14
Qui fait voir que celui qui tient la coupe sur ses lèvres n’est pas toujours sûr de boire.
Celui qui a ressenti le doute, la jalousie, la colère, l’humiliation, l’espérance, le désespoir, l’impatience, et, en un mot, toutes les différentes agitations produites par l’amour, pourra se faire une idée du chaos d’inquiétudes dans lequel sir Launcelot fut plongé pendant toute la nuit, sans trouver un moment de repos, ni de relâche à ses peines. Quelquefois il formait la résolution d’employer tout ce qu’il possédait de force et d’adresse à découvrir l’asile où Aurélia était confinée, afin de la délivrer de l’esclavage dans lequel il la supposait retenue. Mais, lorsque son cœur battait de plaisir par l’idée anticipée d’un pareil succès, l’abattement s’emparait de lui tout à coup, et toute son ardeur s’évanouissait, au souvenir de la fatale lettre, écrite et signée de cette main si chère, qui avait détruit toutes ses espérances, et porté le premier trouble dans sa raison. Les émotions excitées par ce souvenir furent si vives, qu’il se jeta hors de son lit ; et, le feu de la cheminée n’étant pas encore éteint, il y alluma une chandelle, afin de pouvoir repaître encore une fois sa douleur par la lecture de la lettre originale, qu’il conservait bien soigneusement dans une petite boîte, avec l’anneau qu’il avait reçu de la mère de miss Dolly, et qui était renfermée dans son portemanteau ; après l’avoir ouvert avec empressement, il en tira le fatal papier, et lut ce qui suit :
« Pénétrée de reconnaissance pour les sentimens que vous m’avez témoignés, et pour la sollicitude avec laquelle vous cherchez toutes les occasions de me donner des preuves convaincantes de votre attachement, j’éprouve quelque répugnance à vous donner connaissance d’une résolution que très-probablement vous n’apprendrez pas sans en ressentir un peu de contrariété. Mais cette affaire est devenue d’un si grand intérêt, que je me vois forcé de vous déclarer que, quelque agréables que vos propositions aient pu être à ceux à qui j’ai cru qu’il était de mon devoir de complaire par une soumission que la raison commandait ; et quoique vous ayez pu vous flatter de quelque succès par les apparences bienveillantes avec lesquelles j’ai accueilli vos prévenances, je pense qu’il est nécessaire aujourd’hui de m’expliquer ouvertement, et de vous assurer que je ne puis, sans faire le sacrifice de mon repos, continuer à recevoir vos lettres ; et que la plus grande preuve que vous puissiez me donner de votre intérêt, est d’abandonner une poursuite, qui, en aucune manière, ne peut se concilier avec le bonheur de
« Aurélia Darnel. »
Après avoir prononcé à haute voix les mots qui exprimaient si positivement cette résolution, il remit en place ce cruel écrit. Il en connaissait trop bien les caractères, pour conserver aucun doute sur la main qui les avait tracés ; il se rejeta sur son lit, dans l’accès d’un désespoir mêlé de colère. Celle-ci prenant le dessus, il résolut de se lancer de nouveau dans la carrière des aventures, et de chercher à oublier, dans les exercices de la chevalerie errante, la cruauté de sa maîtresse.
Telle était la résolution qui dirigeait ses pensées, quand, en se levant le matin, il donna ordre à Crabshaw de seller Bronzomarte, et demanda le compte de sa dépense. Avant qu’on pût le satisfaire, la bonne hôtesse entra dans sa chambre, et lui dit, avec l’air du plus grand intérêt, que la pauvre jeune lady, miss Meadows, avait laissé tomber son portefeuille dans la chambre voisine, et qu’elle l’avait trouvé ; effectivement elle le lui présenta sans être ouvert.
Notre chevalier voulut avoir pour témoins mistress Oakley et son fils. Il ouvrit le portefeuille sans lire un seul mot de son contenu, et trouva qu’il renfermait cinq billets de banque de la valeur de deux cent trente livres sterling. Jugeant bien vite que la perte d’une pareille somme pouvait mettre sa propriétaire dans le plus grand embarras, et réfléchissant que c’était précisément une circonstance qui réclamait l’intervention et le secours de la chevalerie, il déclara qu’il se chargeait de remettre lui-même le portefeuille dans les mains de miss Meadows. Il demanda qu’on lui indiquât le chemin qu’elle avait suivi, parce qu’il voulait aller à sa recherche sans perdre un seul moment. Ce ne fut pas sans quelques difficultés qu’il put obtenir des renseignemens du postillon, auquel on avait recommandé le secret, et qui avait été généreusement récompensé de la discrétion qu’il avait promise. La même méthode fut employée avec succès pour en tirer la vérité. Il se chargea de conduire sir Launcelot, qui, pour aller plus vite, loua une chaise de poste, et partit immédiatement, laissant l’ordre à son écuyer de suivre ses traces avec les chevaux.
Cependant, quelque diligence qu’il fasse, il est nécessaire pour la satisfaction du lecteur, que nous devancions sa voiture, et que nous fassions une visite aux dames avant son arrivée. D’abord, sans aucune circonlocution ni préambule, nous le préviendrons que miss Meadows n’était autre que ce modèle de beauté, de perfection, de bonté, l’incomparable miss Aurélia Darnel. Elle s’était soumise pendant plusieurs années, avec une résignation dont elle seule était capable, à tous les genres d’oppression que la tyrannie de son oncle put imaginer, et que son pouvoir illimité de tuteur lui donnait le droit de mettre en pratique ; jusqu’à ce qu’à la fin il en vînt à un tel degré de despotisme, qu’elle ne put le supporter davantage. Il avait formé le projet de marier sa nièce avec certain Philip Sycamore, jeune homme de qualité, qui possédait des biens assez considérables dans le nord de la province. Il aimait la personne d’Aurélia mais il était encore plus épris de sa fortune. Il avait recherché cette alliance et l’appui de l’oncle Anthony, par certaines concessions qui ne pouvaient être que très-agréables à un homme immoral, qui aurait rencontré beaucoup de difficultés à rendre ses comptes de tutelle.
En conséquence de cette perspective de la félicité conjugale, Sycamore avait reçu un accueil comme le rencontrerait un gendre futur dans toute autre famille du royaume. Il était de bonne naissance, grand, bien fait, et fortement constitué ; sa figure était belle, mais sans expression, et annonçait plutôt de la simplicité qu’un mauvais naturel. Son éducation n’avait pas été négligée ; et il avait hérité d’un revenu de cinq mille livres sterling. Miss Darnel cependant avait eu assez de sagacité pour le pénétrer et le mépriser, comme un composé bizarre d’avarice et de profusion, d’absurdité et de bon sens, de timidité et d’impudence, de présomption et de défiance de soi-même, de grossièreté et d’ostentation, d’insolence et de bon naturel, d’audace et de lâcheté.
Il était continuellement entouré et volé par une certaine vermine à laquelle on donne le nom d’enfans de la joie ; ils le menaient à la lisière comme le géant qui, dans l’enfance, tette sa nourrice ; se moquaient de lui, même en sa présence, le calomniaient sans cesse et le plaçaient dans mille positions ridicules, pour l’amusement du public : et cependant il connaissait leur dépravation, voyait leurs intrigues, détestait leur morale et méprisait leur indélicatesse. Il était tellement subjugué par son indolence et ses habitudes avec de pareils fous, qu’il se serait plutôt promené en leur compagnie dans un fossé bourbeux et plein de ronces, que de passer seul sur un pont commode. Il se jetait lui-même dans mille embarras, qui étaient la conséquence naturelle d’une fausse première démarche. Il le voyait clairement, et n’avait pas assez de résolution pour l’éviter.
Tel était le caractère de sir Sycamore, qui se déclarait le rival de sir Launcelot Greaves dans les bonnes grâces de miss Aurélia Darnel. Il avait persévéré dans sa recherche avec plus de constance qu’il n’en avait montré dans nulle autre conjoncture. Ses extravagances le mettant souvent à la gêne, il était stimulé par ses besoins, et animé par sa vanité, qui était adroitement mise en jeu par ses compagnons, parce qu’ils espéraient partager le produit de son succès. Ces motifs prenaient une nouvelle force par les pressans et continuels encouragemens d’Anthony Darnel, qui, voyant approcher l’époque de la majorité de sa nièce, pensait qu’il n’avait pas de temps à perdre pour assurer ses propres intérêts, et enlever pour jamais Aurélia aux espérances de sir Launcelot, contre lequel sa haine avait redoublé de violence. Aurélia, se montrant rebelle à toutes ses remontrances, à l’épreuve de tous ses mauvais traitemens, et fermement prononcée contre son union avec Sycamore, il entreprit de détacher ses pensées de sir Launcelot, en inventant des anecdotes pour calomnier sa constance et son honorable caractère, et finalement en rassemblant les preuves et les divers exemples de sa démence, qu’il circonstanciait avec une malicieuse exagération.
En dépit de tous ses artifices, il ne pouvait parvenir à vaincre ses objections contre l’alliance proposée, et en conséquence il crut devoir changer ses batteries. Au lieu de la jeter dans les bras de son ami Sycamore, il résolut de la retenir en son pouvoir, en vertu d’un droit légal, qui l’investirait du maniement de sa fortune, sans rendre aucun compte. Il s’agissait de l’accuser de folie. Il espérait faire nommer une commission d’enquête, toute subordonnée à sa volonté, et, par le résultat, être commis seul à la garde de sa personne, et à l’administration de ses biens, dont il serait alors le seul légal héritier.
Sa première mesure pour parvenir à l’exécution de son projet, fut de placer Aurélia sous la direction et l’autorité d’une vieille duègne qui avait été autrefois l’entremetteuse de ses plaisirs. Il n’eut plus à son service que de nouveaux domestiques, auxquels on fit entendre, à leur entrée, que la raison de la jeune lady avait éprouvé quelque altération.
Une impression de cette nature. s’établit facilement parmi des domestiques, lorsque le maître de la maison croit qu’il est de son intérêt de soutenir son imposture. La mélancolie que la captivité avait naturellement causée à Aurélia, et la vivacité de son ressentiment pour les mauvais traitemens qu’elle avait essuyés, furent considérés comme des effets de sa maladie, par la perfide adresse d’Anthony et par la prévention de ses domestiques ; et la même interprétation s’attacha à ses paroles et à ses actions les plus indifférentes.
Le bruit de l’aliénation l’esprit de miss Darnel fut répandu avec soin par des demi confidences, et parvint bientôt aux oreilles de M. Sycamore, qui ne fut nullement satisfait de cette nouvelle. Comme il connaissait les dispositions perverses d’Anthony, il douta de la vérité de ce rapport ; et, ne voulant pas se voir enlever un trésor si précieux, il se concerta avec ses confidens habituels ; résolut, avec leur secours, de mettre la prisonnière en liberté, et de faire ainsi tourner l’aventure à son profit ; car il raisonnait de cette manière : Si elle jouit en effet de son bon sens sa reconnaissance doit agir en ma faveur ; et la prudence même lui conseillera de se jeter dans l’asile que je lui offre contre les mauvais desseins de son oncle ; si, au contraire, elle est réellement privée de sa raison, il ne me sera pas très-difficile de la décider au mariage ; et je deviens alors le maître de sa fortune.
Ce plan était assez bien combiné ; mais Sycamore n’avait pas assez de discrétion pour le garder en lui même ; par faiblesse ou par vanité, il divulgua son projet. Il fut communiqué immédiatement à Anthony, qui prit ses précautions en conséquence. Comme il était infirme, et par conséquent hors d’état d’opposer la force à des gens hardis, tels qu’il savait être les satellites de Sycamore, il prépara pour sa pupille une retraite ignorée, dans la maison d’un vieux gentilhomme, son ami depuis l’enfance, dont il trompa la crédulité par la fiction de sa prétendue aliénation d’esprit, et qu’il amusa par le prétexte de desseins dangereux sur sa personne. Le gentilhomme, ainsi endoctriné et prévenu, était venu avec sa voiture et ses domestiques pour recevoir Aurélia et sa gouvernante dans une maison tierce, où elle avait été transférée, en secret, de l’habitation de son oncle ; et c’est dans ce voyage qu’elle avait été si inopinément protégée contre la violence des voleurs, par l’intervention et la valeur de notre aventurier.
Comme il ne portait pas son casque dans cette occasion, elle reconnut ses traits au moment où il passait près de la voiture ; et, frappée de cette apparition, elle avait poussé de grands cris. Son gardien l’avait assurée que son projet était de la conduire chez elle ; mais, s’apercevant par la suite, que la voiture s’en écartait et prenait une route toute différente, se voyant de plus livrée à des étrangers, elle commença à craindre d’éprouver un sort déplorable, et son imagination conçut des soupçons et des idées qui remplirent son tendre cœur d’horreur et d’affliction. Lorsqu’elle interrogeait la duègne, celle-ci la traitait comme une insensée, l’avertissait de se tenir tranquille et de se rappeler qu’elle était sous la direction de ceux qui auraient bien soin d’elle, autant pour son avantage que pour l’honneur de sa famille. Si elle s’adressait au vieux gentilhomme, qui n’était pas très-susceptible de tendres émotions, et qui d’ailleurs était fermement convaincu qu’elle était privée de l’usage de sa raison, il ne répondait rien, et se contentait de mettre le doigt sur la bouche, comme pour lui imposer silence.
Cette conduite mystérieuse augmentait les craintes de cette malheureuse jeune lady sans appui ; et sa terreur s’était accrue à un tel degré, que, lorsqu’elle vit Tom Clarke qu’elle reconnut de loin, elle l’appela à son secours, et même prononça le nom de son patron, sir Launcelot Greaves, s’imaginant qu’il en serait plus disposé à tenter quelque chose pour sa délivrance.
Le lecteur sait déjà de quelle manière l’entreprise de Tom et de son oncle échoua si malheureusement. Le nouveau geôlier de miss Darnel s’était arrêté dans son voyage, pour se reposer, à l’auberge du Lion noir, dont il était propriétaire, et croyait la bonne femme et sa famille entièrement dévoués à ses volontés et à ses caprices. Aurélia trouva un moment favorable pour parler en particulier à Dolly, qui avait dans son extérieur quelque chose qui prévenait en sa faveur. Elle mit une bourse dans la main de la jeune fille, et lui dit, en versant des larmes, qu’elle était une jeune lady possédant une grande fortune, en danger, comme elle le craignait effectivement, d’être assassinée. Cette confidence qu’elle fit à voix basse, pendant que sa gouvernante était à l’autre bout de la chambre, était bien suffisante pour intéresser en sa faveur la compatissante Dolly. Aussitôt que la voiture fut partie, elle s’empressa de communiquer cet avis à sa mère ; et, comme elles en conclurent naturellement que la jeune lady implorait leur secours, elles résolurent de se montrer dignes de sa confiance.
Dolly intéressa dans leur projet un bon et loyal paysan, qui s’était déclaré un de ses adorateurs ; ils se rendirent tous deux auprès de la maison du gentilhomme, où la belle prisonnière était reléguée ; ils l’attendirent en secret à l’extrémité d’un parc magnifique, où ils pensèrent naturellement qu’on lui accorderait la permission de prendre l’air. L’événement justifia leur prévoyance ; car, dès le premier jour, ils la virent s’approcher, accompagnée de la duègne. Dolly et son compagnon attachèrent leurs chevaux à un pieu, et se retirèrent dans un taillis où Aurélia ne manqua pas d’entrer. Dolly se montra aussitôt ; et, la prenant par la main, la conduisit vers les chevaux ; elle en monta un avec la plus grande promptitude, pendant que le paysan liait la duègne avec une corde dont il s’était muni dans ce dessein, lui bâillonnait la bouche, l’attachait à un arbre, et la laissait, dans cet état, livrée à ses méditations. Ensuite, il prit Dolly en croupe, et les conduisit, par des sentiers peu fréquentés, jusqu’à une auberge située sur la route de poste, où une chaise était toute prête pour les recevoir.
Il refusa d’aller plus loin, dans la crainte que son absence ne donnât lieu à quelques soupçons. Aurélia le récompensa généreusement, mais ne voulut pas se séparer de la fidèle Dolly, qui n’avait non plus aucun désir de la quitter, tant elle avait déjà conçu d’attachement pour l’aimable fugitive, quoiqu’elle ne connût ni son histoire ni son véritable nom. Aurélia jugea convenable de cacher l’une et l’autre, et prit le nom simulé de miss Meadows, jusqu’à ce qu’elle connût davantage les sentimens et la discrétion de sa nouvelle femme de chambre.
Le premier parti auquel elle s’arrêta, dans la confusion de ses idées, fut de prendre le chemin le plus sûr pour arriver à Londres, où elle espérait trouver un asile dans la maison d’une dame de ses parentes, mariée à un célèbre médecin, connu sous le nom de Kawdle. Pour l’exécution de cette prompte détermination, elle voyageait avec la plus grande rapidité, de poste en poste, dans une voiture attelée de quatre chevaux, sans s’arrêter pour prendre de la nourriture ou du repos, jusqu’à ce qu’elle jugeât qu’il n’y avait plus pour elle aucun danger d’être atteinte. Comme elle paraissait accablée d’inquiétude et de chagrin, la bonne Dolly cherchait à porter un peu de soulagement à sa peine par quelques narrations amusantes ; et, parmi d’autres histoires beaucoup moins intéressantes, elle l’entretint des aventures de sir Launcelot et du capitaine Crowe, sur ce qu’elle en avait vu ou entendu raconter pendant le temps qu’ils séjournèrent au Lion-Noir. Elle ne manqua pas de faire mention de M. Clarke dans sa narration, en représentant sa personne et son caractère sous un aspect si favorable, qu’il parut clairement que son cœur avait reçu une vive atteinte par la force irrésistible de ses éminentes qualités.
L’histoire de sir Launcelot Greaves était un sujet qui fixait effectivement l’attention de miss Aurélia, et, autant qu’il était possible, détournait un moment ses idées du danger de sa situation présente. Elle écouta avec autant d’intérêt que d’étonnement les particularités de sa conduite depuis que sa correspondance avec lui avait cessé ; car alors même qu’elle aurait été convaincue que son union avec lui était une chose impossible, elle n’était pas d’une nature assez stoïque pour apprendre sans émotion la cruelle maladie d’un jeune homme accompli en tous points, dont les vertus extraordinaires avaient droit à sa vénération.
Lorsqu’elles eurent quitté la grande route, pris leurs précautions pour que celle qu’elles suivaient ne fût pas connue, et avancé leur voyage au point qu’elles n’étaient plus qu’à une journée de Londres, la soigneuse et prévenante Dolly, voyant Aurélia épuisée de fatigue, employa tous les efforts de son éloquence, qui était vraiment fort persuasive, en y joignant des larmes qui partaient du cœur, pour l’engager à prendre enfin quelque repos. Sa proposition ne resta pas sans succès, et le voyage fut suspendu pour une nuit. Cette trêve à une fatigue excessive fut un retard qui donna à notre aventurier le temps de les rejoindre avant qu’elles pussent arriver dans la capitale, ce vaste labyrinthe où toutes ses recherches pour retrouver Aurélia auraient été en pure perte.
Ce fut dans l’après-dîner du jour qui suivit son départ de l’auberge du Cerf-Blanc, que sir Launcelot arriva à l’auberge où Aurélia avait demandé une tasse de thé, et une chaise de poste pour se rendre au prochain relais. Par ses questions il était parvenu à suivre ses traces pendant un trajet assez long, sans songer une seule fois quelle était réellement la personne qu’il poursuivait ; et, en arrivant, il demanda à parler à sa femme de chambre. Dolly ne fut pas médiocrement surprise de voir sir Launcelot Greaves, dont le récit de M. Tom Clarke lui avait fait concevoir une très-haute idée ; mais elle le fut davantage lorsqu’il lui apprit qu’il était porteur du portefeuille contenant des billets de banque, que miss Meadows avait laissé tomber dans la maison où elle avait été menacée d’une insulte. Miss Darnel ne s’était pas encore aperçue de sa perte, lorsque sa femme de chambre, accourant auprès d’elle, lui remit son portefeuille, qu’elle avait reçu des mains de notre aventurier, et lui porta ses complimens accompagnés de la prière d’être admis en sa présence pour lui faire en personne l’offre de ses services les plus dévoués.
On ne peut supposer que l’aimable Aurélia reçut sans émotion un pareil message de la part d’un homme que sa femme de chambre avait reconnu être le même sir Launcelot Greaves dont elle lui avait tout récemment raconté l’histoire ; mais, comme la scène qui suit réclame une nouvelle attention du lecteur, nous en diffèrerons le récit jusqu’à un moment plus opportun, et lorsqu’il aura reposé et rafraîchi ses idées de la fatigue que leur a causée ce chapitre.