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Présentant une entrevue qui doit être attendue par le lecteur avec intérêt et curiosité.
Le cœur de la sensible Aurélia fut étrangement agité en recevant de Dolly son portefeuille et cette prière. La nature de sa situation mit d’abord quelque confusion dans ses idées ; mais elle ne sentit pas moins en même temps qu’elle ne pouvait, sans manquer aux devoirs de la reconnaissance, se dispenser d’accorder la demande de sir Launcelot ; mais, dans le premier moment de son trouble, elle chargea Dolly de lui demander la permission de paraître avec un voile, à l’entrevue qu’il désirait, et de lui dire que des raisons particulières qui intéressaient sa tranquillité, la forçaient à prendre cette précaution. Notre aventurier se soumit de bonne grâce à cette condition préliminaire, n’ayant autre chose en vue que son respect pour ses volontés, et le devoir d’un galant homme. En conséquence, il fut admis sans plus de cérémonie.
Lorsqu’il entra dans la chambre, il ne put s’empêcher d’être frappé de la présence d’Aurélia. Elle était grandie depuis qu’il ne l’avait vue ; sa taille s’était admirablement développée ; et elle le reçut avec un air de dignité qui lui donna une haute idée de sa personne et de son caractère. Elle ne fut pas moins agitée à la vue de notre aventurier, qui était revêtu de son armure, mais avait la tête découverte. L’exercice qu’il avait fait dans ses voyages, avait répandu sur ses traits, qui étaient naturellement nobles. et expressifs, un air de vivacité et un tel éclat, que je ne crains pas d’assurer qu’il n’y avait pas dans toute l’Angleterre un couple qui pût surpasser ces deux amans en beauté personnelle et en qualités accomplies. Aurélia réalisait toutes les fables de l’antiquité sur les charmes des nymphes, des Grâces et des déesses ; et, quant à sir Launcelot, on pouvait avec justice lui appliquer ce que le divin poëte Arioste dit du prince Zerbino :
Natura il fece, e poi ruppe la stampa.
« La Nature le fit, et ensuite en brisa le moule. »
Notre aventurier, après avoir salué respectueusement la prétendue miss Meadows, lui dit que, bien qu’il se regardât comme parfaitement honoré d’être admis en sa présence, et de pouvoir l’assurer de son respect, de même qu’on adore la Divinité, quoique invisible, cependant son bonheur serait bien plus grand si elle avait la bonté de retirer ce voile importun, pour qu’il pût jouir de la vue de la divinité qu’il cachait. Aurélia ôta immédiatement son voile, en disant avec l’accent le plus séduisant : « Je ne saurais être assez ingrate, pour refuser une faveur si peu importante à un gentilhomme auquel j’ai tant d’obligation. »
L’apparition imprévue de miss Aurélia Darnel, l’éclat éblouissant. de cette beauté si parfaite, l’aimable rougeur qui colorait ses joues, l’embarras qu’elle paraissait éprouver, toutes ces causes produisirent un effet inexprimable sur sir Launcelot Greaves ; il fut saisi d’un transport mêlé d’étonnement, d’admiration, de douleur et de respect. Il pâlit, et resta en extase devant elle, gardant le silence, et exprimant par ses regards les divers sentimens qui l’agitaient.
Aurélia partagea cet aimable désordre ; elle tremblait, et les roses paraissaient et disparaissaient tour à tour sur son teint. « Je ne puis oublier, dit-elle, que je dois la vie au courage et à la générosité de sir Launcelot Greaves, et qu’il a en même temps sauvé de la mort la plus affreuse ma chère et respectable mère… » « Plût à Dieu qu’elle vécût encore ! s’écria notre héros, avec la plus vive émotion ; elle était l’amie de ma jeunesse, elle protégeait mon amour. Mon ange gardien m’a abandonné le jour où elle est expirée ! Ses dernières volontés sont gravées profondément dans mon cœur. »
Pendant qu’il prononçait ces mots, Aurélia porta son mouchoir sur ses beaux yeux ; et, après un moment de silence, elle dit, d’une voix tremblante : « J’espère, monsieur… J’espère que vous avez… Je serais très-fâchée… Excusez-moi, monsieur, je ne puis réfléchir sur un sujet si intéressant sans être émue… » Ici, elle poussa un profond soupir qui fut suivi d’un torrent de larmes ; tandis que le chevalier avait les yeux fixés, sur elle avec l’attention la plus vive et la plus soutenue.
Lorsqu’elle eut repris un peu de calme, elle chercha à détourner la conversation. « Vous avez été bien loin depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir… J’espère que vous avez passé votre temps agréablement dans vos voyages. » « Non, madame, dit notre héros en baissant les yeux, j’ai été bien malheureux. » Alors avec une douceur et une bonté enchanteresse, elle lui témoigna tout l’intérêt qu’elle prenait à son malheur, et lui dit qu’elle se flattait que son infortune n’était pas sans remède. Il leva les yeux et les fixa sur elle avec un regard où se peignait le plus tendre abattement. « J’ai été privé, dit-il, de la possession de ce que mon cœur avait de plus cher au monde ; j’ai désiré la mort, et j’ai été atteint par la folie… Ma raison m’a abandonné… Ma jeunesse est flétrie pour toujours. »
Le tendre cœur d’Aurélia n’en put supporter davantage ; ses genoux fléchirent, ses yeux s’obscurcirent, et elle tomba évanouie dans les bras de sa femme de chambre. Cet événement tira sir Launcelot de son abattement ; il aida Dolly à placer sa maîtresse sur un sopha, où, reprenant bientôt ses esprits, elle vit le chevalier à genoux devant elle. « Je suis encore heureux, dit-il, puisque j’ai pu vous inspirer de la compassion, tout indigne que je suis de votre estime. » « Rendez-moi justice, répondit-elle ; ma plus sincère estime a toujours été accordée au noble caractère de sir Launcelot. » « Est-il possible ! s’écria notre héros ; dès lors c’est à tort que je me suis plaint. Si j’ai pu émouvoir votre pitié et posséder votre estime, il s’en manque de bien peu que je ne touche au suprême bonheur… Mais ce peu est tout pour moi… Ô miss Darnel ! quand je me rappelle ce cher, ce triste moment… En parlant ainsi, il prit doucement sa main, pour la presser de ses lèvres, et il reconnut à son doigt ce même anneau qu’il lui avait donné en présence de sa mère, comme un gage réciproque de la foi promise. Il tressaillit, à la vue de ce bijou si bien connu, qui jeta une étrange confusion dans ses idées. « Cet anneau, dit-il, fut autrefois le gage d’un sentiment plus tendre que l’estime… » Aurélia, rougissant de cette remarque, et les yeux animés d’un feu extraordinaire, répondit sur un ton plus réservé : « Monsieur, vous savez trop bien pourquoi il n’est plus un gage de tendresse. » « Non, madame, en vérité ! s’écria sir Greaves. Dans le fond de mon cœur, j’en ai toujours conservé une idée sacrée ; je l’ai chéri avec cette ardeur, vénéré avec cette affection, qu’un dévot anachorète, avec bien moins de raison, sans doute, porte aux saintes reliques, objets de son adoration. » « Et comme ces reliques, reprit Aurélia, j’ai été insensible aux vœux qu’on m’adressait. Il aurait fallu que je fusse douée de la prescience divine pour avoir pu connaître les sentimens de votre cœur » « Ai-je jamais négligé, dit-il, l’occasion d’avouer, de répéter les expressions de l’amour le plus pur, le plus vrai, jusqu’à ce qu’on me refusât tout accès, et que je reçusse enfin ce congé si cruel et si positif… » « Il faut que je vous demande pardon, monsieur, dit-elle en l’interrompant avec vivacité, je ne comprends pas ce que vous voulez dire… » « Ce fatal arrêt, s’écria-t-il, s’il ne fut pas prononcé par votre bouche, fut du moins écrit de votre main, et me fit perdre tout espoir de conserver votre affection. » « Je ne voudrais pas, répliqua-t-elle, faire l’injure à sir Launcelot de le supposer capable d’une imposture ; mais vous me parlez de choses auxquelles je suis tout-à-fait étrangère. J’ai le droit, monsieur, de vous demander de vouloir bien ne pas m’imputer ce qui est de votre fait, la rupture d’une liaison que… je voudrais…, je désirerais plutôt… n’avoir jamais… » « Ô ciel ! qu’entends-je ? s’écria notre impatient chevalier ; ne puis-je pas vous montrer cette fatale lettre ? Quelle autre cause qu’une déclaration expresse et positive de miss Darnel aurait pu renverser les plus douces espérances qui aient jamais enivré mon âme ? Qui pouvait m’obliger à renoncer à ce but de félicité pour lequel seul j’ai désiré de vivre ? Qui aurait pu remplir mon cœur d’un chagrin, d’un désespoir inexprimable ? Quel autre motif enfin pouvait égarer ma raison, et me rejeter de la société des hommes…, moi, pauvre abandonné, fou errant, tel que vous me voyez, prosterné à vos pieds ? Quelle cause a détruit pour moi tous les agrémens de la jeunesse, et dégradé l’illustration de ma famille ? »
Aurélia, regardant fixement son amant, lui dit : « Vous me comblez d’étonnement et d’inquiétude. On vous en a imposé si vous avez jamais reçu une pareille lettre, et vous êtes dans l’erreur, si vous avez pu croire Aurélia Darnel si insensible, si ingrate, si inconstante. »
Elle prononça ces dernières paroles avec hésitation et les yeux baissés ; un certain embarras se manifesta sur son visage, pendant que le chevalier sentait palpiter son cœur avec violence. Il imprima avec ardeur un baiser sur sa main, et s’écria en mots entrecoupés… « Est-il bien possible ?… Je rends grâces au ciel… Non, ce n’est plus une illusion… Ô madame ! puis-je vous appeler mon Aurélia ? Mon cœur est embrasé par mille idées passionnées, par mille présages… Vous le verrez ce cruel papier qui a été l’origine de tous mes maux. Il m’a accompagné constamment dans mes voyages… ; la nuit dernière j’ai nourri ma douleur par la lecture de son horrible contenu. »
Aurélia témoigna une grande impatience de se convaincre par ses yeux de cette infâme machination, car elle l’assura de nouveau que ce ne pouvait être autre chose ; mais il fut obligé de différer cette satisfaction jusqu’à l’arrivée de son domestique avec le porte-manteau… Cependant on servit le thé. Nos amans se mirent à table ; sir Launcelot la contemplait et soupirait ; Aurélia rougissait et se troublait ; et tout en eux montrait l’incertitude et l’agitation de l’amour. Dolly elle-même, par une sympathie naturelle à son bon cœur, fut saisie du même désordre d’idées. Elle avait été témoin de leur entrevue, et profondément émue du dénoûment de cette scène. On ne pourrait exprimer quelle fut sa surprise lorsqu’elle apprit que sa maîtresse, miss Meadows, n’était autre que la célèbre Aurélia Darnel, dont elle avait entendu faire un éloge si éloquent par son adorateur Tom Clarke. Cette découverte ne fit qu’accroître son affection pour sa chère maîtresse. Elle avait versé des larmes abondantes pendant leur mutuelle explication ; et maintenant elle était tellement troublée, qu’elle pouvait à peine comprendre les ordres qu’elle recevait. Elle plaça la bouilloire sur la table et la théière sur le feu. Son étourderie, attirant l’attention de sa maîtresse, l’aida à sortir de sa position embarrassante. Elle répara de ses mains délicates les méprises de Dolly qui, continuant toujours à sangloter, dit : « Vous allez croire, milady Darnel, que je ne sais ce que je fais, mais ce n’est pas cela, c’est que je me suis trompée. » Sir Launcelot ne put s’empêcher de sourire de la simplicité de Dolly ; et lorsqu’elle fut sortie, Aurélia ne manqua pas de faire l’éloge de son bon cœur et de son attachement pour elle. D’après cette bonne recommandation, quand elle rentra dans la chambre, notre chevalier remarqua pour la première fois sa figure, et parut frappé de la régularité de ses traits. Il lui fit quelques questions auxquelles son trouble l’empêcha de répondre d’une manière satisfaisante. Il applaudit à ses égards pour sa maîtresse, et lui donna l’assurance de sa bienveillance et de sa protection. Enfin il désira savoir pour quel motif Aurélia se trouvait obligée de voyager dans un pareil équipage et avec tant de rapidité ; elle lui donna à ce sujet tous les détails qui sont déjà à la connaissance du lecteur.
Sir Launcelot frémit de colère quand il apprit combien sa chère Aurélia avait été opprimée par les perfides trames de son tuteur. Il mordit ses lèvres, promena autour de lui ses regards furieux, se leva ; et, marchant à grands pas dans la chambre : « Je me rappelle, dit-il, les dernières paroles de celle qui est maintenant une sainte dans le ciel : « Cet homme violent, mon beau-frère, qui est le seul tuteur d’Aurélia, opposera à ses désirs tous les obstacles qu’un brutal ressentiment et son implacable méchanceté pourront imaginer. » Il ne me conviendrait pas de répéter la suite de son discours ; mais elle termina par ces paroles : « Il faut laisser le reste à la disposition de la Providence… » « Quoi ! n’est-ce pas la Providence qui m’a conduit ici pour défendre et protéger Aurélia opprimée ? » Et, s’adressant à miss Darnel « Oui, divine créature, le ciel soigneux de votre repos, et prenant pitié de mes souffrances, m’a conduit ici de cette manière mystérieuse, afin que je puisse prendre votre défense contre la violence, et jouir de cette heureuse transition de la folie à la réflexion, du désespoir à la félicité. »
En disant ces mots il s’approcha de son aimable maîtresse, cette fleur éclatante de beauté, fraîche comme la rosée du matin, ce délicieux, cet admirable ornement de la nature ! Il fixa avec extase sur elle ses regards animés de l’amour le plus tendre ; s’assit à ses côtés, pressa doucement sa main dans la sienne ; il eut un moment la crainte que tout ce qu’il voyait ne fût qu’une flatteuse illusion, un effet de son délire. Il soupira, et, tournant ses regards vers le ciel, il exhala dans des mots entrecoupés le doux ravissement de son âme ; une situation si touchante était trop fatigante pour pouvoir être supportée long-temps. Aurélia détourna adroitement la conversation sur d’autres objets, afin que l’attention de sir Launcelot ne fût pas absorbée d’une manière dangereuse, et la soirée s’écoula insensiblement.
Quoiqu’il eût résolu dans le fond de son cœur de ne plus s’éloigner de la maîtresse de ses pensées, cependant il ne s’était pas encore arrêté à un plan de conduite, lorsque leur félicité fut tout à coup interrompue par des cris horribles et répétés. Un domestique de l’auberge, entrant en toute hâte, dit qu’il croyait que des scélérats assassinaient quelque voyageur sur le grand chemin. L’idée d’un pareil malheur agit comme la poudre sur notre aventurier, qui, sans réfléchir à la situation d’Aurélia, et étant hors d’état de rien voir ou de penser ni à elle, ni à tout autre objet, courut directement à l’écurie ; et, montant le premier cheval qu’il trouva sellé, sortit en un clin d’œil, n’ayant pour toute arme que son épée. Il courut précipitamment vers l’endroit d’où les cris semblaient partir, mais ils s’affaiblissaient à mesure qu’il avançait ; il ne continua pas moins à s’y diriger en s’écartant considérablement de la grande route, passant à travers champs et sautant les fossés et les haies ; et enfin s’en approcha tellement, qu’il put distinguer très-clairement la voix de son écuyer Timothy Crabshaw, demandant grâce avec les cris les plus horribles. En reconnaissant cette voix, il n’en fut que plus animé à continuer sa marche dans l’obscurité, jusqu’à ce qu’enfin son cheval tomba dans un trou dont il ne put deviner l’usage ; mais il ne trouva aucun moyen praticable de l’en tirer. Ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté que lui-même, en s’accrochant à un mur ruiné, parvint à regagner le sol. Là, il tâta de tous côtés, dans la plus grande impatience, ne sachant où il était, très-tourmenté du sort de son malheureux écuyer, et de plus assailli d’inquiétudes relativement à Aurélia, qu’il avait abandonnée au milieu d’étrangers, saisie de frayeur et sans défense. Dans ce chaos de pensées confuses, il jugea convenable d’appeler aussi lui-même à grands cris, dans l’espérance que, s’il se rencontrait quelqu’un dans les environs de ce lieu inhabité, il pourrait être entendu et obtenir du secours. En conséquence il se mit à crier de toute la force de ses poumons, et cet expédient eut quelque succès ; car il reçut réponse d’un ancien ami, qui n’était autre que son cheval Bronzomarte ; cet animal, reconnaissant la voix de son maître, se mit à hennir fortement d’une distance peu éloignée, et le chevalier l’entendit avec étonnement ; étant très-familier avec ce langage, il s’avança en droite ligne, et trouva son noble coursier attaché à un arbre. Sans perdre de temps, il le détacha et le monta ; il lui laissa la bride sur le cou et la liberté de choisir son chemin, dans lequel il s’élança avec la plus grande vitesse.
Ils n’allèrent pas très-loin sans entendre de nouveau les cris de Crabshaw. Tout aussitôt Bronzomarte dressa les oreilles, hennit et redoubla de vitesse, comme s’il eût été sensible au malheur de l’écuyer, et empressé de venir à son secours. Sir Launcelot, malgré toute son inquiétude, ne put se défendre d’admirer la généreuse sensibilité de son cheval. Il commença à s’imaginer qu’il était lui-même un héros de roman, monté sur un coursier ailé, doué de raison, et dirigé par quelque enchanteur qui protégeait la vertu dans le malheur. En réfléchissant sur toutes ces circonstances, il n’est pas étonnant qu’un pareil événement produisît une sorte de délire dans l’esprit de notre aventurier. Sa poursuite dura toute la nuit ; les cris, répétés de moment en moment, s’éloignaient toujours devant lui, jusqu’à ce que le jour commençât à paraître du côté de l’orient : enfin divers gémissemens le dirigèrent vers le coin d’un bois, où il trouva son malencontreux écuyer étendu sur le gazon, Gilbert mangeant auprès de lui dans la plus grande tranquillité, son casque et sa lance suspendus à l’arçon de la selle, et le portemanteau très intact sur la croupe. Le chevalier, s’avançant vers Crabshaw avec autant de surprise que d’intérêt, lui demanda par qui il avait été placé là ? et Timothy, après un moment de silence pendant lequel il observait son maître avec des yeux égarés, répondit : « C’est par le diable. » « On pourrait croire en effet, dit sir Launcelot, qu’il a été ton guide ; j’ai suivi tes cris depuis hier au soir, je ne sais ni où, ni comment, et je n’ai jamais pu te joindre qu’en ce moment. Mais dis-moi quels sont les mauvais traitemens que tu as soufferts qui te forcent à rester dans cette pénible posture, et à pousser des cris si lamentables ? » « Je ne puis trop vous le dire, reprit l’écuyer, si ce n’est que tout mon corps est percé de mille trous, et mes chairs réduites en gelée. » « Comment ? pourquoi ? s’écria le chevalier ; quels sont les scélérats qui l’ont traité d’une manière si barbare ? Ne connais-tu pas les assassins ?… » « Je ne les connais pas du tout, reprit le piteux écuyer, mais j’ai été tourmenté par cinq cent cinquante mille légions de diables. Il y en avait tant que cela ne finissait pas… » « Eh bien ! il te faut avoir un peu de patience, Crabshaw… ; c’est un remède pour toutes sortes de maux. » « Vous diriez aussi bien que chacun trouve selon son mérite… Pour un homme de votre rang, vous en parlez bien à votre aise… » « Essaie si tu peux te lever et monter sur Gilbert, afin que tu puisses te rendre en quelque endroit où tu trouveras du secours… Allons, essaie…… C’est bien !… courage !… »
Timothy alors fit un effort pour se lever, mais il retomba de nouveau et poussa un cri effrayant. Son maître lui conseilla de se servir du mur d’un parc près duquel il était, et de se lever peu à peu en s’appuyant contre lui. Crabshaw, entendant le conseil de son maître, répondit en manière de reproche, car il n’était pas même descendu de cheval pour l’aider de sa personne. « Quand vous bâtirez une maison, vous trouverez plus de conseillers que d’hommes instruits. » Après avoir prononcé ce vieux proverbe, il fit tant, qu’il put se mettre sur ses pieds ; et, son maître lui prêtant la main, il monta sur Gilbert ; mais ce ne fût pas sans une infinité de oh ! ah ! ouf ! et autres exclamations de douleur et d’impatience.
En marchant à côté l’un de l’autre, notre aventurier chercha à connaître les particularités de la disgrâce tombée sur l’écuyer. Mais tous les renseignemens qu’il put obtenir ne lui donnèrent qu’un détail très-imparfait de l’aventure. Pourtant, à la suite de mille questions, il put comprendre que dans la soirée précédente, Crabshaw avait été rencontré par trois hommes à cheval, ayant des masques sur leur visage, qu’il s’imagina être leurs véritables traits, et en eut une frayeur mortelle. Non seulement ils lui mirent sous le nez le bout de leurs pistolets, et conduisirent son cheval hors de la grande route, mais ils le piquèrent avec des aiguillons, et le pincèrent de temps en temps au point que la douleur lui arracha des cris ; on le conduisit à travers la campagne dans des endroits déserts, quelquefois au petit trot, quelquefois au grand galop ; et il fut tourmenté toute la nuit par ces affreux démons, qui disparurent au point du jour, et le laissèrent étendu sur la place où il fut trouvé par son maître.
Tel était le mystère que notre héros chercha en vain à s’expliquer. Ce qui était encore plus inconcevable, c’est que l’écuyer n’avait été volé ni de son argent, ni des chevaux, ni du bagage. Il était fort enclin à croire que le cerveau de Crabshaw était dérangé, et que le conte qu’il lui avait débité n’était qu’une chimère ; mais il ne put conserver long-temps cette opinion, car, lorsqu’ils arrivèrent à une auberge située sur la grande route, il trouva, après examen, que les jambes et les pieds de Timothy étaient couverts de sang, et que tout son corps portait des marques livides qui paraissaient causées par quelques contusions. Mais il eut un chagrin bien plus réel, lorsque l’hôte lui apprit qu’il s’était éloigné de trente milles de l’endroit ou il avait laisse Aurélia, et que pour s’y rendre, il fallait prendre des chemins de traverse impraticables dans cette saison de l’année. Tout inquiet de cet avis, il donna des ordres pour que son écuyer fût placé dans un bon lit et dans une chambre commode, car il continuait à se plaindre amèrement ; et, en effet, il fut pris d’une fièvre occasionnée par la fatigue, les tourmens et la frayeur qu’il avait éprouvés. On fit appeler un apothicaire du voisinage, qui fut d’avis que Crabshaw ne serait pas de plusieurs jours en état de voyager. En conséquence, son maître déposa une somme d’argent, et recommanda qu’il fût traité avec beaucoup de soins, jusqu’à ce qu’il donnât de ses nouvelles : puis, montant Bronzomarte, il partit avec un guide pour l’endroit qu’il avait quitté, le cœur rempli de craintes et d’inquiétudes, en se reprochant d’avoir abandonné avec tant de précipitation le trésor de sa vie.