‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 2 sur 25 · 02

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Dans lequel le héros de ces aventures paraît pour la première fois sur la scène.

La porte extérieure du Lion noir avait déjà reçu deux secousses effrayantes ; à la troisième, elle s’ouvrit de force et offrit un spectacle qui frappa d’étonnement et de frayeur les cœurs de nos voyageurs. C’était la figure d’un homme armé de pied en cap, portant sur ses épaules un fardeau qui répandait de l’eau de toutes parts, qu’on reconnut, bientôt après, être le corps d’un homme qui paraissait avoir été pêché et retiré du fond de la rivière voisine.

Ayant déposé avec soin sa charge sur le plancher, il s’adressa en ces mots à la compagnie : « Ne soyez pas surpris, mes amis, de cette apparition inattendue, dont je vous donnerai l’explication dans un moment plus convenable ; et pardonnez-moi la manière brusque avec laquelle j’ai demandé ou plutôt exigé l’hospitalité ; l’impolitesse de mon introduction est l’effet de la nécessité. En traversant la rivière, mon écuyer et son cheval ont été entraînés par le courant, et c’est avec la plus grande difficulté que j’ai pu le retirer à terre ; je crains pourtant que mon secours n’ait été trop tardif, car depuis que je le porte il n’a donné aucun signe de vie. »

Àces mots, il fut interrompu par un gémissement qui sortit de la poitrine de l’écuyer, et qui causa autant de joie à son maître que de terreur aux spectateurs. Après un moment de réflexion M. Fillet déshabilla le corps, qui était posé à terre sur une couverture ; il l’enveloppa soigneusement, et le roula d’un côté et de l’autre. Le malheureux écuyer rejeta une prodigieuse quantité d’eau par la bouche, et poussa un cri horrible. Ouvrant enfin les yeux, il jeta autour de lui des regards égarés. Alors le docteur répondit de son rétablissement, et son maître sortit avec le domestique pour aller à la recherche des chevaux, qui étaient restés au bord de la rivière. Il ne fut pas plus tôt parti, que Ferret qui, de sa retraite dans le garde-manger, avait tout observé à travers la serrure, s’aventura à rejoindre la compagnie, et dit avec un sourire ou plutôt avec une grimace exprimant le mépris : « Eh bon Dieu ! quelle aimable bouffonnerie est ceci ? Quoi ! on va nous donner la représentation du revenant d’Hamlet ! » « Triple canon ! cria le capitaine, mon neveu Tom a quitté le gaillard. J’espère qu’il n’a pas été à fond. » « Bah ! il n’y a pas de danger, dit le misanthrope ; le jeune légiste saisit seulement Dolly en substitution. »

Ce qui est certain, c’est qu’on entendit au même instant Dolly poussant des cris dans la cave ; et bientôt après Tom Clarke se montra d’un air embarrassé, en disant qu’elle avait été effrayée par la lumière d’un éclair ; mais cette déclaration ne fut pas confirmée par la jeune fille, qui le regardait avec des yeux irrités, exprimant de la colère, mais non de l’indifférence.

Pendant ce temps, le chirurgien avait fait une saignée à l’écuyer, qui était étendu sur une chaise longue, et soutenu par l’hôtesse, mais qui ne paraissait pas avoir encore repris l’usage de ses sens. Alors seulement M. Fillet examina avec la plus grande surprise l’étrange figure et l’accoutrement de son malade, qui paraissait âgé de plus de cinquante ans. Sa taille était au-dessous de la médiocre ; il était gros et trapu, avec une petite protubérance sur une épaule ; son ventre, naturellement proéminent, excédait encore ses dimensions ordinaires, en raison de l’eau qu’il avait avalée ; la convexité de son front était très-remarquable, et il était si bas, que ses cheveux noirs et crépus descendaient jusqu’à un pouce de l’extrémité de son nez ; cependant ils ne cachaient pas les rides de son front, qui étaient très-multipliées. Ses petits yeux brillans ressemblaient à ceux d’un porc de Hampshire, lorsque de son groin il fouille et bouleverse la terre ; ses joues étaient sillonnées et ridées dans les angles, comme les plis des coutures d’un uniforme sortant des mains du tailleur ; son nez avait beaucoup d’analogie avec une balle de paume dans sa forme, et dans sa couleur avec une mûre, car toute l’eau de la rivière n’avait pu suffire pour éteindre le feu naturel de cette partie de sa figure ; sa mâchoire inférieure était garnie de deux dents ou défenses, longues, blanches, acérées, comme le lecteur peut les avoir observées à la gueule d’un loup, ou de quelque gros chien de boucher, et que les anatomistes prétendent être un prolongement surnaturel des dents canines ; son menton était assez long, assez pointu, assez courbe, pour former avec son front, dans son profil, la ressemblance exacte de la lune dans son premier quartier. Quant à son costume, il avait sur la tête un bonnet de cuir, dans la forme de ceux que portent les marins, et orné d’une broderie qui représentait un croissant ; son habit était de drap blanc, avec des paremens noirs et coupés dans la forme la plus antique, et au lieu de veste, il portait une sangle de buffle. Ses pieds étaient enfermés dans des bottes larges qui, tout en montant jusqu’aux genoux, ne pouvaient cacher cette difformité des jambes, qui donne des droits à la qualification de bancroche ; ses épaules étaient ornées d’un large baudrier, d’où pendait une arme de guerre qui tenait le milieu entre le sabre et le couteau de chasse, et il portait à sa ceinture une paire de pistolets.

Telle était la singulière figure que toute la compagnie contemplait avec étonnement. Après quelques instans, il parut reprendre connaissance ; il promena d’abord ses yeux autour de lui, et, observant chaque personnage avec la plus grande attention, il s’écria du ton le plus bizarre : « Ventrebleu ! où est Gilbert ? » Cette interrogation ne parut pas un indice de bon sens, surtout étant accompagnée d’un regard égaré, et elle fut généralement attribuée à la démence. Néanmoins le chirurgien entreprit de l’aider à recouvrer ses sens. « Allons, lui dit-il, prenez courage ; comment vous portez-vous, mon ami ? » « Comment je me porte ? Mais aussi bien que possible. C’est rester couché trop long-temps : j’ai quelque chose de mieux à faire. Je n’ai pas de raisons pour rester ici. » « Vous devez rendre grâces à Dieu et à votre maître, reprit le chirurgien, pour avoir échappé si miraculeusement à la mort. » « Remercier mon maître ! s’écria l’écuyer, remercier le diable ! Allez enseigner vos niaiseries aux sots. Je sais qui je dois et pour qui je dois prier ; et je sais aussi qui je dois maudire le reste de ma vie, dussé-je vivre cent ans. »

Ici le capitaine intervint et lui dit : « Non, mon camarade, vous devez aussi prier pour cet honnête homme, comme étant votre ancre de salut ; car s’il n’avait pas évacué de votre soute aux vivres l’eau qui s’était introduite dans vos œuvres-mortes, et dégagé vos veines,… voyez-vous, en vous tirant un peu de sang, vous seriez tombé sous le vent, et on n’aurait plus entendu parler de vous dans ce monde, voyez-vous. » « Quoi donc ? Voulez-vous me persuader, répondit le malade, que le seul moyen de me sauver la vie était de verser mon sang si précieux ? Voyez-vous, mon camarade, ce sang-là ne sera pas perdu pour moi ; je vous prends tous à témoin que ce chirurgien, ou apothicaire, ou maréchal, ou médecin de chiens, ou quel qu’il puisse être, m’a privé de ce principe de vie, et qu’il n’a pas laissé beaucoup plus de sang dans mon corps qu’il n’en faudrait pour rassasier une puce affamée. Plût à Dieu qu’il y eût ici un homme de loi pour lui signifier une bonne protestation ! »

Alors, fixant ses regards sur Ferret, il continua ainsi : « Ne seriez-vous pas un membre de l’ordre judiciaire, l’ami ? » « Non. » « Je vous demande pardon : vous m’avez plutôt la mine d’être un charlatan ou un magicien. » Ferret, piqué de cette apostrophe, lui répondit : « Plût à Dieu que je connusse assez de magie pour rappeler un peu de sens commun dans votre tête sans cervelle ! » « Si j’avais besoin de cette marchandise, répliqua l’écuyer, je crois que j’irais à un autre magasin que le vôtre. Vous autres escamoteurs, il vous est plus facile de tirer de l’argent de nos poches que de remettre du bon sens dans nos têtes. Pour ma part, j’ai été une fois dupé de quatre bons schellings par un de vos confrères, faiseur de tours de passe-passe. » Probablement il serait entré dans quelques détails à ce sujet, s’il n’eut été interrompu par le retour de ses vomissemens, ce qui le mit dans le cas de demander un verre d’eau-de-vie.

Aussitôt qu’il eut avalé ce remède, les convulsions de son estomac se calmèrent ; il demanda qu’on le mît dans un lit sans délai, et qu’on lui préparât son souper dans deux heures, composé d’une demi-douzaine d’œufs, et d’une livre de jambon.

En conséquence, l’hôtesse et sa fille le conduisirent dans une autre chambre ; et M. Ferret n’avait eu que le temps de remarquer que cet écuyer était un composé bizarre, dans lequel il ne savait pas ce qui dominait, de la friponnerie ou de la folie, lorsque son maître revint de l’écurie. Il avait ôté son casque, et se montra alors sous l’aspect le plus favorable. Il paraissait n’être pas âgé de plus de trente ans ; sa taille était élevée et annonçait la force. Son visage était long et ovale, son nez aquilin ; sa bouche était garnie de deux rangées de belles dents, aussi blanches que la neige ; son teint était clair, et sa tournure noble ; ses cheveux châtains étaient naturellement bouclés ; et ses yeux bleus brillaient d’une telle vivacité, qu’ils indiquaient clairement que sa raison avait subi quelque atteinte. Un extérieur aussi avantageux disposa facilement en sa faveur la plus grande partie de la société. Il salua de la manière la plus polie et avec une grâce parfaite, demanda des nouvelles de son écuyer ; et, ayant appris combien M. Fillet s’était donné de soins pour le rappeler à la vie, il exigea qu’il acceptât de lui une généreuse récompense ; ensuite, en considération du bain froid qu’il avait pris, on le pressa d’accepter là place d’honneur dans un grand fauteuil, devant le feu qui, à cause de lui, fut renforcé avec une grosse souche de bois.

Remarquant que les autres voyageurs gardaient le silence, soit qu’ils fussent dominés par le respect ou par l’étonnement que leur inspirait la singularité de son équipement, il leur adressa la parole avec un sourire agréable qui embellissait encore sa physionomie.

« L’honorable compagnie est, je n’en doute pas, très-surprise de voir un homme couvert d’une armure dont on a perdu l’usage il y a plus d’un siècle dans ce pays et dans les autres contrées de l’Europe. Son étonnement sera peut-être plus grand encore quand elle saura que cet homme fait, en ce moment, son noviciat dans cette profession qui autrefois a joui de tant de distinction dans la Grande-Bretagne, aussi-bien que dans toute la chrétienté, sous le nom de chevalerie errante. Oui, messieurs, je fais mes premiers pas dans cette carrière si pénible, si hérissée de difficultés, comme candidat aspirant à une haute renommée, déterminé à faire tout ce qui dépendra de moi pour honorer et seconder les efforts de la vertu, combattre le vice sous toutes les formes, redresser les injures, punir les oppresseurs, protéger le faible sans appui, secourir l’indigence, consacrer mes plus nobles entreprises à la cause de l’innocence et de la beauté, et employer mes talens, quels qu’ils soient, au service de mon pays, »

« Quoi ! dit Ferret, vous voulez. donc être un moderne don Quichotte ? Ce projet est par trop extravagant. Ce qui fut, il y a environ deux siècles en Espagne, un roman agréable et une satire de circonstance, ne pourrait être aujourd’hui qu’une froide plaisanterie, et paraîtra aussi absurde qu’ennuyeux, mis en action avec affectation, dans le temps où nous vivons et dans un pays comme l’Angleterre. »

Le chevalier, jetant un regard plein de mépris sur le censeur, lui répondit avec une voix haute et du ton le plus solennel : « Celui qui par affectation imiterait les extravagances qu’on raconte de don Quichotte, serait un imposteur aussi vil que méprisable. Celui qui feint d’être fou, à moins qu’à l’exemple de Brutus l’ancien, il ne dissimule pour exécuter quelque projet noble et généreux, non-seulement dégrade la noblesse de son être, mais désobéit aux décrets de la Providence, puisqu’il fait ainsi abnégation de la divinité qui est en lui. Je ne suis pas un imitateur affecté de don Quichotte ; je ne suis pas non plus, j’en atteste le ciel, attaqué de cet esprit de vertige, si admirablement développé dans l’ingénieuse fiction créée par l’inimitable Cervantes. Je n’ai pas encore attaqué un moulin à vent, en le prenant pour un géant, ni pensé que cette auberge fût un château magnifique. Je n’ai pas cru que cet honorable assistant fût un constable, ni que ce digne praticien fût maître Elisabat, ce chirurgien cité dans Amadis de Gaule ; je ne vous ai pas confondu avec l’enchanteur Alquif, ni avec tout autre sage historique ou romanesque ; je vois et je distingue les objets tout aussi clairement que les voient et les distinguent les autres hommes. Je raisonne sans préjugés ; je peux souffrir la contradiction ; et même, ainsi que la compagnie peut s’en apercevoir, je sais supporter une censure impertinente sans colère et sans ressentiment. Je n’ai de démêlés qu’avec les antagonistes de l’honneur et de la vertu, auxquels j’ai déclaré une guerre perpétuelle, et je veux, en toute occasion, les combattre comme les ennemis naturels du genre humain. »

« Mais cette guerre, dit le cynique, peut être bientôt terminée ; et vos aventures prendront fin à Bridewell, si vous rencontrez quelque constable ferme et déterminé, qui arrête votre chevalerie, comme un vagabond, conformément aux lois. » « Ciel et terre ! s’écria l’étranger, se levant en fureur, et portant la main sur la garde de son épée. Faut-il que je vive pour m’entendre insulter par une épithète aussi injurieuse, et ne pas fouler sous mes pieds l’insolent calomniateur ! »

Le ton dont ces mots furent prononcés, et l’indignation qui éclatait dans les yeux de l’orateur, frappèrent de crainte chaque personnage de la compagnie, et privèrent momentanément Ferret de l’usage de ses facultés. Ses yeux se renfoncèrent sous ses sourcils ; la couleur de son teint, qui naturellement était celle du cuivre, devint tout à coup celle du plomb. Ses dents claquèrent avec fracas, et tous ses membres furent comme frappés d’une paralysie subite. Le chevalier, remarquant son état, se remit sur son siège, en disant : « J’ai tort ; je dois réserver ma vengeance pour d’autres objets et d’autres circonstances. Monsieur, vous n’avez rien à craindre ; l’accès involontaire de ma colère est apaisé maintenant. Rappelez vos esprits. Je veux raisonner froidement avec vous sur les observations que vous m’avez faites. »

Cette déclaration vint fort à propos pour Ferret, qui ouvrit les yeux et essuya son front, pendant que son adversaire poursuivait en ces termes : « Vous avez dit que je courais le risque d’être arrêté comme vagabond. Je ne suis pas assez ignorant des lois de mon pays, pour ne pas connaître quels sont les motifs et les actions qui peuvent mériter légalement cette odieuse dénomination. Permettez-moi de vous dire que je ne suis ni un conducteur d’ours, ni un spadassin, ni un charlatan, ni un mendiant ; je n’invente pas des subtilités et des fraudes pour tromper les sujets du Roi. Je ne peux pas être regardé comme un fainéant ou un homme sans profession, voyageant de ville en ville, ramassant de l’argent à l’aide de certificats supposés, ou de beaucoup de faux prétextes. Sous quel rapport donc puis-je être réputé vagabond ? Répondez-moi franchement, sans crainte et sans réticence. »

Notre misanthrope répondit à cette question avec un accent satirique : « Si vous n’êtes pas un vagabond, vous vous exposez au moins aux peines prononcées contre ceux qui voyagent armés pour troubler la paix. »

« Loin de voyager armé pour troubler la paix, répondit le chevalier, c’est au contraire pour la conserver ; et les gentilshommes sont autorisés par les lois à porter des armes pour leur défense. Les uns voyagent avec des fusils, d’autres avec des pistolets, d’autres avec des épées, suivant leurs goûts différens. Le mien est de porter l’armure de mon grand-père. J’en use peut-être ainsi pour m’exercer, pour m’accoutumer à la fatigue, ou fortifier ma constitution ; peut-être aussi est-ce par pure fantaisie. »

« Mais si à l’abri de cette armure ou de ce déguisement, s’écria l’autre, vous m’attaquez sur le grand chemin, ou m’inspirez de la frayeur par votre fantaisie indiscrète, la loi ordonne que vous soyez puni. » « Mais mon intention, répondit le chevalier, est d’éviter soigneusement toutes les occasions de nuire aux autres. » « Alors, dit Ferret, pourquoi ne pas marcher sans armes, comme font tous les gens raisonnables ? » « Non, en vérité, répliqua le chevalier ; comme je me propose de voyager par tous les temps et dans toutes les provinces, mon armure me préservera des atteintes de la trahison. Elle me protégerait dans un combat inégal, si j’étais assailli par la multitude, ou si j’avais occasion d’arrêter des malfaiteurs pour les conduire devant le juge. »

« Ainsi donc, s’écria le philosophe, vous comptez entrer dans une honorable confraternité avec les hommes payés pour arrêter les voleurs ! » « Je me propose, répondit le jeune chevalier, en jetant sur lui un regard où se peignait le plus profond mépris, d’agir de manière à seconder l’action des lois, et même de rémédier au mal contre lequel elles sont impuissantes. Je veux mettre au grand jour la fraude et la trahison, réprimer l’insolence, mortifier l’orgueil, décourager la calomnie, avilir l’immodestie, et flétrir l’ingratitude ; mais je repousse le nom et les fonctions de ceux qui sont chargés de courir après les voleurs. Je ne veux pas non plus m’associer avec ceux que je connais pour être des voleurs et des filoux, dans le but, en m’initiant dans leurs secrets, de les livrer plus facilement à la justice. Je n’ambitionne pas non plus la récompense accordée par le gouvernement à ceux qui procurent leur arrestation ; mais je croirai toujours qu’il est de mon devoir de purger mon pays de cette vermine pernicieuse qui dévore les entrailles de l’état, et de ne pas souffrir que ces compagnies de voleurs privilégiés puissent, sous des règlemens particuliers, être au service du gouvernement. »

Ferret, enhardi par la patience étonnante avec laquelle l’étranger avait supporté sa dernière observation, commença à croire qu’il n’avait d’un héros que l’extérieur, et donna carrière à toute l’acrimonie de sa haine politique. Ayant entendu le chevalier parler d’une compagnie de voleurs privilégiés : « Quoi donc s’écria-t-il, n’est-elle pas dans la majorité de la nation ? N’est-elle pas dans votre armée permanente au sein du royaume, qui traite ses concitoyens en esclaves ? Quels sont donc vos mercenaires que vous payez pour combattre dans leurs seuls intérêts ? Qu’est-ce que votre milice, cette sage institution d’un ministre habile, sinon une réunion immense de petits voleurs, qui dérobent nos poules et nos moutons pour occuper leur oisiveté, et qui, lorsqu’ils sont en présence de l’ennemi, voudraient pouvoir se dérober eux-mêmes ? Qu’est-ce donc que votre ministère, sinon une bande de voleurs qui pillent la nation sous la protection des lois, et s’enrichissent eux-mêmes par le malheur de leur pays ? Quand vous réfléchirez sur cette énorme dette d’environ huit cent millions sterling, sur le fardeau insupportable des taxes et impositions sous lequel nous gémissons, et sur la méthode employée annuellement pour accroître cette charge, dans le but de soutenir deux électeurs allemands, sans en retirer d’autre compensation que l’apparence de quelques triomphes, et l’ombre de quelques conquêtes ; je dis que, lorsque vous examinerez de sang-froid toutes ces circonstances, et lorsque vous contemplerez en même temps nos villes désolées par les banqueroutes, et nos campagnes peuplées de mendians, vous serez forcé de convenir que les ministres sont fous ou peut-être pis encore ; que nos richesses sont épuisées, notre population dans la misère, notre crédit anéanti, et notre pays sur le penchant de sa ruine. À la vérité, l’impression résultant d’une pareille perspective sera moins effrayante, quand nous réfléchirons que nous sommes nous-mêmes une réunion d’hommes si corrompus, si mauvais citoyens, que nous ne méritons pas d’être sauvés du danger qui nous menace. »

L’étranger, élevant la voix, répliqua du ton le plus énergique : « Telles sont donc les insinuations aussi fausses qu’insidieuses, auxquelles les perfides émissaires d’un parti ont recours pour empoisonner l’esprit public, et tromper les sujets de Sa Majesté, au mépris de l’honneur et du bon sens ! Il faut vouloir nier également l’évidence et la vérité, pour ne pas voir et convenir que la guerre dans laquelle nous sommes engagés, est aussi juste que nécessaire ; qu’elle n’a été entreprise que d’après les véritables intérêts de la Grande-Bretagne ; qu’elle a été soutenue avec vigueur, et couronnée du succès ; que nos taxes sont légères, comparées à nos richesses ; que nos conquêtes sont également glorieuses et importantes ; que notre commerce est florissant ; notre peuple heureux, et nos ennemis réduits au désespoir. Celui-là peut-il se vanter d’avoir un cœur vraiment anglais, qui s’afflige des succès et de la prospérité de son pays ? Ô honte pour le patriotisme, et reproche éternel pour la Grande-Bretagne ! Peut-il exister des Anglais qui semblent être des émissaires du gouvernement français dans leurs discours comme dans leurs écrits ; qui se plaisent à exagérer des dangers nécessaires, amplifient nos maux, exaltent la puissance de nos ennemis, tournent nos victoires en dérision, atténuent nos succès, condamnent les mesures du gouvernement, et sèment le mécontentement dans le pays ? Ces ennemis domestiques, ces traîtres, méritent doublement notre haine ; d’abord, parce qu’ils dénaturent la vérité, ensuite parce qu’ils propagent la déception et le mensonge, au détriment du pays qu’ils reconnaissent pour leur patrie. Un de ces perfides est bien connu. Il s’appelle Ferret ; c’est un vieux rancunier, incorrigible, un instrument de sédition. Il est heureux pour lui que je ne l’aie jamais rencontré sur mon chemin ; car, malgré les principes de modération que j’ai adoptés, l’indignation que m’inspire le caractère d’un être aussi vil, m’aurait sans doute porté à quelque violence ; et je l’aurais écrasé comme l’ingrate vipère qui pique le sein qui l’a réchauffée. »

Ces dernières paroles furent accompagnées d’un regard rempli d’une énergie qui approchait de la fureur. Le misanthrope se mit de nouveau à l’abri dans le garde-manger, et le reste des assistans fut déconcerté à tel point, qu’ils semblaient frappés de stupeur… M. Fillet, dans le dessein de changer le sujet de la conversation, qui paraissait devoir amener de fâcheuses conséquences, exprima son approbation toute particulière aux observations faites par le chevalier ; il le félicita sur l’honorable profession qu’il avait adoptée ; il déclara qu’il s’estimait heureux d’avoir pu voir un chevalier aussi accompli ; il remarqua qu’il ne lui manquait rien pour être un parfait chevalier errant, que d’avouer pour maîtresse de son cœur une dame célèbre par sa beauté, dont le souvenir pût échauffer son courage, et élever la force de ses armes jusqu’aux exploits les plus sublimes. Il ajouta que l’amour était l’âme de la chevalerie.

L’étranger tressaillit à ces mots. Ses regards se fixèrent sur le chirurgien ; il changea de contenance ; un torrent de larmes se répandit sur son visage ; sa tête tomba sur son sein. Il poussa un profond soupir, et resta en silence avec toutes les apparences de la douleur la plus profonde. La compagnie prit la part la plus vive à l’abattement qui le dominait ; mais cependant n’osa pas se hasarder à lui en demander la cause.

Sur ces entrefaites, l’hôtesse, qui avait donné ses soins à l’écuyer, après un grand nombre de révérences, si son honneur ne serait pas dans l’intention de quitter ses vêtemens mouillés, l’assurant qu’elle avait un excellent lit de plume, sur lequel avaient couché beaucoup de seigneurs de la plus haute distinction ; que les draps étaient bien secs, et que Dolly les chaufferait avec une bassinoire. Elle répéta deux fois cette offre hospitalière ; alors le chevalier parut sortir d’une extase pénible ; il se leva et se retira après avoir salué la compagnie avec politesse.

Le capitaine Crowe, pendant tout ce temps, avait été frappé d’un tel étonnement, qu’il en avait perdu le pouvoir de s’exprimer. Dans ce moment il se mêla à la conversation par une bordée d’interjections. « Triple écueil ! Ventrebleu ! Par la semelle de mes vieux souliers ! j’ai navigué sur les mers salées, mes amis, avant que je fusse plus grand que la jambe d’un triton. Est, ouest, nord et sud, comme on dit, Nègres, Indiens, Maures, Mulâtres, Cipayes ! mais frapper sur mon bordage ! Un pareil vaisseau de guerre…… » Ici il fut interrompu par son neveu Clarke, qui avait disparu au moment où le chevalier était entré pour la première fois, et maintenant reparaissait avec une grande altération dans ses traits, et les yeux remplis de larmes… Dieu me bénisse ! s’écria-t-il ; je connais ce gentilhomme et son domestique aussi bien que mon propre père ; mon cher oncle, je suis son filleul. Il avait beaucoup d’amitié pour moi quand j’étais enfant. Oui, en vérité, mon père était régisseur de son bien. Je puis dire que j’ai été élevé dans la famille de sir Everhard Greaves, qui est mort il y a deux ans. Sir Launcelot est son fils unique ; c’est bien le meilleur naturel, l’homme le plus digne, le plus généreux. Je ne veux pas m’en cacher ; je l’aime comme si c’était mon propre frère. »

En disant ces paroles, Tom, dont le cœur était très-sensible, se mit à fondre en larmes par pur attendrissement. Crowe, qui n’était pas très-disposé à la sensibilité, s’écria : « Peste soit du grand niais avec son cœur de poule ! Pourquoi cries-tu si fort, imbécile ? Pourquoi cries-tu ? » Le chirurgien, impatient de connaître l’histoire de sir Launcelot, qu’il n’avait entendue raconter que d’une manière imparfaite, invita M. Tom Clarke à se calmer, et de leur dire, autant que sa mémoire le lui permettrait, toutes les circonstances et particularités de sa vie. Tom essuya ses yeux, et s’engagea à lui donner cette satisfaction, que le lecteur, s’il en est curieux, pourra partager dans le prochain chapitre.

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