‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 16 sur 25 · 16

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Où l’on espère que le lecteur trouvera un agréable mélange de gaîté et de folie, de bon sens et d’absurdité.

Ce n’était pas sans raison que notre aventurier avait conçu des inquiétudes, et ses craintes n’étaient que trop prophétiques. Lorsqu’il descendit de cheval, à l’auberge qu’il avait quittée si brusquement le soir précédent, il courut droit à l’appartement où il avait joui de tant de bonheur dans la compagnie d’Aurélia ; mais elle n’y était plus… Tout était solitaire. S’adressant à la maîtresse de la maison, qui l’avait suivi dans la chambre… « Où est cette dame ? » s’écria-t-il du ton de la plus vive impatience. L’hôtesse, affectant un calme glacial, lui répondit qu’elle voyait tant de dames, qu’elle ne savait pas de laquelle il voulait parler. « Je te dis, femme, s’écria le chevalier, en élevant la voix, que tu n’en as jamais vu une pareille… Je veux parler de ce miracle de beauté… »

« Est-il vrai ? reprit l’hôtesse, en se retirant vers la porte de la chambre : Mon mari ! il y a ici un monsieur qui parle d’un miracle de beauté. Pouvez-vous lui donner quelques nouvelles de ce miracle de beauté ? ah ! ah ! ah ! ah ! »

Au lieu de répondre à cette question, l’aubergiste s’avança, et fixant attentivement ses regards sur sir Launcelot : « L’ami, lui dit-il, vous êtes l’homme qui a pris mon cheval dans l’écurie. » « Ne me parlez pas de cheval !… Où est cette jeune dame ? » « Et moi, répondit l’hôte, je veux vous parler de mon cheval, et il faut que vous le retrouviez avant que nous nous quittions… » « Maudit animal ! comment osez-vous vous jouer de mon impatience ? Parlez, ou craignez mon désespoir… Qu’est devenue miss Meadows ? Dites, a-t-elle quitté ce lieu de sa propre volonté, ou était-elle… ? Ah !… parlez donc !… Répondez ; est-ce par la force ? » « Je vous répondrai clairement. Celle que vous appelez miss Meadows est en fort bonnes mains… Ainsi, vous pouvez être bien tranquille sur ce point… » « Ciel et terre ! explique-moi ce que tu veux dire, misérable ! ou je ferai sur toi un exemple effrayant pour tous les insolens aubergistes du royaume. » En disant ces mots, il le saisit d’une main, et le jetant par terre, il lui mit le pied sur le ventre, et le tint tout tremblant dans cette posture.

Le garçon d’écurie et un valet arrivant au secours de leur maître, notre aventurier tira son épée, déclarant qu’il leur arracherait l’âme, et exterminerait toute la famille, si on ne lui donnait sans le moindre délai la satisfaction qu’il demandait.

L’hôtesse, cependant, frappée d’une terreur mortelle, et hors d’elle-même, tomba à genoux, et le supplia d’épargner leurs vies, lui promettant de lui déclarer toute la vérité. Il ne voulut pas toutefois retirer son pied de dessus le ventre du mari, jusqu’à ce qu’elle se fût expliquée. Elle lui dit que, moins d’une demi-heure après qu’il fut parti pour aller à la poursuite des voleurs supposés, il arriva deux chaises de poste attelées chacune de quatre chevaux ; que des hommes armés de pistolets descendirent de l’une d’elles, et emmenérent par force la jeune lady ; que, malgré sa résistance et ses cris, ils la forcèrent d’entrer dans l’autre chaise, dans laquelle était un vieux gentilhomme qui disait être son tuteur ; que la femme de chambre avait été laissée aux soins d’un troisième domestique, pour l’accompagner dans une troisième chaise que l’on prépara avec la plus grande diligence, pendant que les deux autres roulaient avec rapidité sur la route de Londres. Ce fut par ce domestique un peu indiscret que les gens de la maison apprirent que le vieux gentilhomme, son maître, était M. Darnel ; la jeune personne, sa nièce et sa pupille ; et notre chevalier, un chevalier d’industrie, sans ressource, qui cherchait à s’emparer de sa fortune.

Le chevalier devint furieux par les détails de ce récit ; il poussa du pied le corps de son hôte ; ses yeux étaient tout enflammés de colère ; il se précipita vers la cour pour monter Bronzomarte, et poursuivre le ravisseur ; mais il en fut empêché par un nouvel incident.

Un des postillons qui avait conduit la chaise dans laquelle Dolly voyageait, arriva dans cet instant ; en voyant notre héros, il accourut vers lui le chapeau à la main, et lui présenta une lettre, en lui adressant ces paroles « Je prie votre honneur de me dire si votre honneur n’est pas sir Launcelot Greaves, venant des provinces de l’ouest. Voici une lettre d’une jeune dame, que j’ai promis de remettre dans les mains de votre honneur. »

Le chevalier saisit la lettre avec empressement, l’ouvrit, et y lut le contenu suivant :

« L’homme m’a laissé la liberté de vous faire savoir que ma chère lady va à Londres avec son oncle Darnel. Ne vous tourmentez pas, très-honoré Monsieur, car je vous promets, sur ma vie, de vous faire savoir où nous habiterons, si je peux connaître votre adresse à Londres : l’homme dit que vous pouvez la faire imprimer dans les papiers publics. J’espère que le postillon sera assez honnête pour vous remettre ce billet, et que votre honneur voudra bien excuser sa très-humble servante

« Dorothée Cowslip. »

P.-S. « Je vous prie d’assurer de mon estime M. Tom Clarke. L’homme de M. Darnel est bien certainement fort civil, mais je ne pense nullement à lui, je vous assure. Une mauvaise marchandise peut avoir une bonne enveloppe, comme on dit. »

Rien ne pouvait venir plus à propos que ce billet. À peine en eut-il pris lecture, que la raison reprit son empire ; la réflexion lui revint, et il se mit à raisonner sérieusement en lui-même. Il considérait qu’Aurélia était déjà trop loin pour qu’il fût possible de l’atteindre ; et que par une poursuite précipitée, il ne pouvait qu’exposer sa santé, sans obtenir aucun résultat avantageux. Il se fia à l’attachement de sa maîtresse et à la fidélité de sa femme de chambre, qui trouverait des occasions de lui faire connaître ses sentimens, par le moyen de ce domestique dont elle avait déjà fait la conquête, ainsi que le lui indiquait le post-scriptum de sa lettre. Il se détermina donc à modérer son impatience, et à se rendre à Londres sans se presser ; et, au lieu de faire aucune démarche, qui aurait pu porter Anthony Darnel à éloigner sa nièce de cette capitale, il se promit de garder un repos apparent, jusqu’à ce qu’elle y fût établie, et son tuteur retourné dans sa province. Aurélia lui avait parlé du docteur Kawdle, et il espéra obtenir de lui plus tard des renseignemens importans.

Ces réflexions produisirent immédiatement un heureux effet sur notre héros ; sa rage se calma et sa physionomie reprit insensiblement son air habituel de politesse et d’aménité. Ensuite il gratifia le postillon d’une manière si généreuse, qu’il se mit à danser dans la cuisine, où il ne manqua pas d’exalter la générosité, et l’immense fortune de sir Launcelot Greaves.

Notre aventurier s’occupa d’abord de faire soigner Bronzomarte d’une manière convenable à ce noble coursier. Ensuite il demanda quelques rafraîchissemens pour lui-même, et se retira dans un appartement, où l’hôte, sa femme et tous les domestiques l’attendaient, pour supplier son honneur de vouloir bien leur pardonner leur insolence ; ils l’attribuèrent à leur ignorance sur son rang et sa personne, et aux fausses informations que leur avaient données les domestiques du vieux gentilhomme. Il avait trop de grandeur d’âme pour conserver le moindre ressentiment à l’égard de gens peu dignes de son attention. Non-seulement il leur pardonna sans balancer, mais il assura l’aubergiste qu’il lui tiendrait compte de la valeur du cheval, qui, au surplus, fut ramené le même soir à son écurie par un paysan qui l’avait trouvé tout estropié dans les ruines d’une vieille masure. Notre chevalier avait essuyé tant de fatigues pendant quarante-huit heures, sans avoir eu un moment de repos, qu’il se décida à prendre une nuit pour se remettre, et ensuite retourner à l’endroit où il avait laissé son écuyer malade ; car il portait de nouveau de l’intérêt à Timothy.

En faisant de nouvelles et sérieuses réflexions sur lui-même, il fut obligé de s’avouer qu’il était beaucoup moins malheureux qu’avant son entrevue avec Aurélia. En effet, au lieu d’éprouver, comme auparavant, les tourmens d’un amour sans espoir, qui avait troublé sa raison, il avait alors l’heureuse certitude que le tendre cœur d’Aurélia partageait son affection. Quoiqu’elle eût été arrachée à sa tendresse, aux vifs transports qui avaient rempli son âme d’un bonheur inexprimable, il ne formait aucun doute qu’il ne fût bientôt en mesure de la soustraire au pouvoir d’un parent inhumain, dont la tutelle ne tarderait pas à expirer ; et d’ailleurs il restait dans la sécurité la plus parfaite sur sa constance et sa vertu.

Le lendemain, en voyageant, il réfléchit sur la malheureuse aventure dont son écuyer avait été la victime, et, en rapprochant de sang-froid toutes les circonstances, il comprit facilement que tout ce plan avait été combiné par Anthony Darnel et ses émissaires, pour l’éloigner de l’auberge dans laquelle il se proposait d’exécuter ses desseins contre l’innocente Aurélia. Il ne douta plus que l’oncle, ayant appris l’évasion de sa nièce, avait suivi ses traces, au moyen des informations qu’il avait recueillies de poste en poste ; et qu’ayant reçu plus de détails au Cerf-Blanc sur sir Launcelot, il avait formé le plan dans lequel Crabshaw avait servi d’instrument involontaire pour tromper son maître.

Occupant ainsi son imagination par ces diverses réflexions, notre héros arriva le soir au lieu de sa destination. En entrant dans l’auberge où Crabshaw avait été placé à l’infirmerie, il rencontra l’apothicaire qui, tout effaré, se retirait avec précipitation de la chambre du malade. Il lui demanda des nouvelles de la santé de son écuyer ; le marchand de drogues, en s’essuyant partout avec une serviette, répondit avec un embarras manifeste, qu’il craignait bien qu’il ne fût dans un grand danger, par une inflammation de la pia mater, qui avait causé un violent délire. Ensuite il se mit à expliquer, en termes techniques, la méthode de traitement qu’il avait suivie ; et conclut en disant que la cervelle du pauvre écuyer était désorganisée à tel point, qu’il avait rejeté tout ce qu’il lui avait administré, et qu’il venait de lui jeter son pot de chambre à la figure.

Le bon cœur du chevalier fut alarmé de ce rapport ; il se détermina à procurer à Crabshaw des conseils plus utiles que ceux de l’apothicaire, et il demanda s’il n’y avait pas un médecin dans le pays. Le pharmacien, après quelque hésitation, finit par convenir qu’il y avait un docteur dans le village, homme singulier et humoriste ; mais qu’il croyait qu’il était fort peu occupé dans sa profession, et rien moins qu’habitué aux formules de l’ordonnance. À la vérité, il passait pour un érudit, mais pour ce qui était de la science médicale…… il n’oserait pas prendre sur lui de dire…… « Cela ne fait rien, interrompit sir Launcelot, il pourra peut-être donner quelque conseil salutaire au malade ; et je vous prie de le faire avertir à l’instant même. »

Pendant que l’apothicaire était occupé à remplir cette commission, il vint dans l’idée à notre aventurier, de questionner l’aubergiste sur le compte à ce médecin qui lui avait été représenté sous un aspect si défavorable ; et il en obtint les renseignemens suivans :

« Quant à moi, monsieur, je ne connais rien de mal du docteur. Il est fort tranquille et ne paraît pas être un homme querelleur. Il fréquente ma maison de temps en temps, et paie ce qu’il prend comme mes autres pratiques. Ils disent qu’il n’est pas très-habile en pharmacie, car il traite ses malades par la diète et l’eau de gruau, ce qui fait qu’il ne peut pas compter sur l’amitié de l’apothicaire. Vous savez, monsieur, qu’il faut que chacun vive et laisse vivre comme on dit. Je dois dire que pour la valeur de trois guinées, il a rétabli si bien la santé de ma femme, que je crois bien avoir épargné, en deux ans, quarante livres sterling en comptes d’apothicaire. Mais qu’est-ce que cela fait ? il faut que chacun mange quand même ce serait aux dépens des autres ; et je ferais moi-même un triste métier, si toutes mes pratiques allaient se mettre en tête de ne plus boire que de l’eau de gruau, parce que c’est bon pour la santé. Grâce à Dieu, j’ai une santé aussi bonne que tout autre habitant de l’Angleterre ; mais malgré cela, moi et ma famille, nous sommes saignés et purgés, et nous prenons de la tisane deux fois l’année, par égard pour l’apothicaire, qui est un fort brave homme et un fort bon voisin. »

Cette conversation fut interrompue par le retour de l’apothicaire accompagné du docteur, dont l’extérieur, à la vérité, ne prévenait pas en sa faveur. Il était vêtu de la manière la plus simple, et paraissait avoir passé cinquante ans ; sa tournure était très-négligée, et il avait dans son maintien quelque chose de satirique. Avant d’entrer dans la chambre du malade, il fit quelques questions sur son mal. L’apothicaire, en montrant sa propre tête, lui dit : « Tout le mal est là. » Le docteur, s’adressant à sir Launcelot, répliqua, « Si tout le mal est là, ce n’est rien. »

Après des questions plus précises relativement aux symptômes, on lui dit que le sang était visqueux en apparence, la langue un peu blanche, les urines colorées, et les déjections bilieuses et fétides. Quand le docteur dit qu’il pariait rencontrer les mêmes indices chez tout homme bien portant dans les trois royaumes, l’apothicaire ajouta que le malade était visiblement comateux, et de plus souffrait des douleurs de coliques et des borborismes. « Au diable, avec vos borborismes, s’écria le docteur. Quels remèdes avez-vous appliqués ? » L’autre répondit à cette question, que le malade avait été phlébotomisé trois fois ; qu’on lui avait appliqué un vésicatoire entre les épaules, qu’il avait bu de temps en temps d’un apozème cathartique, et pris dans les intervalles des pilules alexipharmaques, et des potions indifférentes. » « Indifférentes ! en vérité, dit le docteur, si indifférentes, que je veux être crucifié si jamais elles opèrent pour le malade ou pour la maladie. » En disant ces mots il entra brusquement dans la chambre de Crabshaw, suivi de notre aventurier, qui se trouva presque suffoqué en entrant. Le jour n’y pénétrait pas, les volets étaient fermés. Un grand feu bien ardent brillait dans la cheminée ; des rideaux de tapisserie, très-épais, étaient fermés tout autour du lit, où le malheureux écuyer était étendu sous une énorme charge de couvertures. La garde qui avait toute l’apparence d’une ivrognesse, cuisait dans cet appartement, comme une âme damnée en enfer ; mais elle se leva lorsque la compagnie entra, et fit ses politesses dans le plus grand decorum. « Eh bien, eh bien la garde ! dit le docteur ; comment va votre malade ? » « Dieu soit loué, dit-elle, je le crois en bon train. Soyez sûr que l’apozème a fait un effet merveilleux. Vingt-cinq selles depuis trois heures du matin ! Mais il n’a pas voulu souffrir qu’on lui appliquât des vésicatoires sur les cuisses. Grand Dieu ! comme il a été obstiné et hors de son bon sens toute la sainte journée ! » « Vous mentez, s’écria l’écuyer, je jouis de mes sept sens de nature, quoiqu’à moitié fou par vos vexations. »

Le docteur ayant tiré les rideaux, on vit le malheureux écuyer pâle et défait, qui, après avoir considéré son maître avec des yeux égarés, lui adressa la parole en ces mots : « Seigneur chevalier, je vous demande une grâce. Je vous prie d’attacher une pierre au cou de l’apothicaire, et un licou à celui de la garde ; de jeter l’un dans la rivière voisine, et de pendre l’autre au premier arbre que vous rencontrerez. En agissant ainsi, vous rendrez un service signalé au genre humain, car ils ont fait l’un et l’autre un pacte avec le Diable, et lui ont envoyé avant le temps un grand nombre de gens qui valent mieux qu’eux. » « Oh ! il commence à parler d’une manière sensée…… Prenez courage, mon ami, dit le médecin… Quel est votre mal ?… » « La médecine. » « Qu’est-ce qui vous fait principalement souffrir ? » « Le médecin… » « Avez-vous mal à la tête ? » « Oui, par ses impertinences. » « Sentez-vous des douleurs dans le dos ?… » « Oui, quand j’y ai les vésicatoires… » « Avez-vous mal à l’estomac ?… » « Oui, car j’ai grand-faim. » « Éprouvez-vous des frissons ? » « Toujours, quand je vois l’apothicaire. » « Sentez-vous quelque plénitude dans le bas-ventre ? » « Je voudrais que la conscience de l’apothicaire fût aussi nette. » « Avez-vous soif ? » « Pas assez pour boire de l’eau d’orge. » « Faites-moi le plaisir d’examiner son gosier dit l’apothicaire ; je vous assure qu’il a la langue chargée et la bouche mauvaise. » « J’ai connu certains membres de la faculté, dit le docteur, à qui une bonne correction aurait mieux convenu que la pratique de la médecine. C’est très bien, mon honnête garçon ; puisque vous avez pris suffisamment de purgatifs, et dès que vous dites n’avoir plus d’autre maladie que le médecin, nous allons vous remettre sur vos jambes, sans vous questionner davantage. Allons, la garde ! ouvrez cette fenêtre, et jetez-moi toutes les fioles dans la rue. À présent, ouvrez ces rideaux, et ne fermez pas les fenêtres, afin que cet homme ne soit pas asphyxié par la mauvaise odeur. Ôtez-moi tout de suite les deux tiers de ce charbon et un tiers de ces couvertures. Comment vous trouvez-vous à présent, mon ami ?… » « Mais je crois que je me porterais tout-à-fait bien, si vous vouliez faire suivre à la garde le chemin des bouteilles, et à l’apothicaire celui de la garde : puis ensuite ordonner une tranche de bœuf d’une livre pour mon dîner, car je suis si affamé, que je crois que j’avalerais un cheval, et la selle avec. »

L’apothicaire, voyant ce qui se passait, se retira de lui-même, levant les mains au ciel en signe d’étonnement. La garde fut congédiée à l’instant. Crabshaw se leva, s’habilla lui-même sans le secours de personne, et fit un excellent repas de tout ce qui se présenta de mangeable à ses yeux. Le chevalier passa la soirée avec le médecin, qui, au premier abord, l’avait regardé comme un fou ; mais, d’après la suite de leur conversation, il se vit obligé d’abandonner cette idée, sans avoir pu se fixer à aucune autre à ce sujet, et il le quitta tourmenté d’une impatiente curiosité. Le chevalier, de son côté, avait pris plaisir aux sarcasmes pleins d’esprit et d’érudition du docteur, qui lui sembla être une espèce de philosophe cynique, affecté d’un peu de misanthropie, en guerre ouverte avec tout le corps des apothicaires, qu’il n’était pourtant pas de son intérêt de désobliger.

Le lendemain, Crabshaw étant parfaitement rétabli, d’après toutes les apparences, le chevalier compta avec l’apothicaire, paya l’aubergiste, et reprit le chemin de Londres, ayant le projet de quitter son armure à quelque distance de la capitale ; car depuis son entrevue avec Aurélia, sa passion pour la chevalerie s’était graduellement refroidie. Comme c’était la violence de son désespoir qui avait mis le désordre dans ses idées, depuis qu’il était calmé, ses pensées avaient repris naturellement leur aplomb ordinaire. Pendant tout le cours de la journée, il récréa son imagination par la perspective de la félicité dont il jouirait en s’unissant à l’incomparable Aurélia ; il résolut d’attendre avec patience le moment où la loi mettrait un terme à l’autorité de son tuteur, plutôt que de tenter aucun moyen violent qui pourrait compromettre les intérêts de son amour.

Il marchait déjà depuis assez long-temps sur le bord de la grande route, lorsqu’un bruit confus le tira tout à coup de sa rêverie. En jetant ses regards devant lui, il vit, à quelque distance, une populace nombreuse, composée d’hommes et de femmes armés de différentes manières, avec des fléaux, des fourches, des pieux et des mousquets. Ils attaquaient tous à la fois un cavalier de la figure la plus bizarre, qui, armé d’une espèce de lance, frappait autour de lui avec une fureur inconcevable. Notre aventurier n’avait pas encore tellement renoncé à l’esprit de la chevalerie,. qu’il pût voir tranquillement un seul chevalier en danger de succomber sous les efforts d’un aussi grand nombre d’adversaires. Sans prendre le temps de se couvrir de son casque, il dit à Crabshaw de le suivre dans la charge qu’il allait faire sur toute cette multitude. Alors, la lance en arrêt, et donnant de l’éperon à Bronzomarte, il fournit sa carrière avec tant d’impétuosité, qu’il renversa tout ce qui se rencontra sur son chemin. Il jeta une telle terreur parmi toute cette populace, qu’ils s’enfuirent devant lui comme un troupeau de moutons ; et le plus grand nombre d’entre eux crut fermement qu’il était le Diable en personne. Il était arrivé fort à propos pour sauver la vie à l’autre chevalier errant ; car trois hommes le couchaient en joue avec leurs mousquets, lorsqu’il commença cette charge si brillante. Le chevalier inconnu fut si reconnaissant de cette opportune intervention, qu’il accourut au grand galop vers notre héros. « Frère, lui dit-il, c’est la seconde fois que vous me portez secours au moment où j’allais échouer. Bess Mizzen, je dois le dire, n’est qu’une chaloupe qui fait eau, en comparaison du beau vaisseau que vous avez équipé. Je désire que désormais nous puisions croiser ensemble dans les mêmes latitudes. Frère ! et Dieu me damne si je m’écarte de vous tant qu’il en restera une planche debout, et que je pourrai déployer une voile. »

Àce langage, notre chevalier reconnut sans peine le candidat capitaine Crowe, qui avait trouvé le moyen de s’équiper avec un assortiment d’armure tout-à-fait particulier. Pour lui tenir lieu de casque, il portait un de ces bonnets dont on se sert dans la cavalerie légère, et l’avait attaché sous son menton avec de larges courroies, de sorte qu’il avait caché entièrement son visage, excepté ses yeux. Au lieu de cuirasse, cotte de maille et autres pièces d’une armure complète, il était enfermé dans une veste de postillon, en cuir, couverte de plaques de fer-blanc. Son bouclier était un couvercle de casserole, sa lance un long bâton de houblon avec une pointe de fer. Il avait un large sabre avec une garde en osier, comme celui d’Hudibras, suspendu à un large ceinturon de buffle qui lui entourait le corps. Ses jambes étaient protégées par des bottes fortes, et ses mains par de gros gants de cavalerie. Sir Launcelot ne voulut pas perdre son temps à l’examiner en détail, parce qu’il s’aperçut qu’il était arrivé quelque malheur et que l’ennemi s’était rallié à peu de distance ; il donna ordre à Crowe de le suivre, et il partit en toute hâte ; mais il n’avait pas remarqué que son écuyer avait été fait prisonnier ; et le capitaine ne se rappelait pas non plus que son neveu Clarke avait été mis hors de combat et arrêté au commencement de l’action. À la vérité le pauvre capitaine avait reçu tant de coups sur la tête, qu’il y avait de quoi s’étonner qu’il pût se rappeler son propre nom.

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