‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 20 sur 25 · 20

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Dans lequel notre héros descend au séjour des damnés.

La première démarche dont sir Launcelot s’occupa le lendemain matin de son arrivée à Londres, fut de loger Dolly Cowslip dans la maison où John Clump avait promis de venir la voir ; car il était dans la persuasion que, si la visite avait été différée, elle se ferait un jour ou l’autre, et qu’alors il pourrait avoir quelque nouvelle d’Aurélia. M. Clarke obtint la permission de prendre son logement dans la même maison, d’après le désir pressant qu’il manifesta qu’on lui confiât le soin d’être l’intermédiaire pour les informations et les instructions entre Dolly et notre aventurier. Sir Launcelot Greaves était résolu de vivre fort retiré jusqu’à ce qu’il eût recueilli sur miss Darnel quelques particularités qui pussent diriger sa conduite ; cependant il se proposait de fréquenter incognitò les endroits publics, afin de se ménager la chance de rencontrer par hasard la maîtresse de son cœur.

Comptant bien que les originalités de Crowe pourraient contribuer à son amusement dans ses heures de solitude, il invita cet homme bizarre à vivre avec lui dans une petite maison, qu’il loua toute meublée, dans les environs de Golden Square. Le capitaine le remercia beaucoup de sa politesse, et accepta franchement sa proposition, quoiqu’il n’approuvât pas beaucoup le choix de sir Launcelot, sous le rapport de la situation. Il dit qu’il lui recommanderait un beau et excellent premier pont, tout près de Sainte-Catherine, dans Wapping, où il se récréerait beaucoup par la vue du devant, qui donne sur une rue très-fréquentée par les passans, les charrettes, les traîneaux et autres voitures. Il ajouta qu’il aurait par derrière une vue non moins agréable sur la grande brasserie de l’Alderman Parson, avec le spectacle de deux cents cochons au moins, qu’on engraissait sous les fenêtres ; et, pour l’engager davantage, il mentionna le voisinage des canons de la Tour, qui charmeraient ses oreilles les jours de fête. Il n’oublia pas non plus le bruit agréable de l’amarrage et du démarrage des vaisseaux dans la rivière, et la vue des objets agréables de l’autre côté de la Tamise, qui se remarquent dans les bassins marécageux, et les jardins de choux de Rotherhithe. Sir Launcelot n’était pas insensible aux beautés de cette perspective ; mais comme ses affaires étaient dans une autre direction, il sut se contenter d’une position moins séduisante ; et le capitaine Crowe lui tint compagnie par pure amitié.

Vers la nuit, M. Clarke vint trouver notre héros avec des nouvelles qui n’étaient rien moins qu’agréables. Il dit que Clump avait laissé une lettre pour Dolly, par laquelle il l’informait que son maître, M. Darnel, était parti le matin de bonne heure pour le Yorkshire ; mais il ne pouvait rien lui apprendre sur le compte de sa maîtresse, qui, le jour d’avant, avait été conduite, on ne sait où, dans une voiture de louage, accompagnée de son oncle et d’un homme de mauvaise mine, qui avait toute l’apparence d’un bailli ou d’un guichetier, de sorte qu’il craignait qu’elle n’eût éprouvé quelque violence.

Sir Launcelot fut profondément affecté de cette nouvelle, car il avait toujours craint qu’un homme tel que M. Darnel, d’un caractère violent et d’un cœur corrompu, ne fît quelque tentative sur les jours de son adorable nièce ; cependant, après y avoir mieux réfléchi, il ne put s’imaginer qu’il eût eu recours à un expédient aussi criminel. Sachant qu’on pouvait lui demander compte de sa nièce, qui était sous son autorité, il aurait eu à craindre qu’un pareil crime ne fût facilement prouvé, et il s’était sans doute borné à la faire partir de la maison où elle était logée. Mais ses soupçons lui inspirèrent d’autres appréhensions ; il pensa que M. Darnel, dans la vue de la faire consentir par la crainte à ses propositions, avait projeté contre elle un plan infâme, et qu’en vertu d’un mandat d’arrêt, il l’avait confinée dans une prison ou dans quelque maison de sûreté particulière. Plein de cette idée, il recommanda à M. Clarke de faire le lendemain matin des recherches dans les bureaux du shériff, afin de s’assurer si quelque mandat de cette espèce avait été délivré ; et lui-même prit la détermination de visiter toutes les grandes prisons dépendantes de la capitale, pour s’informer si elle n’y aurait pas été enfermée sous un nom supposé. Enfin, il résolut d’instruire Aurélia, s’il était possible, de sa résidence momentanée, par un paragraphe inséré dans tous les papiers publics, portant que sir Launcelot Greaves était arrivé dans sa maison près de Golden Square.

Toutes ces résolutions furent ponctuellement exécutées : aucun mandat d’arrêt n’avait été délivré au bureau du sheriff ; et, en conséquence, notre héros partit pour la visite des prisons, accompagné de M. Clarke, qui avait contracté quelques habitudes avec les officiers commandant ces diverses garnisons, dans le temps qu’il était clerc de procureur à Londres. Ils employèrent le premier jour à faire leur enquête à Gate-House, à Fleet, et à Marshallsea. Le lendemain ils se rendirent à la prison du Banc du Roi, où ils apprirent qu’il y avait une grande quantité de prisonniers d’espèces différentes. Ils se proposèrent d’en faire un examen scrupuleux, avec le secours de M. Norton, le concierge, qui était un intime ami de M. Clarke. Il n’avait rien qui se ressentît de la nature de ses fonctions, soit dans son extérieur, soit dans son caractère, qui était remarquable par sa douceur, son humanité et sa bienveillance envers ses semblables, plongés dans le malheur.

Le chevalier commanda à dîner dans une taverne située dans le faubourg, et fut conduit avec le capitaine Crowe à la prison du Banc du Roi, qui est située dans St.-George’s Fields, à un mille environ de l’extrémité du pont de Westminster, et ressemble à une petite ville propre et régulière, consistant en un préau entouré d’un mur très-élevé, qui renferme un grand terrain ouvert, qu’on peut appeler un jardin, où les prisonniers prennent l’air, et occupent leurs loisirs par divers amusemens.

Excepté l’entrée, où les guichetiers surveillent et font la garde, il n’y a rien dans ce séjour qui sente la contrainte, ou qui donne l’idée d’une prison. Il y a toujours dans le préau une foule de promeneurs ; les artisans de toute espèce y exercent leurs différentes professions ; des marchands colporteurs de tous genres, y sont admis pour crier et vendre leurs marchandises, comme dans toute autre rue de Londres. Il y a des bouchers, des boutiques de mercerie, un chirurgien, un cabaret très-fréquenté, et une cuisine publique dans laquelle toutes les provisions des prisonniers sont accommodées gratis aux frais de l’administration. On n’y entend pas les lamentations de la misère, et l’oreille y est plutôt frappée des sons de la joie et de la gaieté. À l’extrémité du préau, à droite, il y a une petite cour pavée, qui conduit à un bâtiment séparé, consistant en douze grands appartemens, appelés chambres d’état, bien meublés et accommodés pour y recevoir les prisonniers de la couronne, du rang le plus distingué. De l’autre côté du préau, faisant face à une division séparée de l’enclos, appelée côté commun, est une rangée de chambres occupées par les prisonniers du plus bas étage, qui partagent les aumônes d’un tronc placé à cet effet, et sont entretenus par ce moyen et par quelques fonds de charité. Nous devons aussi remarquer que la prison renferme une jolie chapelle, dans laquelle un chapelain salarié fait l’office divin tous les dimanches.

Notre aventurier, après avoir feuilleté les registres et lu tous les détails sur les femmes prisonnières qui avaient été admises dans la prison depuis quelques semaines, ne put obtenir le moindre renseignement sur la charmante Aurélia ; mais il résolut d’apporter quelque soulagement à son désappointement en satisfaisant sa curiosité.

Sous les auspices de M. Norton, il fit le tour de la prison, et visita particulièrement la cuisine, où il vit un grand nombre de broches chargées de toutes sortes de provisions, en viande de boucherie, volaille et gibier. Il ne put se défendre d’exprimer son étonnement, en élevant les mains au ciel, et en se félicitant de faire partie d’une nation qui a procuré un pareil asile aux malheureux. Ses exclamations furent interrompues par un bruit tumultueux partant du préau. M. Norton avertit sir Launcelot qu’on l’attendait dans son cabinet, et le laissa aux soins de M. Felton, prisonnier d’un extérieur fort décent, qui lui fit ses complimens avec beaucoup de grâce, et invita la compagnie à venir se reposer dans son appartement, qui était spacieux, commode et très-bien meublé. Lorsque sir Launcelot lui demanda quelle était la cause de ce vacarme, il lui dit que c’était le prélude d’un combat entre deux prisonniers qui allaient incessamment boxer dans le jardin de la prison.

Le capitaine Crowe, témoignant un désir très-vif de voir ce combat, M. Felton l’assura que cela n’en valait pas trop la peine, les deux combattans n’étant regardés que comme de la canaille. « Mais, dans une demi-heure, dit-il, il y aura un combat de quelque importance entre deux démagogues de ce séjour : l’un est M. Crabclaw, médecin, et l’autre M. Tapley, brasseur. Il faut que vous sachiez, messieurs, que ce petit monde, ou république en miniature, est, comme le grand monde, divisé en deux factions. Crabelaw est le chef d’un parti ; et Tapley est à la tête de l’autre. Ils sont l’un et l’autre très-violens et d’un caractère emporté ; leurs intrigues ont mis le désordre dans toute la prison, de sorte qu’il y a du danger à se promener dans le préau, à cause des continuelles escarmouches de leurs partisans respectifs. À la fin, quelques-uns des habitans les plus tranquilles de la prison, ayant délibéré sur le moyen de remédier à ces désordres sans cesse renaissans, ont proposé que la dispute se décidât une bonne fois par un combat singulier entre les deux chefs, qui ont accueilli avec empressement cette proposition. La gageure en conséquence a été convenue de cinq guinées ; et voici le moment fixé pour le combat, d’où dépendent des gageures pour des sommes considérables. Quant à M. Norton, il n’est pas convenable qu’il y soit présent, ou paraisse vouloir réprimer ces mesures violentes, car il est nécessaire de les tolérer comme des ventilateurs favorisant l’évaporation de ces humeurs pernicieuses qui, étant contenues, pourraient faire des progrès, causer une violente explosion, dégénérer peut-être en conspirations et rébellions. »

Le chevalier avoua qu’il ne pouvait comprendre par quels moyens un si grand nombre de gens désordonnés, montant à environ cinq cents individus, pouvaient être retenus dans les limites d’une discipline supportable, ou comment on pouvait empêcher leur évasion, qu’ils pourraient tenter et effectuer en tout temps, soit furtivement, soit à force ouverte, car il était difficile de croire que deux guichetiers occupés continuellement à ouvrir et à fermer la porte, pussent résister aux efforts de toute une multitude.

« Votre étonnement, monsieur, dit M. Felton, cessera lorsque vous réfléchirez qu’il n’est guère possible que toute une multitude puisse coopérer à l’exécution d’un pareil projet, et que le concierge connaît parfaitement cette maxime : Divise pour régner. Quelques prisonniers sont retenus par un sentiment de reconnaissance envers le concierge dont ils ont éprouvé l’amitié et les bons offices ; quelques autres sont dirigés par des motifs de prudence. Un parti est effectivement en observation devant l’autre ; et je suis fermement convaincu qu’il n’y a pas dix prisonniers dans ce séjour, qui voulussent s’évader, s’ils trouvaient les portes ouvertes. C’est un parti qu’aucun homme ne voudrait prendre, à moins que son sort ne fût totalement désespéré, parce qu’il faut ou qu’il abandonne sa patrie pour toujours, ou qu’il s’expose à être repris et traité avec la plus grande sévérité. Le plus grand nombre des prisonniers vit dans l’espérance d’être mis en liberté par le secours de ses amis, la compassion de ses créanciers, ou la faveur d’une mesure législative ; quelques-uns, qui n’ont aucune de ces perspectives, se sont pour ainsi dire naturalisés dans ce séjour, sachant bien qu’ils ne pourraient exister dans une autre situation. Je suis moi-même de ce nombre. Après avoir abandonné à mes créanciers tout ce que je possédais, je suis détenu ici depuis neuf années, parce qu’une seule personne a refusé de signer mon concordat. Depuis long-temps j’ai survécu à tous les amis de qui je pouvais attendre quelques témoignages d’attachement, Je suis devenu vieux en prison, et j’ai pris mon parti d’y passer le reste de ma vie, car la mesure législative en faveur des débiteurs insolvables ne peut pas s’étendre à celui dont la banqueroute n’a pas été déclarée dans les formes. À force d’industrie, et par la plus sévère économie, je viens à bout de vivre indépendant dans cette retraite. Mes moyens de subsister, comme ma personne, sont renfermés dans cette enceinte. Où irais-je, si j’avais l’occasion de m’échapper ? Depuis long-temps mes espérances de fortune sont évanouies. Je n’ai plus ni amis ni relations dans le monde. Il me faudrait rester séquestré dans quelque coin ignoré, ou être arrêté de nouveau et renfermé dans une prison étroite, où je serais privé des douceurs dont je jouis ici.

En ce moment la conversation fut interrompue par une autre rumeur, qui était le signal du combat entre le docteur et son adversaire. La compagnie se rendit à l’instant au jardin, où les champions étaient déjà déshabillés, et les gageures déposées. Le docteur paraissait être d’un âge mûr, d’une stature moyenne, vif et alerte ; son aspect était atrabilaire, et son maintien exprimait à la fois la rage et le dédain. Le brasseur était large d’épaules, membru ; il était rond comme un tonneau de bière, mais très-gras, lourd, de courte haleine, et flegmatique. Notre aventurier ne fut pas médiocrement surpris en voyant qu’ils avaient pour seconds un homme et une femme dépouillés de leurs vêtemens supérieurs, la dernière rangée du côté du médecin ; mais le commencement du combat l’empêcha de demander à son guide l’explication de ce phénomène. Le docteur, se retirant quelques pas en arrière, se mit dans l’attitude d’un bélier, et se précipita sur son adversaire avec la plus grande impétuosité, prévoyant bien que si, dès le premier assaut, il avait le bonheur de le renverser, il ne serait pas facile de le remettre sur ses jambes pour le placer en position d’attaquer. Mais la combinaison de Crabclaw et les efforts réunis de ses muscles ne produisirent aucun effet sur les flancs de Tapley, qui resta ferme comme le promontoire Acrocéraunien, et, marchant en avant avec son poing levé, un peu plus petit et moins dur qu’un marteau de forge, il renversa le médecin par terre. Cependant, en un clin d’œil, avec le secours de la femme son second, il se retrouva sur ses jambes ; et, s’attachant à son adversaire, il s’efforça de le faire tomber. Mais loin de réussir dans son projet, il reçut lui-même un grand coup de poing sur les reins, et le brasseur, se jetant sur lui au moment où il tombait, l’étouffa presque totalement. L’amazone courut à son secours ; et Tapley, montrant peu de disposition à se relever, elle le battit sur la tempe jusqu’à lui faire pousser des cris. L’homme qui était le second du brasseur, s’empressant de venir au secours de son patron, fit une application si vigoureuse sur les yeux de la femme, que dans un instant ils furent entourés d’un cercle noir. Elle lui rendit sa politesse par un coup qui fit couler de son nez un double ruisseau de sang, le saluant en même temps de la dénomination ignominieuse de lâche fils de coquine. Il s’en serait suivi un combat beaucoup plus acharné que le premier, si M. Felton ne fût survenu, et, d’un ton d’autorité, n’eût ordonné à l’homme de quitter le champ de bataille. Celui-ci obéit sans délai à cette injonction en disant : « C’est bien, Dieu me damne ! Felton. Vous êtes mon ami et mon supérieur ; j’obéis à vos ordres ; mais cette drôlesse sera frottée par moi avant de s’endormir. » Alors Felton s’avançant vers son adversaire, lui dit : « Madame, je suis peiné de voir une dame de votre rang et de votre qualité s’exposer ainsi en public ; au nom de Dieu, conduisez-vous avec plus de décence, si ce n n’est par considération pour votre famille, que ce soit au moins par égard pour votre sexe en général. » « Écoutez, Felton, lui répondit-elle, la décence est fondée sur la délicatesse des sentimens ; et une conduite honorable ne peut guère se concilier avec les maux d’une prison et l’opprobre de l’indigence ; mais je vois que la querelle est terminée, et qu’il faut boire l’argent du pari ; si vous voulez dîner avec nous, vous serez le bien-venu ; autrement, mourez de faim avec votre sobriété, et allez au diable. »

Pendant ce temps, le docteur avait abandonné la partie, et reconnu le brasseur pour son vainqueur ; il ne voulut pas honorer le festin de sa présence, et se retira dans sa chambre, très-mortifié de sa défaite. Notre héros fut reconduit à l’appartement de M. Felton, où il resta quelques instans sans ouvrir la bouche tant il était étonné de tout ce qu’il avait vu et entendu.

« Je m’aperçois, monsieur, dit le prisonnier, que la manière dont j’ai parlé à cette femme infortunée excite votre surprise ; et peut-être votre étonnement sera encore plus grand quand vous saurez qu’il y a à peine dix-huit mois, c’était une dame du grand monde, et que son adversaire, qui, soit dit en passant, est son mari, était universellement respecté comme un homme d’honneur et un brave officier… » « Je vous avouerai, s’écria notre héros en l’interrompant, que je suis tellement accablé de cette aventure, que je sens la plus vive curiosité de connaître les causes qui ont produit un changement si déplorable de caractère et de fortune. Mais je contiendrai mon impatience jusqu’à ce soir, si vous voulez me faire le plaisir de m’accompagner à un dîner que j’ai commandé à une taverne du faubourg ; j’espère que M. Norton ne s’opposera pas à la faveur que je demande et qu’il voudra bien être des nôtres. » Le prisonnier remercia le chevalier de son obligeante invitation, et ils s’acheminèrent immédiatement vers le lieu indiqué, prenant, en passant, le concierge, qu’ils trouvèrent dans son bureau, à l’entrée de la prison.

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