‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 19 sur 25 · 19

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Contenant les exploits des chevaliers du Griffon et du Croissant.

M. Sycamore, autrement le chevalier du Griffon, ainsi nommé à cause d’un griffon peint sur son écu, étant armé de pied en cap, et son ami Dawdle muni d’un certain instrument avec lequel il se flattait de s’assurer la victoire sur le novice Crowe, partirent de l’auberge de Saint-Georges avec leurs domestiques, le cœur rempli des plus hautes espérances, et caracolèrent sur le chemin qui conduit à Londres ; c’était celui qui avait été suivi par notre aventurier. Comme ils étaient fort bien montés et allaient grand train, en moins de deux heures ils rejoignirent sir Launcelot et sa compagnie. M. Sycamore envoya au chevalier un nouveau défi dans les formes par son trompette ; Dawdle, pour de bonnes raisons à lui connues avait éludé cette commission.

Notre aventurier, après avoir entendu cette nouvelle provocation, et voyant son rival qui l’avait dépassé, armé de pied en cap, et la lance en arrêt, posté pour lui intercepter le passage, se détermina à lui donner la satisfaction qu’il exigeait, et demanda que les conditions du combat fussent établies. Le chevalier du Griffon proposa que le vaincu renonçât à ses prétentions sur miss Aurélia Darnel, en faveur du vainqueur ; que pendant le combat des deux chevaliers, son ami Dawdle fournît une course contre le capitaine Crowe ; que l’écuyer Crabshaw et le domestique de M. Sycamore se tinssent prêts à porter secours à leurs maîtres respectifs, en cas de besoin, conformément à la loi des combats, et que M. Clarke observât les mouvemens du trompette, dont les fonctions étaient de sonner la charge.

Le chevalier accepta ces conditions, malgré les pressantes et pathétiques remontrances du jeune procureur, qui conjurait tour à tour, les larmes aux yeux, les deux combattans de se désister d’une action qui pouvait être sanglante et meurtrière, et outrageait les lois divines et humaines. Ce fut en vain qu’il essaya de les toucher par ses exhortations et par ses larmes. Ses menaces des persécutions auxquelles ils s’exposaient dans ce monde, et des peines éternelles dans un autre, n’eurent aucun succès, et ne les empêchèrent point de persister dans leur résolution ; son oncle aurait commencé le premier les hostilités, s’il n’eût été prévenu par sir Launcelot, qui engagea Clarke à s’éloigner du champ de bataille, s’il ne voulait courir le risque d’être enveloppé dans les dangers du combat. Il se conforma à cet avis, et se retira assez loin ; mais ses craintes et son intérêt pour ses amis, réunis à une vive curiosité, le retinrent dans un poste d’où il pouvait observer toutes les chances de cette action.

Après que les deux chevaliers se furent partagés loyalement le terrain, et que le même soin eut été pris par les seconds de leur côté, M. Sycamore éprouva quelques scrupules, auxquels il est probable que la contenance guerrière et le caractère bien connu de son adversaire donnèrent naissance. La confiance que lui avait inspirée le refus de sir Launcelot se dissipa, et il vit clairement que sa répugnance ne pouvait être attribuée à un manque de courage, et il prévit qu’en poussant plus loin la plaisanterie, il pouvait en résulter des conséquences très-graves, autant pour sa réputation que pour sa vie ; en conséquence, il demanda à parlementer. Il allégua que son affection pour miss Aurélia Darnel était accompagnée de tant de délicatesse, que si la défaite de son rival pouvait contribuer à la rendre malheureuse, sa victoire ferait de lui le plus infortuné des hommes ; en conséquence, il proposait que l’un et l’autre s’assurassent de ses sentimens et de son choix avant d’en venir aux dernières extrémités.

Sir Launcelot déclara qu’il craignait beaucoup plus de combattre l’inclination d’Aurélia que de s’opposer aux attaques du chevalier du Griffon, et que s’il avait le moindre motif de penser que M. Sycamore, ou tout autre homme, eût obtenu la préférence de ses bontés, il abandonnerait immédiatement ses prétentions comme étant sans espoir. Mais en même temps il remarquait que cette rétractation de Sycamore était trop tardive ; qu’il avait insulté un gentilhomme ; que non-seulement il lui avait envoyé un cartel, mais qu’il l’avait encore poursuivi, et s’était opposé à son passage sur le grand chemin ; que lui, sir Launcelot, ne pouvait consentir à laisser ces insultes impunies. En conséquence, il insista pour que M. Sycamore se mît en mesure de combattre, sous peine d’être traité comme un lâche et un fanfaron. Cette déclaration fut fortement appuyée par Dawdle, qui lui dit qu’il ne pouvait éluder le combat, sans passer aux yeux de tout le monde pour un infâme poltron.

Ces deux observations donnèrent le coup d’aiguillon nécessaire au courage du provocateur. Les champions reprirent leurs postes respectifs : le trompette donna le signal, et les combattans s’élancérent dans la carrière avec une grande impétuosité. Soit que l’éclat des armes de sir Launcelot effrayât le cheval de M. Sycamore, soit que tout autre objet, en frappant sa vue, produisît ce malheureux effet, il est certain qu’il s’arrêta tout court vers le milieu de sa course, et donna une telle secousse à son cavalier, qu’il lui fit perdre l’équilibre et le mit hors d’état de faire usage de sa lance à son plus grand avantage. Si notre héros eût continué sa course avec sa lance en avant, il est probable que le corps de M. Sycamore aurait été mal protégé par son armure ; mais sir Launcelot, s’apercevant que celle de son rival n’était pas en position, eut justement le temps de détourner la pointe de la sienne. Alors les chevaux se rencontrèrent par un choc si violent, que Sycamore, déjà tout désarçonné et mal assuré sur sa selle, fut renversé, et sa chute fit voler en éclats son armure autour de lui.

Le vainqueur, le voyant étendu sans mouvement, descendit de cheval, et lâcha les boucles de son casque, à quoi il fut aidé par le trompette. Lorsque le casque eut été enlevé, on vit la figure du malheureux chevalier du Griffon, couverte de la pâleur de la mort. Il n’était pourtant qu’évanoui, et reprit bientôt connaissance par l’effet de la fraîcheur de l’air, et par une aspersion d’eau froide prise dans un petit ruisseau du voisinage. Lorsqu’il reconnut son vainqueur remplissant les devoirs de l’humanité auprès de lui, il ferma les yeux par un sentiment de honte, et dit à sir Launcelot, que la fortune avait été pour lui ce jour-là, quoi qu’il rejetât sa défaite sur la faute de son cheval ; il ajouta que cette ridicule affaire n’aurait pas eu lieu sans les malignes instigations de ce drôle de Dawdle, sur des épaules duquel il se promettait de prendre vengeance de sa mésaventure.

Le capitaine Crowe aurait peut-être pu échapper à toute disgrâce, si son adversaire se fût conformé honorablement aux lois de la chevalerie dans son engagement avec notre novice ; mais dans cette occasion son industrie mérita plus d’éloges que son courage. Il s’était muni à l’auberge d’une vessie soufflée, dans laquelle il avait renfermé une certaine quantité de petits cailloux ; et il l’attacha adroitement au bout de sa lance dans le moment même où le capitaine partit d’après le signal du combat. Au lieu de se porter directement à sa rencontre, Dawdle, se détournant de la droite ligne, évita ainsi la lance de son adversaire, et fit résonner sa vessie avec tant d’effet, que le cheval de Crowe, dressant les oreilles, prit sa course et s’enfuit dans des terres labourées, avec une telle vitesse, que le cavalier se vit obligé d’abandonner sa lance, et de se tenir à la crinière pour éviter d’être jeté hors de la selle. Dawdle, qui était beaucoup mieux monté, voyant la fâcheuse position du marin, s’élança au galop pour suivre le malheureux novice, et lui chatouiller les épaules sans craindre de revanche.

M. Clarke, lorsqu’il vit son parent si rudement traité, oublia ses craintes et vola à son secours ; mais, avant qu’il pût le joindre l’agresseur s’était déjà éloigné ; et, voyant que la fortune s’était déclarée contre celui qui était son patron et son ami, il l’abandonna généreusement dans son malheur, et se dirigea vers Londres en toute diligence.

Timothy Crabshaw ne laissa pas de prendre sa part dans le noble exploit de cet heureux jour. Il était alors tellement pénétré de la puissance de la chevalerie errante, qu’il croyait fermement que son maître et lui étaient également invincibles ; et cette confiance agissant sur ses mauvaises inclinations, le rendit aussi querelleur dans sa sphère, que son maître était doux et généreux. Pendant qu’il était sur son cheval, au poste qui avait été désigné pour lui et le domestique de Sycamore, il manégea Gilbert de manière à lui faire lâcher des ruades contre la croupe de l’autre cheval. Cette insulte donna lieu à une altercation qui se termina par un combat. Le laquais maniait son fouet avec la plus grande dextérité et le faisait claquer aux oreilles de Crabshaw, qui avoua ensuite qu’il chantait et résonnait comme une marmite de merluche ; mais l’écuyer, qui savait très-bien faire usage d’un long fouet, ayant été charretier depuis son enfance, trouva le moyen d’enlacer avec le sien le cou de son adversaire, et de le jeter en bas de son cheval, à moitié étranglé, au moment même où son maître était culbuté par sir Launcelot Greaves.

Ayant ainsi remporté la victoire, il ne crut pas devoir respecter bien scrupuleusement le point d’honneur de la chevalerie ; mais, ne doutant pas qu’il n’eût le droit de tirer le plus grand parti possible de ses avantages, il se mit en mesure de recueillir les dépouilles opimes. Mettant lestement pied à terre : « Frère, dit-il, je m’étonne que votre monture, qui est un cheval de boucher, porte si mal les veaux. Je vous ai fait voir que c’est aujourd’hui votre jour d’être battu. Je veux !… Quoi ! vous me regardez comme si je voulais vous faire du mal ! Ne craignez rien ; mais vous paierez l’amende, pour avoir couru sur mon chemin. Vous la paierez, frère ! »

En disant cela, il vida les poches du vaincu, le débarrassa de son habit et de son chapeau, et prit possession du porte-manteau de son maître. Mais il ne jouit pas long-temps de son butin ; car le laquais alla se plaindre à sir Launcelot d’avoir été dépouillé ; et celui-ci donna ordre à son écuyer de tout restituer, le menaçant en même temps de le punir de sa rapacité. Timothy représenta avec beaucoup de chaleur qu’il avait conquis ces dépouilles dans un combat, aux dépens de sa tête et de ses épaules, qu’il découvrit pour prouver son argument ; mais ses remontrances furent sans pouvoir sur son maître. « Ventrebleu ! dit-il, puisqu’il faut que je te rende tout, je ne veux pas rester ton débiteur de tes coups de bâton. »

En disant ces mots, il fit une attaque si vigoureuse sur les épaules du plaignant, qu’avant que le chevalier pût intervenir, le valet fut indemnisé avec intérêt. En sa qualité de serviteur de Sycamore et de Dawdle, il courut le risque d’une seconde attaque de la part du novice Crowe, qui était transporté d’une telle fureur de la désagréable plaisanterie inventée contre lui par son fugitif adversaire, qu’il fut pendant quelque temps sans pouvoir articuler d’autres sons que quelques interjections entrecoupées, dont il était impossible de comprendre le sens. S’armant d’un bâton, il accourut vers l’endroit où M. Sycamore était assis sur le gazon, soutenu par le trompette ; et probablement il aurait achevé ce que notre aventurier avait seulement ébauché, si le chevalier du Croissant, avec une adresse admirable, n’eût paré le coup qui était destiné au chevalier du Griffon, et n’eût manifesté au colérique Crowe son mécontentement, du ton le plus ferme. Alors il prit au collet le laquais qui venait de se dégager des mains vengeresses de Crabshaw ; et, tenant sa lance de l’autre main, il rencontra par hasard les côtes de l’écuyer.

Timothy ne fut pas lent à lui rendre son salut avec l’arme qu’il tenait encore en main. M. Clarke, accourant au secours de son oncle, fut arrêté par le laquais, qui paraissait fort curieux de voir ses ennemis venger sa propre querelle, en tombant les uns sur les autres. Clarke, ainsi retenu, commença les hostilités contre le domestique, pendant que Crowe était à l’abordage avec Crabshaw. Il s’ensuivit un combat vraiment royal, soutenu avec une grande vigueur, et du sang répandu des deux côtés, jusqu’à ce que l’autorité de sir Launcelot, soutenue de quelques remontrances de poids, appliquées sur son écuyer, mît fin à cette lutte. Crabshaw s’éloigna immédiatement, et alla tout en gémissant faire part de ses griefs à Gilbert, qui parut compatir faiblement à ses maux ; le laquais se sauva ; M. Clarke essuya son nez tout saignant, déclarant qu’il traduirait l’agresseur devant le bureau de la Couronne ; et le capitaine Crowe continuait à vomir une foule de juremens sans aucun sens, mais dont on pouvait cependant conjecturer qu’il commençait à se fatiguer de sa nouvelle profession. « Que mes yeux soient damnés si vous appelez ceci… Mes bordages éclatent, frère… regardez… voyez-vous… Un gueux, un gros lourdaud de poltron, de fils de… Parmi des brisans, j’ai perdu mon sillage… ma soute est fendue… retirez-vous… Au diable toute la chevalerie errante !… Donnez-moi un vaisseau où l’eau ne pénètre pas. Voyez-vous, frère… Peut-être vous ne pourrez pas… Au large avec un vent frais. Le cœur joyeux, j’y resterai toute l’année… Me rompre les os ; cela ne veut pas dire causer. »

Notre héros essaya de consoler le novice en lui disant que, s’il avait reçu quelques coups, son honneur n’en avait pas souffert. En même temps il remarqua qu’il était fort difficile, pour ne pas dire impossible, qu’un homme pût réussir dans la carrière de la chevalerie, lorsqu’il avait passé la plus grande partie de sa vie dans d’autres occupations. Il donna de plus à entendre que le motif qui l’avait porté à embrasser ce genre de vie n’existant plus, il était déterminé à renoncer à une profession qui, sous certains rapports, l’exposait à des accidens désagréables. Crowe réfléchit en lui-même sur cette insinuation pendant que les autres acteurs de la scène étaient occupés à chercher les chevaux qui s’étaient échappés. Quant à M. Sycamore, il était si moulu de sa chute, qu’on fut obligé de lui procurer une litière pour le transporter à la ville la plus prochaine. Son domestique fut expédié pour remplir cette commission, et sir Launcelot resta auprès de lui jusqu’au retour de son valet.

Quand il eut été placé sûrement dans cette nouvelle voiture, notre chevalier prit congé de lui en ces termes : « Je n’exigerai pas que vous vous soumettiez aux conditions que vous avez établies vous-même avant notre combat. Je vous laisse toute liberté de profiter de vos avantages pour continuer, par des voies honorables, vos démarches auprès de la jeune lady dont vous vous êtes déclaré sincèrement épris. Mais si vous aviez recours à des moyens indignes d’un homme d’honneur, vous trouverez sir Launcelot Greaves toujours prêt à vous demander raison de votre conduite, non point comme un extravagant chevalier errant, mais comme un vrai gentilhomme anglais, jaloux de son honneur et ferme dans ses résolutions. »

M. Sycamore ne répondit rien à ce discours ; mais, d’un air chagrin, il donna ordre à ses gens de poursuivre leur route. En conséquence, ils se dirigèrent à droite ; et notre héros prit la route de Londres, dans la direction contraire.

Sir Launcelot avait déjà échangé son armure contre un habit de cheval, un chapeau et des bottes ; et Crowe, en se séparant de son accoutrement ridicule, reprit à quelques égards l’apparence d’une créature humaine. Après cette métamorphose, ils continuèrent leur route de la manière la plus paisible. M. Clarke, pour leur faire passer le temps agréablement, entreprit une dissertation savante sur les lois, tendant à démontrer que M. Sycamore, par sa conduite dans cette journée, était susceptible d’être accusé par trois actions différentes, outre une enquête pour cause de démence ; et que Dawdle pourrait être poursuivi, pour avoir imaginé et pratiqué une ruse subtile, pour causer du dommage à son oncle, et en outre pour une action, à cause d’attaque, querelle et rixe… Mais pourquoi ? dira-t-on. Parce que ledit Crowe ayant pris la fuite, et le fait peut être prouvé facilement, avant qu’aucun coup eût été porté, ledit Dawdle le poursuivant, même sur le grand chemin, lui inspirant de la frayeur, et, commettant des actes de violence sur sa personne, est devenu, suivant tous les commentaires et textes, le véritable agresseur, et justiciable de la cour du Banc du Roi.

La vanité du capitaine fut si fortement choquée de ces observations, qu’il s’écria avec autant de colère que d’impatience : « Vous mentez, chien que vous êtes ! Vous mentez, dis-je, coquin ! je n’ai pas pris la fuite, je n’ai pas non plus, eu de frayeur, voyez-vous ! C’est mon chien de cheval, qui n’a pas voulu obéir au gouvernail, voyez-vous ! C’est pourquoi je n’ai pas pu me servir de mon sabre, voyez-vous ! Quant à ce qui est de la peur, je ne la connais pas… Ainsi, allez, ayez autant de courage que moi, voyez-vous ! ou… je t’arrangerai à l’avant et à l’arrière… » Tom protesta que ce qu’il en avait dit n’était qu’un simple système de procédure ; et Crowe s’apaisa tout de suite.

Ils arrivèrent, le soir, à la ville de Bugden, sans aucune autre aventure, et passèrent la nuit fort paisiblement.

Le lendemain matin, après que l’ordre eut été donné de seller les chevaux, M. Clarke entra sans façon dans la chambre de sir Launcelot, conduisant une femme, qui était miss Dolly Cowslip en personne. Cette jeune fille, s’approchant du chevalier, s’écria : « Ô sir Launcelot ! Ma chère lady ! ma chère lady ! » Mais ses larmes, qui coulaient en abondance, l’empêchèrent de continuer, et le sensible procureur, par une sympathie compatissante, mêla ses larmes aux siennes.

Notre aventurier, tout ému de cette exclamation, s’écria : « Juste ciel ! où est mon Aurélia ? Où avez-vous laissé ce trésor de ma vie ? Répondez-moi, sans plus attendre ! je suis tourmenté de crainte et d’impatience ! »

Dolly, s’étant un peu remise, lui dit que M. Darnel avait logé sa nièce dans une maison neuve, dans le quartier de May fair ; que le second soir de leur arrivée, il y eut une explication très-vive entre Aurélia et son oncle, qui, le lendemain, congédia Dolly sans lui permettre de prendre congé de sa maîtresse ; et que le même jour il alla se loger dans une autre partie de la ville, à ce que lui apprit plus tard l’hôtesse, sans qu’elle pût lui faire connaître où il était allé ; que lorsqu’elle partit, John Clump, un des domestiques, qui prétendait avoir de l’attachement pour elle, lui promit bien positivement d’aller la voir et de lui faire savoir ce qui se passait dans la maison, mais qu’il n’avait pas tenu parole, et que, se trouvant tout-à-fait étrangère à Londres, sans amis et sans domicile, elle s’était déterminée à retourner chez sa mère, et qu’elle s’était mise en route à pied depuis la veille au matin.

Notre chevalier qui, d’après son lamentable préambule, s’attendait à des nouvelles beaucoup plus terribles, vit avec plaisir ses noirs présages se dissiper. Cependant il était loin d’être satisfait de l’éloignement de Dolly, car il avait compté sur son dévouement à ses intérêts, joint à son influence sur John Clump, pour recueillir des avis utiles, qui pourraient lui faire atteindre le but de ses désirs. Après quelques momens de réflexion, il jugea à propos de ramener à Londres miss Cowslip, et de la loger dans le même endroit où John Clump avait promis de venir lui porter des nouvelles ; car il pensait que très-probablement c’était malgré lui qu’il n’avait pas tenu sa promesse.

Dolly ne témoigna aucune répugnance pour le projet de retourner à Londres, car elle espérait pouvoir encore une fois rejoindre sa chère lady, à laquelle elle était attachée par les liens de la plus forte affection. D’ailleurs son inclination à cet égard était fortifiée par la considération qu’elle aurait la compagnie du jeune procureur, qui avait fait une grande impression sur son cœur, ainsi qu’on pouvait le voir bien évidemment. Il faut que nous convenions, cependant, pour l’honneur de cette jolie personne, que ses pensées n’avaient jamais été inspirées que par l’innocence et la vertu. Plus sir Launcelot Greaves examinait cette aimable fille, et plus il se sentait disposé à prendre soin de sa fortune ; et dès ce moment il combina un plan en sa faveur, qui s’exécuta plus tard. En même temps il prescrivit à M. Clarke de diriger ses démarches auprès de miss Cowslip, d’après les règles de l’honneur et de la décence, s’il faisait quelque cas de son amitié. Son premier soin fut de se procurer un cheval de selle pour Dolly, qui préférait à toute autre voiture cette manière de voyager ; et par-là il combla les vœux de son admirateur, qui ne désirait rien tant que de la voir à cheval, avec sa robe de taffetas vert.

L’armure, ainsi que les accoutremens de Crowe et de Crabshaw furent laissés à la garde de l’aubergiste ; et Timothy subit une telle métamorphose avec son habit de livrée, que Gilbert même eut de la peine à le reconnaître. Quant au novice Crowe, sa tête avait repris à peu près sa dimension naturelle ; mais sa figure était si couverte de taches noires, son nez était si aplati, qu’il aurait pu facilement passer pour un Cafre ou pour un Éthiopien. Tout étant donc en ordre, ils partirent de Bugden, formant une cavalcade bien ordonnée ; dînèrent à Hatfield, et, le soir, arrivèrent dans Holborn, à l’auberge du Taureau, où ils établirent leur quartier pour la nuit.

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