Chapitre 36
« Les voleurs ont garotté les honnêtes gens ; maintenant si nous pouvions, toi et moi, voler les voleurs, nous nous en irions gaiement à Londres. »
SHAKSPEARE. Henry IV, partie II.
Le soleil dorait les clairières d’Enfield-Chase, et les cerfs dont cette forêt était alors remplie se jouaient en groupes pittoresques au milieu des chênes antiques, lorsqu’un cavalier et une dame à pied, quoiqu’en costume de cheval, traversèrent lentement une des longues allées pratiquées pour la commodité des chasseurs. Un seul page, monté sur un genet d’Espagne, qui semblait porter une pesante valise, les suivait à une distance respectueuse.
La femme, parée de tous les ornemens du temps, et surchargée de dentelles, de falbalas et de broderies, tenait d’une main son éventail en plumes d’autruche, et de l’autre son masque de velours noir ; elle semblait chercher, par le manège de la petite coquetterie employée dans de telles occasions, à attirer l’attention de son compagnon, qui quelquefois écoutait son babil sans paraître y prendre garde, et parfois interrompait le cours de ses plus sérieuses réflexions pour lui répondre.
– Mais, milord, milord, vous marchez si vite que vous me laissez derrière vous. Allons, attendez, je vais vous prendre le bras ; mais comment faire avec mon masque et mon éventail ? Pourquoi ne m’avez-vous pas permis d’emmener ma demoiselle de compagnie pour nous suivre et porter mes hardes ? Voyez, je puis mettre mon éventail dans ma ceinture, et à présent que j’ai une main pour vous tenir, vous ne me dépasserez plus.
– Avançons donc, répondit le galant, et marchons vite, puisque vous n’avez pas voulu consentir à rester avec votre demoiselle de compagnie, comme vous l’appelez, et le reste du bagage. Vous verrez peut-être un spectacle qui probablement ne vous plaira guère.
La dame lui prit donc le bras ; mais, comme il continuait à marcher du même pas, elle se débarrassa bientôt de lui, en s’écriant qu’il lui avait fait mal à la main. Le cavalier s’arrêta, et regarda la jolie main et le bras charmant qu’elle lui montrait en se récriant sur sa cruauté. – Voyez, dit-elle en découvrant une partie de son bras : je parie qu’il est tout noir ou tout bleu jusqu’au coude.
– Je vous dis que vous êtes une petite folle, répondit le cavalier en baisant nonchalamment le bras endommagé ; ce n’est qu’un joli incarnat qui relève le bleu des veines.
– Ah ! milord, que vous êtes enfant ! répondit la dame ; mais je suis bien aise d’avoir quelques moyens de vous faire parler et rire ce matin. Je puis vous assurer que si j’ai autant insisté à vous suivre dans la forêt, c’était dans l’intention de vous distraire. Je suis, je pense, meilleure compagnie que votre page. Et à présent, dites-moi, ces jolies bêtes à cornes ne sont-elles pas des cerfs ?
– Oui, Nelly, répondit son insouciant compagnon.
– Et en vérité, que peuvent faire les gens de qualité d’un si grand nombre de bêtes de cette espèce ?
– On les envoie à la ville, Nelly, où des gens habiles font avec leur chair des pâtés de venaison, et portent leurs cornes en trophées, répondit lord Dalgarno, que notre lecteur a déjà reconnu.
– Ah ! voilà que vous vous moquez de moi, milord, répondit sa compagne ; je sais ce que c’est que de la venaison, quoi que vous en pensiez. J’en mangeais toujours une fois par an lorsque nous dînions chez le substitut du shérif, continua-t-elle avec tristesse, car le sentiment de sa dégradation pénétra dans son esprit, égaré par la vanité et l’inconséquence ; mais il ne me parlerait sans doute pas à présent si nous nous rencontrions dans les sentiers les plus étroits de la forêt.
– Je garantis qu’il ne l’oserait, dit lord Dalgarno, parce que vous, Nelly, vous l’écraseriez d’un regard ; car je vous crois trop d’esprit pour prodiguer des paroles à un drôle tel que lui.
– Qui, moi ? dit Nelly ; ah ! je méprise trop cet orgueilleux fat pour cela. Savez-vous qu’il faisait tenir le bonnet à la main à tous les gens du quartier, et à mon pauvre vieux John Christie, comme à tout le monde ? – Ce souvenir lui arracha quelques larmes des yeux.
– Peste soit de vos gémissemens ! dit Dalgarno un peu durement. – Que cela ne vous fasse pas pâlir, Nelly, je ne suis pas fâché contre vous, petite folle que vous êtes. Mais que voulez-vous que je pense lorsque vous êtes continuellement à songer à votre donjon près de la rivière, qui sentait le goudron et le vieux fromage plus qu’un Gallois ne sent l’ognon, et cela quand je vous mène dans un château aussi beau que s’il était dans un pays de fées ?
– Y serons-nous ce soir, milord ? dit Nelly en essuyant ses larmes.
– Ce soir, Nelly ? – non, ni dans quinze jours.
– Hé bien ! que le Seigneur soit avec nous et nous garde ! – Mais n’irons nous pas par mer, milord ? – Je croyais que personne n’arrivait d’Ecosse autrement. Je suis sûre que lord Glenvarloch et Richie Moniplies sont venus par mer.
– Il y a une énorme différence entre aller et venir, Nelly, répondit lord Dalgarno.
– Certainement, dit sa compagne avec simplicité. Mais cependant je crois avoir entendu dire qu’on allait en Ecosse par mer, de même qu’on en venait. Etes-vous bien sûr du chemin ? – Croyez-vous qu’il soit possible que nous y allions par terre, mon cher lord ?
– Il n’y a qu’à essayer, ma chère lady, reprit lord Dalgarno. On dit que l’Angleterre et l’Ecosse sont dans la même île ; ainsi on peut espérer qu’il y ait quelque route par terre communiquant de l’une à l’autre.
– Je ne pourrai jamais faire à cheval tant de chemin.
– Nous ferons mieux rembourrer votre selle. Je vous dis qu’il faut que vous secouiez la poussière de la Cité, et que de chenille d’un misérable verger vous deveniez beau papillon du jardin d’un prince. Vous aurez autant d’ajustemens qu’il y a d’heures dans le jour ; – autant de femmes pour vous servir qu’il y a de jours dans la semaine ; – autant de domestiques que de semaines dans l’année. – Vous chasserez à cheval aux chiens et aux faucons, avec un lord, au lieu de tenir compagnie à un vieux boutiquier qui ne sait que vendre sa marchandise et cracher.
– Oui, mais me ferez-vous votre dame ?
– Oui, sans doute, c’est-à-dire ma maîtresse ; cela ne saurait être différemment.
– Oui, mais je veux dire votre épouse, reprit Nelly.
– Vraiment, Nelly, c’est une chose que je ne puis vous promettre. Une épouse est une chose bien différente d’une maîtresse.
– J’ai entendu dire à mistress Suddlechops, chez qui vous m’aviez logée depuis que j’ai quitté le pauvre vieux John Christie, que lord Glenvarloch allait épouser Marguerite Ramsay, la fille de l’horloger.
– Il y a loin de la coupe à la bouche, Nelly. Je porte sur moi quelque chose qui peut rompre les bans de cette alliance dont on se flatte avant que le jour soit beaucoup plus avancé.
– Mais mon père était aussi brave homme que le vieux David Ramsay, et en aussi belle passe que lui dans le monde, milord ; ainsi pourquoi ne m’épouseriez-vous pas ? Vous m’avez fait assez de mal, je pense, – pourquoi ne me rendriez-vous pas cette justice ?
– Pour deux bonnes raisons, Nelly. Le sort vous a donné un mari, et le roi m’a imposé une femme.
– Oui, milord ; mais ils restent en Angleterre, et nous allons en Ecosse.
– Votre argument est meilleur que vous ne l’avez prévu ; car j’ai entendu dire aux gens de loi écossais que le lien matrimonial pouvait être rompu dans notre pays, en suivant le cours ordinaire de la loi, tandis qu’en Angleterre il ne peut l’être que par un acte du parlement. Hé bien ! Nelly, nous penserons à cette affaire ; et soit que nous nous remarions ou non, nous ferons au moins de notre mieux pour être démariés.
– Le pourrons-nous vraiment, mon bien-aimé lord ? Alors je penserai moins à John Christie, qui se remariera, j’en suis sûre, car il est à son aise ; et je serai bien contente de penser qu’il a quelqu’un pour le soigner, comme j’avais coutume de le faire. Pauvre et bon vieillard ! c’était un brave homme, quoiqu’il eût une vingtaine d’années de plus que moi ; mais j’espère qu’il ne laissera plus de jeune lord passer le seuil de son honnête demeure : c’est un vœu que je forme pour lui.
Ici la dame fut encore une fois au moment de donner cours à ses larmes ; mais lord Dalgarno arrêta son émotion en lui disant avec dureté : – Je suis las de ces amours larmoyantes, ma charmante maîtresse, et je pense que vous ferez bien de garder vos pleurs pour quelque occasion plus pressante. Qui sait quel événement peut dans quelques minutes en demander plus que vous n’en pourrez verser ?
– Bon Dieu ! milord, que voulez-vous dire par de telles expressions ? John Christie (le bon cœur !) n’avait point de secrets pour moi, et j’espère que Votre Seigneurie ne me cachera pas sa pensée.
– Asseyez-vous près de moi sur ce banc, je suis obligé de rester ici pendant quelque temps ; et, si vous pouvez garder le silence, j’aimerais à en passer une partie à examiner jusqu’à quel point je pourrai, dans cette occasion, imiter le modèle respectable que vous me recommandez.
Le lieu où il s’arrêta n’était guère, à cette époque, qu’une petite élévation, entourée en partie par un fossé, d’où elle prit le nom de Camlet-Moat. Il y avait çà et là quelques pierres de taille échappées au sort de beaucoup d’autres employées à bâtir dans la forêt différentes maisons pour les gardes-chasses du roi. Ces vestiges, suffisant pour montrer que la main de l’homme s’était jadis exercée dans cet endroit, marquaient les ruines de la demeure d’une famille autrefois illustre, mais depuis long-temps oubliée, les Mandeville, comtes d’Essex, à qui Enfield-Chase et les vastes domaines qui l’avoisinent avaient appartenu dans les temps anciens. Au milieu de ce paysage pittoresque, l’œil parcourait de longues et interminables allées qui, se réunissant à ce point comme à un centre commun, s’éloignaient l’une de l’autre en divergeant. C’était pour cela que ce lieu avait été choisi par lord Dalgarno pour le rendez-vous du combat que, par l’entremise de Richie Moniplies, il avait proposé à son ami outragé lord Glenvarloch.
– Il viendra sûrement, se dit-il à lui-même ; il n’avait pas pour habitude d’être poltron ; – du moins il était assez brave dans le parc. – Peut-être ce rustre ne lui aura-t-il pas porté mon message ? – Mais non, c’est un intrépide coquin, – un de ces gens qui font plus de cas de l’honneur de leur maître que de la vie. – Veille au cheval, Lutin, et prends garde de le laisser échapper ; que ton œil de faucon parcoure chaque avenue pour voir si quelqu’un vient. – Buckingham a reçu mon défi ; mais l’orgueilleux favori allègue de pitoyables ordres du roi pour se dispenser de l’accepter. Si je puis perdre de réputation ce Glenvarloch ou le tuer ; – si je puis lui arracher l’honneur ou la vie, j’irai en Ecosse avec assez de crédit pour couvrir d’or mes infortunes passées. Je connais mes chers compatriotes, – jamais ils ne cherchent querelle à celui qui apporte chez eux ou l’or ou la gloire militaire.
Tandis qu’il se livrait à ces réflexions, et qu’il songeait à la disgrace qu’il avait essuyée, ainsi qu’aux motifs qu’il s’imaginait pour devoir haïr lord Glenvarloch, sa figure subit l’influence de ces émotions diverses. Nelly fut saisie d’effroi ; elle s’assit à ses pieds sans qu’il la remarquât ; et, le regardant avec inquiétude, elle vit son visage s’enflammer, sa bouche se comprimer, ses yeux étinceler, et toute sa personne exprimer la résolution affreuse et désespérée d’un homme qui attend une lutte décisive et prochaine avec un ennemi mortel.
La solitude du lieu, ce tableau si différent de celui auquel elle avait toujours été accoutumée, l’air sombre et lugubre qui se glissait si soudainement sur la physionomie de son séducteur, l’ordre par lequel il lui avait imposé silence, et la singularité de sa conduite en restant si longtemps en repos, sans une cause apparente, lorsqu’il leur restait à faire un si long voyage, tout lui inspirait d’étranges réflexions. Elle avait lu que des femmes avaient été détournées de leurs devoirs d’épouses par des sorciers alliés aux puissances infernales, par le père du mal lui-même, qui, après avoir transporté sa victime dans quelque désert éloigné du genre humain, changeait la forme agréable sous laquelle il s’était rendu maître de ses affections pour reprendre les traits hideux et horribles qui lui sont naturels. – Elle cherchait à éloigner cette idée affreuse qui assiégeait son imagination faible et égarée ; mais elle aurait pu vivre pour la voir se réaliser allégoriquement, sinon en réalité, sans l’événement qui arriva bientôt.
Le page, dont les yeux étaient des plus perçans, cria enfin à son maître, en montrant en même temps du doigt l’extrémité d’une avenue, que des cavaliers s’avançaient dans cette direction. – Lord Dalgarno se leva précipitamment en mettant la main au-dessus de ses yeux, regarda le long de l’allée, et au même instant il reçut une balle qui, effleurant sa main, passa droit à travers son crâne, et le renversa aux pieds, ou plutôt sur les genoux de l’infortunée victime de son libertinage. Ces traits, dont elle venait d’observer l’expression changeante depuis cinq minutes, furent pendant un instant agités par des convulsions, et bientôt raidis par la mort. Trois scélérats s’élancèrent de la fougeraie, d’où le coup était parti, avant que la fumée fût dissipée. L’un d’eux, avec beaucoup d’imprécations, se saisit du page, un autre de la dame, et s’efforça d’imposer silence à ses cris par les plus violentes menaces, tandis que le troisième se mit à détacher le bagage que portait le cheval du page. Mais un secours qui arriva à l’instant empêcha qu’ils ne profitassent de l’avantage qu’ils avaient obtenu.
J’ai à peine besoin de dire que Richie Moniplies et les deux Templiers, assez portés à prendre part à tout ce qui promettait un combat, et accompagnés de Jin Vin, qui leur servait de guide, s’étaient mis en chemin bien montés et bien armés, dans l’espérance d’atteindre Camlet-Moat avant les voleurs, et de les prendre sur le fait. Ils n’avaient pas calculé que, selon l’usage des voleurs d’autres pays, plus cruels que les voleurs de grands chemins en Angleterre, ils avaient résolu d’assurer leur vol par un meurtre préalable. Il leur était aussi survenu un accident qui les avait retardés quelque temps sur la route. En traversant une des clairières de la forêt, ils avaient trouvé un homme démonté et assis sous un arbre, gémissant avec tant de désespoir que Lowestoffe n’avait pu s’empêcher de lui demander s’il était blessé. Il répondit qu’il était un malheureux, poursuivant sa femme enlevée par un scélérat ; et, lorsqu’il leva la tête, les yeux de Richie rencontrèrent, à son grand étonnement, le visage de John Christie.
– Pour l’amour de Dieu, venez à mon aide, maître Moniplies ! dit-il, j’ai appris que ma femme n’était qu’à quelques milles plus loin avec ce noir scélérat de lord Dalgarno.
– Emmenons-le avec nous à quelque prix que ce soit, dit Lowestoffe ; un second Orphée cherchant son Eurydice ! – Emmenons-le, – nous sauverons la bourse de lord Dalgarno, et nous le débarrasserons de sa maîtresse. – Emmenons-le avec nous, ne fût-ce que pour jeter de la variété dans l’aventure. D’ailleurs, je garde rancune à Sa Seigneurie pour m’avoir escroqué mon argent au jeu. – Nous avons dix minutes d’avance.
Mais il est dangereux de calculer trop juste quand il s’agit de la vie ou de la mort. Selon toute probabilité, les deux ou trois minutes qu’ils avaient perdues en montant John-Christie sur la croupe d’un de leurs chevaux auraient sauvé la vie de lord Dalgarno : c’est ainsi que son amour criminel devint la cause indirecte de sa mort ; c’est ainsi que nos vices chéris deviennent des verges pour nous châtier[141].
Les cavaliers arrivèrent sur le champ de bataille au grand galop, au moment où le coup venait d’être tiré ; déjà Colepepper s’était mis à détacher à la hâte le porte-manteau de la selle du page, lorsque Richie, qui avait ses raisons pour l’attaquer personnellement, se précipita sur lui avec une telle violence, qu’il le renversa ; au même instant, son cheval broncha et le démonta lui-même, car l’intrépide Richie n’était pas très-habile écuyer. Néanmoins il se releva aussitôt, et lutta contre le scélérat avec une telle ardeur, que, quoique ce fût un homme vigoureux et un lâche réduit au désespoir, il le terrassa, lui arracha un long couteau, et, après lui avoir porté un coup désespéré avec cette arme, il se redressa sur ses pieds ; et, comme son ennemi blessé s’efforçait de suivre son exemple, il lui déchargea un grand coup sur la tête avec la crosse d’un mousqueton ; – ce dernier coup fut fatal.
– Bravo, Richie ! s’écria Lowestoffe, qui lui-même ayant croisé l’épée avec l’un des bandits l’avait mis en fuite. Bravo ! là gît le crime assommé comme un bœuf, et l’iniquité avec la gorge coupée comme un veau.
– Je ne sais pourquoi vous me raillez sur ma victoire, maître Lowestoffe, répondit Richie avec un grand sang-froid ; je vous assure que la boucherie est une excellente école pour s’instruire à cette besogne.
En ce moment, l’autre Templier leur criait à haute voix : – Si vous êtes des hommes, venez ici : – voici lord Dalgarno qu’ils ont assassiné.
Lowestoffe et Richie coururent à l’endroit désigné ; et le page, se voyant oublié de tous, saisit cette occasion pour s’échapper dans une direction différente ; et, depuis ce jour, on n’entendit plus parler ni de lui, ni de la somme considérable dont son cheval était chargé.
Le troisième brigand n’avait pas attendu l’attaque du Templier et de Jin Vin, qui avait fait descendre le vieux Christie afin de pouvoir agir plus lestement. Tous contemplaient avec horreur le corps sanglant du jeune lord et le désespoir affreux de la femme : elle s’arrachait les cheveux et poussait des cris déchirans, lorsque tout à coup sa douleur fut suspendue, ou plutôt prit une nouvelle direction par l’apparition soudaine et inattendue de son mari, qui lui dit d’un ton d’accord avec son regard froid et sévère : – Malheureuse femme ! tu t’affliges de la perte de ton amant. Alors, regardant le corps sanglant de celui dont il avait reçu une injure si grave, il répéta les mots solennels de l’Ecriture : La vengeance m’appartient, dit le Seigneur, et c’est moi qui l’accomplirai. Moi que tu as offensé, je serai le premier à te rendre les devoirs que la décence doit aux morts.
A ces mots, il couvrit le corps de son manteau, et le contemplant pendant quelques instans, il semblait réfléchir sur ce qu’il avait à faire. Tandis que l’œil de cet homme outragé se détournait lentement des restes inanimés du séducteur pour se porter sur la complice et la victime de son crime, prosternée à ses pieds, qu’elle embrassait sans oser lever les yeux, ses traits, naturellement grossiers et sombres, prenaient une expression de dignité. Il en imposa aux deux Templiers, et repoussa les empressemens officieux de Richie Moniplies, qui d’abord s’était occupé de lui dire son opinion. – Ce n’est pas devant moi qu’il faut te prosterner, dit-il, mais devant ce Dieu que tes offenses ont blessé plus que ne pouvait l’être un vermisseau tel que moi. Combien de fois ne t’ai-je pas dit, lorsque tu étais heureuse et gaie, que l’orgueil précède la destruction, et que la présomption conduit à une chute ? La vanité enfanta l’erreur, l’erreur le crime, et le crime a enfanté la mort, sa compagne originelle. Il t’a fallu abjurer le devoir, la pudeur et l’amour honnête, pour te sacrifier à un homme pervers et corrompu ; et maintenant, comme un ver qu’on foule aux pieds, te voilà te lamentant auprès du corps inanimé de ton amant ! Tu m’as outragé de la manière la plus cruelle, tu m’as déshonoré parmi mes amis, tu as perdu l’honneur de ma maison, et éloigné la paix de mon foyer ; mais tu fus mon premier et unique amour, et je ne te verrai pas malheureuse et abandonnée s’il est en mon pouvoir de l’empêcher. – Messieurs, je vous fais autant de remerciemens qu’un cœur brisé peut en offrir. Richie, recommandez-moi à votre honorable maître. – J’ai ajouté du fiel à l’amertume de son affliction ; mais j’étais abusé. – Levez-vous, femme, et suivez-moi.
Il la releva par le bras, tandis qu’avec des yeux baignés de pleurs, en poussant des sanglots, Nelly s’efforçait d’exprimer son repentir. Elle se couvrit le visage de ses mains, se laissa conduire par son époux, et ne se retourna que lorsqu’ils arrivèrent au tournant d’une fougeraie qui cachait le lieu qu’ils avaient quitté. Jetant alors avec effroi un regard égaré vers le corps de Dalgarno, elle proféra un cri, et, s’attachant fortement au bras de son mari, elle s’écria avec horreur : Sauvez-moi ! – Sauvez-moi ! – ils l’ont assassiné !
Lowestoffe était véritablement ému de tout ce qu’il voyait ; mais, comme il voulait passer pour un petit-maître du bon ton, il rougit d’une émotion si peu à la mode, et fit violence à ses sentimens pour s’écrier : – Eh ! qu’ils s’en aillent ! Le mari sensible, crédule, indulgent ; l’épouse libérale et accommodante. Oh ! qu’un vrai mari de Londres est un être généreux ! il porte des cornes ; mais, comme un bœuf apprivoisé, il ne donne point de coups. J’aurais aimé à la voir lorsqu’elle a pris ce masque et ce chapeau de castor en place de son bonnet pointu et de sa mentonnière. Nous irons les voir au quai Saint-Paul, cousin ; ce sera une connaissance agréable.
– Vous auriez mieux fait de chercher à attraper le rusé voleur de Lutin, dit Richie Moniplies ; car, ma foi, il s’est sauvé avec les bagages de son maître et l’argent.
Quelques gardes et plusieurs autres personnes arrivèrent alors à l’endroit, et se mirent à la poursuite de Lutin, mais inutilement. Les étudians leur confièrent la garde des corps étendus sur la poussière ; et, après avoir fait une enquête dans les formes, ils retournèrent à Londres, accompagnés de Richie et de Jenkin Vincent : ils y reçurent l’accueil que méritait leur courage. Vincent, auquel on devait la destruction de cette bande de brigands, obtint aisément le pardon de ses erreurs ; et ce qui, dans toute autre circonstance, eût pu diminuer le mérite de cette bonne œuvre ne fit au contraire qu’y ajouter dans cette occasion ; c’est qu’ils étaient arrivés trop tard pour sauver lord Dalgarno.
George Heriot, qui soupçonnait la vérité, voulant tirer Vincent d’embarras, demanda à son maître et en obtint la permission d’envoyer ce pauvre diable à Paris pour une affaire importante. Il nous est impossible de l’y suivre ; mais tout nous porte à croire que la fortune l’y favorisa, et que lorsque le vieux David Ramsay se retira du commerce par suite du mariage de sa fille, Vincent lui succéda, et prit pour associé son compagnon apprenti. Ce qui nous confirme dans cette conjecture, c’est que le docteur Dryasdust, ce célèbre antiquaire, possède une montre antique, à cadran d’argent, avec une corde à violon pour chaîne, et qui porte les noms de Vincent et de Tunstall.
Maître Lowestoffe ne manqua pas de soutenir son caractère de gaieté, en s’informant de John Christie et de dame Nelly ; mais, à sa grande surprise (et même à son détriment, car il avait parié dix livres sterling qu’il s’impatroniserait dans la famille), il trouva la boutique fermée, et apprit que les denrées avaient été vendues à l’enchère, et que le marchand et son épouse étaient partis sans dire où ils allaient. Néanmoins on croyait généralement qu’ils étaient passés dans un des nouveaux établissemens formés en Amérique.
Lady Dalgarno, en apprenant la mort de son indigne époux, éprouva une foule d’émotions diverses au milieu desquelles dominait la pitié, en songeant qu’il avait été frappé de mort au milieu d’une carrière de vices. Cet événement augmenta encore sa mélancolie, et porta une nouvelle atteinte à sa santé, que tant de secousses avaient déjà sensiblement altérée. Rentrée en possession de ses biens personnels par la mort de son mari, elle eût voulu rendre justice à lord Glenvarloch, en traitant avec lui pour le décharger de l’hypothèque prise sur ses biens ; mais le scribe, effrayé des derniers événemens, avait cru prudent de prendre la fuite, de sorte qu’il fut impossible de découvrir dans quelles mains les papiers étaient passés. Richie Moniplies avait ses raisons pour garder le silence. Les Templiers qui avaient été témoins du remboursement gardèrent le silence à sa prière, et l’on crut généralement que le scribe avait emporté les papiers avec lui. Nous dirons en passant que la dame Suddlechops, partageant les craintes du scribe, délivra pour jamais la ville de Londres de sa présence, et qu’elle termina ses jours dans le Rasphaus[142] d’Amsterdam.
Le vieux lord Huntinglen, l’œil sec et d’un pas assuré, accompagna le cortège funèbre de son fils unique ; et si une seule larme échappa de ses paupières et tomba sur la tombe, c’était moins son fils lui-même qu’il regrettait, que l’extinction de sa race dans le dernier de ses rejetons.
q