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Description d’un magistrat de nos jours.
Le chevalier, avant de s’arrêter à aucun parti pour sortir de l’embarras où il se trouvait jeté momentanément, voulut être mieux instruit du caractère et des particularités du juge qui l’avait fait mettre en prison, et connaître en même temps le prétexte de son arrestation. En conséquence, il crut devoir renouer sa conversation avec le guichetier, qui lui apprit, à travers la grille, que Ferret l’ayant vu entrer dans la prison sans ses armes offensives, qu’il avait laissées dehors, avait demandé aussitôt à être conduit devant le juge, auquel il porta une accusation contre le chevalier, comme ayant violé la paix publique, en parcourant le pays avec des armes défendues, nuisant à la sûreté des chemins, entravant la liberté des élections, inspirant aux sujets de sa majesté des craintes pour leurs vies ; et, suivant toute probabilité, cachant des projets plus dangereux encore, sous l’apparence d’une démence affectée. Ferret, d’après cette dénonciation, avait été relâché, et traité comme un témoin pour le roi ; et Crabshaw avait été mis au pilori comme un fainéant vagabond.
Sir Launcelot, après s’être procuré ces renseignemens, s’adressa aux prisonniers, ses compagnons, et les invita à lui communiquer tous les détails qu’ils pouvaient savoir sur le compte de ce digne magistrat, qui montrait un zèle si ardent dans l’exercice de ses fonctions. À peine leur eut-il manifesté cette intention, qu’il se vit entouré d’une foule de malheureux presque nus, qui, comme une nuée de corneilles, ouvraient leurs gosiers tous à la fois pour accuser le juge Gobble. Cette scène causa beaucoup d’émotion au chevalier, qui ne put s’empêcher de la comparer en lui-même, à ce qui arrivera dans une occasion beaucoup plus solennelle, lorsque les cris de la veuve, de l’orphelin, de l’opprimé seront portés au tribunal du juge infaillible, contre les méprisables et insolens auteurs de leurs maux.
Lorsqu’il eut, avec beaucoup de peine, apaisé ces clameurs, et restreint son interrogatoire à une seule personne d’un extérieur assez décent, il apprit que le juge Gobble, dont le père était tailleur, avait été employé pendant quelque temps à Londres, comme garçon de boutique chez un fabricant de bas, où il avait appris quelques termes des lois, en conversant avec des écrivains publics du quartier, et avec des clercs de procureur du plus bas étage ; qu’après la mort de son maître il s’était insinué dans les bonnes grâces de sa veuve, qui s’était déterminée à l’épouser ; qu’il acquit ainsi un peu de considération et gagna rapidement beaucoup d’argent ; que son orgueil, accru avec sa fortune, s’augmenta encore par la vanité de sa femme, qui lui persuada de quitter les affaires pour se retirer en province, où ils pourraient vivre honorablement ; que, son père étant mort et lui ayant laissé deux maisons dans cette ville, M. Gobble s’y rendit avec sa femme pour en prendre possession, et que le séjour lui en parut si agréable, qu’il fit des acquisitions considérables dans les environs ; qu’un certain pair, qui était devenu son débiteur dans le cours de ses grandes affaires, soit qu’il ne voulût pas, soit qu’il ne pût pas s’acquitter envers lui, avait compensé sa dette en insérant son nom dans une commission de juge de paix ; que, depuis cette époque, son insolence et l’ostentation de sa femme avaient excédé toutes les bornes ; que dans l’usage, ou plutôt l’abus de son autorité, il avait commis mille actes de cruauté et d’injustice contre les gens les plus malheureux de la classe du peuple, qui étaient sans moyens pour lui en demander raison ; que sa femme, par une usurpation moins dangereuse que ridicule, avait établi sa domination sur toutes les femmes de la ville, et qu’en un mot elle était le sujet d’épigrammes continuelles et l’objet de la haine universelle.
Notre aventurier, quoique très-disposé à croire tout ce qu’on lui avait dit au détriment de Gobble, ne voulut pas cependant ajouter foi entière à ce récit, sans s’instruire d’abord de quelques particularités de sa duite ; en conséquence il demanda au narrateur quel était le motif particulier de ses plaintes. « Quant à moi, monsieur, dit-il, je jouissais de quelque crédit, et je tenais en cette ville une boutique très bien garnie d’une grande quantité d’articles différens ; tout le monde en achetait chez moi de préférence ; mais ce qui pour moi, comme pour d’autres, avait la plus grande importance, était la vente extraordinaire à l’époque de deux foires, ayant lieu chaque année, où tout le peuple des environs se rendait en foule pour y laisser son argent. J’avais employé toutes mes ressources, et même fait usage de mon crédit, pour me procurer un assortiment considérable de marchandises pour la foire de la Saint-Pierre ; mais, dans l’élection d’un sacristain, ayant donné mon vote contre les intentions de M. Gobble, il résolut d’opérer ma ruine. Il supprima les foires annuelles par le moyen desquelles la plus grande partie du peuple, et particulièrement les marchands, gagnaient leur vie. Alors les gens de la campagne fréquentèrent une autre ville. Je me trouvai encombré d’une multitude de marchandises de peu de garde, je fus même privé de mes meilleures pratiques de la ville, par la méchanceté et la vengeance du juge, qui fit usage de toute son influence sur le bas peuple, employant les menaces et les promesses pour faire déserter ma boutique, et donner mes pratiques à un autre marchand, qu’il établit dans le même commerce vis-à-vis de moi. Dès lors, ne pouvant plus faire mes paiemens avec exactitude, mes marchandises dépérissant, et mon cœur dévoré de chagrins, je devins négligent et dissipé ; je m’adonnai au vin, et mes affaires ne firent qu’empirer. Un jour, étant ivre et me trouvant provoqué par les railleries et les bravades du marchand dont la fortune s’était élevée sur ma ruine, je le battis devant sa porte même ; en conséquence je fus conduit devant le juge, qui me traita avec une telle insolence, que, dans mon désespoir, non-seulement je l’insultai dans l’exercice de ses fonctions mais encore je tentai de porter la main sur sa personne. Vous savez, monsieur, qu’on ne peut pas supposer qu’un homme, dans un état d’ivresse et de désespoir, puisse commander à ses passions. Je fus conduit dans cette prison. Mes créanciers s’emparèrent immédiatement de tout ce que je possédais, qui ne s’est pas trouvé suffisant pour éteindre mes dettes ; de sorte que je fus constitué en état de banqueroute ; et je me vois condamné à rester ici jusqu’à ce qu’ils jugent à propos de signer ma libération, ou qu’il plaise au parlement de passer un acte pour la liberté des débiteurs insolvables. »
Le nouvel individu qui se présenta, sortant de la foule des accusateurs, était d’une maigreur extrême, et portait un tablier vert. Il dit au chevalier qu’il avait tenu dans la ville, pendant une douzaine d’années, une auberge très-bien achalandée ; qu’il devait principalement le succès de son commerce à un jardin, où la meilleure compagnie de la ville venait se divertir de temps à autre ; que le juge Gobble, se trouvant offensé parce qu’il avait refusé de lui céder un jeune poulain qu’il avait élevé pour son propre usage, commença par faire fermer le jardin ; mais, voyant qu’il n’en tenait pas moins sa maison ouverte, il fit en sorte de le priver de sa licence, sous le prétexte qu’il y avait un trop grand nombre de tavernes à bière, et que le marchand avait fait son apprentissage pour une autre profession. Le pauvre aubergiste, se trouvant privé de son état, fut obligé de reprendre le métier de tailleur de femme, dont il avait fait un apprentissage ; mais ne se trouvant pas de dispositions pour cette profession, il y fit mal ses affaires et contracta des dettes qui le conduisirent en prison, où il ne recevait d’autres secours que ceux que pouvait lui procurer le travail de sa femme, qui s’était remise à servir.
Celui qui se présenta ensuite pour porter ses plaintes contre le juge prévaricateur, était un braconnier dont la protection du juge Gobble avait, pendant plusieurs années, favorisé les fraudes, et l’avait même affranchi du châtiment qu’il avait mérité, en considération de ce que son gibier ne lui coûtait jamais rien ; mais enfin le magistrat se trouva désappointé, Madame Gobble avait invité plusieurs personnes à dîner, et demandé un lièvre, que le braconnier s’était engagé à lui fournir. En conséquence il tendit ses lacets toute la nuit ; mais ils furent découverts et enlevés par le garde-chasse de celui à qui la terre appartenait. Toutes les excuses du braconnier furent sans effet pour apaiser le ressentiment que le juge et sa femme éprouvèrent d’avoir été trompés dans leur attente ; des mesures furent concertées pour surprendre le délinquant au milieu de ses occupations illicites ; il fut mis en lieu de sûreté ; et sa femme, avec cinq petits enfans, fut renvoyée au domicile de son mari, dans une autre partie de la province.
Un petit homme robuste, chargé de fers, allait prendre la parole comme accusateur, lorsque l’attention de sir Launcelot fut attirée par la présence d’une femme dont le maintien et le costume annonçaient le malheur le plus digne de compassion. Elle paraissait avoir passé l’âge mitoyen de la vie, avait un air distingué, était grande, mince, flétrie par le chagrin, et vêtue de haillons. Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux, et il y avait dans ses regards quelque chose de farouche et de singulier qui annonçait de la démence. Elle s’avança vers sir Launcelot, tomba à ses genoux, et, élevant les mains, elle prononça la harangue suivante avec l’accent de la plus violente affliction :
« Trois fois puissant et auguste empereur, permets que mes genoux s’attachent devant toi à la terre, jusqu’à ce que tu m’aies fait obtenir justice de cet inhumain scélérat, nommé Gobble ; fais-lui regorger ma fortune qu’il a dévorée ; force-le à remettre dans mes bras mon enfant, mon fils, les délices de mes yeux, le soutien de ma vie, mon bâton de vieillesse, qu’il a arraché à mes embrassemens, enlevé, trahi, envoyé en captivité, et assassiné ; contemple ces blessures saignantes sur son sein généreux ; vois comme elles ont déchiré son corps privé de vie. Ô comble d’horreur ! rendez-moi mon enfant, barbares ! que sa tête puisse reposer sur le sein de sa Suky… Elle veut l’embaumer avec ses larmes…… Ah !… il l’a précipité dans les abîmes de la mer ! Mon fils n’aura donc que les flots pour tombeau ! Justice ! très-puissant empereur ; justice de ce cruel qui nous a tous perdus ! Puisse-t-il être atteint par l’effrayante vengeance du ciel ! puisse le vent aigu de l’adversité le dépouiller de ses feuilles et de ses fruits ! puisse la paix s’éloigner de son cœur, et le repos être banni de son oreille ! que tous ses jours soient remplis d’amertume et de chagrins, et ses nuits troublées par l’horreur et le remords ! puisse-t-il éprouver le tourment d’une jalousie sans motif, et la rage d’une vengeance impuissante ! puissent ses enfans être dévorés et périr avant le terme, comme les épis de blé corrompus par la nielle, à l’exception d’un seul qu’il élève pour être le désespoir de sa famille, et conduire ses cheveux blancs au tombeau, au milieu de chagrins pareils à ceux qu’il a causés à moi et aux miens ! »
Les autres prisonniers, s’apercevant de la pénible impression produite sur le chevalier par le malheur de cette femme et ses horribles imprécations, l’éloignèrent par force de sa présence, et la conduisirent dans une autre chambre ; pendant ce temps sir Greaves resta sous le poids d’une violente agitation, et fut pendant quelques minutes sans pouvoir retrouver assez de calme pour s’informer plus particulièrement de la nature des malheurs qui avaient accablé cette créature infortunée.
Le marchand, auquel il s’adressa pour obtenir cette information, lui apprit que c’était une femme de bonne famille, qui avait reçu une éducation soignée. On la maria à un curé, qui ne survécut pas long-temps à ses noces, et ensuite elle devint l’épouse d’un certain Oakley, jouissant d’une assez grande fortune ; elle vécut vingt ans avec ce nouvel époux, qui essuya des pertes si considérables par la maladie qui attaqua ses bestiaux, qu’il ne put s’en relever ; et l’on présume que ce revers de fortune fut la cause de sa mort prématurée. Cette veuve, qui était une femme de caractère, résolut de garder et de régir sa ferme avec l’aide de son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui avait déjà contracté l’engagement de se marier avec la fille d’un riche fermier. Ainsi la mère avait la perspective de rétablir les affaires de sa famille, lorsqu’elle vit toutes ses espérances renversées de fond en comble par les suites d’une jalousie ridicule que mistress Gobble conçut contre Suki Sedgemoor, maîtresse du jeune fermier. Cette jeune personne, se trouvant à une fête de village, où le fossoyeur de la paroisse remplissait les fonctions de maître des cérémonies, fut appelée pour son tour de danse avant miss Gobble, qui était avec sa mère à cette même assemblée. Cet événement fut considéré par la femme du juge comme un affront impardonnable, et elle apostropha le directeur dans les termes les plus injurieux, lui reprochant son insolence et la grossièreté de ses manières ; puis, se retirant, dans l’accès de sa colère, elle jura de tirer vengeance de la petite effrontée qui avait osé entrer en rivalité de mérite avec miss Gobble. Le juge épousa son ressentiment. Le fossoyeur perdit sa place, et le jeune Oakley, l’amant de Suki, fut pressé comme matelot. Avant que sa mère pût faire aucune démarche pour obtenir sa liberté, il fut embarqué pour les Indes orientales, par les soins et à la diligence du juge. La pauvre Suki ne cessa de le pleurer et de languir, jusqu’à ce qu’elle tombât dans un état de consomption. La veuve infortunée, privée de l’assistance de son fils, fut tellement accablée par le chagrin qu’elle devint incapable de veiller à ses intérêts. Toutes ses affaires furent négligées ; elle s’arriéra avec son propriétaire ; et la perspective d’une banqueroute vint ajouter à ses maux et accroître son incapacité pour la direction de sa ferme. Au milieu de ces cruelles circonstances, on répandit la nouvelle que son fils Greaves avait perdu la vie dans un combat naval ; et ce récit causa tout à coup l’aliénation de sa raison ; alors son propriétaire la fit saisir pour ce qui lui était dû, et elle fut arrêtée à la poursuite du juge Gobble, qui avait acheté une créance sur elle afin de consommer sa perte, et qui prétend aujourd’hui que sa folie était une folie jouée.
Dans le moment où le nom de Greaves fut prononcé, notre aventurier tressaillit et changea de couleur ; ensuite lorsque le récit fut terminé, il demanda, avec les signes de la plus vive émotion, si le nom du premier mari de cette femme n’était pas Wilford ? Le prisonnier lui ayant répondu affirmativement, il se leva brusquement, et se frappant la poitrine : « Juste ciel ! s’écria-t-il, la digne femme qui veilla sur mon enfance et qui m’a nourri de son lait !…… Elle était la douce amie de ma mère… Hélas ! pauvre Dorothée ! quel chagrin n’éprouverait pas votre ancienne maîtresse de voir sa favorite dans cette malheureuse situation ! » En prononçant ces paroles, qui causèrent un grand étonnement aux auditeurs, une larme coulait doucement sur chacune de ses joues. Ensuite il s’informa si cette malheureuse aliénée avait quelques intervalles lucides. On lui répondit qu’elle était presque toujours tranquille, et que généralement on pourrait croire qu’elle avait l’usage de sa raison, excepté lorsqu’elle était troublée par quelque bruit extraordinaire, ou lorsque quelqu’un parlait de ses malheurs, ou prononçait le nom de son oppresseur ; alors elle tombait dans le délire et avait des accès de fureur. On attribuait en grande partie le désordre de ses sens au manque de repos, de bonne nourriture, et des nécessités de la vie qui ne lui étaient fournies qu’avec beaucoup de parcimonie par la main glacée d’une charité accidentelle. Sir Greaves fut bien cruellement affecté du malheur de cette femme, qu’il résolut de soulager. Et plus sa sensibilité était excitée, plus il sentait croître son ressentiment contre le misérable qui semblait n’avoir usurpé les honorables fonctions de juge de paix, que pour persécuter et opprimer ses semblables.
Dans cette disposition d’esprit, il entra en consultation avec M. Clarke, pour savoir quelles étaient les démarches à faire, d’abord pour leur délivrance, et ensuite pour poursuivre et punir le juge. D’après le résultat de leur conférence, le chevalier appela le geôlier, et demanda à voir la copie de son mandat d’arrêt, afin qu’il pût connaître la cause de sa détention, et offrir caution ; ou, dans le cas où on le refuserait, signifier un acte d’habeas corpus. Le geôlier lui répondit que la copie du mandat lui serait représentée ; mais, après avoir attendu quelque temps et répété sa demande devant témoins, cette pièce n’était pas encore produite. Alors M. Clarke dit au geôlier, du ton le plus solennel, que l’officier public qui refuse de délivrer une copie fidèle d’un mandat d’arrêt se rend coupable de forfaiture, et encourt l’amende de cent livres sterling, pour la première fois ; et en cas de récidive, la somme est doublée, et il est déclaré inhabile à remplir ses fonctions.
Véritablement il n’était pas facile de souscrire à la demande de sir Launcelot, car nul mandat d’arrêt n’avait été délivré, et il n’était plus au pouvoir du juge de remédier à cette irrégularité ; car M. Ferret avait cru prudent de s’esquiver en secret, et n’avait donné aucune désignation du nom et des qualités du prisonnier. Cette circonstance fut des plus mortifiantes pour le geôlier, lorsqu’il s’aperçut du respect extraordinaire que M. Clarke et le capitaine rendaient au chevalier, et il fut pleinement convaincu qu’il serait traité conformément à la loi.
L’esprit troublé par cette réflexion, il se rendit chez le juge, qui avait ordonné des recherches inutiles pour retrouver Ferret, et qui était alors tout-à-fait disposé à mettre en liberté le chevalier et ses amis, quoiqu’il ne se doutât nullement de la qualité et de l’importance de notre héros. Il ne put cependant résister à l’envie de faire parade de son autorité, et il ordonna en conséquence que les prisonniers fussent amenés devant son tribunal, afin qu’il pût, conformément aux attributions de sa magistrature, leur adresser des reproches sévères et leur donner des avertissemens utiles sur leur conduite future.
On les conduisit donc en cortège par les rues, escortés par le constable et sa bande, et suivis de Crabshaw, qui avait alors été libéré du pilori. Ils étaient accompagnés d’une foule de peuple attiré par la curiosité. Lorsqu’ils furent arrivés à la maison du juge de paix, on les fit attendre quelque temps dans la cour : enfin une voix se fit entendre, qui donna l’ordre de faire avancer les prisonniers, et ils furent introduits dans la salle d’audience, où ils trouvèrent M. Gobble assis dans son fauteuil magistral, et la tête couverte d’un bonnet de velours cramoisi ; à sa droite, on voyait son épouse toute bouffie d’insolence, et enorgueillie de la charge de son époux. Très-grasse, l’air renfrogné, malpropre dans ses ajustemens, et très-flétrie par les années, sans avoir le moindre vestige de quelques traits agréables, elle avait le nez rouge, des yeux de furet, et l’aspect impérieux. Le juge lui-même avait un maintien composé, l’air effronté d’un sot, essayait de relever sa contenance, en prenant un air important où l’orgueil, l’impudence et la bêtise étaient mêlés d’une étrange manière. Il n’aspirait à rien moins qu’à la réputation d’un habile orateur, et il ne laissait pas échapper les occasions de produire son talent, soit dans ses sessions trimestrielles, soit dans les fonctions ordinaires de sa magistrature. Il ne voulut donc pas négliger celle qui se présentait d’exciter l’admiration de ses auditeurs, et il s’adressa en ces termes à nos aventuriers et du ton le plus emphatique :
« Les lois de ce pays ont pourvu…… je dis comment les lois de ce pays ont pourvu à ce qui regarde les délinquans et les malfaiteurs, parce que la paix du roi est maintenue par nous autres magistrats, qui représentons la personne de sa majesté bien mieux que chez aucune autre des nations qui sont sous le soleil ; mais, quoi qu’il en soit, la paix du roi et l’autorité des magistrats ne seraient ni convenablement ni identiquement maintenues, s’il arrivait que les criminels pussent échapper à la punition. Maintenant, mon ami, vous êtes bien convaincu dans votre conscience, que vous êtes notoirement criminel, et que vous avez forfait aux lois dans diverses occasions et circonstances. Si je voulais exercer toutes les rigueurs de la loi, ainsi que j’en ai le pouvoir par l’autorité dont je suis revêtu, vous et vos compagnons d’iniquité, devriez être punis sévèrement, conformément à la loi ; mais nous autres magistrats, nous avons le pouvoir d’adoucir la sévérité de la justice ; et c’est pourquoi je veux bien user d’indulgence ; et je me contente de vous congédier. »
Le chevalier répondit à cet éloquent discours avec fermeté et avec gravité : « D’après ce que je puis comprendre de votre harangue, je suis accusé d’être notoirement criminel ; et cependant vous voulez bien consentir à me laisser échapper avec impunité. Si je suis notoirement coupable, il est de votre devoir, comme magistrat, de me livrer au châtiment que je mérite ; et si vous consentez à laisser échapper un criminel sans punition, non-seulement vous vous rendez indigne de la place que vous occupez, mais encore vous vous rendez complice du crime ; c’est-à-dire, suivant tous les principes et les interprétations législatives, socius criminis. Quant à ce qui regarde le pardon que vous m’accordez, je refuse cette faveur, et je ne mérite aucune indulgence de votre part, car moi-même je n’en userai nullement à votre égard dans les démarches que je compte faire pour vous traduire en justice. Je sais que depuis long-temps vous êtes engagé dans le chemin de l’oppression ; et j’ai vu quelques monumens vivans de votre inhumanité ;…. nous nous occuperons de cela plus tard. Moi-même j’ai été retenu en prison sans aucun motif justifiable. J’ai été traité indignement et insulté par le geôlier et les constables. J’ai été traîné par les rues comme un criminel ; livré en spectacle à la multitude ; obligé d’attendre votre commodité dans votre cour ; et qualifié ensuite d’homme notoirement criminel… Maintenant je demande à voir l’information d’après laquelle j’ai été retenu en prison ; je demande copie du mandat d’arrêt et à être confronté avec mon accusateur ; j’insiste pour avoir satisfaction sur toutes ces demandes, comme un des priviléges de tout sujet anglais ; et si elles me sont refusées, je demanderai réparation devant un tribunal plus élevé. »
Le juge parut fortement troublé par cette déclaration péremptoire, mais elle ne produisit d’autre effet sur madame Gobble que de la jeter dans un violent accès de colère. « Comment ! misérable ! s’écria-t-elle avec l’accent de la rage, vous osez insulter un magistrat respectable, sur son tribunal ! Pouvez-vous nier que vous ne soyez un vagabond et un extravagant ? L’homme qui portait un petit paquet n’a-t-il pas témoigné avec serment contre vous ? Si j’étais à la place de mon mari, je vous ferais attacher par les pieds et par les mains, pour récompense de votre résumé, et je vous mettrais au cachot jusqu’à ce que vous pussiez rendre un meilleur compte de votre personne ;… je voudrais… »
Gobble, encouragé par ce coup d’éperon, reprit son arrogance et continua ainsi : « Écoutez, mon ami. Je pourrais, comme madame Gobble l’a observé avec justice, vous punir de votre audacieuse conduite ; mais je dédaigne de profiter de mes avantages : cependant je veux que vous me rendiez bon compte de vous et de vos compagnons ; car je crois que vous êtes tous de la même bande et que vous pourrez bien quelque jour mériter la corde… Qui êtes-vous, l’ami ? quelle est votre profession et votre condition ? » « Je suis gentilhomme », répondit le chevalier. « Ah ! c’est-à-dire, en anglais, un mauvais sujet, dit le juge. Tout mauvais drôle qui n’a ni feu ni lieu, ni commerce, ni profession, se qualifie de gentilhomme. Mais je veux savoir de quoi vous vivez. » « Je vis de mes propres moyens. » « Quels sont vos moyens ? » « Ma fortune. » « Et d’où vous vient-elle ? » « D’héritage. » « Votre fortune est de mince aloi ainsi que les dons que vous avez reçus de la nature. Mais avez-vous hérité de terres et de fermes ? » « Oui. » « Cependant je crois que vous n’en avez ni ici ni ailleurs. Allez, allez, l’ami, je viendrai bien à bout de vous. » Ici l’interrogatoire fut interrompu par l’arrivée de M. Fillet, le chirurgien, qui, passant par hasard, et voyant beaucoup de foule à la porte, entra pour satisfaire sa curiosité.