‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 12 sur 25 · 12

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Qui fait voir qu’il y a d’autres moyens pour tuer un mauvais chien que de le pendre.

Lorsque M. Fillet fut entré dans la salle d’audience du juge Gobble, le capitaine Crowe, le prenant par la main ? s’écria… « Ma foi, docteur, tu es venu bien à propos afin de nous donner un coup de main pour sortir d’embarras. Nous sommes un peu sous le vent en ce moment ; mais nous avons un bon pilote qui connaît la côte et qui sait faire son point, comme on dit. Quant au vaisseau ennemi, il a déjà reçu une ou deux bordées dans sa voilure ; la troisième sera pour son bordage, et ensuite vous le verrez pris en poupe. » Le docteur comprit très-bien ce langage, et lui promit de faire tout ce qui dépendrait de lui ; et, s’approchant du chevalier, il lui parla en ces termes : « Sir Launcelot Greaves, je suis votre très-humble serviteur…… Lorsque j’ai vu tant de monde à la porte, je ne m’attendais pas à vous trouver ici traité avec tant d’indignité…… Cependant je suis flatté de trouver une occasion de vous donner des preuves de mon estime et de mon respect. Vous m’obligerez beaucoup en disposant de mes services. »

Sir Greaves le remercia de ce témoignage de son amitié, dont il voulait, lui dit-il, profiter sans façon ; et il le pria de faire en sorte de lui procurer tout de suite une caution pour lui et ses amis, attendu qu’ils avaient été emprisonnés, en contravention à la loi, sans aucune cause déterminée.

Pendant cette courte conversation, le juge, qui avait entendu parler de la famille et de la fortune de sir Launcelot, quoiqu’il lui fût tout-à-fait étranger, fut saisi d’une terreur telle qu’on peut se la figurer de la part d’un homme aussi lâche dans une pareille circonstance ; et elle parut produire un effet aussi fâcheux que celui qui a été dessiné avec tant d’esprit par l’inimitable Hogarth, dans le tableau de Félix sur son tribunal, fait dans le style hollandais. Cependant, voyant Fillet se retirer pour exécuter les ordres du chevalier, il se remit assez pour dire aux prisonniers qu’il était inutile de se donner aucune peine ou dérangement, car il voulait leur rendre la liberté sans caution ni aucune formalité. Ensuite faisant succéder à l’insolence empreinte sur sa figure les apparences de la plus humble adulation, il demanda au chevalier mille pardons de la liberté qu’il avait prise, et l’attribua à l’ignorance où il était de la qualité de sir Launcelot. « Oui, monsieur, je vous l’assure, reprit la femme, mon mari aurait plutôt mordu sa langue que de vous contredire en rien, s’il avait connu votre honorable personne. Grâce à Dieu, nous avons eu affaire à des gens de qualité, et nous avons même perdu de bon argent avec eux ; mais qu’est-ce que cela fait ? Certainement nous savons comme nous devons nous conduire avec ceux que le rang met au-dessus de nous. Grâce à Dieu, M. Gobble peut délier qui que ce soit de lui prouver qu’il ait jamais dit un mot incivil, ou fait quelque action malhonnête à un gentilhomme lorsqu’il connaissait son rang et sa fortune. À la vérité, quand il s’agit de la petite noblesse, des gens de rien, du bas peuple, il s’est toujours conduit envers eux comme un magistrat, et les a traités avec la sévérité qui convient à l’autorité. » « C’est-à-dire, répondit le chevalier, en d’autres termes, qu’il a opprimé le pauvre, et respecté les vices du riche. Femme ! votre mari vous aura peu d’obligations de cet aveu. » « Femme ! » s’écria madame Gobble, toute rouge de colère, et mettant ses poings les côtés comme pour le défier. « Vraiment, oui ! femme ! pas plus femme que votre seigneurie, savez-vous ! » Puis fondant en larmes… « Mon mari, continua-t-elle, quand vous n’auriez pas plus de cœur qu’une mouche, vous ne devriez pas souffrir que je fusse injuriée à ce point. Vous ne devriez pas rester tranquillement sur ce fauteuil après avoir entendu adresser à votre épouse une épithète aussi méprisante. Je ne me soucie guère de ses titres et de sa chevalerie. Vous et moi, mon mari, nous avons connu un tailleur qui a été fait chevalier ; et, grâce à Dieu, j’ai dans ma société des gens de qualité avec tous leurs priviléges et prérogatives. »

En ce moment M. Fillet rentra avec son ami, qui s’engagea à cautionner notre héros et les deux autres prisonniers pour quelque somme qu’on pût exiger. Le juge, voyant l’affaire prendre à chaque instant un caractère plus sérieux, déclara qu’il annulait le mandat et renvoyait absous les prisonniers.

Ici M. Clarke, prenant la parole, observa qu’il n’avait point été décerné de mandat, ni fait aucune information sous serment contre le chevalier, et qu’en conséquence, le juge n’ayant pas rempli les formalités voulues par la loi, l’emprisonnement était coram non judici, nul. » « Bien, monsieur, répondit l’autre légiste ; si un juge fait emprisonner un accusé sans s’assurer de l’accusateur pour le représenter aux assises, il sera condamné à une amende… » « et de plus, s’écria Clarke, si un juge lance un mandat d’arrêt où l’accusation n’est pas établie, il donne lieu à une action contre lui,… » « Et de plus, ajouta l’étranger, si un juge de paix se rend coupable d’un délit dans l’exercice de ses fonctions, l’information se fait contre lui à la cour du banc du roi, où il sera condamné à l’amende et à la prison… » « et en outre, reprit le savant Tom, la même cour accordera l’information contre le juge de paix, lorsqu’il y aura plainte qu’il a envoyé, même un valet, dans la prison commune ou la maison de correction sans cause suffisante. » « Rien n’est plus vrai, s’écria l’autre membre du corps judiciaire, et il y a eu plusieurs arrêts rendus à la cour du banc du roi contre des juges de paix. Un d’eux a été condamné à une amende de mille livres sterling pour fait de corruption. »

En disant ces mots, il s’approcha de M. Clarke, lui serra la main, l’appelant son confrère, et ajouta : « Je crois que le juge s’est mis dans une mauvaise affaire. » M. Gobble lui-même parut être du même avis. Il avait changé plusieurs fois de couleur pendant le dialogue où ces légistes avaient fait de si pénibles remarques ; alors, en déclarant que les prisonniers étaient libres, il pria toute la compagnie, dans les termes les plus soumis, de vouloir bien venir manger chez lui un morceau de mouton, et qu’après le dîner l’affaire se traiterait à l’amiable. Notre aventurier répondit à cette proposition, par ces paroles, prononcées d’un ton ferme et qui annonçait une détermination irrévocable. « Si vos prévarications dans vos fonctions de juge de paix ne portaient préjudice qu’à moi seul, je pourrais peut-être ne pas pousser plus loin cette affaire, et ne punir votre insolence que par le silence et le mépris ; si je pouvais croire que les erreurs de votre administration ont eu lieu sans mauvaise intention et n’ont pour cause que votre défaut d’instruction, je pourrais avoir pitié de votre ignorance, et je vous inviterais par bonté à vous démettre d’un emploi que vous n’êtes pas capable de remplir, car la mauvaise conduite d’un fonctionnaire compromet gravement les intérêts des habitans, et spécialement ceux des infortunés, qui ont le plus de droits à notre protection et à nos secours. Je suis complétement convaincu que vos injustices sont moins l’effet de votre manque de jugement, que les résultats empoisonnés d’un mauvais cœur, dépourvu d’humanité, gonflé d’orgueil, et ne respirant que pour la vengeance. La prison commune de cette petite ville est remplie par les malheureuses victimes de votre cruauté et de votre tyrannie. Au lieu de donner votre protection aux infortunés, en vous opposant aux violences, en maintenant la tranquillité publique, en agissant comme le père des pauvres, suivant le but et l’intention de cette honorable institution dont vous êtes un membre si indigne, vous avez écrasé, la veuve et l’orphelin ; vous avez donné un libre cours à votre insolence, jeté la mésintelligence parmi vos voisins en suscitant des procès et fomentant des querelles ; vous avez joué le rôle d’un tyran à l’égard des pauvres et des gens sans appui. Vous avez abusé de l’autorité dont vous êtes investi ; vous avez mérité la haine universelle ; et, au lieu d’être respecté et béni, vous êtes détesté et maudit de tous vos semblables. À la vérité, c’est généralement le lot des gens de basse extraction qui usurpent les fonctions de la magistrature, privés qu’ils sont de sentimens d’honneur, et d’éducation et d’instruction. Parmi les nombreuses victimes de votre iniquité, il y a maintenant en prison une femme infortunée, qui vous est bien supérieure dans les avantages de la naissance, de l’esprit et de l’éducation, dont vous avez, sans aucun motif, provoqué la ruine et l’égarement de sa raison, en lui enlevant son fils unique avec autant d’inhumanité que de mépris pour la loi ; et vous l’avez envoyé périr d’une mort violente sur une terre étrangère. Ah ! malheureux ! quand même vous renonceriez aux douceurs de la vie, et distribueriez votre bien aux pauvres, en vous imposant la pénitence la plus sévère que l’église pourrait vous prescrire pour le reste de vos jours, vous ne pourriez jamais expier les maux que vous avez causés à cette malheureuse famille, cette famille au sein de laquelle vous avez, avec perfidie et cruauté, enfoncé le poignard dans le cœur d’une jeune et innocente créature, pour satisfaire la vanité et la méchanceté diabolique de cette mégère, de cette femme grossière assise à côté de vous comme associée à votre pouvoir et à votre présomption. Oh ! un reptile aussi méprisable peut nuire aux hommes avec impunité ; si un infâme persécuteur peut avoir le droit d’opprimer ses semblables avec autant d’inhumanité ; à quoi servent les lois ? où est notre constitution, sujet de tant d’admiration ? où sont la liberté, la sécurité du peuple, l’humanité si vantée de la nation britannique ? Juste ciel ! s’il n’y avait pas d’institution pour prendre connaissance de crimes aussi atroces, et les punir, je n’écouterais plus que les décrets de l’éternelle justice ; et, m’armant du droit de la nature, j’exterminerais de pareils scélérats de dessus la surface de la terre. »

Ces dernières paroles furent prononcées avec une telle énergie et des regards si étincelans de colère, que Gobble et sa femme furent saisis de la plus violente agitation. Le constable sentait ses dents claquer par un mouvement involontaire, le geôlier tremblait, et tout l’auditoire était plongé dans la consternation.

Après un moment de repos, sir Launcelot continua sur un ton moins véhément. « Grâce au ciel, les lois de ce pays m’ont dispensé de remplir cette pénible tâche ; nous allons y recourir immédiatement, en trois actions séparées contre vous, pour emprisonnement illégal. Toute personne à qui vos procédés aussi méchans qu’arbitraires auront causé quelque préjudice, est assurée de trouver en moi un protecteur énergique, jusqu’à ce que vous soyez expulsé ignominieusement de votre place, et que vous ayez réparé, autant que votre fortune peut vous le permettre, tout le mal que vous avez fait dans ce pays. »

Pour compléter la mortification et la frayeur du juge, le légiste, qui s’appelait Fenton, déclara qu’il était à sa connaissance que les actions dirigées contre lui seraient suivies d’autres poursuites pour des actes de corruption, qui étaient restés assoupis, jusqu’à ce que quelque personne courageuse et puissante pût commencer l’attaque contre le juge Gobble, qui avait toujours été fort à craindre, parce qu’il agissait sous la protection de lord Sharpington. Pendant ce temps la frayeur avait privé le juge et sa digne compagne de l’usage de la parole. Ils étaient tellement confondus et pétrifiés, qu’ils ne tentèrent même pas de dire un mot. Lorsque le chevalier se retirait avec sa compagnie, M. Fillet, qui formait l’arrière-garde, prit congé d’eux en ces termes. « Actuellement, monsieur le juge, je vous engage à dîner avec tout l’appétit que vous pouvez avoir. »

Sir Greaves, quoique invité de la manière la plus pressante à prendre son logement chez M. Fenton, se retira à l’auberge, où il jugea qu’il aurait plus de liberté. Il était fermement déterminé à faire punir Gobble et à le faire destituer de sa magistrature ; à procurer la liberté à tous les débiteurs qu’il avait trouvés dans la prison ; et enfin à retirer la malheureuse madame Oakley de l’affreuse situation où elle était plongée.

C’est pourquoi il insista pour décider tous ses amis à dîner avec lui. Pendant le repas, une foule de saillies et de bons mots en usage chez les marins, furent débités par le capitaine Crowe, et par le docteur Fillet, qui arrivait d’un village voisin, où il avait été appelé pour secourir un homme qui s’était cassé le bras. Leur gaîté fut interrompue tout à coup par de grands cris qui partaient de la cuisine ; sir Launcelot y accourut, poussé par un mouvement de curiosité et d’intérêt tout à la fois. Il vit l’hôtesse, femme déjà âgée, embrassant un jeune homme en habit de matelot ; elle s’écriait : « C’est bien toi, en chair et en os, aussi vrai que j’existe. Ah ! pauvre Greaves ! pauvre Greaves ! Combien a-t-on éprouvé de chagrin à cause de toi ! » Le jeune homme, ému de cet accueil, répondit : « J’en suis vraiment fâché, ma bonne dame. Comment se porte ma pauvre mère ? comment va Suky Sedgemoor ? »

La bonne femme ne put retenir ses larmes en entendant ces questions. Sir Launcelot s’approcha et dit avec quelque émotion : « Je vois que vous êtes le fils de mistress Oakley. Votre mère est dans un fâcheux état de santé ; mais vous trouverez en moi un véritable parent. » Et remarquant que le jeune homme le regardait avec étonnement, il lui apprit que son nom était Launcelot Greaves.

Àpeine Oakley eut-il entendu prononcer ces mots, qu’il tomba à genoux, et saisissant la main du chevalier, il la baisa avec passion, en s’écriant : « Que Dieu protége pour toujours votre honneur ! Je porte votre nom, il est vrai ; mais qu’est-ce que cela fait ? je vais gagner ma vie sans être à charge à personne. »

Lorsque le chevalier l’eut relevé, il se retourna vers l’hôtesse et lui dit… « J’ai besoin de voir ma mère. Je crains que les années qui se sont écoulées n’aient été bien pénibles pour elle ; et j’ai épargné quelque argent que je lui destine. » Ce trait de piété filiale émut sir Greaves jusqu’aux larmes ; il rassura le jeune homme sur le sort de sa mère ; lui promit qu’elle serait soignée avec intérêt et qu’elle ne manquerait de rien ; mais il ajouta qu’il ne serait pas convenable qu’il la vît pour le moment. Il prétendit que la surprise lui causerait une émotion trop violente, attendu qu’elle le croyait mort depuis long-temps. « Hélas, oui ! s’écria l’hôtesse, nous étions tous dans la même erreur ; car il vint un rapport qui annonçait que le pauvre Oakley avait été tué dans une bataille. » « Bon Dieu ! ma chère dame, répliqua Oakley, je vous assure qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela. Croyez-vous que je voulusse dire un mensonge à ce sujet. J’ai été blessé, à la vérité, mais c’était peu de chose. Nous leur en rendîmes autant qu’ils nous en avaient envoyé, et ils s’éloignèrent ; enfin puisque je ne puis voir ma mère, je veux avoir un entretien avec Suky. Ah ! pourquoi me regardez-vous d’une manière si triste ? serait-elle mariée ? » « Non, non, répondit la bonne femme ; elle n’est pas mariée, mais elle a eu bien du chagrin depuis ton départ. Elle n’a fait autre chose que pleurer et sangloter ; elle est tombée en consomption ; et je crains que tu ne sois arrivé trop tard pour lui sauver la vie. »

Le cœur d’Oakley ne put résister à cette épreuve ; il fondit en larmes, et s’écria : « Ô ma chère, ma douce, ma bonne Suky ! N’ai-je donc vécu que pour être la cause de la mort de celle que j’aime plus que toute chose au monde ! » Il voulait se rendre sans plus de délai à la maison de son père ; mais il fut retenu par le chevalier et sa compagnie qui était venue le joindre dans la cuisine.

Le jeune homme se mit à table avec eux, et leur apprit que le vaisseau auquel il appartenait, étant arrivé en Angleterre, on lui avait accordé un congé d’un mois, pour venir voir ses parens ; et qu’il avait reçu cinquante livres sterling, pour ses gages et sa part des prises. Après le dîner, au moment même où l’on délibérait sur les mesures à prendre contre Gobble, cet honorable juge arriva et sollicita la faveur d’être admis. M. Fillet, frappé d’une idée qui lui vint subitement, se retira dans une autre chambre avec le jeune fermier. Le juge fut introduit, et déclara qu’il était venu dans l’intention de faire des propositions d’arrangement à l’amiable. En conséquence, il offrit de demander solennellement excuse à sir Launcelot dans tous les papiers publics, et de payer cinquante livres sterling aux pauvres de la paroisse, en expiation de tous ses torts, pourvu que le chevalier et ses amis consentissent à lui accorder une amnistie entière. Notre héros lui dit qu’il consentirait volontiers à lui faire des concessions pour ce qui lui était personnel ; mais que, comme l’affaire intéressait la population de la ville et du pays, il insistait sur ce qu’il se démît de ses fonctions, et donnât toute satisfaction aux personnes qu’il avait vexées et opprimées. Cette déclaration donna lieu à une discussion dans le cours de laquelle l’arrogance du juge commençait à renaître. Dans ce moment, M. Fillet revint dans la chambre, et dit qu’il avait une mesure conciliatrice à proposer, si M. Gobble voulait se retirer pour quelques minutes. Il se leva tout de suite et fut conduit dans la chambre que M. Fillet avait disposée pour le recevoir. Tandis qu’il réfléchissait sur sa cruelle aventure, qui lui causait tant de peines et de désappointement, tout à coup le jeune Oakley, conformément aux instructions qu’il avait reçues, apparut devant lui, indiquant du doigt une large blessure que le docteur avait peinte sur son front. Aussitôt que cette subite apparition eut frappé les yeux de M. Gobble, il ne douta point que ce ne fût l’esprit du jeune fermier dont il avait causé la mort, qui revenait ; il s’écria d’une voix lamentable : « Dieu ! ayez pitié de nous ! » et il tomba sans mouvement sur le plancher ; il fut trouvé dans cette situation par la compagnie, à qui M. Fillet avait communiqué son stratagème ; on le porta sur un lit, où il resta quelque temps avant de recouvrer l’usage de ses sens. Quand il fut revenu à lui, il demanda à voir le chevalier, et lui donna l’assurance qu’il était prêt à consentir à toutes ses propositions, d’autant plus qu’il croyait n’avoir pas long-temps à vivre. On profita, sans perdre de temps, de cette salutaire disposition ; il s’engagea, sous peine de payer cinq mille livres sterling, à ne plus exercer les fonctions de juge de paix dans aucune partie de la Grande-Bretagne ; il brûla les billets de mistress Oakley ; il paya les dettes du marchand, arrangea les affaires de l’aubergiste, et le remit en état de reprendre son commerce ; enfin, il mit en liberté tous les prisonniers, et paya leurs dettes de son propre argent. Après avoir rempli toutes ces conditions avec le plus grand empressement, on le reconduisit chez lui, où il protesta à sa femme qu’il avait eu une vision qui lui présageait une mort prochaine ; et il ne tarda pas à recourir au curé de la paroisse, pour obtenir les consolations spirituelles.

Ce qui restait de plus important à faire était d’instruire mistress Oakley du changement de sa fortune, de manière à porter le moindre désordre possible dans sa raison, déjà beaucoup trop altérée. À cet effet, on fit choix de l’hôtesse, qui, le soir même, alla voir cette infortunée, après avoir reçu les instructions convenables pour diriger sa conduite dans cette entreprise délicate. La trouvant tout-à-fait calme, et sa raison parfaitement revenue, elle commença par l’exhorter à se confier à la Providence, qui n’abandonne jamais la cause de la veuve et de l’orphelin opprimés. Elle lui promit de l’aider et de la secourir en toute occasion, autant qu’il pourrait dépendre d’elle. Insensiblement elle amena la conversation sur la famille des Greaves, et lui apprit par degrés que sir Launcelot Greaves, ayant été instruit de sa situation, était résolu à la tirer d’embarras et à la délivrer de toute inquiétude. Voyant l’étonnement et la sensation profonde que lui causait cette confidence, elle évita avec adresse de prolonger ce discours, et lui recommanda la résignation à la volonté de Dieu ; elle lui fit remarquer que cette circonstance semblait faire présager pour elle des jours de bonheur. « Ah ! je ne suis plus capable d’en goûter désormais, s’écria cette veuve désolée, en versant un ruisseau de larmes ; cependant je ne peux être surprise des consolations qui m’arrivent de ce côté. La famille des Greaves a toujours été vertueuse, humaine et bienveillante ; la mère du jeune chevalier était ma chère maîtresse, ma bienfaitrice ; je l’ai nourri de mon lait : c’était bien le plus bel enfant, le plus doux, le plus aimable… Je n’ai jamais aimé plus tendrement mon Greaves, mon propre fils… Mais, hélas ! il n’est plus ! » « Ayez un peu de patience, ma chère voisine, reprit avec tendresse l’hôtesse du Cheval-Blanc, vous assurez une chose sans en avoir la preuve ; tout ce que vous savez sur ce sujet vient d’un bruit vague ; et communément ces sortes de bruits ne sont pas exacts. En outre, je puis vous dire que j’ai vu un rapport détaillé contenant les noms des hommes qui ont été tués sur le vaisseau de l’amiral Parker, dans le combat contre les Français, dans les Indes orientales, et que celui de votre fils ne s’y trouvait pas. » Elle répliqua à cette observation, après avoir réfléchi assez long-temps : « Non, ma chère voisine, non ; ne me repaissez pas de fausses espérances : il est trop certain que mon pauvre Greaves est mort sur une terre étrangère… Hélas ! ce n’est peut-être pas un malheur. S’il eût vécu pour me voir dans cette misérable condition, il n’y a pas de doute que le chagrin et le désespoir auraient abrégé ses jours. » « Je puis vous assurer, répliqua l’hôtesse, qu’il n’est pas mort : j’ai vu une lettre qui annonce qu’il se portait bien après la bataille. Mais vous pouvez venir avec moi ; vous n’êtes plus prisonnière ; et vous vivrez agréablement dans ma maison en attendant que vos affaires soient arrangées au gré de vos désirs. »

La pauvre veuve la suivit, dans l’étonnement et le silence, et fut pourvue sans délai de tout ce qui lui était nécessaire.

Le lendemain matin l’hôtesse se conduisit envers elle avec la même prudence, jusqu’à ce qu’enfin elle l’instruisît en définitive du retour de son fils. Ayant été suffisamment disposée, elle put jouir enfin de la vue de son cher Greaves ; elle s’évanouit dans ses bras.

Nous ne devons pas trop nous arrêter sur cette scène touchante, parce qu’elle n’est que d’un intérêt secondaire dans l’histoire de notre chevalier errant : nous nous contenterons de dire qu’ils ressentirent une joie inexprimable. Mistress Oakley reçut ensuite la visite de sir Launcelot. Aussitôt qu’elle l’aperçut, elle se précipita vers lui avec toute l’ardeur de l’amour maternel ; elle le pressa contre son sein en s’écriant : « Mon enfant ! mon Launcelot ! mon cher fils ! l’orgueil de ma vie ! mon généreux bienfaiteur ! ce n’est pas la première fois que je vous ai serré dans mes bras ; vous êtes le portrait vivant de sir Éverhard dans sa jeunesse ; mais vous avez aussi les yeux, la fraîcheur et la beauté de ma chère et toujours honorée maîtresse. »

Cette expression n’était pas un éloge intéressé, mais un tribut bien naturel de son estime et de son admiration. Notre héros ne put qu’y être vivement sensible ; il s’entremit pour que Oakley obtìnt son congé ; et il l’établit dans une bonne ferme, sur son propre bien.

Cependant Oakley, le cœur plein d’amertume, se rendit à l’habitation du fermier Sedgemoor. Il y trouva Suky qu’on avait préparée à le revoir. Elle le reçut avec les transports d’une joie bien sincère, quoique bien affaiblie et changée par sa maladie ; mais le retour de son amant produisit un effet si heureux, qu’au bout de quelques semaines sa santé fut entièrement rétablie.

Cette aventure de notre chevalier fut accompagnée de toutes les circonstances favorables qui peuvent faire le bonheur d’une âme généreuse. Les prisonniers furent mis en liberté, et rétablis dans leurs premières occupations. Le juge exécuta par peur toutes ses conventions, et demeura livré à ses remords. Oakley épousa Suky, de laquelle il reçut une bonne dot. Le nouveau couple s’établit dans une ferme parfaitement pourvue de tout le nécessaire, sur les terres du chevalier ; et la mère fut nommée concierge du château de Greavesbury, où elle put jouir d’une retraite heureuse et tranquille.

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