‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 17 sur 25 · 17

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Contenant des aventures de chevalerie aussi nouvelles que surprenantes.

Le chevalier sir Launcelot et le novice Crowe firent leur retraite avec autant d’ordre que de diligence, à une demi-lieue environ du champ de bataille : là, le premier, faisant halte, proposa de s’arrêter dans une auberge de bonne apparence, portant pour enseigne Saint-Georges de Cappadoce combattant le dragon, ouvrage dans lequel la chevalerie temporelle et spirituelle se trouvaient dans un heureux accord. Deux figures si extraorditraordinaires, mettant pied à terre à la porte de l’auberge, ne purent traverser la cour sans être remarquées et admirées par les hôtes et les domestiques, dont quelques-uns commencèrent à décamper, supposant que c’étaient deux individus d’outre-mer, apportant, comme courriers ou hérauts d’armes, la nouvelle d’une invasion des Français. Cependant les craintes et les soupçons de ceux qui s’aventurèrent à rester furent bientôt dissipés, lorsque notre héros leur adressa la parole en bon anglais pour demander à être conduit dans un appartement.

Peut-être leurs soupçons n’auraient pas cédé aussi facilement si le capitaine Crowe eût porté la parole ; car il était véritablement un novice fort extraordinaire, non-seulement en chevalerie et dans son accoutrement, mais encore dans les dialectes de la langue anglaise usités par les êtres à deux pieds qui habitent ce royaume. Il dit au garçon d’écurie de prendre son cheval à la remorque, et de l’assurer sur un bon mouillage par ses amarres. Il ordonna au domestique qui les conduisait dans le parloir, d’être preste, d’embarquer ses avirons, de songer à son timon, et de porter à bord une petite ration d’eau-de-vie ou de grog, afin qu’il pût en renverser un canon dans sa soute au pain ; car il avait éprouvé tant de tangage, qu’il croyait être sur son lest. Le garçon n’entendit rien de tout ce discours que le mot eau-de-vie, et à ce signal il disparut. Alors Crowe, se jetant dans un grand fauteuil, s’écria : « Holà ! ho ! frère, il faut mettre en panne… Je ne sais ce que c’est,… mais ma tête bourdonne comme un pot qui bout… je vois, je ne vois plus, je vois encore… Mon intérieur est tout-à-fait dérangé… Je souffre du coup que j’ai reçu… Je sens battre mon… Dieu ait pitié de moi !… Swab, viens nettoyer ici… On n’a pas pensé à ma longue-vue. Donne-moi vite un verre de liqueur… »

La dernière partie de ce discours s’adressait au domestique qui était revenu avec une bouteille d’eau-de-vie ; Crowe la lui arracha avec précipitation, et en versa le quart, d’un seul trait, dans sa soute au pain. À la vérité, il n’y avait pas de temps à perdre, car il éprouvait déjà des vertiges, et était au moment de s’évanouir lorsqu’il avala le cordial, qui le ranima sur-le-champ.

Alors il dit au domestique de déboucler les courroies de son casque ; mais c’était une commission dont le garçon ne put venir à bout, quoique sir Launcelot lui prêtât la main ; car la tête et la mâchoire étaient tellement enflées par les coups qu’il avait reçus, que les courroies et les boucles étaient pour ainsi dire enterrées dans les creux formés par la tuméfaction des parties adjacentes.

Heureusement pour le novice, un chirurgien des environs passait à cheval devant la porte. Ce fut le domestique qui l’aperçut et qui ouvrit la fenêtre pour l’appeler, afin que le chevalier pût réclamer son ministère. Le chirurgien examina en silence, mais non sans étonnement, la figure et particulièrement la tête de Crowe, et lui tâta le pouls ; ensuite il déclara que l’inflammation était très-considérable, et paraissait croître avec tant de violence dans son paroxisme, qu’il jugeait nécessaire de recourir à une copieuse phlébotomie, pour dégager les canaux intérieurs ; et aussitôt il commença à découvrir le bras du capitaine, qui, devinant son projet, s’écria : « Cessez, cessez, frère ! vous vous y prenez mal ; vous allez travailler à la poupe, quand le dommage est au gaillard d’avant. Tout ira bien quand mes mâchoires seront libres. »

En disant ces mots, il tira de sa poche un petit couteau ; et, s’approchant d’un miroir, il l’appliqua si fortement sur les courroies de son casque, qu’il coupa le nœud gordien, sans autre dommage pour sa figure qu’une légère coupure, qui, ajoutée au gonflement de ses traits naturellement difformes, et à une barbe épaisse, âgée d’une semaine toute entière, complétait une hideuse caricature. Cependant les soins du chirurgien ne furent pas inutiles, parce qu’il fallut sonder diverses contusions sur différentes parties de la tête ; car le casque, trop mince, n’avait pas suffi pour la garantir contre les armes des paysans.

Quand les blessures eurent été bien lavées et pansées suivant les règles de l’art, et lorsque le chirurgien eut été congédié avec une rétribution convenable, notre chevalier envoya un courrier sur le champ de bataille pour se procurer des informations sur le compte de M. Clarke et de l’écuyer Crabshaw, et en attendant il demanda le récit des aventures de Crowe depuis son départ du Cerf-Blanc.

Il ne pouvait guère compter que le novice lui donnerait une relation bien suivie et en bon anglais. Cependant il développa ses facultés oratoires de manière à le satisfaire. Il lui apprit qu’ayant pris sa direction vers Birmingham, où il avait le projet de le combattre en combat singulier, il avait rencontré, par hasard, dans une auberge, un chaudronnier ambulant qui raccommodait un chaudron ;… que, le voyant travailler comme un habile ouvrier, il lui avait demandé conseil, et que le chaudronnier, après avoir réfléchi à la demande, s’était engagé à lui faire une armure telle, que ni lance ni épée ne pourrait la percer ;… qu’ils se rendirent à la ville la plus voisine, où il acheta la veste de cuir, les plaques de fer-blanc, la lance et le large sabre, ainsi qu’un poëlon de cuivre que l’artiste était occupé alors à convertir en bouclier ; mais qu’en attendant, le capitaine, dans son impatience de commencer ses œuvres de chevalerie, s’était armé lui-même d’un couvercle de casserole, et s’était mis en route sur le grand chemin, malgré les raisonnemens, les larmes et les représentations de son neveu Clarke, qui ne put cependant se déterminer à l’abandonner seul dans le dangereux voyage qu’il entreprenait ; que, le second jour de son voyage, il découvrit cinq ou six hommes à cheval, gouvernant droit sur lui ; sur quoi il mit à la voile vent arrière, et se prépara au combat ;…… qu’il les héla à une distance assez considérable, et leur dit de mettre en panne ; que, malgré cet avis, ils s’avancèrent par travers, et alors il leur ordonna de virer de bord, et de ferler leurs voiles de perroquet, qu’autrement il allait lâcher sa bordée ;… qu’entendant ce salut, ils arrivèrent sur lui tous à la fois, et se tinrent au plus près, de manière à mêler leurs voiles ; alors il leur cria à haute voix que sa maîtresse, Besselia Mizzen, était le superbe pavillon de la beauté, devant lequel ils devaient abattre leur mât de perroquet, sous peine d’être coulés bas ;… qu’après l’avoir considéré quelque temps avec étonnement, ils manœuvrèrent avec rapidité, quelques-uns d’eux courant sur sa poupe, et les autres prenant, sa proue en travers ;… que, non contens d’arriver en avant, tout à coup ils virèrent vent devant, et que l’un d’eux l’abordant du côté sous le vent, appliqua un coup de bâton si vigoureux sur ses œuvres-mortes, que ses lumières dansèrent dans leurs lanternes ; qu’il lui rendit son salut avec sa lance, avec tant d’effet, que son agresseur fut démâté en un clin d’œil ; qu’alors il se trouva engagé avec le reste des ennemis, excepté un, qui gagna au large, et revint bientôt avec un mousqueton de bord d’un petit navire, qui lui aurait causé un grand dommage, et probablement l’aurait forcé d’amener, s’il n’avait été secouru par la valeur du chevalier. Il ajouta que, dans le commencement du combat Tom Clarke se porta au-devant de l’avant-garde de l’ennemi, dans l’intention, à ce qu’il présumait, de prévenir les hostilités ; mais qu’avant qu’il fût arrivé assez près pour se faire entendre, il fut renversé par une vague qui l’engloutit, et qu’alors on le remorqua sans qu’il ait pu savoir où.

Crowe venait de terminer sa narration, qui se composait d’idées sans suite, et d’une explosion de termes usités par les marins, et sans aucun sens, lorsqu’un gentilhomme du voisinage se présenta à la porte de l’hôtellerie, comme exerçant les fonctions de juge de paix. Il était accompagné d’un constable, qui avait sous sa garde les personnes de Thomas Clarke et de Timothy Crabshaw, et était environné de cinq hommes à cheval, et d’une foule innombrable d’hommes et d’enfans. Le capitaine, qui était toujours sur ses gardes, quand il eut découvert cette cavalcade et cette procession, en donna avis à sir Launcelot, et le prévint qu’ils pourraient gagner le large en forçant de voiles avec toute la voilure qu’ils pourraient porter. Notre aventurier n’accueillit pas cette idée, et parut au contraire déterminé à obtenir, à tout prix, l’élargissement des prisonniers.

Le juge ordonna à sa suite de rester en dehors ; il envoya complimenter sir Launcelot Greaves, et demander à avoir une conférence de quelques minutes avec lui. Il fut introduit immédiatement, et ne put se défendre d’une prodigieuse surprise à la vue du capitaine Crowe. En effet, dans ce moment, il n’avait rien d’une figure humaine, tant son enflure avait fait de progrès, tandis que sa peau était tout-à-fait décolorée. Le gentilhomme, qui s’appelait Elmy, après avoir fait ses excuses de la liberté qu’il avait prise, commença à expliquer le motif de sa visite. Il dit qu’une plainte avait été portée devant lui, en sa qualité de juge de paix, contre deux hommes armés, à cheval, qui avaient arrêté cinq fermiers sur le grand chemin du Roi, mis leur vie en danger, et même assailli, estropié, blessé diverses personnes, en contravention à la paix du Roi, et en violation des lois ; que, par les indications, il présumait que le chevalier et son compagnon étaient les individus contre lesquels la plainte avait été portée, et qu’ayant été informé de son rang par M. Clarke, qu’il avait connu à Londres, il était venu le trouver pour voir s’il n’était pas possible d’arranger cette affaire.

Le chevalier le remercia de sa politesse et de ses prévenances, et lui raconta franchement toute l’histoire telle qu’elle lui avait été détaillée à lui-même par le capitaine. M. Elmy ne put avoir aucun doute sur la vérité de cette narration, qui se rapprochait en tous points de celle de M. Clarke. Il est vrai de dire que Tom, suivant sa coutume, avait été extrêmement communicatif envers le gentilhomme, et lui avait fait connaître toute l’histoire de sir Launcelot Greaves, ainsi que l’extravagante détermination de son oncle le capitaine Crowe. M. Elmy dit alors au chevalier, que les personnes qui avaient été arrêtées par le capitaine, étaient des fermiers qui revenaient d’un marché voisin ; que ces gens naturellement grossiers, ayant un peu trop bu, étaient arrivés à un degré extraordinaire d’insolence ; qu’un d’entre eux, surtout, nommé Prickle, était le compagnon le plus querelleur de tout le pays, et si chicaneur, qu’il avait déjà soutenu environ trente procès, qu’il en avait perdu vingt-huit, avec damnation aux frais. Il ajouta qu’il serait assez facile d’influencer les autres par des conseils, mais qu’il ne connaissait de moyen de venir à bout de Prickle, que par les formes et l’autorité de la loi. En conséquence il proposa d’entendre les témoignages dans la forme légale ; et son clerc se trouvant parmi ceux qui l’avaient suivi, le tribunal se forma tout de suite dans la chambre de sir Launcelot Greaves.

Cependant M. Clarke avait si bien employé son temps en expliquant la loi aux assistans, et en vantant les immenses richesses et la libéralité sans bornes de sir Launcelot, qu’il avait changé totalement les dispositions du constable, des principaux habitans et de la population ; et même il avait ébranlé les résolutions de la majorité des fermiers, qui, dans le principe, ne respiraient que menaces et vengeance. Le fermier Stake, appelé le premier à la barre pour prêter serment sur l’identité de sir Launcelot Greaves et du capitaine Crowe, déclara que ledit Crowe l’avait arrêté sur la grande route, et lui avait causé une grande frayeur ; qu’ensuite il avait vu ledit Crowe avec un pieu ou arme, de la valeur de six sous, troubler la paix du Roi, en attaquant et battant les têtes et les épaules des fidèles sujets de Sa Majesté, Geoffrey Prickle, Hodge Dolt, Richard Bumpkin, Mary Fang, Catherine Rubble et Margery Litter ; et qu’il vit sir Launcelot, baronnet, aidant, assistant et secourant ledit Crowe en contravention à la paix du Roi et aux lois du royaume.

On interrogea le déposant pour savoir si le défendeur, lorsqu’il les arrêta, leur demanda leur argent ou les menaça de voies de fait ? il répondit qu’il ne pouvait le dire, attendu que le défendeur leur avait parlé un langage inconnu. Interrogé si le défendeur les laissa passer sans user d’aucune violence, et s’ils ne passèrent pas effectivement, sans être inquiétés ? il répondit affirmativement. Requis de dire pour quelle raison ils revinrent sur leurs pas, et si le défendeur Crowe ne fut pas assailli avant d’avoir fait usage de ses armes ? le déposant ne fit aucune réponse. Les dépositions du fermier Bumpkin, ainsi que celles de Madgery Litter, et de Mary Fang ayant été reçues de même, le juge les engagea fortement à un arrangement, leur faisant observer que, dans le fait, ils étaient eux-mêmes les agresseurs, et que le capitaine Crowe n’avait fait autre chose qu’exercer le droit d’une légitime défense.

Ils paraissaient tous disposés à suivre ce conseil, excepté le fermier Prickle, qui, entrant dans l’audience avec un mouchoir tout ensanglanté autour de la tête, déclara que cette affaire serait jugée d’après la loi, aux prochaines assises ; et, en attendant, il insista pour que les défendeurs fournissent caution ou fussent conduits immédiatement en prison. Il affirma sous serment qu’ils étaient coupables d’avoir semé l’effroi en se montrant avec des armures et des armes hors d’usage, pour inspirer la terreur aux sujets du Roi, ce qui était une infraction à la paix publique. Il ajouta qu’ils avaient en outre, avec la force de leurs armes, c’est-à-dire avec des épées, des lances et autres instrumens de guerre, successivement assailli, et frappé de terreur, lui et divers sujets de notre Seigneur et Roi, et que cela pouvait être d’un pernicieux exemple au fidèle peuple de notre dit Seigneur et Roi, et contraire à la paix de notre dit Seigneur et Roi, à sa couronne et à sa dignité.

Ce paysan avait appris à grands frais quelques termes de barreau, et il croyait avoir le droit de faire tourner son instruction au détriment et à l’ennui de ses voisins. M. Elmy, le trouvant obstinément sourd à tout projet d’accommodement, admit les défendeurs à caution pour une somme modique ; et l’aubergiste et le curé de la paroisse se présentèrent d’eux-mêmes comme garans. M. Clarke et Timothy Crabshaw, contre lesquels il ne s’élevait aucune plainte, furent mis immédiatement en liberté. Ensuite le premier, s’avançant devant le juge, forma une plainte contre Geoffrey Prickle ; et déclara, sous serment, qu’il l’avait vu assaillir le capitaine Crowe, sans aucune provocation ; et que, lorsque lui, déposant, s’entremit pour prévenir un plus grand mal, ledit Prickle avait également attaqué et blessé, lui, déposant, et détenu par violence et emprisonnement illégal, sans acte judiciaire ou aucune autorisation.

En conséquence de cette plainte, qui fut appuyée par divers témoins pris dans la foule qui était à la porte, la procédure fut dirigée contre le fermier Prickle, à qui l’on annonça qu’il fallait fournir caution, ou aller en prison sans délai. Cet honnête paysan, qui jouissait d’une grande fortune, avait fait un usage si général de son opulence, qu’il n’y avait pas un habitant, dans toute la paroisse, qui ne l’eût vu pendre avec plaisir. Cependant son influence, et la crainte qu’il inspirait, étaient telles, qu’aucun des quatre autres n’aurait osé refuser de le cautionner, si Clarke ne leur eût fait entendre que, s’ils le faisaient, il les attaquerait comme parties principales, et formerait deux actions séparées contre chacun d’eux. Prickle était en difficulté avec l’aubergiste ; et le curé ne voulait pas désobliger le vicaire, qui poursuivait alors le fermier pour quelques dîmes. Il offrit en conséquence de déposer une somme égale au cautionnement fixé pour le chevalier ; mais cette proposition fut rejetée comme étant contraire à la jurisprudence des tribunaux. Il envoya chercher un procureur du village, pour lequel il était depuis long-temps un excellent client ; mais l’homme de loi avait été appelé en témoignage dans un autre comté. Le collecteur de l’accise se présenta pour garant ; mais, n’ayant pas de propriétés dans la commune, il ne put être accepté. Divers paysans, qui étaient sous la dépendance du fermier Prickle, furent successivement refusés, parce qu’ils ne purent justifier qu’ils avaient payé les taxes de la paroisse.

Le fermier se voyant ainsi abandonné, et dans un danger imminent de visiter l’intérieur de la prison, tomba dans un accès de rage, pendant lequel il blasphéma contre le juge, maudit les deux aventuriers errans, et déclara qu’il ferait volontiers la gageure de vingt guinées, qu’il avait plus d’argent dans sa poche qu’aucune autre personne présente ; et, dans l’espace de moins d’un quart d’heure, il lâcha quarante juremens, que le juge ne manqua pas de bien compter. « Avant d’aller plus avant, dit M. Elmy, je vous ordonne de payer quarante schellings pour les juremens que vous venez de prononcer, autrement je vais vous faire attacher au pilori, sans plus de cérémonie. »

Prickle, jetant deux guinées sur la table, avec deux juremens de plus pour compléter la somme, déclara qu’il était bon pour payer successivement autant qu’aucun juge du comté ; puis il répéta sa proposition de gageure, que notre aventurier accepta sur-le-champ, en disant en même temps, que ce n’était point par aucun motif de vanité, mais pour punir un insolent paysan, qu’on ne pouvait châtier d’une autre manière sans troubler la paix publique. Vingt guinées furent déposées de chaque côté dans les mains de M. Elmy. Prickle, aussitôt, plein de confiance, tira avec empressement une bourse de toile contenant deux cent soixante-dix guinées, et la vida sur la table. Ce brillant étalage éblouit les yeux des assistans, et les porta à croire que sa victoire était assurée.

Sir Launcelot lui demanda s’il n’avait rien de plus à montrer ; et le fermier lui ayant répondu que non, il tira de sa poche, sans se faire attendre, un portefeuille qui renfermait une grande quantité de billets de banque. Il en choisit trois, de cent guinées chacun, et les déposa sur la table, au grand étonnement de tous ceux qui étaient présens. Prickle, furieux de son désappointement et de sa perte, dit qu’il serait peut-être nécessaire de prouver que ces billets étaient légitimement acquis. Sir Launcelot se levait pour tirer vengeance de cette insulte ; mais M. Elmy le retint par le bras, et lui représenta que Prickle ne désirait rien tant au monde que quelque autre tête cassée pour établir le fondement d’une nouvelle procédure.

Le chevalier céda à ces remontrances ; et, se tournant vers l’auditoire, dit sans affectation et du ton le plus simple : « Mes amis, ne vous imaginez pas que je veuille profiter des dépouilles de ce méchant homme. Je demande à cet honorable magistrat de vouloir bien recevoir les vingt guinées, et de les distribuer comme il le jugera convenable parmi les pauvres de la paroisse. Mais, par cet acte de bienfaisance, je ne me crois pas encore quitte du dommage que j’ai causé à quelques-uns de vous par la participation que j’ai prise à cette malheureuse affaire ; et, en conséquence, je donne vingt autres guinées pour être partagées entre ceux qui ont souffert, en proportion du dommage que chacun a pu éprouver ; et j’aurai une nouvelle obligation à M. Elmy, s’il veut bien se charger encore de cette distribution. »

Quand il eut terminé ce discours, la cour, le chemin et toute la maison, retentirent des acclamations de ceux qui l’entouraient. L’honnête Crowe, qui ne voulait céder en rien en générosité à notre noble chevalier, sortit sa bourse, et déclara qu’attendu que c’était lui qui avait été la cause première de l’affaire, il prétendait contribuer également à calfater leurs fentes, et radouber leurs bordages. Le chevalier, plutôt que d’entrer en contestation avec notre novice chevalier, lui dit qu’il considérait les vingt guinées comme payées pour le compte de tous deux, et qu’ils s’en entendraient ensemble dans un autre moment.

Ce point étant arrangé, M. Elmy prit toute la gravité d’un magistrat, et adressa la parole à Prickle en ces termes :

« Fermier Prickle, j’ai autant d’étonnement que de honte de voir un homme de votre âge et de votre fortune, jouir de si peu de considération, que vous ne puissiez trouver une caution suffisante pour quarante guinées. C’est une preuve évidente que vous n’avez su ni cultiver l’amitié de vos voisins, ni mériter leur bienveillance. J’avais entendu parler de vos disputes, de vos violences, de votre insolence, et de votre esprit litigieux, et j’ai souvent souhaité de trouver une occasion favorable de vous infliger une correction légale. Cette occasion m’est offerte en ce moment. Vous avez, en présence de ce nombreux auditoire, vomi un torrent d’injures contre moi ; vous m’avez insulté, sous le double caractère de galant homme et de magistrat. Quant à ce qui me concerne personnellement, je pourrais négliger vos insultes, en me bornant au mépris qu’elles méritent ; mais je manquerais à la dignité de mes devoirs comme magistrat, si je pouvais accorder l’impunité aux injures que vous m’avez adressées dans l’exercice de mes fonctions. En conséquence, je vais vous envoyer en prison pour cette offense ; et vous y resterez jusqu’à ce que vous puissiez fournir caution pour les autres poursuites dirigées contre vous. »

Les premiers transports de colère de Prickle s’étaient calmés, et il commençait à ressentir l’aiguillon du remords. Il était extrêmement mortifié de l’idée d’être envoyé en prison d’une manière si humiliante. Il perdit son arrogance, et après un combat intérieur très-pénible, pendant que le greffier était occupé à rédiger l’ordre, il dit qu’il espérait que sa seigneurie aurait la bonté de ne pas l’envoyer en prison. Il demanda excuse à lui et à nos aventuriers pour les avoir insultés dans la colère, et fit remarquer qu’il avait eu la tête cassée, et payé vingt-deux guinées pour son extravagance ; qu’ainsi l’on ne pourrait pas dire qu’il était resté sans châtiment, quand même le plaignant voudrait consentir à donner son désistement, comme il était prêt à le faire lui-même.

Sir Launcelot, voyant ce grossier et opiniâtre personnage suffisamment humilié, devint son défenseur auprès de M. Elmy et de Tom Clarke, qui lui pardonnèrent, à sa considération ; et les désistemens ayant été donnés mutuellement, le fermier eut la permission de se retirer. Le peuple fut régalé aux frais de notre aventurier ; et les hommes, femmes et enfans, au nombre de dix ou douze, qui avaient été blessés ou meurtris dans la mêlée, furent avertis de se rendre le lendemain chez M. Elmy pour y recevoir leur part de la libéralité du chevalier. Le juge fut invité à passer la soirée avec sir Launcelot et ses deux compagnons, pour lesquels un souper avait été commandé ; mais la première chose dont le cuisinier s’occupa, fut de préparer un cataplasme pour la tête de Crowe, qui avait acquis alors une dimension épouvantable. Notre chevalier Greaves, qui était tout bonté et affabilité, serra la main de M. Clarke, en lui exprimant sa satisfaction de se retrouver encore une fois avec ses anciens amis ; et lui ajouta à l’oreille qu’il avait des complimens à lui faire de la part de miss Dolly Cowslip, qui était alors au service d’Aurélia.

Clarke fut extrêmement surpris de cette nouvelle, et après un moment d’hésitation ; « Dieu me pardonne, s’écria-t-il, je veux mourir si la prétendue miss Meadows n’était pas la même personne que miss Aurélia Darnel. » Ensuite il avoua qu’il s’estimait trop heureux que la pauvre Dolly se trouvât dans une si agréable position ; il s’étendit en éloges les plus expressifs sur la bonté de son cœur et de ses vertueuses inclinations ; et finit par en appeler au jugement du chevalier lui-même, pour déclarer si elle n’était pas charmante avec sa robe de taffetas vert. Cependant il se fit mettre un bandage sur la tête, et aida à appliquer le cataplasme sur celle de son oncle, qu’on envoya se coucher de bonne heure, après qu’il eut pris une légère dose de vin d’Espagne et de petit lait, pour provoquer la transpiration. Les trois autres convives passèrent une soirée agréable ; et le juge, en son particulier, s’enthousiasma pour le noble caractère du chevalier, tout altéré qu’il était par sa manie.

Maintenant, laissons-les jouir du plaisir d’une conversation sage et raisonnable, et occupons-nous des nouveaux hôtes qui arrivèrent dans la soirée, et s’arrêtèrent pour passer la nuit dans l’hôtellerie… Mais comme nous avons déjà fatigué outre mesure la patience du lecteur, nous allons lui laisser un peu de répit jusqu’au prochain chapitre.

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