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Chapitre 6

« Je le connais fort bien. – C’est un citron de cour,

« Dont tous nos beaux esprits vont se rincer la bouche,

« S’imaginant qu’il doit prêter à ce qu’il touche

« Ce piquant qu’ils voudraient donner à leurs discours.

« Mais hélas ! son acide est parti pour toujours.

« D’en tirer quelques sucs c’est en vain qu’on s’efforce :

« Le jus trop exprimé n’a laissé que l’écorce ;

« Insipide aliment des hommes rebuté,

« Et dont le pourceau même est à peine tenté. »

Le Chambellan, comédie.

La bonne compagnie que George Heriot avait invitée à se réunir dans sa maison hospitalière de Lombard-Street pour y prendre ce repas qui divise la journée, s’y rassembla à midi, heure à laquelle les gens à la mode de notre siècle se retournent sur leur oreiller, et, après avoir bien hésité, bien réfléchi, pensent enfin qu’il commence à être temps de sortir de leur lit. Le jeune Nigel y arriva simplement vêtu, mais cependant sous un costume plus convenable à son âge et à son rang que celui qu’il portait la veille, suivi de son valet Moniplies, dont l’extérieur avait aussi considérablement gagné, son air grave et solennel se faisait remarquer sous une loque de velours bleu, placée de côté sur sa tête ; il avait un habit de drap bleu, solide, et qui, tout différent de ses anciens vêtemens, aurait résisté aux efforts de tous les apprentis de Fleet-Street. Le sabre et le petit bouclier qu’il portait étaient les insignes de sa condition, et une plaque d’argent sur laquelle étaient gravées les armoiries de son maître annonçait qu’il appartenait à un des membres de l’aristocratie. Il alla s’asseoir en arrivant dans la cuisine du bon citadin, et ne fut pas peu satisfait en songeant que son service à table, derrière la chaise de son maître, serait récompensé par une chère telle qu’il n’en avait encore vu que bien rarement.

M. David Ramsay, ce profond et ingénieux artiste, arriva sans accident dans Lombard-Street à l’heure fixée, bien lavé, bien brossé, bien nettoyé de la suie de sa forge et de ses fourneaux. Sa fille, qui l’avait accompagné, avait environ vingt ans. Elle était fort jolie, très-réservée ; mais des yeux noirs pleins de vivacité démentaient de temps en temps l’expression de gravité à laquelle le silence, la discrétion, un bonnet de velours et une collerette de batiste condamnaient mistress Marguerite, comme fille d’un tranquille citadin.

Il s’y trouvait aussi deux autres marchands de Londres, portant d’amples habits, et des chaînes d’or qui faisaient plusieurs fois le tour de leur cou ; hommes avancés dans le monde, pleins d’expérience dans leur état, mais qui n’exigent pas de nous une description plus particulière ; et avec eux un membre du clergé, déjà avancé en âge, portant le vêtement distinctif de sa profession ; vénérable personnage dont les manières annonçaient qu’il partageait la simplicité des ouailles confiées à ses soins.

Nous pouvons nous borner à ce peu de mots pour ce qui les concerne ; mais il n’en est pas de même de sir Mungo Malagrowther de Girnigo-Castle, qui exige de nous un peu plus d’attention, comme offrant en sa personne des traits caractéristiques du temps où il vivait.

Ce bon chevalier frappa à la porte de maître Heriot précisément à l’instant où le premier coup de midi sonnait, et il était assis avant que le dernier se fût fait entendre. Cela lui fournit l’occasion de lancer quelques sarcasmes contre ceux qui arrivaient plus tard que lui, sans compter quelques traits décochés contre ceux qui avaient été assez indiscrets pour se montrer trop tôt.

N’ayant guère d’autres propriétés que son titre, sir Mungo avait été attaché à la cour, dès sa première jeunesse, en qualité d’enfant de fouet du roi Jacques VI, comme on appelait alors cette place, et il avait été instruit dans toutes les sciences, avec Sa Majesté, par son célèbre précepteur George Buchanan. La place d’enfant du fouet condamnait le malheureux qui en remplissait les fonctions à recevoir toutes les punitions corporelles que l’oint du Seigneur, dont la personne était sacrée, pouvait mériter dans le cours de ses voyages à travers la grammaire et la prosodie. Il est bien vrai que, sous la discipline sévère de George Buchanan, qui n’approuvait pas ce mode de châtiment par procuration, Jacques supportait lui-même la peine de ses fautes, et Mungo Malagrowther jouissait d’une sinécure ; mais l’autre pédagogue de Jacques, maître Patrice Young, remplissait plus littéralement ses fonctions, et faisait frémir le jeune roi jusqu’au fond de l’ame par les coups dont il accablait l’enfant du fouet lorsque la tâche royale n’était pas convenablement accomplie. Et il faut dire à l’éloge de Mungo, que, sous certains rapports, il convenait admirablement à sa place officielle. Il avait, dès sa plus tendre jeunesse, les traits naturellement grotesques et irréguliers ; et, lorsqu’il était agité par la crainte, la douleur ou la colère, il ressemblait à une de ces figures bizarres qu’on voit sur les corniches gothiques. Il avait aussi la voix aigre et grêle, et lorsqu’il était à la torture sous les verges de l’impitoyable maître Patrice Young, l’expression de sa physionomie grotesque, et ses cris, qui ne semblaient avoir rien de commun avec la voix humaine, étaient faits pour produire sur le monarque qui avait mérité le fouet tout l’effet qu’on pouvait attendre de la vue d’un innocent portant la peine des fautes d’un coupable.

Ce fut ainsi que sir Mungo Malagrowther (car il devint chevalier) fut introduit à la cour. Tout autre que lui en aurait tiré avantage et s’y serait maintenu ; mais, quand il devint trop grand pour être fouetté, il se trouva n’avoir aucune qualité qui le rendît recommandable : un esprit caustique, une humeur mordante, une habitude de malice, un sentiment d’envie contre tous ceux qui étaient plus favorisés que le possesseur de qualités aussi aimables, qualités qui n’ont pas toujours été, il est vrai, des obstacles insurmontables à l’avancement d’un courtisan, surtout lorsqu’elles se trouvent amalgamées avec une certaine dose de prudence et d’adresse, et sir Mungo n’en possédait pas un grain. Ses satires emportaient la pièce, son envie ne pouvait se cacher ; et à peine était-il majeur, qu’il se fit un si grand nombre de querelles, qu’il aurait fallu les neuf vies d’un chat pour y faire face.

Dans une de ces rencontres il reçut (nous devrions peut-être dire heureusement) une blessure qui le mit hors d’état de répondre à de pareilles invitations. Sir Rullion Rattray de Ranagullion lui abattit, dans un combat à mort, trois doigts de la main droite, ce qui le mit dans l’impossibilité de manier le sabre ou l’épée à l’avenir. Quelque temps après, ayant composé des vers satiriques contre lady Cockpen, il fut si maltraité par quelques individus chargés de le châtier, qu’on le trouva à demi mort, avec une cuisse cassée, sur la place où il avait reçu cette correction. Cette jambe fut si mal remise, qu’il resta boiteux, pour le reste de sa vie. Ce double accident, tout en ajoutant à l’air grotesque de cet original, le mit du moins à l’abri des conséquences plus dangereuses de son humeur, et il vieillit au service de la cour, assuré contre la perte de la vie et des membres qui lui restaient, mais sans s’y faire des amis, et sans y obtenir aucun avancement.

Il est bien vrai que le roi s’amusait quelquefois de ses saillies caustiques, mais jamais il n’eut assez d’adresse pour saisir l’occasion favorable ; et ses ennemis, qui dans le fait composaient la totalité de la cour, trouvaient toujours le moyen de lui faire perdre la faveur de son maître. Le célèbre Archie Armstrong eut la générosité de lui offrir un jour un pan de son habit de fou, afin de lui communiquer ainsi les privilèges et les immunités d’un bouffon de profession, car, disait l’homme à la marotte, sir Mungo, de la manière dont il agit, ne gagne à un bon mot que le pardon que lui accorde le roi pour l’avoir prononcé.

Même à Londres, la pluie d’or qui tombait autour de lui ne fit pas revivre la fortune de sir Mungo Malagrowther. En vieillissant il devint sourd et acariâtre ; il perdit même cette vivacité qui avait animé ses sarcasmes, et il n’était plus qu’enduré par Jacques, qui, quoique lui-même presque aussi avancé en âge, conservait à un degré peu ordinaire et même absurde le désir d’être entouré de jeunes gens.

Sir Mungo, arrivé sans fortune à l’automne de ses ans, montrait à la cour sa taille maigre et ses broderies flétries, aussi rarement que son devoir le lui permettait ; il passait son temps et nourrissait son penchant pour la satire en se promenant dans les endroits publics, et surtout dans les ailes de la cathédrale de Saint-Paul, qui étaient alors le rendez-vous général des nouvellistes et de tous les désœuvrés ; s’associant principalement à ceux de ses concitoyens qu’il regardait comme d’une condition inférieure à la sienne. De cette manière, tout en haïssant et méprisant le commerce, il voyait fréquemment les artistes et les marchands écossais qui avaient suivi la cour à Londres. Il pouvait se livrer avec eux à son humeur cynique sans risquer de les offenser beaucoup, car quelques-uns supportaient ses sarcasmes par égard pour sa naissance et pour le titre qu’il portait, et les autres, doués de plus de bon sens, prenant pitié d’un vieillard que ni la nature ni la fortune n’avaient favorisé, lui pardonnaient sa mauvaise humeur.

Du nombre de ces derniers était George Heriot, qui, quoique ses habitudes et son éducation lui eussent appris à porter le respect pour l’aristocratie à un degré qui paraîtrait extravagant aujourd’hui, avait cependant trop d’esprit et de bon sens pour s’en laisser imposer par un homme tel que sir Mungo, ou pour souffrir qu’il prît avec lui des libertés peu convenables : cependant il lui témoignait en toute occasion non-seulement une civilité respectueuse, mais encore de la bonté et de la générosité.

Cette conduite influa probablement sur la manière dont sir Mungo se conduisit en entrant dans l’appartement : il salua très-civilement maître Heriot et une femme âgée ayant l’air un peu sévère, portant une simple coiffe sur sa tête, et qui, sous le nom de ma tante Judith, faisait les honneurs de la maison et de la table du citadin : mais sa physionomie prit un air d’aigreur méprisante quand il fit une légère inclination de tête à David Ramsay et aux deux autres marchands. Il entra pourtant en conversation avec ceux-ci pour leur dire qu’il venait d’apprendre à Saint-Paul des nouvelles de la banqueroute de Pindivide, gros marchand qui, pour nous servir de son expression, venait de fournir un pouding aux corbeaux, et dont il savait que les deux individus à qui il s’adressait étaient créanciers. – Il n’y a rien à en espérer, dit-il, je le sais de bonne part. C’est un navire perdu corps et bien ; pas une planche ne surnage.

Les deux marchands se regardèrent en faisant la grimace ; mais, trop prudens pour faire de leurs affaires particulières un sujet de discussion devant témoins, ils baissèrent la tête, et rompirent l’entretien en se mettant à causer ensemble à voix basse. Le vieux chevalier écossais se tourna alors vers l’horloger, et lui dit avec le même ton de familiarité peu cérémonieuse : – Hé bien, David, vieil idiot, vieux songe-creux, la tête ne vous a-t-elle pas encore tourné en appliquant les sciences mathématiques, comme vous les appelez, au livre de l’Apocalypse ? J’espère vous entendre expliquer le signe de la BETE, et nous le rendre aussi clair qu’un air qu’on tire d’un sifflet d’un liard.

– Sir Mungo, dit Ramsay après avoir fait un effort pour se rappeler qui venait de lui parler et ce qui lui avait été dit, il peut se faire que vous soyez plus près du but que vous ne le pensez vous-même, car, en prenant les dix cornes de la bête, vous pouvez aisément compter sur vos doigts…

– Sur mes doigts, vieille horloge rouillée ! s’écria sir Mungo d’un ton moitié goguenard, moitié courroucé ; et mettant sur la poignée de son épée sa main, ou pour mieux dire sa griffe, car le sabre de sir Rullion lui avait donné cette forme, il ajouta : – Avez-vous dessein de me reprocher le malheur que j’ai d’avoir été mutilé ?

Maître Heriot intervint. – Je ne puis parvenir, dit-il, à persuader à notre ami David que les prophéties contenues dans les Ecritures sont destinées à rester dans l’obscurité jusqu’à ce que leur accomplissement inattendu fasse voir, comme autrefois, la vérité de ce qui est écrit. Malgré cela, il ne faut pas que vous exerciez contre lui votre valeur chevaleresque.

– Sur ma foi ! ce serait l’employer en pure perte, répondit sir Mungo en riant ; autant vaudrait sonner du cor et monter à cheval pour poursuivre un mouton. – Tenez, le voilà déjà avec ses abstractions, enfoncé jusqu’au menton dans les chiffres, les quotiens et les dividendes. – Dites-moi, mistress Marguerite, mon bel ange, car les charmes de la jeune citadine forçaient le visage de sir Mungo lui-même à se dérider, votre père est-il toujours aussi amusant qu’il le paraît en ce moment ?

Marguerite rougit, baissa les yeux, les leva, les porta d’un autre côté, et après avoir assez joué l’embarras pour couvrir, comme elle croyait devoir le faire, une promptitude de repartie qui lui était assez naturelle, elle répondit : – Il est vrai que mon père est fort distrait, mais j’ai toujours entendu dire qu’il tient cela de mon grand-père.

– De votre grand-père ! s’écria sir Mungo, comme s’il croyait n’avoir pas bien entendu ; n’a-t-elle pas dit de son grand-père ? Son esprit est dérangé. Existe-il une fille du côté de Temple-Bar qui puisse citer un degré de parenté si éloigné ?

– Dans tous les cas, sir Mungo, dit George Heriot, elle peut citer un parrain pour lequel vous aurez assez d’égards pour écouter la prière qu’il vous fait de ne pas faire ainsi rougir sa jolie filleule.

– Elle rougit ! s’écria sir Mungo ; tant mieux ! cela lui fait honneur si, étant née et ayant été élevée dans un quartier où l’on entend le son des cloches de l’église de Bow, elle peut encore rougir de quelque chose. Et sur ma foi ! maître George, elle est assez jolie pour qu’on lui pardonne de manquer d’ancêtres, du moins dans une région comme Cheapside, où le poêlon ne peut reprocher à la marmite…

Marguerite rougit encore, et maître George interrompit sir Mungo avant qu’il eût fini de citer son proverbe trivial, pour le présenter à lord Nigel. Sir Mungo n’entendit pas d’abord ce que son hôte lui disait : – Que dites-vous ? s’écria-t-il ; qui ? qui ?

Le nom de Nigel Olifaunt, lord de Glenvarlorch, lui ayant été une seconde fois répété dans l’oreille, il se redressa, et, regardant le maître de la maison avec une sorte d’humeur, il lui reprocha de n’avoir pas fait faire plus tôt connaissance ensemble à deux hommes de qualité qui se trouvaient chez lui, afin qu’ils pussent se présenter leurs civilités avant de s’occuper du reste de la compagnie. Il salua ensuite le jeune lord avec autant de grâce que pouvait en avoir un homme estropié d’une main et d’une jambe. Il lui dit qu’il avait connu le feu lord son père, qu’il était charmé de le savoir à Londres, et qu’il espérait le voir à la cour.

Les manières de sir Mungo et les lèvres pincées de maître George, qui annonçaient des efforts pour s’empêcher de rire, firent comprendre sur-le-champ à lord Nigel qu’il avait affaire à un original d’une espèce rare, et il lui rendit ses politesses de manière à satisfaire l’homme le plus pointilleux. Sir Mungo, pendant ce temps, le regardait avec beaucoup d’attention ; et, comme les dons de la nature chez les uns ne l’affligeaient pas moins que ceux de la fortune chez les autres, il n’eut pas plus tôt vu la belle taille et les traits avantageux du jeune lord, qu’il s’approcha de lui pour l’entretenir de la grandeur passée des anciens lords de Glenvarloch, et du regret avec lequel il avait appris que le représentant actuel de cette noble famille allait probablement se trouver dépouillé des domaines de ses ancêtres. Il s’étendit fort au long sur les beautés de la baronnie de Glenvarloch, la situation avantageuse du château, le noble lac qui en était voisin et qui fournissait tant d’oiseaux sauvages pour la chasse au faucon, les collines bien boisées offrant une retraite aux daims et aux cerfs ; enfin il fit si bien valoir tout le prix de ce noble et ancien domaine, que Nigel, en dépit de tous ses efforts, ne put retenir un soupir.

Sir Mungo était habile à reconnaître quand la sensibilité de ceux à qui il parlait était désagréablement affectée. Il vit que sa nouvelle connaissance était sur les épines, et par conséquent il aurait volontiers prolongé la discussion ; mais le cuisinier, frappant sur une table avec un couteau de cuisine, donna un signal assez bruyant pour être entendu de toute la maison, depuis la cave jusqu’au grenier ; signal qui avertissait en même temps les domestiques de placer le dîner sur la table, et les convives de passer dans la salle à manger. Sir Mungo, amateur de bonne chère (ce goût, soit dit en passant, pouvait avoir contribué à lui faire oublier sa dignité en visitant des citadins), sir Mungo fut debout au premier bruit ; et, laissant en paix Nigel et les autres convives, il n’eut plus d’autre inquiétude que de savoir où il serait placé à table. La tante Judith le pria de s’asseoir à sa gauche, et les honneurs de la droite furent réservés à lord Nigel, que sir Mungo ne vit pas sans envie entre la matrone et la jolie mistress Marguerite. Mais ce qui contribua à lui faire prendre patience, ce fut la vue d’un superbe chapon lardé servi devant lui.

Le dîner fut conforme à l’usage du temps ; tout était excellent dans son genre. Indépendamment des ragoûts écossais qui avaient été promis, on voyait aussi sur la table le rostbeef et le pouding, mets favoris de la vieille Angleterre. Un buffet couvert d’argenterie de choix et d’un travail précieux attira les complimens de quelques personnes de la compagnie ; ceux de sir Mungo furent mêlés d’une teinte d’ironie, et il félicita le propriétaire de ce que la main-d’œuvre ne lui en coûtait rien.

– Je ne rougis pas de mon état, sir Mungo, dit l’honnête citadin. On dit qu’un bon cuisinier doit savoir se lécher les doigts, et il me semble qu’il serait assez singulier que mon buffet fût couvert d’étain, quand j’ai fourni l’argenterie de la moitié de tous ceux de la Grande-Bretagne.

Le ministre prononça le Benedicite, et les convives se trouvèrent en liberté d’attaquer les mets sur la table. Les premiers instans se passèrent dans le silence, suivant l’usage ; enfin la tante Judith, pour recommander son chapon, assura qu’il était d’une espèce particulière, apportée d’Ecosse par elle-même.

– Il ressemble donc à beaucoup de ses compatriotes, madame, répliqua l’impitoyable sir Mungo en jetant un coup d’œil à la dérobée sur son hôte ; il a été bien lardé en Angleterre.

– Il y a certains de ses concitoyens, dit maître George, que tout le lard de l’Angleterre n’a pas été en état d’engraisser.

Sir Mungo rougit ; le reste de la compagnie se mit à rire ; mais le cynique, qui avait ses raisons pour ne pas se brouiller avec maître George, garda le silence pendant tout le reste du dîner. Lorsqu’on eut desservi, on plaça sur la table le dessert et des vins de la première qualité ; et Nigel vit que les repas des bourgmestres opulens auxquels il avait assisté en pays étranger étaient éclipsés par l’hospitalité d’un marchand de Londres. Il n’y avait pourtant aucune ostentation, rien au-dessus de ce que pouvait se permettre un riche bourgeois.

Pendant le dîner, Nigel, suivant les usages de la politesse du temps, adressa d’abord la parole à mistress Judith, qu’il jugea une femme de beaucoup de bon sens, mais ayant plus de tendance au puritanisme que son frère maître George, car elle était sa sœur, quoiqu’il l’appelât toujours sa tante. Elle lui était tendrement attachée, et elle avait soin que rien de ce qui pouvait lui être agréable ne lui manquât. Comme la conversation de cette bonne dame n’était pas très-animée, et n’avait rien de bien attrayant, le jeune lord s’adressa naturellement à son autre voisine, la fille du vieil horloger ; mais il lui fut impossible d’en obtenir une réponse dont la longueur excédât celle d’un monosyllabe ; et, pendant qu’il lui débitait les plus beaux complimens que la politesse pouvait lui suggérer, le léger sourire qui faisait entr’ouvrir ses lèvres était de si courte durée, qu’à peine on pouvait l’apercevoir. Nigel commençait à être ennuyé de la compagnie dans laquelle il se trouvait, car les quatre marchands avaient commencé à causer d’affaires commerciales, en termes qui lui étaient tout-à-fait inintelligibles, quand sir Mungo Malagrowtlier attira tout à coup l’attention générale.

Cet aimable personnage avait quitté la table depuis quelques instans, et se tenait près d’une croisée placée de manière à donner vue sur la rue et sur la porte de la maison. Il avait probablement choisi ce poste, parce que les rues d’une capitale offrent un tableau mouvant qui présente ordinairement quelques objets d’accord avec les pensées d’un misanthrope. Ce qu’il y avait vu jusqu’alors était sans doute peu important, mais en ce moment on entendit le bruit d’un cheval, et sir Mungo s’écria : – Sur ma foi, maître George vous feriez mieux de descendre dans votre boutique, car voici Knighton l’écuyer du duc de Buckingham, suivi de deux laquais, comme si c’était le duc lui-même.

– Mon caissier est en bas, répondit Heriot sans se déranger. Si les ordres de Sa Grâce exigent ma présence sur-le-champ, il m’en informera.

– Un caissier ! pensa sir Mungo ; c’eût été une place facile à remplir quand j’ai commencé à le connaître ? – Mais ne viendrez-vous pas à la fenêtre, du moins ? lui demanda-t-il ; Knighton vient de faire rouler une pièce d’argenterie dans votre maison. Ha ! ha ! ha ! il l’a fait rouler comme si c’eût été un cerceau. – Ha ! ha ! ha ! je ne puis m’empêcher de rire de l’impudence du drôle.

– Je crois, répondit maître George en se levant et en sortant de l’appartement, que vous ne pourriez vous empêcher de rire quand votre meilleur ami serait au lit de la mort.

– Le trait est-il piquant, milord ? demanda sir Mungo à lord Nigel. Notre ami n’est pas orfèvre pour rien : les flèches qu’il décoche ne sont pas armées de plomb. – Il faut que j’aille voir ce qui se passe là-bas.

Heriot, en descendant l’escalier, rencontra son caissier qui montait, et vit, à son air, que tout n’allait pas comme il l’aurait désiré. – Qu’y a-t-il donc, Roberts ? lui demanda-t-il ; que veut dire tout cela ?

– C’est Knighton qui arrive de la cour, maître Heriot ; Knighton, l’écuyer du duc : il vient de rapporter la salière que vous avez portée ce matin à Whitehall, et il l’a jetée à l’entrée de la boutique comme si c’eût été une vieille soupière d’étain, en disant que le roi n’avait que faire de vos guenilles.

– De mes guenilles ! répéta Heriot. Suivez-moi dans le comptoir, Roberts. Il s’aperçut que sir Mungo les avait rejoints, et qu’il se disposait à y entrer avec eux. Pardon, sir Mungo, lui dit-il ; je vous prie de m’excuser un instant.

En vertu de cette prohibition indirecte, sir Mungo, qui, de même que le reste de la compagnie, avait entendu sur l’escalier la courte conversation entre maître George et son caissier, se vit condamné à s’arrêter dans la pièce d’entrée, se flattant de pouvoir satisfaire sa curiosité en faisant quelques questions à Knighton quand il s’en irait ; mais cet émissaire d’un grand homme, après avoir ajouté au message incivil de son maître quelques grossièretés de son crû, partit comme un éclair, suivi de ses deux satellites, sans daigner faire la moindre attention au chevalier.

Pendant ce temps, le nom du duc de Buckingham, du tout-puissant favori du roi et du prince de Galles, avait répandu quelque inquiétude parmi la société restée au premier étage. Il était craint plus qu’il n’était aimé, et s’il n’était pas d’un caractère tyrannique, il passait pour être hautain, violent et vindicatif. Un instinct secret semblait dire à Nigel, sans qu’il pût concevoir ni pourquoi ni comment, qu’il pouvait être lui-même la cause première du ressentiment du duc contre maître George. Les autres firent leurs commentaires à demi-voix, et Ramsay, qui n’avait rien entendu de ce qui venait de se passer, mais qui était toujours occupé de calculs relatifs aux sciences abstraites, dont il faisait l’application à tous les événemens qui arrivaient, eut pourtant l’oreille frappée de quelques mots qui le firent s’écrier : – Le duc ! – le duc de Buckingham ! – George Williers ! Oui. – J’ai parlé de lui avec Lambe[32].

– Jésus et Notre-Dame ! comment pouvez-vous parler ainsi, mon père ! s’écria sa fille, qui avait assez de discernement pour voir que son père marchait sur un terrain dangereux.

– Comment donc ! ma fille, dit Ramsay ; les astres peuvent dominer, mais ils ne peuvent forcer ! Vous savez que ceux qui ont le talent de dresser un thème de nativité disent qu’il y avait, lors de la naissance de Sa Grâce, une conjonction remarquable de Mars et de Saturne, dont le temps apparent ou réel, en réduisant à la latitude de Londres les calculs faits par Eichstadt pour celle d’Oranienbourg, donne sept heures cinquante-cinq minutes quarante et une secondes et…

– Taisez-vous, vieil astrologue, dit Heriot, qui rentra en ce moment d’un air tranquille et serein ; vos calculs sont vrais et incontestables quand ils ont pour objet la mécanique et l’horlogerie ; mais les événemens futurs sont à la disposition de celui qui porte dans sa main le cœur des rois.

– Fort bien, maître George, répondit Ramsay, mais il y avait à la naissance de ce seigneur des signes qui prouvaient que sa vie serait fort étrange. Il y a long-temps qu’on a dit de lui qu’il est né au moment de la jonction de la nuit avec le jour, sous des influences qui se combattent et se traversent, et qui peuvent nous affecter ainsi que lui.

Marée haute et pleine lune,

Signe de grande fortune.

Rouge aurore et ciel de feu,

Signe de mort en haut lieu.

– On ne doit point parler de pareilles choses, dit Heriot, surtout quand il s’agit des grands. Les murs ont des oreilles, et un oiseau sert de messager.

Plusieurs des convives parurent partager l’opinion de leur hôte. Les deux marchands firent brièvement leurs adieux, comme s’ils eussent pressenti que quelque chose allait mal. Les deux apprentis, gardes-du-corps de mistress Marguerite, étant arrivés, elle tira son père par la manche, et interrompant ses calculs, soit qu’ils eussent pour objet les rouages du temps, soit qu’ils fussent relatifs à ceux de la fortune, souhaita le bonsoir à mistress Judith, et reçut la bénédiction de son parrain, qui en même temps lui mit au petit doigt une bague de quelque valeur et d’un travail précieux, car il était rare qu’il la quittât sans lui laisser quelque gage de son affection. Ce fut ainsi qu’elle partit, accompagnée de son escorte, pour retourner dans Fleet-Street.

Sir Mungo avait fait ses adieux à maître Heriot quand celui-ci était sorti de son comptoir ; mais tel était l’intérêt qu’il prenait aux affaires de son ami, que tandis que l’orfèvre remontait dans le salon, il ne put s’empêcher d’entrer dans le sanctum sanctorum pour voir ce qu’y faisait le caissier. Il le trouva occupé à faire des extraits dans de gros volumes in-folio manuscrits, reliés en cuir et garnis d’agrafes de cuivre, qui sont l’orgueil et la sûreté des commerçans, et l’effroi de leurs pratiques dont l’année de grâce est expirée[33]. Le bon chevalier appuya les coudes sur son bureau, et dit à l’employé d’un ton de condoléance : – Je crains que vous n’ayez perdu une bonne pratique, maître Roberts, vous êtes sans doute occupé à faire son mémoire ?

Or il arriva que Roberts, comme sir Mungo lui-même, était un peu sourd ; et comme sir Mungo, il savait aussi tirer parti de sa surdité. Il lui répondit donc, comme s’il avait malentendu : – Votre mémoire, sir Mungo ? Je vous demande pardon de ne pas vous l’avoir envoyé plus tôt ; mon maître m’avait dit de ne pas vous importuner ; mais, puisque vous le désirez, en un instant je puis vous en donner les articles. En même temps il tourna les pages de son livre des destins en murmurant : Raccommodage d’un cachet d’argent ; – une agrafe neuve pour une chaîne d’or ; – un ornement doré pour un chapeau, savoir, d’une croix de Saint-André entourée de chardons, – une paire d’éperons dorés. – Nous avons pris ce dernier article chez Daniel Driver, car nous ne tenons pas d’objets de ce genre.

Il allait continuer, mais sir Mungo, qui ne se souciait pas d’entendre le catalogue de ses dettes, et encore moins de les payer, souhaita le bonsoir au teneur de livres, et sortit de la maison sans plus de cérémonie. Le commis le suivit des yeux avec l’air à la fois poli et goguenard de la Cité ; puis il reprit le travail plus sérieux que la visite de sir Mungo avait interrompu.

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