‹ Les Aventures de NigelChapitre 8 sur 38 · Chapitre 7

Chapitre 7

« Nous venons de finir une importante affaire ;

« Ne songerons-nous pas à la plus nécessaire ?

« Celle que l’Ecriture, en toute occasion,

« Recommande surtout à notre attention. »

Le Chambellan.

Lorsque toute la compagnie réunie chez maître Heriot se fut retirée, à l’exception du ministre, le jeune lord Glenvarloch se leva aussi pour prendre congé de ses hôtes ; mais maître George le pria d’attendre encore un instant.

– Milord, lui dit le digne citadin, nous venons d’employer quelques instans à une récréation honnête et permise, et je voudrais maintenant vous voir vous occuper un moment d’un soin plus grave et plus important. Nous sommes dans l’usage, quand nous sommes assez heureux pour jouir de la société du bon M. Windsor, de l’entendre réciter les prières du soir, avant de nous séparer. Votre excellent père, milord, ne nous aurait pas quittés sans accomplir ce devoir avec nous. Puis-je espérer que vous en ferez autant ?

– Avec grand plaisir, monsieur, répondit Nigel, et vous ajoutez une nouvelle obligation à celles que je vous ai déjà. Quand des jeunes gens oublient leur devoir, ils doivent des remerciemens à l’ami qui le leur rappelle.

Tandis qu’ils parlaient ainsi, les domestiques enlevaient la table, apportaient un pupitre, et préparaient des chaises et des nattes pour leur maître, leur maîtresse et le noble étranger. A côté de la chaise destinée à maître Heriot ils placèrent un autre siège plus bas, ou pour mieux dire un tabouret. Quoique cette circonstance fût peu importante, Nigel ne put s’empêcher d’y faire attention, parce que, comme il se disposait à occuper cette place, le vieil orfèvre lui fit signe de n’en rien faire, et de prendre une des chaises. Le ministre se plaça devant le pupitre. Les apprentis, les commis et les domestiques, qui étaient en grand nombre et que Moniplies accompagna, se rangèrent sur des bancs, derrière la famille, avec un air de gravité.

Tout le monde était assis, et, du moins à l’extérieur, dans un recueillement religieux, quand on entendit frapper doucement à la porte de l’appartement. Mistress Judith regarda son frère comme pour lui demander ses ordres ; celui-ci lui fit un signe de tête en jetant les yeux vers la porte ; et sa sœur, allant l’ouvrir elle-même, fit entrer dans l’appartement une femme charmante, dont l’arrivée soudaine et singulière aurait presque pu faire croire que c’était une apparition. Son visage était d’une pâleur de mort. Pas la plus légère nuance d’incarnat n’animait des traits que la nature semblait avoir pris plaisir à former, et qui, sans cette circonstance, auraient pu passer pour parfaits. Ses longs cheveux noirs, peignés avec soin, flottaient sur ses épaules ; mais aucun ornement ne les couvrait, ce qui paraissait extraordinaire à une époque où les femmes de toutes les conditions portaient ce qu’on appelait une parure de tête, plus ou moins riche, suivant leurs moyens. Elle était vêtue d’une robe blanche de la forme la plus simple, et qui couvrait toute sa personne à l’exception de son cou, de sa tête et de ses mains. Elle était si élégante et si bien proportionnée, que les yeux de ceux qui la voyaient ne songeaient pas à y trouver un défaut. En opposition à l’extrême simplicité de tout le reste de son costume, elle portait un collier qui aurait pu faire envie à une duchesse, tant les gros brillans qui le composaient étaient éclatans. Sa ceinture ornée de rubis n’était guère de moindre valeur.

Quand cette figure singulière entra dans l’appartement, elle jeta les yeux sur Nigel, et s’arrêta un instant, comme si elle n’eût su si elle devait avancer ou se retirer ; car ses regards semblaient annoncer l’incertitude et l’hésitation plutôt que la honte et la timidité. La tante Judith la prit par la main, et la conduisit vers la compagnie. Ses yeux noirs continuaient à être fixés sur Nigel, avec une expression de mélancolie dont il se sentit étrangement affecté. Même quand elle se fut assise sur le tabouret qui probablement lui avait été préparé, elle le regarda encore plus d’une fois avec le même air pensif, inquiet et réfléchi, mais sans aucun mélange d’embarras ou de timidité, et sans que cette attention soutenue appelât sur ses joues le moindre coloris.

Dès que cette femme étrange eut pris le livre de prières qui était sur un coussin placé devant elle, ses devoirs religieux parurent l’occuper exclusivement ; et, quoique l’attention que Nigel désirait donner aux prières fût tellement détournée par cette apparition extraordinaire, qu’il ne put s’empêcher de la regarder bien souvent pendant que le ministre les prononçait, il ne vit pas une seule fois ses yeux se lever du livre qu’elle tenait en main, et rien n’annonça en elle la plus légère distraction. Nigel, au contraire, en eut beaucoup, car l’apparence de cette dame était si extraordinaire, que, quoique son père l’eût habitué à donner la plus grande attention au service divin, il était troublé malgré lui par la présence de cette inconnue, et il attendait avec impatience la fin de la prière, dans l’espoir de pouvoir satisfaire sa curiosité.

Quand le service fut terminé, et que chacun, suivant la pratique édifiante de l’Eglise, eut passé quelques instans dans le recueillement d’une dévotion mentale, cette dame mystérieuse se leva la première, et Nigel remarqua qu’aucun des domestiques ne quitta sa place et ne se permit même le moindre mouvement avant qu’elle eût été fléchir un genou devant Heriot, qui sembla lui donner sa bénédiction, en étendant la main sur sa tête, avec un geste et un regard mélancoliques et solennels. Elle salua ensuite mistress Judith, mais sans s’agenouiller devant elle ; et, après avoir accompli ces deux actes de respect, elle sortit de l’appartement : mais à l’instant où elle en sortait, elle fixa encore ses yeux pénétrans sur Nigel, qui se trouva forcé de baisser les siens. Il les leva presque sur-le-champ pour la revoir encore, mais elle était partie, et il n’aperçut plus que le pan de sa robe blanche qui flottait pendant qu’elle se retirait.

Ce ne fut qu’alors que les domestiques partirent ; on offrit du vin, des fruits et des épices à lord Nigel et au ministre, et celui-ci prit congé de la compagnie. Le jeune lord désirait le suivre, dans l’espoir d’en obtenir l’explication de la scène singulière dont il venait d’être témoin ; mais il fut arrêté par son hôte, qui lui demanda quelques minutes d’entretien dans son comptoir.

– J’espère milord, lui dit-il quand ils y furent entrés, que vos préparatifs pour vous présenter à la cour sont en bon train, et que vous pourrez y aller après-demain. Ce sera peut-être la dernière fois, d’ici à quelque temps, que le roi recevra publiquement ceux à qui leur naissance, leur rang ou leurs places donnent le droit de se montrer devant lui. Le jour suivant, il va au château de Théobalds ; et dans cette résidence il est tellement occupé de la chasse et d’autres plaisirs, qu’il ne se soucie point d’y être dérangé.

– Je serai prêt à rendre mes devoirs à Sa Majesté ; mais à peine en ai-je le courage. Les amis qui devaient m’encourager et me protéger m’ont trompé ou ne m’ont montré qu’indifférence et froideur, et bien certainement je n’irai demander à aucun de m’accompagner en cette occasion. Vous direz, si vous voulez, que c’est un enfantillage ; mais je l’avoue, j’éprouve une sorte de répugnance à me présenter seul sur une scène si nouvelle pour moi.

– Il est peut-être bien hardi à un simple marchand comme moi de faire une pareille offre à un noble lord ; mais il faut que j’aille après-demain à la cour. En vertu du privilège dont je jouis comme attaché à la maison du roi, je puis vous accompagner jusqu’à son cabinet, et vous en faciliter l’entrée si vous éprouviez quelque difficulté. Je puis aussi vous indiquer le temps et la manière convenables pour approcher du roi. – Mais je ne sais pas, ajouta Heriot en souriant, si ces petits avantages pourront balancer l’inconvénient d’en être redevable à un orfèvre de la Cité…

– Dites plutôt au seul ami que j’aie trouvé à Londres, s’écria Nigel en lui offrant la main.

– Si vous pensez ainsi, il n’y a plus rien à dire. J’irai vous prendre après-demain avec une barque convenable à l’occasion. Mais souvenez-vous, milord, que je ne cherche pas, comme certaines gens, à m’élever au-dessus de ma condition, et à saisir les occasions de me mettre de niveau avec ceux qui sont, au-dessus de moi. Ne craignez donc pas de me mortifier en me laissant à quelque distance quand nous serons en présence du souverain ; il doit y avoir en cet endroit une ligne de séparation entre nous ; et je me trouverai fort heureux si j’ai pu rendre quelque service au fils de mon ancien protecteur.

Le sujet de cette conversation était si éloigné de l’objet qui avait excité la curiosité du jeune lord, qu’il ne vit aucun moyen de la satisfaire ce soir-là. Il fit ses remerciemens à George Heriot, et prit congé de lui, promettant de l’attendre le surlendemain à dix heures du matin, et d’être prêt à le suivre.

La race des porte-falots, célébrée par le comte Antoine Hamilton comme particulière à Londres, avait déjà commencé ses fonctions sous le règne de Jacques Ier, et l’un d’eux fut chargé de marcher devant lord Nigel et son serviteur avec sa torche fumante, pour les éclairer jusqu’à leur logement, dont ils auraient couru risque de ne pas retrouver le chemin dans l’obscurité, quoiqu’ils commençassent à connaître passablement la Cité. Cela fournit à l’adroit Moniplies l’occasion de s’approcher de son maître après avoir passé sa main gauche dans son bouclier, et s’être assuré que son sabre ne tenait pas au fourreau, afin de se trouver prêt à tout ce qui pourrait arriver.

– Si ce n’était pour le vin et la bonne chère qu’on trouve chez ce vieux marchand, milord, dit-il d’un ton sentencieux, et si je ne le connaissais, par ouï-dire, pour un homme vivant bien sous plusieurs rapports, et pour un véritable enfant d’Edimbourg, j’aurais désiré de voir s’il n’y avait pas un pied fourchu sous sa belle rosette et son soulier de Cordoue.

– Comment, drôle, répondit son maître, après avoir été si bien traité et avoir rempli votre estomac aux dépens de ce brave homme, vous vous permettez de faire sur lui de semblables réflexions !

– Sauf respect, milord, c’est seulement pour vous dire que je voudrais le connaître un peu mieux. – J’ai fait bonne chère chez lui, c’est la vérité ; et il n’est que plus honteux que des gens comme lui puissent se régaler ainsi, tandis que Votre Seigneurie et moi nous sommes souvent réduits à la bouillie au pain d’orge. – J’ai aussi bu de son vin, et…

– Et je vois que vous en avez bu beaucoup plus que vous n’auriez dû le faire.

– Pardonnez-moi, milord ; vous ne parleriez pas ainsi si vous saviez que je n’ai fait que vider une bouteille avec Jenkin, – un apprenti de Fleet-Street, et c’était par manière de reconnaissance du service qu’il m’avait rendu. Je dois convenir aussi que je lui ai chanté la bonne vieille chanson d’Elsie Marlie, comme de sa vie il ne l’avait entendu chanter.

Et chemin faisant (comme dit John Bunyan), il se mit à chanter à haute voix :

Avez-vous vu Marlie,

Qui vend des pains tout chauds ?

Elle est bien trop jolie

Pour garder les pourceaux.

Avez-vous vu…

Mais le chanteur fut interrompu par son maître, qui, le saisissant au collet et le secouant rudement, le menaça de le faire mourir sous le bâton s’il attirait la garde de la Cité par cette mélodie hors de saison.

– Pardon, milord, je vous demande bien humblement pardon. Seulement, quand je pense à ce Jin Vin, comme on l’appelle, je ne puis m’empêcher de fredonner : Avez-vous vu ?… Non, milord, non ; pardon, je serai tout-à-fait muet, si vous me l’ordonnez.

– Parlez, car pour m’assurer que vous ne parlerez plus, vous bavarderiez plus long-temps que si je vous laissais liberté entière. Parlez ; je veux savoir ce que vous avez à dire contre maître Heriot.

Il est plus probable qu’en interrogeant ainsi son serviteur, le jeune lord espérait trouver dans sa réponse quelque chose qui aurait rapport à la jeune dame apparue d’une manière si mystérieuse à l’heure de la prière. Mais, soit qu’il eût réellement conçu cet espoir, soit qu’il désirât seulement que Moniplies fît évaporer son exubérance d’esprits animaux en paroles prononcées du ton calme de la conversation, plutôt que de la voir produire une éruption en chants bruyans, il est certain qu’il permit à Richie de lui raconter son histoire à sa manière.

– Je vous dirai donc, continua l’orateur en profitant du privilège qui venait de lui être accordé, que je voudrais savoir quelle espèce d’homme est ce maître Heriot. Il a fourni à Votre Seigneurie une mine d’or, à ce qu’il me paraît, et si cela est, il a eu ses raisons pour le faire, car dans ce monde rien pour rien. Or, si Votre Seigneurie avait la disposition de ses domaines, il n’y a pas de doute que cet homme, comme tant d’autres qui font le même métier, – des orfèvres, comme ils s’appellent ; moi, je dis des usuriers, – ne fût assez content de changer quelques livres de poussière d’Afrique, par quoi je veux dire de l’or, contre autant d’acres et de centaines d’acres de bonnes terres en Ecosse.

– Mais vous savez bien que je n’ai pas de terres : du moins je n’en ai point qui puisse répondre d’une dette contractée en ce moment. Il me semble que vous n’aviez pas besoin de me le rappeler.

– C’est la vérité, milord, c’est la vérité, et, comme vous le dites, il ne faut pas une grande intelligence pour le savoir. Or donc il faut que maître Heriot ait un autre motif pour être libéral, puisqu’il doit savoir qu’il ne peut jeter le grapin sur vos biens. Je ne lui soupçonne pas de projets contre la liberté de votre personne : qu’y gagnerait-il ? ne serait-ce donc pas à votre ame qu’il en voudrait ?

– A mon ame, fou que vous êtes ? et quel bien pourrait lui faire mon ame ?

– Tout ce que je puis vous dire à cet égard, c’est qu’ils vont rugissant et cherchant qui ils puissent dévorer ; il faut donc qu’ils soient friands de la proie après laquelle ils courent. Et, milord, ajouta Moniplies en se rapprochant encore davantage de son maître, on dit que maître Heriot a déjà un esprit dans sa maison.

– Un esprit ! que voulez-vous dire, misérable ivrogne ? je vous briserai les os si vous me contez plus long-temps de pareilles sornettes.

– Ivrogne ! est-ce là votre histoire, à vous ? Est-ce que je pouvais m’empêcher de boire à la santé de Votre Seigneurie à genoux quand maître Jenkin me l’a proposé ? Du diable si j’aurais voulu le refuser ! J’aurais coupé avec mon sabre les jarrets de l’impudent coquin qui n’aurait pas voulu en faire autant, et je lui aurais fait plier les genoux de telle sorte qu’il aurait eu bien de la peine à se relever.

Il se tut un instant, dans l’espoir que son maître répondrait quelque chose à cette tirade de bravoure ; mais, voyant qu’il gardait le silence : – Quant à l’esprit, ajouta-t-il, Votre Seigneurie l’a vu de ses propres yeux.

– Je n’ai pas vu d’esprit, dit Glenvarloch, respirant à peine, comme quelqu’un qui attend une découverte singulière ; que voulez-vous dire par un esprit ?

– Vous avez vu venir à la prière une jeune dame qui n’a parlé à personne, et qui a seulement fait la révérence au vieux Heriot et à la vieille dame de la maison. – Savez-vous qui elle est ?

– Non. Quelque parente de la famille, sans doute.

– Vous n’y êtes pas. Diable ! si elle a une goutte de sang humain dans ses veines, ce n’est pas du sang qui vienne de cette famille. Je vous dirai ce que reconnaissent comme vérité tous ceux qui demeurent dans l’arrondissement de Lombard-Street. Cette dame, cette sorcière, ou quel que soit le nom que vous voudrez lui donner, est morte de corps depuis bien des années, quoiqu’elle vienne voir la famille, même pendant ses dévotions.

– Vous conviendrez du moins que c’est un bon esprit, puisqu’elle choisit un pareil moment pour venir voir ses amis.

– Je n’en sais rien, milord. Je ne connais pas d’esprit qui aurait pu résister en face à John Knox, que mon père a soutenu dans toutes ses tribulations, excepté quand la cour s’est déclarée contre lui, parce qu’il fournissait à la cour la viande de boucherie. Mais le ministre qui était là n’est pas de la même église que le révérend M. Rollock et le révérend M. David Black de North-Leith, et tant d’autres. Qui sait si les prières que les ministres anglais lisent dans leur vieux livre noir tout vermoulu n’ont pas autant d’efficacité pour attirer les diables, qu’une bonne prière sortant du cœur, chaude comme un fer rouge, prononcée par un ministre écossais, en a pour les chasser, comme le mauvais esprit a été chassé par l’odeur du foie de poisson de la chambre nuptiale de Sara, fille de Raguel : mais, quant à cette dernière histoire, je ne prétends pas dire si elle est vraie ou fausse ; car on dit que des gens plus savans que moi en ont douté.

– Fort bien ! fort bien ! dit son maître avec impatience ; nous voici près du logis, et je vous ai laissé parler à votre aise afin de voir où aboutiraient vos sottes superstitions. – Pour qui donc, vous et les gens absurdes qui vous ont conté cette fable, prenez-vous cette dame ?

– C’est ce que je ne puis vous dire précisément ; mais il est certain que son corps est mort et a été mis en terre il y a bien long-temps, quoiqu’elle revienne encore parmi les vivans, et surtout dans la famille de maître Heriot ; cependant ceux qui la connaissent bien l’ont vue aussi en d’autres lieux. Mais qui est-elle ? c’est ce que je ne saurais vous dire ; pas plus que la raison pourquoi elle s’est attachée à une famille particulière, comme une Brownie[34] d’Ecosse. – On dit qu’elle a un appartement à elle, antichambre, salon, chambre à coucher ; mais du diable si elle a un autre lit qu’un cercueil. Et les portes et les fenêtres sont si bien fermées et calfeutrées, que le moindre jour n’y peut entrer, et il lui faut des chandelles en plein midi.

– Qu’en a-t-elle besoin, si c’est un esprit ?

– Comment pourrais-je le dire à Votre Seigneurie ? Dieu merci, je ne sais ni ce qu’il lui faut, ni ce qu’il ne lui faut pas. – Seulement son cercueil est là. Et dites-moi si une personne vivante a plus besoin d’un cercueil qu’un esprit d’une lanterne ?

– Quelle raison peut avoir une femme si jeune et si belle pour faire un objet de contemplation habituelle du lit où elle trouvera un jour le long et dernier repos ?

– En vérité, je n’en sais rien, milord. Mais le cercueil est là, comme me l’ont dit ceux qui l’ont vu. Il est de bois d’ébène, garni de clous d’argent, et doublé de damas digne de servir pour le lit d’une princesse.

– Cela est fort singulier, dit Nigel, dont l’esprit, comme celui de la plupart des jeunes gens, s’intéressait aisément à tout ce qui avait une apparence extraordinaire et romanesque ; et ne mange-t-elle jamais avec la famille ?

– Qui ? elle ? il faudrait une cuiller à long manche pour manger la soupe avec elle. Cependant on lui met toujours quelque chose dans le tour, car c’est ainsi qu’ils appellent une espèce de boîte ronde ouverte d’un côté et fermée de l’autre, et qu’on fait tourner comme un moulinet.

– Je sais ce que c’est ; j’en ai vu dans des couvens en pays étranger. Et c’est ainsi qu’on lui donne sa nourriture ?

– On y met tous les jours quelque chose, à ce qu’on m’a dit ; mais ce n’est que pour la forme. On ne doit pas croire qu’elle y touche plus que les images de Baal et du dragon ne touchaient aux vivres qu’on plaçait devant elles. Il y a assez de domestiques et de servantes dans la maison pour jouer le rôle d’Avale-tout, comme les soixante-dix prêtres de Bel, sans compter leurs femmes et leurs enfans.

– Et jamais on ne la voit qu’aux heures de la prière ?

– Jamais que je sache.

– Cela est singulier ! pensa Nigel Olifaunt. Sans les riches bijoux qu’elle porte, et surtout si elle ne prenait pas part aux prières de l’église protestante, je serais tenté de croire que c’est une religieuse catholique qui, pour quelque raison urgente, a obtenu la permission d’établir sa cellule à Londres, ou quelque dévote papiste qui s’est imposé une pénitence terrible. Mais d’après ces deux circonstances, je ne sais qu’en penser.

Sa rêverie fut interrompue par les coups que frappait le porte-falot à la porte de l’honnête John Christie. Dame Nelly accourut, le sourire sur les lèvres, une chandelle à la main, et conduisit le jeune lord jusqu’à son appartement.

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