vous voir vider un autre quartaut avant de vous en aller, ou que vous fussiez restés pour faire un léger souper et prendre un verre de vin du Rhin. Je vous remercie cependant d’avoir ainsi honoré ma petite collation ; et je vous recommande à la fortune, dans la route que vous suivez ; car l’Ordinaire ne fut, n’est, et ne sera jamais mon élément.

– Portez-vous bien alors, dit Lowestoffe, très-sage et sentencieux maître Moniplies. Puissiez-vous avoir bientôt une autre hypothèque à racheter, et puissé-je vous servir de témoin, pourvu que vous agissiez en aussi bon diable qu’aujourd’hui.

– Vous avez bien de la bonté de parler ainsi, messieurs ; – mais si vous vouliez seulement me permettre de vous donner quelques conseils au sujet de ce maudit Ordinaire…

– Réservez la leçon, très-honorable Richie, pour l’instant où j’aurai perdu tout mon argent, dit Lowestoffe en lui montrant une bourse assez bien garnie, et alors la leçon aura sans doute quelque poids.

– Et gardez-en ma part, Richie, reprit l’autre étudiant en lui montrant à son tour une bourse presque vide, pour l’instant où cette bourse sera remplie ; et alors je vous promets de vous écouter avec patience.

– Oui, oui, mes amis, répondit Richie, la vide et la pleine s’en vont souvent par le même chemin, et ce n’est pas le meilleur. Mais le temps viendra…

– Il est déjà venu, dit Lowestoffe ; la table de jeu est disposée ; et puisque bien décidément vous ne voulez pas entrer avec nous, adieu, Richie.

– Adieu, messieurs, dit Richie ; et il sortit de la maison, où il laissa ses hôtes.

Moniplies n’était encore qu’à quelques pas de la porte, et il marchait absorbé dans ses réflexions sur le jeu, les Ordinaires et les mœurs du siècle, lorsqu’un homme qu’il n’avait pas remarqué, et qui de son côté n’avait pas fait plus d’attention à lui, le heurta brusquement. Richie lui demanda s’il avait voulu l’insulter ; et l’étranger riposta par une imprécation contre l’Ecosse et tout ce qui y tenait. En tout temps une insulte, même moins directe, adressée à son pays natal, aurait provoqué Richie ; à plus forte raison quand il avait la tête échauffée par plus d’une double quarte de vin des Canaries. Il était au moment de faire une réponse très-dure, et de soutenir ses paroles du geste, lorsqu’en examinant de plus près son antagoniste il changea de résolution.

– Vous êtes l’homme du monde, lui dit-il, que je désirais le plus voir.

– Et vous, répondit l’étranger, ainsi que tous vos misérables compatriotes, vous êtes le dernier que je désire jamais voir. Vous autres Ecossais, vous êtes toujours faux et flatteurs, et un honnête homme ne saurait prospérer à côté de vous.

– Quant à notre pauvreté, l’ami, c’est comme il plaît au ciel ; mais pour ce qui est d’être faux, je vous prouverai qu’un Ecossais porte un cœur aussi loyal et aussi dévouée à son ami qu’un Anglais.

– Que m’importe que cela soit ou non ? Laissez-moi m’en aller. – Pourquoi tenez-vous mon manteau ? Lâchez-moi, ou je vous jette dans le ruisseau.

– Je crois que je vous le pardonnerais, car vous m’avez rendu autrefois un bon service en m’en retirant.

– Maudite soit donc ma main, si elle a fait cette sottise ! Je voudrais que vos compatriotes y fussent tous avec vous, et que la malédiction du ciel tombât sur celui qui vous aiderait à vous relever ! Pourquoi m’arrêtez-vous ? ajouta-t-il avec colère.

– Parce que vous prenez un mauvais chemin, maître Jenkin, dit Richie. Mais que cela ne vous effraie pas ; vous voyez que vous êtes connu. Ouais ! le fils d’un honnête homme aurait-il peur de s’entendre appeler par son nom ?

Jenkin se frappait le ventre avec violence.

– Allons, allons, dit Richie, cette colère ne sert à rien. Dites-moi, où allez-vous ?

– Au diable, répondit Jenkin.

– C’est un triste voyage, si vous parlez à la lettre ; mais si c’est par métaphore, il y a des lieux pires dans cette grande ville que la taverne du Diable ; et je ne serais pas fâché d’y aller avec vous, et de vous régaler d’une double quarte de vin chaud. – Cela corrigerait les crudités de mon estomac, et formerait un préparatif agréable pour une cuisse de poulet froid.

– Je vous prie, en bonne forme, de me laisser aller, dit Jenkin. Vous pouvez me vouloir du bien, et de mon côté je ne vous souhaite pas de mal ; mais je puis être dangereux à moi-même ou à tout autre.

– J’en courrai le risque, pourvu que vous vouliez venir avec moi ; voici un endroit convenable, une auberge plus voisine de nous que celle du Diable, qui est un nom de mauvais augure pour une taverne. Celle-ci, à l’enseigne de Saint-André, est un lieu tranquille, et où j’ai mangé de temps en temps quand je logeais dans le voisinage du Temple avec lord Glenvarloch. – Que diable avez-vous pour me pousser de la sorte, et presque nous renverser tous les deux sur le pavé ?

– Ne prononcez pas devant moi le nom de ce perfide Ecossais, dit Jin Vin, si vous ne voulez pas que je devienne fou ! – J’étais heureux avant l’instant où je le vis ; – il a été la cause de tout le mal qui m’est survenu ; – il a fait de moi un fripon et un fou.

– Si vous êtes un fripon, dit Richie, vous avez trouvé un huissier ; – si vous êtes fou, vous avez trouvé un garde ; mais huissier et garde tous deux d’une nature fort douce. Voyez-vous, mon bon ami, on a fait plus de vingt histoires sur ce même lord, dans lesquelles il n’y a pas plus de vérité que dans les mensonges de Mahomet. Tout ce qu’on peut dire de plus mal sur son compte, c’est qu’il n’est pas toujours aussi docile aux bons avis que je voudrais le voir ; mais c’est un reproche qu’on peut vous faire aussi, de même qu’à tous les jeunes gens. Venez avec moi. – Allons, venez avec moi ; et si un peu d’argent et beaucoup d’excellens conseils peuvent adoucir votre situation, tout ce que je puis dire, c’est que vous avez eu le bonheur de rencontrer quelqu’un en état et en disposition de vous en donner.

L’opiniâtreté de l’Ecossais prévalut sur celle de Vincent, qui était réellement dans un tel état d’agitation et de trouble qu’il se laissait facilement entraîner par les suggestions des autres. Il se laissa conduire dans la petite taverne recommandée par Richie, où ils se trouvèrent assis dans une petite niche avec une double quarte de vin chaud et un sucrier de papier devant eux. On apporta aussi des pipes et du tabac ; mais Richie seul en fit usage. Il avait pris cette habitude depuis peu de temps, parce qu’il trouvait que cela ajoutait considérablement à la gravité et à l’importance de ses manières, et que la vapeur accompagnait avec grace les sages paroles qui s’échappaient de sa bouche. Après qu’ils eurent rempli et vidé leurs verres en silence, Richie répéta sa question, et demanda à son hôte où il allait lorsqu’ils eurent le bonheur de se rencontrer.

– Je vous ai dit, répondit Jenkin, que j’allais à ma perte, – c’est-à-dire à la maison de jeu. Je suis résolu de risquer ces deux ou trois livres sterling, pour gagner mon passage avec le capitaine Sharker, qui est dans le port de Gravesend, prêt à partir pour l’Amérique. J’ai déjà rencontré un diable sur mon chemin, qui voulait me détourner de mon dessein, mais je l’ai envoyé promener. – Vous en êtes un autre, à ce que je vois. – Quel degré de damnation me destinez-vous ? ajouta-t-il d’un air égaré, et quel en est le prix ?

– Je vous prie de croire, répondit Richie, que je ne me mêle de ces sortes d’affaires ni comme acheteur ni comme vendeur. Mais si vous voulez me dire franchement la cause de votre malheur, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous en tirer, sans cependant vouloir être prodigue de promesses avant de connaître le cas, comme un bon médecin ne donne ses avis sur une maladie que lorsqu’il en a observé les symptômes.

– Personne n’a rien à démêler dans mes affaires, dit le pauvre jeune homme en mettant ses bras sur la tête, et en appuyant sa tête dans ses mains, avec le même découragement que le lama qui, accablé sous une charge trop lourde, se renverse sur la poussière pour mourir.

Richie Moniplies, comme la plupart des personnes qui ont bonne opinion d’elles-mêmes, trouvait un charme particulier à offrir des consolations, afin de pouvoir montrer sa supériorité (car le consolateur est toujours, pour le moment du moins, supérieur à la personne affligée) et de s’abandonner au plaisir qu’il avait à parler. Il infligea au pauvre pénitent une harangue d’une longueur impitoyable, assaisonnée de lieux communs sur la vicissitude des choses humaines, les avantages inappréciables de la patience dans le malheur, la folie de s’abandonner à un désespoir inutile, la nécessité de songer davantage à l’avenir ; et il mêlait à ses réflexions quelques douces réprimandes sur le passé, afin de chercher à vaincre l’opiniâtreté du patient, comme Annibal employait le vinaigre pour s’ouvrir une route à travers les rochers.

Il était au-dessus de la nature humaine d’endurer tranquillement ce torrent d’éloquence vulgaire ; et soit que Jin Vin désirât arrêter le flux de paroles qui se précipitait ainsi dans son oreille pour aller assaillir sa raison, soit qu’il eût confiance dans les protestations d’amitié de Richie, protestations que le malheureux, dit Fielding, est toujours si disposé à croire, soit uniquement pour exhaler ses chagrins en paroles, il leva la tête, et tournant vers Richie ses yeux rouges et enflammés :

– Morbleu, s’écria-t-il, retiens ta langue, et tu sauras tout. – Tout ce que je demande de toi, c’est une poignée de main et que tu me laisses. – Cette Marguerite Ramsay, – vous l’avez vue, n’est-ce pas ?

– Une fois, dit Richie, une seule fois, chez maître George Heriot, dans Lombard-Street. J’étais dans l’appartement où l’on dînait.

– Oui, je m’en souviens, dit Jin Vin ; vous aidiez à changer les assiettes. – Hé bien ! cette jeune fille si jolie, – car je soutiens que c’est la plus jolie femme de Londres, – est au moment d’épouser votre lord Glenvarloch, que la peste confonde !

– C’est impossible ! s’écria Richie, vous déraisonnez ; – on vous fait avaler des poissons d’avril tous les mois de l’année, à vous autres badauds de Londres ; – lord Glenvarloch épouser la fille d’un artisan de Londres ! je croirais plutôt que le Prêtre Jean épouse la fille d’un colporteur juif.

– Ecoutez-moi, frère, dit Jin Vin ; je ne souffrirai jamais qu’on parle avec mépris de la Cité, malgré l’état où je suis réduit.

– Je vous demande pardon ; je ne voulais pas vous offenser, dit Richie ; mais quant au mariage, c’est une chose naturellement impossible.

– Et qui aura lieu cependant, car le duc, le prince et tout le monde y fourrent le doigt ; surtout ce vieil imbécile de roi, qui veut la faire passer pour être issue d’une illustre maison, comme tous les Ecossais en ont la prétention, vous le savez.

– Maître Vincent, quoique vous soyez dans le chagrin, dit le consolateur offensé à son tour, trêve aux réflexions injurieuses à mon pays.

Le malheureux jeune homme s’excusa à son tour, mais affirma que le roi disait que Marguerite Ramsay descendait d’une famille noble ; qu’il avait pris lui-même un grand intérêt au mariage ; que depuis le jour où il avait vu Marguerite en chausses et en pourpoint il ne cessait d’en radoter ; et il n’y a rien d’étonnant, ajouta le pauvre Vin avec un profond soupir.

– Il est possible que tout cela soit vrai, dit Richie, quoique cela me paraisse bien étrange ; mais vous ne devriez pas mal parler des grands personnages. – Ne faites point d’imprécations contre le roi, Jenkin, pas même dans votre chambre à coucher. – Les murs ont des oreilles. – Personne ne peut savoir cela mieux que moi.

– Je ne souhaite pas de mal à ce vieux fou, dit Jenkin ; mais j’aurais voulu qu’il ne portât pas les choses si loin : s’il voyait en rase campagne trente mille piques comme celles que j’ai vues dans les jardins de l’artillerie, ce ne seraient pas ses courtisans avec leurs longs cheveux qui viendraient le défendre, je pense.

– Ta, ta, ta, dit Richie, rappelez-vous d’où viennent les Stuarts, et croyez qu’ils ne manqueront jamais ni d’éperons ni d’épée ; mais quittons ce sujet, dont il serait dangereux de nous entretenir plus long-temps ; je vous le demande encore, quel intérêt prenez-vous à tout cela ?

– Quel intérêt ? s’écria Jenkin. Quoi ! ne suis-je pas en adoration de Marguerite Ramsay depuis le jour où je suis entré dans la boutique de son vieux père ? Et n’y a-t-il pas trois ans que je porte ses patins et ses chaussons ? N’est-ce pas encore moi qui portais à l’église son livre de prières, et qui brossais le coussin sur lequel elle se mettait à genoux ? A-t-elle jamais voulu m’en empêcher.

– Je ne vois pas pour quelle raison elle l’aurait fait, si c’étaient là tous les services que vous lui rendiez. Ah ! mon cher, il y a bien peu de gens, sages ou fous, qui sachent mener une femme.

– Et ne l’ai-je pas servie au risque de ma liberté, et peu s’en faut au risque de ma tête ? Ne m’a-t-elle, – non, ce n’était pas elle, mais cette maudite sorcière qu’elle a employée pour me persuader, comme un sot, de me déguiser en batelier, afin d’aider milord à passer en Ecosse ? La peste soit de lui ! Et au lieu d’aller tranquillement s’embarquer à Gravesend, n’a-t-il pas été faire du tapage et chercher querelle, montrer ses pistolets et prendre terre à Greenwich, où il a fait quelques mauvais coups qui l’ont fait mettre ainsi que moi dans la Tour.

– Ah ! ah ! dit Richie en prenant encore un air plus grave qu’à l’ordinaire ; ainsi vous êtes le batelier à jaquette verte qui a fait descendre la rivière à lord Glenvarloch ?

– Je n’en suis que plus sot de ne l’avoir pas noyé dans la Tamise, dit Jenkin ; c’est encore moi qui n’ai jamais voulu dire un mot de ce que j’étais, quoiqu’on me menaçât de me faire embrasser la fille du duc d’Exeter.

– Qu’est-elle donc ? dit Richie ; il faut que ce soit un bien vilain morceau pour en avoir tant de peur, quoiqu’elle soit de si haute naissance.

– La question, je veux dire, – la question. D’où venez-vous donc pour n’avoir jamais entendu parler de la fille du duc d’Exeter ? Mais tous les ducs et duchesses n’auraient jamais rien pu arracher de moi. Cependant on découvrit la vérité d’une autre manière, et je fus mis en liberté. Je courus à la maison, me croyant un des plus habiles et des plus heureux gaillards du quartier ; et elle, – elle, – peu s’en fallut qu’elle ne me donnât de l’argent pour me récompenser de mes bons services ! Elle parlait d’une manière si douce et si froide à la fois, que j’aurais voulu me voir dans le cachot le plus profond de la Tour ; – j’aurais mieux aimé souffrir la torture jusqu’à la mort que d’apprendre que cet Ecossais allait m’enlever ma maîtresse !

– Mais êtes-vous certain de l’avoir perdue ? dit Richie ; il me semble étrange que lord Glenvarloch épouse la fille d’un marchand, quoique, j’en conviens, il se fasse à Londres de singuliers mariages.

– Je vous dis que ce lord ne fut pas plus tôt hors de la Tour qu’il vint, accompagné de maître Heriot, lui offrir sa main avec l’assentiment du roi, et je ne sais quoi ; et que Sa Seigneurie apporte en outre les plus brillantes espérances de faveur à la cour, car elle n’a pas une acre de terre.

– Bien ; et qu’a dit le vieil horloger ? demanda Richie : n’a-t-il pas manqué, comme il lui convenait, de crever de joie dans sa peau ?

– Il a multiplié progressivement six chiffres, et a reporté le produit ; – puis il a donné son consentement.

– Et vous, qu’avez-vous fait ?

– Je me suis élancé dans la rue, dit le pauvre jeune homme, le cœur bouillant et l’œil enflammé ; et la première personne que je rencontre, c’est la mère Suddlechops, cette vieille sorcière. Et qu’est-ce qu’elle me propose ? d’aller sur la grande route.

– Sur la grande route ! dans quel sens ?

– Comme un clerc de Saint-Nicolas, – c’est-à-dire en voleur de grand chemin, comme Poins et Peto et les autres bons lurons dans la pièce[140]. – Et qui croyez-vous que j’aurais eu pour capitaine ? – Car elle eut le temps de me dire tout avant que je pusse lui répondre. J’imagine qu’elle prit mon silence pour un consentement, et qu’elle me croyait trop au diable pour qu’il me restât une idée de salut. – Celui qui devait être mon capitaine n’était autre chose que le scélérat que vous m’avez vu rosser à l’Ordinaire, lorsque vous étiez au service de lord Glenvarloch ; ce lâche, cet escroc, ce voleur, ce fanfaron, qu’on trouve partout, et qu’on appelle Colepepper.

– Colepepper ! ouf ! j’ai ouï parler de ce misérable, dit Richie ; savez-vous, par hasard, où je pourrais avoir des informations sur lui, maître Jenkin ? vous me rendriez un véritable service de me le dire.

– Il vit d’une manière assez obscure ; car on le soupçonne coupable de quelque scélératesse, de cet horrible meurtre, je crois, qui a été commis à Whitefriars, ou quelque chose comme cela. Mais j’aurais pu tout savoir sur son compte de la bouche de dame Suddlechops ; car elle disait que je le rencontrerais à Enfield-Chase avec quelques autres bons diables qui devaient l’aider à piller un voyageur faisant route vers le nord avec un trésor considérable.

– Et vous n’avez pas adopté ce beau projet ?

– Je l’ai maudite comme une vieille sorcière, et je m’en suis allé à mes affaires.

– Oui-dà ! et qu’a-t-elle dit à cela ? car elle a dû avoir peur.

– Pas du tout ; elle s’est mise à rire, et a dit qu’elle plaisantait ; mais, d’après son empressement, je ne vois que trop bien qu’il faut prendre au sérieux la plaisanterie de la diablesse : elle sait que je ne voudrais pas la trahir.

– La trahir ! non, s’écria Richie ; mais seriez-vous assez l’ami de ce coquin de Pepper-Cull, ou Colepepper, n’importe son nom, pour le laisser commettre un vol contre un honnête voyageur qui se dirige vers le nord, et qui est peut-être un brave Ecossais : que savons-nous ?

– Oui, qui s’en retourne dans son pays chargé d’argent anglais. Mais que ce soit qui voudra, on peut piller le monde entier si l’on veut, je n’ai plus rien à perdre.

Richie remplit jusqu’au bord le verre de son ami, et insista pour qu’il bût ce qu’il appelait une rasade. – Cet amour, dit-il, n’est qu’un enfantillage pour un jeune gaillard aussi éveillé que vous, maître Jenkin ; et si vous aviez envie de faire une folie, quoique je pense qu’il serait plus sage de vous adresser à une femme d’un caractère raisonnable, il y a d’aussi jolies filles à Londres que cette Marguerite Ramsay. Vous n’avez pas besoin de tant soupirer ; c’est la vérité. – Il y a d’aussi bon poisson dans la mer qu’il y en a jamais eu. Maintenant, pourquoi vous qui êtes un jeune homme aussi vif et aussi spirituel que le soleil est brillant ; pourquoi, dis-je, vous affliger de cette manière, et ne pas tenter quelque coup hardi pour améliorer votre fortune ?

– Je vous dis, maître Moniplies, que je suis aussi pauvre qu’aucun de vos compatriotes. J’ai rompu mon apprentissage, et je vais courir le pays.

– Allons donc, gardez-vous-en bien, mon ami. Je sais, par une triste expérience, que le pauvre est obligé de se consumer en peine, tandis que celui qui a des rentes se repose tous les jours. Mais du courage ; vous m’avez été utile une fois, c’est à mon tour maintenant de vous rendre service. Si vous voulez, seulement me faire avoir des renseignemens sur le capitaine en question, ce sera la meilleure œuvre que vous puissiez faire.

– Je devine ce que vous avez dessein de faire, maître Richie ; vous voudriez sauver la longue bourse de votre compatriote. Je ne vois pas le bien que cela pourrait me faire, à moins que je n’y mette la main. Je déteste ce fanfaron, ce sanguinaire et lâche brigand. Si vous pouvez me donner un cheval, je consens à vous conduire où la mère Suddlechops m’a dit que je le rencontrerais. Mais vous devez vous attendre à trouver du danger, car quoiqu’il soit lâche lui-même, je sais qu’il aura plus d’un vigoureux compagnon avec lui.

– Nous aurons un mandat d’arrêt ; et nous crierons haro contre lui.

– Je ne veux pas de cela, si je vais avec vous. Je ne suis pas homme à trahir lâchement qui que ce soit. Il faut payer de votre personne, si je dois être de la partie. Je veux bien jouer du couteau, mais je ne vendrai le sang de personne.

– Hé bien, dit Richie, il faut que les entêtés agissent à leur manière ; vous devez songer que je suis né et que j’ai été élevé dans un pays où il y a plus de têtes cassées que de têtes entières. Du reste, j’ai ici deux francs amis, maître Lowestoffe le Templier, et son cousin, maître Ringwood ; ils seront enchantés d’être d’une bonne partie.

– Lowestoffe et Ringwood ! s’écria Jenkin ; ce sont deux braves jeunes gens, ils seront certainement des nôtres. Savez-vous où les trouver ?

– Oui, vraiment, répondit Richie. Ils sont à jouer ; on est toujours sûr de les trouver les dés et les cartes à la main.

– Ce sont des hommes d’honneur et à qui l’on peut se fier ; et, s’ils sont de cet avis, je risque l’aventure. Allons, tâchez de les amener ici, puisque vous en avez tant à leur conter. Il ne faut pas qu’on nous voie dehors ensemble. Je ne sais comment cela se fait, maître Moniplies, ajouta-t-il tandis que son visage s’animait, et qu’il remplissait à son tour les verres, mais depuis que je pense à cette affaire, je me sens le cœur plus léger.

– Voilà ce que c’est que d’avoir un bon conseiller, maître Jenkin : et vraiment j’espère vous entendre dire que votre cœur est aussi léger que celui d’une alouette, et cela avant peu. Ne souriez pas, ne branlez pas la tête ; mais songez bien à ce que je vous dis. Restez ici en attendant que j’aille chercher ces braves gens. Certainement, les cartes ne leur feront pas refuser une partie comme celle que je vais leur proposer.

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