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Dans lequel notre chevalier entrevoit une lueur passagère de bonheur, et ne peut le réaliser.
Les succès de sir Greaves, dont nous avons parlé avec détail dans le dernier chapitre, ne pouvaient manquer de donner une haute idée de sa personne, non-seulement à ceux qui le connaissaient particulièrement, mais encore au peuple de la ville, auquel il n’était pas tout-à-fait étranger. La multitude se rendit devant la maison où il habitait, et manifesta son approbation par de longues acclamations. Le capitaine sentait croître à chaque instant son admiration pour son respectable patron, et était plus que jamais déterminé à suivre ses traces dans le chemin de la chevalerie. Fillet et son ami le légiste ne pouvaient se défendre de concevoir une certaine affection, et même une profonde estime pour la haute vertu, la personne et les nobles qualités du chevalier, malgré le mélange de folie ou de bizarrerie qui les obscurcissait. Sir Launcelot lui-même ; par un sentiment d’amour-propre, était enorgueilli de l’heureux résultat de son aventure, et plus que jamais convaincu que la profession de chevalier errant pouvait s’exercer, même en Angleterre, à l’avantage de la nation. M. Clarke était la seule personne de la compagnie qui parût différer de sentiment au milieu de la satisfaction générale. Ce n’était pas sans de bonnes raisons qu’il avait adopté cette maxime, que chevalerie errante et folie étaient des choses tout-à-fait analogues, et que la folie, quoique présentée sous le jour le plus favorable, ne pouvait changer sa nature, et n’en était pas moins une perversion du sens commun pour le reste de la vie. Il reconnut sans peine combien la cervelle de son oncle avait été plus fortement frappée des heureux résultats que la magnanimité bienveillante de sir Launcelot avait obtenus dans sa dernière aventure, et il commença à craindre sérieusement qu’il ne fût bientôt tout-à-fait nécessaire d’avoir recours à une commission d’enquête pour constater sa folie, ce qui pouvait non-seulement produire un effet fâcheux pour la famille des Crowe, mais encore avoir pour conséquence d’invalider les dispositions que le capitaine avait déjà faites en faveur de notre jeune procureur.
La perplexité où le jetaient ces réflexions le détermina à recourir à l’appui de notre héros. Il exposa les fâcheuses conséquences qui pouvaient résulter de l’obstination de son oncle à poursuivre l’exécution d’un plan si étranger à ses habitudes et à ses facultés personnelles. Il le supplia, au nom du ciel, de le détourner d’un pareil projet, soit par le raisonnement, soit par l’autorité ; car, de tous les hommes, le chevalier était le seul qui eût acquis assez d’ascendant sur son esprit pour qu’il consentît à écouter ses remontrances avec respect et soumission. Notre aventurier n’était pas si fou, qu’il ne reconnût et n’approuvât la justesse de ces remarques ; et il s’empressa d’employer toute son influence sur Crowe, pour le dissuader d’une entreprise aussi extravagante. Il profita de la première occasion où il se trouva seul avec le capitaine, pour lui faire connaître son sentiment à cet égard. « Capitaine Crowe, lui dit-il, vous êtes donc décidé à vous lancer dans la carrière de la chevalerie errante ?… » « Je le suis effectivement, répondit le marin, avec l’aide de Dieu, voyez-vous, et du vent, et moyennant que tout soit favorable. » « Que veux-tu dire par ces mots, reprit le chevalier, avec un ton solennel et une colère affectée ? Sans le secours du ciel nous ne sommes que vanité, faiblesse, sottise et ignorance ; mais si tu es résolu à embrasser la vie de chevalier errant, il faut que tu me dises quels sont tes doutes, ton désir, ton espoir ou ton sentiment relativement aux obstacles que le vent ou la tempête, le feu ou l’eau, le fer ou la faim, le danger ou les contre-temps, peuvent te présenter dans ta carrière. Lorsque le devoir de ta profession l’exigera, tu dois être prêt à t’élancer seul sur une réunion innombrable d’hommes armés. Il te faudra monter à l’assaut sur la brèche, et y monter devant des batteries portant la destruction et la mort. Chaque pas que tu feras t’exposera à l’horrible explosion des mines souterraines qui, en éclatant, te feront sauter en l’air et te déchireront en mille pièces, pour être la pâture des oiseaux de proie. Il faudra te précipiter dans des cavernes remplies de crapauds venimeux et de serpens qui t’effraieront de leurs affreux sifflemens. Tu devras te plonger dans des lacs de soufre embrasé. Tu devras t’abandonner à l’Océan dans de frêles barques quand les flots écumans, élevés comme les plus hautes montagnes, rouleront impétueusement, quand les éclairs brilleront, quand le tonnerre grondera, quand les vents déchaînés souffleront comme s’ils voulaient confondre les élémens, bouleverser l’air et l’eau, la terre et le feu, et ramener la nature à l’anarchie du chaos primitif. Quand tu seras ainsi engagé, il te faudra diriger ta proue directement contre la fureur de la tempête et braver le courroux des flots, pour arriver au port de ta destination, malgré la distance de plusieurs milliers de lieues. Il te faudra…… »
« Cessez, cessez, frère ! s’écria l’impatient Crowe ; vos idées sont trop exaltées ; et si vous alliez toujours de ce train, je ne pourrais pas vous suivre long-temps, et je serais forcé de virer de bord. Quant à votre armée, vos brèches, et vos sauts en l’air, voyez-vous, vos caves, vos cavernes, vos crapauds et vos serpens qui sifflent, votre soufre embrasé, vos mines souterraines et vos flots écumans, nous voulons en courir le hasard. Je n’en fais pas plus de cas que d’un vieux mât pourri… Mais pour ce qui est de faire route avec vent debout, frère, je vous en demande pardon…, mais, sans vous offenser, j’espère, je prétends être un vieil enfant de la mer, voyez-vous…, et je veux être damné, si vous ou tout autre chevalier errant qui a mangé du biscuit, a jamais navigué avec un vaisseau à trois mâts dans cinq points du vent, sans louvoyer…… Non, non, frère aucune de vos plaisanteries sur les voyages…… Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais diriger un vaisseau…… » « Plaisanteries ! s’écria le chevalier, se levant tout à coup et portant la main sur la garde de son épée ; quoi ! vous suspectez ma sincérité ? »
Crowe, le croyant véritablement en colère, l’interrompit avec empressement en disant : « Non, non, en vérité,… sur mon âme, je ne veux pas dire que vous ayez menti, frère, battez-moi plutôt… J’ai dit seulement que c’était une chose impossible que de vouloir naviguer avec vent debout. » « Et moi je te répète, reprit le chevalier, qu’il n’y a rien d’impossible au véritable chevalier errant animé et inspiré par l’Amour. » « Et moi je te dis, s’écria le capitaine, que s’il est vrai que l’Amour prétende tourner ses voiles contre le vent, il n’est pas marin, voyez-vous ! mais un morveux, un enfant, un imbécile, qui ne sait pas distinguer un chat d’un cabestan. Non, il ne le sait pas… »
« Celui qui n’est pas convaincu que l’Amour est un pilote infaillible, ne doit pas s’embarquer pour le voyage de la chevalerie ; car, après la protection du ciel, c’est à l’Amour que le chevalier doit toutes ses prouesses et sa gloire. Au nom seul de sa maîtresse, son bras trouve une nouvelle vigueur. Le souvenir de sa beauté fait passer dans son cœur les sentimens les plus héroïques, le courage le plus élevé ; tandis que l’idée de sa pureté l’enveloppe comme un charme divin, et le rend invulnérable à l’épée de son ennemi. Un chevalier sans une maîtresse est un corps sans âme, ou tout au moins un monstre dans l’ordre naturel, un pilote sans boussole, un vaisseau sans gouvernail, et qui doit être ballotté çà et là, sur les vagues des malheurs et des disgrâces. »
« Est-ce tout ? reprit le marin. Je vous ai déjà dit que j’avais une maîtresse, une fille aussi sincère qu’aucune autre qui ait couché dans un hamac. Et quoiqu’elle ait pu y être un peu secouée, cela ne fait rien ; voyez-vous… elle n’en a pas moins de mérite ; et je la garantis parfaite. »
« Dans votre opinion, dit le chevalier, elle doit être un modèle de beauté et de vertu ; mais comme vous venez vous-même de la priver de cette dernière qualité, vous devez au moins maintenir que ses charmes sont incomparables, et que sa personne est sans modèle. » « Aussi fais-je, dit le marin. Je soutiens qu’elle marche aussi bien qu’une frégate de cinquante canons portant toutes ses voiles par un vent largue. »
« À ce compte, reprit le chevalier, elle doit rivaliser d’attraits avec celle que j’adore ; mais je déclare que cela est impossible. Les perfections de mon Aurélia sont tout-à-fait surnaturelles ; et, comme deux soleils ne peuvent briller du même éclat dans la même sphère, j’affirme, je soutiens, et je prouverai, au péril de ma vie, que votre maîtresse n’est auprès de la mienne que ce qu’est un ver luisant, en comparaison du soleil en plein midi, une veilleuse auprès de la pleine lune, l’œil terne d’un maquereau auprès d’une perle orientale. »
« Écoutez, mon frère, répliqua le capitaine ; il ne faut pas me dire des choses désagréables ; si nous commençons à nous quereller, je peux vous en dire de plus désagréables encore ; et, puisque vous barbouillez ma bien-aimée Bessalia, je peux bien en faire autant à votre maîtresse Aurélia, que je n’estime pas plus que du mauvais bœuf et du mauvais lard salés, ou du stockfisch puant. »
« C’en est trop ; finissez ! un pareil blasphème ne peut rester impuni. En considération de ce que nous avons mangé à la même table, et entretenu des relations amicales, quoique pendant fort peu de temps, je ne demanderai pas le combat avant que vous ne soyez bien et dûment préparé. Rendez-vous à la grande ville la plus prochaine, où vous pourrez vous procurer un cheval avec tout son équipement, ainsi que des armes offensives et défensives ; vous prendrez un écuyer fidèle, et choisirez un emblème et une devise. Déclarez vous-même que vous êtes un membre de la chevalerie, et proclamez la beauté de celle qui est la maîtresse de votre cœur. Je ferai une tournée ; et, dans quelque endroit que le sort nous fasse rencontrer, nous engagerons, à armes égales, un combat à mort, qui décidera et terminera cette querelle. »
Après ce discours, notre aventurier se retira de la manière la plus imposante dans une autre chambre ; et Crowe, fortement courroucé, faisait claquer ses doigts en signe de menace. L’honnête Crowe se croyait lui-même indignement traité par un homme auquel il avait témoigné tant de soumission et de respect ; et, après avoir proféré mille juremens à l’usage des marins, il alla à la recherche de son neveu pour lui donner connaissance de cette malheureuse affaire.
Pendant ce temps, sir Launcelot, après avoir ordonné son souper, se retira dans sa chambre, où il put donner un libre cours aux tendres émotions de son cœur. Il se rappela toutes les expressions passionnées qui avaient animé sa correspondance avec la charmante Aurélia. Il ne put se souvenir sans horreur de la lettre cruelle qu’il avait reçue de cette jeune lady, renfermant une renonciation si positive à son attachement, déclaration si peu concordante avec son caractère et sa conduite antérieure. Il se livra avec autant d’inquiétude que d’étonnement à des réflexions sur la dernière aventure de la voiture, d’après le rapport de M. Clarke ; et il se sentit dévoré du désir d’éclaircir un mystère si intéressant pour l’ardente passion qui maîtrisait son cœur. Toutes ces différentes considérations produisirent dans son esprit une agitation qui, en se calmant, dégénéra en une rêverie mêlée de crainte et d’espérance. Il en fut tiré par l’arrivée de son écuyer, qui entra dans sa chambre, la figure toute ensanglantée, et s’assit devant lui sans dire un seul mot. Lorsque Le chevalier lui eut demandé quelle était la livrée qu’il portait…, il répondit : « C’est la livrée de votre honneur que je porte… ; c’est pour vous que ceci m’a été donné, et j’espère que vous voudrez bien m’en tenir compte. Ensuite il instruisit son maître que deux officiers de l’armée, étant, entrés dans la cuisine, avaient exigé qu’on leur donnât pour leur souper le repas que sir Launcelot avait commandé ; que lui Crabshaw, ayant rejeté cette demande, un d’eux avait pris la pelle, et l’avait battu jusqu’au sang ; que, lorsqu’il leur eut dit qu’il appartenait à un chevalier errant, et les eut menacés de la vengeance de son maître, ils l’injurièrent et le maltraitèrent, l’appelant Sancho, et lui donnant d’autres vilains noms ; qu’enfin ils le chargèrent de dire à son maître don Quichotte que, s’il s’avisait de faire du bruit, ils l’enfermeraient dans sa cage de fer, et feraient l’amour avec sa maîtresse Dulcinée. Ils s’imaginent trouver en vous un sot comme votre écuyer… Oui, sans doute, tel maître tel valet ; mais j’espère que vous opposerez un Roland à leur Olivier. »
« Misérable ! s’écria le chevalier, non, non, il n’y a nul doute, tu as provoqué ces braves militaires par tes impertinences ; et ils t’ont châtié comme tu l’as mérité. Je te le dis, Crabshaw, ils m’ont sauvé l’embarras de te punir par mes propres mains ; et il est fort heureux pour toi, qui retombes si souvent en faute, qu’ils se soient chargés de ce soin ; car si par égard pour moi, ils avaient fait grâce à ton insolence et à ta grossièreté, j’en jure par le ciel, j’aurais fait sur toi, à la face de toute la terre, un exemple utile à tous les écuyers impudens. Va-t’en donc, drôle que tu es ; laisse en paix les officiers de Sa Majesté qui peut-être sont fatigués par le service pénible qu’ils font pour leur pays ; laisse-les profiter du souper qui avait été préparé pour moi, et que je puisse me livrer en paix à mes méditations ! »
Crabshaw ne se fit pas répéter deux fois cet ordre positif, et s’empressa d’y obéir, grommelant entre ses dents, qu’à l’avenir il ne se mêlerait plus de défendre les intérêts des autres ; mais il ne put s’empêcher de former en lui-même quelques doutes injurieux à la valeur de son maître, et de penser qu’il était un de ces Hectors qui brillent dans certains jours de combat, mais ne sont pas également disposés tous les jours à se battre.
Le chevalier, après avoir fait un repas fort léger, s’était retiré pour prendre un peu de repos. Il jouissait à peine depuis quelques instans d’un agréable sommeil, lorsqu’il fut éveillé par des coups frappés à la porte de sa chambre : « Je demande pardon à votre honneur, dit l’hôtesse, mais il y a en bas, dans la cuisine, deux personnages très-malhonnêtes qui mettent le désordre dans toute ma maison. Non contens de s’être emparés insolemment du souper qui vous était destiné, ils montrent la plus grande grossièreté envers deux jeunes ladys qui viennent d’arriver, et qui ont demandé une chaise de poste pour continuer leur voyage. Elles n’osent pas ouvrir leur porte pour s’en aller ; et le jeune avocat a failli être tué pour avoir pris leur défense. »
Quoique sir Launcelot eût refusé de s’occuper de l’insulte qui avait été dirigée contre lui-même, aussitôt qu’il apprit que des dames étaient dans l’embarras, il se leva sur-le-champ, se vêtit à la hâte, ceignit son épée, et s’avança d’un pas assuré vers la cuisine, où il trouva Tom Clarke engagé dans une dispute très-vive avec deux jeunes gens revêtus d’uniformes, qui le traitaient avec le dernier mépris. Tom s’efforçait de leur persuader que, d’après la constitution anglaise, l’autorité militaire est toujours subordonnée au pouvoir civil, et que leur conduite envers deux jeunes femmes sans appui, non-seulement était indigne d’honnêtes gens, mais encore positivement contraire à la loi, tellement qu’ils pourraient être poursuivis pour insulte, par une action en dommages. Les deux furieux ne répondirent à ces observations que par une explosion d’horribles juremens accompagnés de menaces, qui mettaient notre légiste en souci pour ses oreilles.
Pendant qu’un de ces messieurs ne négligeait rien pour intimider l’honnête M. Clarke, l’autre frappait à tour de bras à la porte de la chambre où les deux ladys s’étaient retirées, et demandait à entrer ; mais il ne recevait pour réponse que des cris de frayeur. Sir Launcelot, s’avançant vers cet incivil personnage, l’apostropha en ces termes, du ton le plus grave « Assurément, si je n’en avais la conviction par mes propres yeux, je n’aurais jamais cru que des personnes qui ont l’extérieur de gens bien élevés, et qui tiennent de Sa Majesté un emploi honorable dans son armée, pussent oublier à ce point les règles de conduite pratiquées dans la société, le respect que l’on doit aux lois, l’humanité qui est un devoir envers nos semblables, et les égards délicats pour le beau sexe, qui sont au fond du cœur de tout honnête homme, et distinguent particulièrement les militaires. À quelle protection aura donc recours cette partie la plus aimable et la plus faible de l’espèce humaine, si elle se voit insultée et outragée par ceux dont le devoir est de veiller à sa sûreté, et de la protéger contre l’injure et la violence ? Quel droit avez-vous, vous ou qui que ce soit sur la terre, d’exciter des querelles dans une maison publique, qui doit être considérée comme un temple consacré à l’hospitalité ? de troubler le repos de ceux qui l’habitent, dont quelques-uns, peut-être, sont épuisés de fatigue ? de troubler des sujets du Roi, dans le cours de leur voyage entrepris pour des motifs légitimes ? Enfin, quelle autre impulsion que le sentiment le plus vil peut vous porter à violer l’asile et jeter la terreur dans l’âme de deux jeunes femmes faibles et sans appui, qui, sans nul doute, cèdent à l’empire de quelque cruelle conjoncture qui les expose, n’étant pas accompagnées, au danger de rencontrer pendant la nuit des voleurs de grand chemin. »
« Écoutez, don Bethléem, dit le capitaine, en s’approchant et jetant son chapeau à la figure de notre chevalier ; quand vous seriez encore plus fou que le monarque couronné de paille qui est à l’hôpital de Moorfields, je ne m’en soucie guère ; mais, Dieu me damne ! ne faites pas l’impertinent, autrement je vous armerai chevalier avec un bon bâton appliqué en croix sur vos épaules. » « Comment ! mauvais garnement ! s’écria le chevalier. Puisque vous connaissez si peu la politesse, je veux vous donner une leçon qu’il ne vous sera pas facile d’oublier. » En disant ces mots, il tira son épée, et dit au militaire de se mettre en garde.
Le lecteur a vu peut-être la physionomie d’un homme ayant des fonds à la banque, lorsque les rebelles étaient à Derby, ou les traits d’un poëte arrêté par le bailli, ou ceux d’un aldermann dont le banquier vient de suspendre ses paiemens ; s’il a vu un de ces phénomènes, il pourra alors se faire une idée de l’expression qui se fit remarquer sur la figure de ce fougueux capitaine, lorsque l’épée nue de sir Launcelot brilla devant ses yeux ; loin de faire aucune tentative pour montrer la sienne, qui, par parenthèse, était d’une longueur démesurée, il resta sans mouvement comme une statue, ses regards fixes peignant la terreur et l’étonnement. Son compagnon, saisi d’une égale frayeur, voyant que l’affaire pouvait devenir très-sérieuse, s’avança avec la contenance la plus humble, assurant sir Launcelot qu’ils n’avaient aucune intention de chercher querelle, et que ce qu’ils avaient fait était seulement par pure plaisanterie.
« Avec de pareilles plaisanteries, s’écria le chevalier, vous jetez le trouble dans la société ; vous attirez sur vous le mépris universel, et vous déshonorez le corps auquel vous appartenez ; je reconnais actuellement la vérité de cette observation, que la cruauté est toujours la compagne de la lâcheté. Mon mépris se change en pitié ; mais, comme vous tenez probablement à de bonnes familles, j’exige que ce jeune homme mette l’épée à la main, et se conduise de manière à ce qu’il s’affranchisse du reproche le plus infâme que puisse encourir un officier… » « Dieu soit loué ! Monsieur, reprit l’autre, nous ne sommes pas des officiers, mais les apprentis de deux merciers de Londres, et nous voyageons pour eux. Nous ne sommes capitaines que pour le voyage ; et nous avons pris un uniforme afin de nous procurer en route plus de considération. »
Le chevalier dit qu’il était satisfait, pour l’honneur de l’habit militaire, de trouver en eux des imposteurs ; mais qu’ils méritaient d’être punis pour avoir eu l’audace de s’arroger un rang qu’ils n’avaient pas le courage de soutenir.
Àpeine avait-il prononcé ces mots, que M. Clarke, s’approchant de celui de ces deux bravaches qui l’avait menacé de lui couper les oreilles, lui cracha sur la figure, ce qui ne laissa pas que de lui causer une certaine humiliation. Quant à Timothy, qui conservait de la rancune de sa tête cassée et de son souper enlevé, il salua l’autre d’une politesse à la manière d’Yorksire, qui le renversa sur le corps de son camarade : en un mot, nos deux prétendus officiers furent rudement secoués pour leur présomption d’usurper un titre qui leur convenait si peu.
Pendant le temps que Clarke et Crabshaw étaient occupés à cette exécution exemplaire, les jeunes dames traversèrent la cuisine si rapidement, que le chevalier eut à peine le temps de les apercevoir par derrière, et elles disparurent avant qu’il pût leur offrir ses services. La vérité est qu’elles ne craignaient rien tant au monde que d’être reconnues, et qu’elles avaient saisi la première occasion favorable pour se glisser dans la chaise de poste qui les attendait depuis quelque temps dans la cour.
M. Clarke fut beaucoup plus déconcerté que notre aventurier par leur évasion si subite. Il courut avec le plus grand empressement vers la porte ; et, voyant qu’elles étaient parties, il revint auprès de sir Launcelot, en disant : « Dieu nous soit en aide, monsieur ! avez-vous vu qui c’était ? » « Qui ? que dites-vous ? s’écria le chevalier tout ému et rougissant de son inquiétude. Les connaissez-vous ? » « Une d’elles, répondit Tom, est Dolly, la fille de notre ancienne hôtesse du Lion-Noir… Je l’ai reconnue lorsqu’elle est arrivée, quoiqu’elle fût très-bien habillée avec une robe de taffetas vert, ce qui, je vous assure, monsieur, la rendait fort jolie… Je n’ai jamais vu une plus agréable créature. Quant à l’autre, elle paraît être une dame de qualité ; mais je serais fort embarrassé de vous dire si elle est vieille ou jeune, belle ou laide, car elle était voilée… Je n’ai eu tout juste que le temps de saluer Dolly, et de lui faire quelques questions… Mais tout ce qu’elle a pu me dire, c’est que le nom de la dame voilée était miss Meadows, et qu’elle l’avait prise à son service en qualité de femme de chambre. »
Àce nom de miss Meadows, sir Launcelot, dont les esprits avaient été dans une violente agitation, se calma et reprit sa sérénité. Il commençait à faire part à M. Clarke du dialogue qui avait eu lieu entre lui et le capitaine Crowe, lorsque l’hôtesse l’interrompit, et s’adressant à notre chevalier errant, lui dit : « J’ai eu l’honneur de recevoir souvent des ladys du premier rang au Cerf-Blanc, des vieilles, des jeunes, les unes fières, les autres res, des jolies ; d’autres avec des figures ordinaires ; mais je n’ai jamais rien vu de comparable à miss Meadows. Juste ciel ! je crois que c’est plus qu’une créature humaine… Si votre honneur avait pu la voir, vous auriez dit que c’est une vision du ciel, un chérubin de beauté !… Quant à moi, j’ai peine à m’imaginer que ce n’est pas un songe. Elle est si douce, si affable, d’un si bon naturel, si généreuse ! Je dis que la jeune fille qui accompagne cette créature céleste est bien heureuse… Mais cette pauvre jeune lady si aimable paraît avoir du chagrin, car des larmes coulaient le long de ses joues, et paraissaient aux yeux de tout le monde être des perles orientales. »
Sir Launcelot écoutait avec intérêt tous ces détails qui lui rappelaient sa chère Aurélia ; et, poussant un profond soupir, il se retira dans son appartement.