03
Que le lecteur, en le lisant, pourra souhaiter être le dernier de cette histoire.
Le docteur prescrivit de réitérer la potion, et de faire la mixtion des ingrédiens d’après les règles de l’art. Clarke toussa trois fois et cracha pour dégager le gosier : pendant ce temps, le reste de la compagnie, à laquelle se joignirent Dolly et sa mère, après avoir pourvu aux besoins du chevalier, prit place et se disposa à prêter la plus grande attention ; enfin, le jeune légiste entreprit sa narration en ces termes :
« Je commence par vous dire, messieurs, que ce n’est pas ici le cas de vous faire un discours fleuri comme milord Pitt,… n’ayant point été destiné…… Que s’en suit-il, voyez vous ? Peut-être je peux savoir aussi bien que… ; les faits sont des faits, comme on dit… Je vous dirai, raconterai et détaillerai une histoire sincère,… des faits reconnus et avérés, voyez-vous… sans fleurs de rhétorique, sans art oratoire, ornemens ou embellissemens ; sans répétition ni tautologie, ni circonlocution, sans m’écarter du but. Ces faits je peux les certifier, en partie, sur mon propre témoignage, d’après ce que je connais parfaitement, et en partie, par les informations et sous la responsabilité de témoins de bonne réputation, et dignes de confiance, nonobstant quelque circonstance connue qui pourrait contredire mon assertion : car, ainsi que s’exprime la loi, s’il arrive qu’il y ait une exception contre un témoin, cette exception n’est, dans sa nature, qu’une dénégation de ce qui peut être à l’avantage de la partie adverse ; et l’exception, prouve la règle, voyez-vous ! Mais, quoiqu’il en soit, eu égard à cette affaire, nous n’avons pas besoin d’y apporter autant de scrupule que si nous plaidions devant le juge tenant son tribunal. »
Ferret dont la curiosité, plus vive que celle d’aucun de ceux qui composaient cette réunion, était irritée par ce long préambule, brisa en mille pièces, contre la grille de la cheminée, sa pipe qu’il venait de remplir, et après avoir dit ces mots, puisses-tu être damné ! avec une grimace qui lui était toute particulière, il ajouta :
« Si l’impertinence et la sottise étaient un crime suivant les lois, il n’y aurait pas besoin de chercher des témoins irréprochables, pour faire pendre un pareil bavard. » « Que voulez-vous dire, bavard ? s’écria Tom, se levant brusquement, tout rouge de colère. Apprenez, monsieur, que je peux mordre aussi facilement que je parle… Quand je le voudrai, je puis suivre mon gibier à la piste, sans craindre de tomber en défaut, comme on dit, et je pourrais bien encore saisir par le cou et secouer un vieux renard. » Il est difficile de savoir jusqu’à quel point le jeune légiste aurait fait éprouver au misanthrope l’effet de sa colère, si on ne l’eût retenu ; mais toute la compagnie fut effrayée de ses regards, et de la fureur qui les animait. Les roses des joues de Dolly firent place à une pâleur mortelle, quand elle se précipita entre les deux assaillans, en criant : « Non ! non ! au nom de Dieu ! n’en faites rien, n’en faites rien. » Enfin, le capitaine Crowe interposa l’autorité que lui donnaient sur son neveu ses droits de grand parent, et lui dit : « Amène, Tom, amène !… serre ton discours… Nous ne voulons pas d’abordage, vois-tu !… Retire ta chaise en arrière ; reprends ton mouillage, et poursuis ton histoire par un chemin direct, sans louvoyer comme une galiote hollandaise. »
Tom, ainsi admonesté, se recueillit un moment, reprit sa place, et, après quelques instans de silence, se lança de nouveau dans sa narration. « Je dois vous dire d’abord, messieurs, que le gentilhomme que vous avez vu ainsi armé, est le fils unique de sir Everhard Greaves, qui possédait dans notre comté un revenu libre et annuel de cinq mille livres sterling, et qui était estimé et respecté de ses voisins, autant à cause de son mérite personnel que de sa fortune héréditaire. Pour ce qui regarde son fils unique, sir Launcelot, que vous avez vu, je ne puis rien me rappeler que depuis l’époque de son retour de l’université. Il était alors âgé de dix-sept ans ; et moi-même je n’avais pas encore dix ans. Ce jeune gentilhomme portait dans ce temps-là le deuil de sa mère. Dieu sait pourtant que sir Everhard avait plus de motifs de se réjouir que de s’affliger de cette perte : car, entre nous (ici il baissa la voix, et jeta les yeux tout autour de la cuisine), elle était bizarre, dépensière et d’une humeur inégale…… et je crains qu’elle ne fût un peu… sur le… sens commun… un peu dérangée…… ou ainsi… ; mais silence sur ce point… Milady est morte maintenant, et ma maxime est qu’il ne faut dire que du bien de ceux qui sont morts. Le jeune écuyer était déjà un fort joli homme, et ses habits de deuil le rendaient fort remarquable ; cependant il avait un air gauche, une démarche embarrassée, un mauvais maintien, et était si timide et si silencieux, qu’il ne voulait jamais regarder un étranger en face, ni ouvrir la bouche en compagnie. Toutes les fois qu’il voyait un cheval ou une voiture à la grille, il se sauvait immédiatement dans le jardin, et de là dans le parc, où la plupart du temps on le trouvait assis sous un arbre, avec un livre à la main, lisant du grec, du latin, ou autres langues étrangères.
« Sir Everhard ne se piquait pas d’être très-instruit, et mon père avait oublié tout ce qu’il avait appris au collége ; en conséquence le recteur de la paroisse fut prié d’examiner le jeune Launcelot. Il se passa long-temps avant qu’il pût en trouver l’occasion, le jeune gentilhomme cherchant toujours à l’éviter. À la fin, le curé le surprit au lit un matin ; et, fermant la porte, ils se trouvèrent enfin en présence pour livrer un combat d’érudition. Dieu sait ce qui se passa entre eux ; mais quand le docteur sortit, il avait l’air hagard comme s’il eût vu un revenant, sa figure était pâle comme un linge, et ses lèvres étaient agitées comme la feuille du tremble. « Curé, dit le chevalier, qu’y a-t-il de nouveau ? Comment avez-vous trouvé mon fils ? j’espère que ce ne sera pas un sot qui fera honte à sa famille. » Le curé, essuyant là sueur de son front, lui dit « qu’il ne pouvait trop s’expliquer,… qu’il avait de bonnes espérances… que certainement le jeune gentilhomme était un être fort extraordinaire ! » Mais le père le pressant de s’expliquer d’une manière plus positive, il lui déclara franchement que son fils serait ou un modèle de sagesse, ou un exemple de folie ; car son esprit et ses dispositions avaient quelque chose de surnaturel. Le chevalier fut extrêmement chagrin de cette déclaration, et manifesta son mécontentement en disant au docteur, que, comme un véritable prêtre, il rendait des oracles mystérieux, qui pouvaient s’interpréter de deux manières diamétralement opposées. D’après cela, il se détermina à consulter mon père, qui depuis environ trente ans lui était attaché comme régisseur de ses biens, et avait obtenu une grande part dans sa confiance. « Will Clarke, lui dit-il, les larmes aux yeux, que dois-je faire de ce malheureux enfant ? Plût à Dieu qu’il ne fut jamais né ! car je crains qu’il n’abrège mes jours par le chagrin dont il flétrira mes cheveux blancs. Quand je ne serai plus, il dissipera son bien et se précipitera dans la ruine et l’infamie, en se liant avec des fripons et des gens de mauvaise vie. Oh ! mon cher Will, je pourrais excuser les folies ordinaires à la jeunesse ; mais mon cœur se brise en voyant mon fils unique donner des preuves aussi fréquentes de la faiblesse de son esprit et de ses basses inclinations. »
« À ces mots, le vieux gentilhomme fondit en larmes, et ce n’était pas sans quelque apparence de raison. Cependant Launcelot devenait chaque jour si réservé à l’égard de son père, qu’il le voyait rarement, non plus que ses autres parens, excepté lorsqu’il était en quelque sorte forcé de paraître à table ; et, là sa timidité paraissait s’accroître chaque jour. D’un autre côté, il avait formé de bien singulières liaisons. Tous les matins il allait faire la visite de l’écurie, où non-seulement il se mettait en conversation avec les postillons et les valets d’écurie, mais encore formait une connaissance intime avec les chevaux ; il donnait de sa propre main la nourriture à ses favoris ; il les flattait, les caressait, et les montait chacun à leur tour. Ils devinrent à la fin si familiers, que, même lorsqu’ils étaient dans les herbages, et qu’ils le découvraient dans l’éloignement, ils agitaient leurs crinières, hennissaient comme font les poulains à la vue de leur mère, galopaient vers l’endroit où il se trouvait, et l’entouraient en lui témoignant leur joie par leurs caresses.
« Vous saurez que moi-même, quoique enfant ; je l’accompagnais dans toutes ses courses. Il me prit en amitié parce que j’étais son filleul ; et il me donnait tant d’argent que je ne savais qu’en faire. Il avait toujours de l’argent en abondance, car mon père avait ordre de le traiter très-généreusement à cet égard, le chevalier ayant pensé qu’en se voyant dans une grande aisance, ses idées pourraient prendre quelque élévation, et qu’il se formerait une haute opinion de son importance et de la considération qui accompagne la richesse. Il ne pouvait pas supporter un mendiant qui n’était ni un vieillard ni un jeune enfant ; mais pour ceux-ci, il distribuait les guinées avec tant de facilité, que cela pouvait passer pour de la folie plutôt que pour de la générosité. Il ne voulait avoir aucune relation avec les riches cultivateurs, mais il les traitait plutôt, ainsi que leurs familles, avec un mépris affecté, parce qu’ils s’étudiaient à prendre le costume et les habitudes de la noblesse.
« Ils avaient leurs valets de pied, leurs chevaux de selle et de voiture. Leurs femmes et leurs filles se montraient dans tous leurs atours, avec leurs joyaux, leurs robes de satin, et leurs parures négligées du matin. Leurs grosses jambes faisaient l’effet de celles d’une vache qui seraient enfermées dans des bas de soie et des pantoufles brodées ; leurs doigts rudes et rouges, gros comme des tuyaux d’orgues, qui n’avaient été jusqu’alors employés qu’à traire les vaches, battre le beurre et faire du fromage, étaient ornés de diamans et instruits à pincer de la guitare, ou à s’exercer sur les touches d’un piano-forté. Même, dans beaucoup de villages, on donnait des routs, des bals nombreux, et dans un de ces bals un boucher faisait les fonctions de maître de cérémonies.
« J’ai entendu M. Greaves tourner en ridicule leur vanité et leurs prétentions ; et je pense que c’est par ce motif qu’il évitait toutes relations avec eux, même lorsqu’ils faisaient tous leurs efforts pour attirer son attention. Il recherchait au contraire principalement la conversation des gens du peuple, tels que les laboureurs, les charretiers et les ouvriers de la campagne. Il était le bienfaiteur de chaque habitant de la paroisse ; et, dans le sens littéral du mot, la véritable providence du pauvre ; car il allait de maison en maison, s’informant avec détail des besoins de chaque famille ; il réparait leurs chaumières, couvrait leur nudité, leur fournissait des alimens, et subvenait à leurs besoins en exerçant leur industrie à diverses occupations.
« Je veux vous citer un exemple qui vous fera juger de son caractère. Un jour, nous nous promenions lui et moi, en nous dirigeant vers la prairie commune, et nous rencontrâmes deux jeunes garçons qui cueillaient dans les haies des fruits sauvages. L’un paraissait âgé de cinq ans, et l’autre avait un an de plus. Ils étaient tous les deux pieds nus, et mal vêtus, mais en même temps beaux, frais et bien portans. « Quels sont tes parens ? » dit M. Greaves. « Ma mère est Mary Stile, dit l’aîné, cette veuve qui tient à rente une de vos maisons. » « Et comment fais-tu pour vivre, mon garçon ? répliqua sir Launcelot ; tu es frais et potelé. » « Nous avons vécu assez bien jusqu’au jour d’hier, » dit l’enfant. « Eh ! dis-moi, qu’est-il donc arrivé hier ? » dit le gentilhomme. « Ce qui est arrivé ? » ajouta le jeune innocent : « Quoi ? » « Eh bien ! maman avait une paire de vaches galloises pour nourrir toute sa famille ; elle, moi, Dick, que vous voyez, et mes deux sœurs qui sont à la maison. Hier l’intendant a saisi les vaches pour le payement de la rente. Dieu le punira ! Maman est dans son lit, malade, mes deux sœurs sont à la maison, n’ayant rien à manger, et je suis venu ici avec Dick pour cueillir des prunelles et des merises. »
« La figure de mon parrain devint aussi rouge que de l’écarlate. Il prit par la main les deux enfans, et, les conduisant vers sa maison, il trouva sir Everhard causant avec mon père devant la porte. Au lieu de chercher à éviter le vieux gentilhomme, suivant son habitude, il se dirigea précipitamment vers lui dans une agitation que je ne lui avais jamais vue ; et, lui présentant les enfans déguenillés, il lui dit : « Monsieur, vous ne voulez pas sans doute autoriser ce misérable, votre homme d’affaires, à opprimer la veuve et les orphelins, sous le prétexte d’exiger la rente de son habitation ; il a enlevé à la mère de ces pauvres petits orphelins les deux vaches qui fournissaient à la subsistance de toute sa famille. Ne serez-vous pas touché de voir arracher à l’indigence le chétif morceau de pain qui lui reste ? Souffrirez-vous que votre nom, qui de tout temps a reçu les bénédictions des pauvres, des orphelins, des malheureux, soit aujourd’hui l’objet de leur malédiction ? Le père de ces jeunes enfans était votre garde-chasse, et il est mort des suites de fatigues éprouvées à votre service !… Vous les voyez, ils sont presque nus ; je les ai rencontrés cherchant à apaiser leur faim avec des fruits sauvages cueillis dans les haies ; leur malheureuse mère est malade dans une chaumière froide et humide, et tourmentée par les cris de deux autres enfans qui lui demandent du pain ; et son cœur, brisé par la douleur et le désespoir, invoque la vengeance du ciel sur la tête de son propriétaire sans pitié pour une veuve infortunée. »
« Cette apostrophe inattendue. arracha des larmes au bon vieillard. « Will Clarke, dit-il à mon père, comment avez-vous osé abuser à ce point de mon autorité, vous qui savez que, loin d’opprimer les malheureux, j’ai toujours été leur protecteur ? Je vous charge d’aller immédiatement consoler cette pauvre femme par un prompt secours ; en remplacement de ses deux vaches vous lui donnerez les deux plus belles de celles que je possède. Je veux que dans l’été elles puissent paître dans mon parc, et qu’elles soient nourries avec mon foin pendant l’hiver. Elle sera affranchie de toute rente pendant sa vie, et je veux prendre soin de ces pauvres orphelins. »
« Cette scène fut vraiment attendrissante. Sir Launcelot embrassa son père en le serrant dans ses bras ; les larmes coulaient sur ses joues en abondance. Sir Everhard embrassait à son tour son fils avec la plus vive tendresse, et s’écria : « Mon cher enfant, je remercie Dieu de t’avoir donné un cœur aussi sensible. » Mon père, quoique habitué à voir des malheureux, dans l’exercice peu charitable de sa profession, fut lui-même très-ému. Il déclara qu’il n’avait donné aucune autorisation pour faire la saisie, et qu’il fallait que le bailli eût agi de sa propre autorité. « S’il est ainsi, dit le jeune gentilhomme, il faut que ce méchant homme soit congédié de votre service. »
« Enfin, messieurs, tous les enfans furent immédiatement vêtus et nourris, et s’empressèrent d’aller faire part de leur joie à la pauvre veuve. Le vieux chevalier, étant lui-même d’un caractère très-humain, prit plaisir à voir les effets de la générosité de son fils ; il n’avait aucun regret de lui voir dépenser son argent, mais seulement de ce qu’il passait tout son temps dans la société des gens de basse condition. Il faut que vous sachiez que non seulement il faisait des mariages, dotait les filles, et établissait de jeunes couples sans fortune ; mais encore il se mêlait aux réunions villageoises, et remportait les prix dans leurs jeux. Il surpassait tous les paysans de ce canton dans les exercices de force ou d’agilité, au saut, à la course, à la lutte, au jeu du bâton, et on convenait généralement qu’on n’avait jamais vu un meilleur danseur aux bals des veillées et des dimanches. Heureuse la villageoise qui pouvait obtenir le jeune gentilhomme pour son partner ! C’était véritablement un fort joli coup d’œil de voir les jeunes paysannes, bien lestes, fraîches et belles comme la rose, vêtues de leurs plus beaux habits, avec leurs bas blancs, leurs corsets de percale, leurs jupes des dimanches en indienne, leurs touffes de rubans de couleurs variées, et couronnées de guirlandes, réunies le premier du mois de mai, et dansant en présence du jeune Launcelot, lorsqu’il faisait sa visite du matin dans le village. Alors aussi tous les jeunes gens se montraient avec leurs cocardes dont la couleur était choisie suivant le goût de leurs maîtresses, et portant des branches d’aubépine. Les enfans, dans la vivacité de leurs jeux, ressemblaient à un troupeau de jeunes agneaux, ou à de jeunes poissons ramassés près du rivage de quelque ruisseau limpide et sinueux, frappé des rayons du soleil. Les vieillards, de l’un et de l’autre sexe, dans leurs habits de fêtes, étaient devant leurs portes pour recevoir leur bienfaiteur, et ils le bénirent à son passage ; les enfans l’accueillirent par leurs acclamations, les jeunes filles par leurs chansons ; et les jeunes gens, avec la flûte et le tambourin, le précédèrent dans sa marche vers le mai couronné de fleurs et de rubans : alors les danses champêtres commençèrent. Il ordonna un dîner copieux, avec du vin en abondance, à l’auberge du Cerf-Blanc ; tout le village fut régalé aux frais du jeune seigneur ; et le jour et la nuit se passèrent dans la joie et les plaisirs.
« Il n’y avait pas pour lui de tranquillité tant qu’il pouvait penser qu’il y avait quelqu’un dans la paroisse qui fût dans la peine. Une misérable chaumière se trouvait convertie en peu de temps en une jolie habitation propre et saine, avec un vestibule, des vitres aux fenêtres, et un petit jardin derrière, orné d’un gazon et bien garni de légumes de toute espèce ; en un mot, le sort du pauvre n’était plus un motif d’affliction, et on aurait pu croire que l’âge d’or avait reparu dans le Yorkshire. Cependant, ainsi que je vous l’ai dit précédemment, le vieux chevalier ne pouvait s’accoutumer à l’idée de voir son fils livré exclusivement à des plaisirs si peu relevés, tandis que lui-même, de son côté, saisissait avec empressement les occasions de se faire remarquer dans la sphère élevée où il se trouvait placé par sa naissance et sa fortune. Il imputait sa conduite à une faiblesse d’esprit, et se consulta avec mon père sur les moyens les plus convenables pour l’éloigner des objets ignobles qui paraissaient lui plaire exclusivement. Mon père fut d’avis d’envoyer le jeune gentilhomme à Londres pour y étudier les lois dans les écoles, et de le recommander à un gouverneur ou à toute autre personne qui eût la connaissance du monde et sût insensiblement l’occuper d’amusemens et de relations qui lui fissent oublier tout ce qui avait jusqu’alors obtenu la préférence dans son esprit. Cet avis parut si raisonnable, qu’il fut suivi sans délai. Le jeune gentilhomme accueillit lui-même avec plaisir cette détermination, et partit peu de jours après pour la capitale. Il n’y eut personne dans la paroisse qui vît son départ d’un œil sec, quoiqu’il eût obtenu de son père la promesse que pendant son absence il paierait les pensions qu’il avait accordées à ceux qui ne pouvaient vivre de leur seule industrie. Il n’entre pas dans mon plan de m’occuper de la manière dont il employa son temps à Londres, quoique je n’ignore pas quel est le genre de vie suivi par nos jeunes jurisconsultes. Moi-même j’ai étudié chez un avocat, et j’avais peut-être l’esprit aussi turbulent et satirique qu’aucun de tous les étudians en droit ; et même à ce sujet, quoique je n’aie aucune vanité, je puis dire avec vérité que j’ai eu l’honneur d’être admis dans la société dite de la Cité, où nous, tous clercs de procureurs et nos amis, nous réunissions dans une taverne à bière, rue des Boucheries, où nous réglions les jeux du théâtre.
« Mais revenons à notre sujet : sir Everhard Greaves parut être fort peu satisfait de la conduite tenue à Londres par son fils. Il eut connaissance de quelques irrégularités et écarts auxquels il s’était laissé entraîner ; et le jeune gentilhomme n’écrivait jamais à son père que pour lui demander de l’argent. Il usa si largement de cette ressource, qu’au bout de dix-huit mois le vieux seigneur perdit tout-à-fait patience.
« À cette époque sir Darnel mourut, laissant une fille unique, mineure, héritière de trois mille livres sterling de rente, sous la tutelle de son oncle Anthony, dont le caractère brutal était généralement connu. Son frère était à peine expiré, qu’il résolut de lui succéder, s’il était possible, au parlement, comme représentant du bourg d’Ashenton. Il faut que vous sachiez, à cette occasion, que ce bourg a été pendant un grand nombre d’années un sujet de contestation entre les deux familles Greaves et Darnel ; enfin, par l’entremise d’amis communs, le différent fut arbitré de manière et sous la condition que sir Everhard et sir Darnel prendraient tour à tour place dans le parlement. Ils donnèrent l’un et l’autre leur consentement à cet arrangement ; mais leur réconciliation ne fut jamais sincère ; leurs principes politiques ne s’accordaient pas, et leurs femmes étaient mutuellement en rivalité continuelle de fortune et de magnificence. Les choses en étaient au point, qu’il n’y avait aucune relation entre eux, quoique leurs habitations fussent très-rapprochées. Au contraire, dans toutes les contestations, chacun d’eux se mettait à la tête du parti opposé. Sir Everhard, apprenant qu’Anthony Darnel avait commencé ses intrigues et mettait les fers au feu, au mépris du pacte de famille dont je vous ai parlé, fut saisi d’une si violente colère, qu’il en résulta un accès de goutte qui le rendit inhabile à s’occuper de ses propres intérêts. Mon père, à la vérité, employa toute son activité et ses ressources ; il n’épargna ni le temps, ni l’argent, ni sa santé ; si bien qu’à la fin il tomba dans un épuisement qui le conduisit au tombeau. Mais, après tout, il y avait une grande différence dans les démarches de celui qui avait un intérêt direct, et dans celles d’un simple fondé de pouvoirs. M. Darnel veillait en personne à ses intérêts ; il cajolait et flattait les dames, traitait les électeurs, soudoyait la canaille, menait un train magnifique, et prodiguait l’argent avec une telle profusion, que nos amis osaient à peine se montrer en public.
« Dans ce moment critique, notre jeune gentilhomme, que son père avait instruit de cette affaire, arriva inopinément au château de Greavesbury-Hall, et eut une longue conférence avec sir Everhard. La nouvelle de son retour se répandit avec la rapidité de l’éclair dans toutes les parties de la province. On fit des feux de joie, et les cloches furent mises en branle dans toutes les villes. Le lendemain, environ sept cents habitans se réunirent à la grille du château avec de la musique, des drapeaux et des banderoles, pour faire accueil au jeune gentilhomme, et l’accompagnèrent au bourg d’Ashenton. Il s’y rendit à pied avec son cortège ; entra dans le bourg d’un côté, au moment même où les partisans de M. Darnel paraissaient à l’autre porte. Ils arrivèrent en même temps tous deux sur la place du marché. M. Darnel monta le premier sur le balcon de la maison commune, adressa une longue harangue au peuple en faveur de ses prétentions, mais sans omettre quelques réflexions malignes dirigées contre sir Everhard, son compétiteur.
Nous nous inquiétâmes peu des acclamations de son parti, que nous jugeâmes aisément avoir été achetées pour cette circonstance ; mais nous étions un peu en peine pour M. Greaves, qui n’avait pas l’habitude de parler en public. Cependant il parut à son tour sur le balcon ; et, ôtant son chapeau, il salua toute l’assemblée de la manière la plus gracieuse. Il était vêtu d’un frac vert galonné en or, et ses cheveux châtains, bouclés naturellement, flottaient en liberté. Son visage couvert d’une légère rougeur, devint bientôt, par l’agitation de son sang, d’un rouge de pourpre. Je ne crains pas de dire qu’il fit palpiter le cœur de plus d’une femme. Lorsqu’il parut il fut accueilli par des murmures d’approbation, puis par des applaudissemens, tels que vous pouvez en avoir entendu lorsque le célèbre Garrick arrive sur la scène dans le rôle du roi Léar, ou du roi Richard, ou dans tout autre personnage. Mais combien nous fûmes agréablement surpris, lorsque notre jeune gentilhomme fit un discours que n’auraient pas désavoué Pitt, Egmont, ou Murray ! Pendant tout le temps qu’il parla, chacun resta dans l’admiration et dans le silence. Vous auriez pu entendre le bruit d’une plume tombant par terre. Vous auriez été charmés de la modestie avec laquelle il rappela les services rendus à la commune par son père et son grand-père ; avec quelle éloquence il s’étendit sur la honteuse infraction faite au traité conclu entre les deux familles ; et avec quelle finesse il usa de plusieurs traits satiriques pour repousser les sarcasmes de M. Darnel !
» À peine eut-il fini son discours, qu’il éclata un concert d’applaudissemens assez bruyans pour ébranler la voûte du ciel. Notre musique exécuta des fanfares ; nos gens s’avancèrent avec leurs drapeaux ; et comme chacun de nos hommes était muni d’un gros bâton, probablement il aurait eu quelques têtes cassées, si M. Darnel et sa compagnie n’avaient pris le parti de la retraite avec une précipitation sans exemple. Il n’osa plus s’exposer à une nouvelle séance publique, quand il vit le torrent qui se précipitait contre lui ; au contraire, il se retira après sa défaite et abandonna son opposition, quoique dans le fond du cœur extrêmement mortifié et enflammé de colère. Sir Everhard fut élu à l’unanimité, et parut être l’homme le plus heureux de la terre ; car, outre le plaisir produit par la victoire remportée sur son compétiteur, il avait encore la satisfaction de voir que son fils, loin de contrarier ses vues, ferait le plus grand honneur à sa famille. Un cœur de marbre aurait été ému en voyant les transports de sa joie paternelle lorsqu’il reçut son cher Launcelot, après avoir entendu le détail de sa conduite et de son triomphe à Ashenton, où, par parenthèse, il avait donné un bal aux dames, et déployé autant de grâces et de politesse, que s’il eût été élevé à la cour de France.
« Ce moment de bonheur fut de courte durée. En peu de temps toute la félicité de la famille fut détruite par un malheureux événement, qui laissa sur l’esprit de notre jeune gentilhomme une impression si profonde, que je crains bien qu’elle ne puisse jamais s’effacer. La nièce et pupille de M. Darnel, cette riche héritière, appelée Aurélia, était la beauté la plus célèbre de la province ; si je disais de toute la Grande-Bretagne et même de toute l’Europe, peut-être ne ferais-je que lui rendre strictement la justice qui lui est due. Je ne suis pas peintre, messieurs, et il ne m’appartient pas de rendre les traits d’une beauté si parfaite ; mais je ne crains pas de répéter avec le poëte :
Oh ! she is all that painting can express,
Or youthful poets fancy when they love.
« Elle est tout ce que peut exprimer l’art du peintre, ou la brillante conception du poëte, lorsqu’ils sont inspirés par l’amour. »
« Elle pouvait avoir alors environ dix-sept ans. Grande, belle, et si heureusement proportionnée !… Vous pouvez parler de votre Vénus de Médicis, de votre Diane, de vos Nymphes, de votre Galatée ; mais si Praxitèle, Roubillac et Wilton avaient tenu conseil ensemble pour représenter un modèle parfait de beauté, c’est tout au plus s’ils auraient pu atteindre à un pareil ensemble de perfections… Quant à la beauté de son teint, les poëtes vous parleraient du mélange des lis avec les roses, et y joindraient quelques comparaisons avec les primevères, les œillets rouges et les marguerites… Voici Dolly qui certainement a un beau teint…… on conviendra que c’est l’image de l’innocence et de la santé…… Vous êtes, ma chère, une fort jolie fille…… mais ne comparons pas ce qui ne peut admettre de comparaison…… Miss Darnel est à la fois une beauté éblouissante, délicate et remplie de dignité. Quand je vous parlerais de la douceur et de l’expression de ses beaux yeux bleus, de ses lèvres de corail, de son cou qui s’élève comme une tour de l’albâtre le plus poli au-dessus de deux monts de neige…… Eh bien, tout ce que je vous dirais là, messieurs, ne signifierait rien et ne pourrait vous en donner une idée. Si jamais il vous arrivait de rencontrer seule cette jeune lady au milieu d’une bruyère, d’une prairie, ou de tout autre lieu solitaire, vous tomberiez à ses pieds et croiriez que vous vous prosternez devant un être surnaturel. Je vous dirai plus encore. Non-seulement elle ressemble à un ange pour la beauté ; mais c’est une sainte par sa bonté, une ermite par son humilité. Elle est si exempte d’orgueil et d’affectation, si simple, si douce, si affable, si humaine… Ciel ! je pourrais vous citer de tels exemples de sa charité !……
« Bien certainement la nature l’avait formée pour sir Launcelot, comme sir Launcelot pour elle. Et cependant la main cruelle de la fortune s’entremit pour les séparer à jamais. Quiconque les connaissait disait hautement que c’était une cruauté de ne pas les unir, et d’éteindre par cette heureuse alliance la haine mutuelle des deux familles, qui avait si souvent porté le désordre dans tout le pays. On entendait retentir de toute part les louanges de miss Aurélia Darnel et de sir Launcelot Greaves ; et je ne doute pas que ces éloges répétés ne les eussent d’avance disposés favorablement l’un pour l’autre.
« Enfin M. Greaves vint un dimanche à l’église de la paroisse ; mais, quoiqu’ils fussent attentivement observés par les regards de tous les habitans assemblés, personne ne put remarquer, ni que miss Aurélia eût fait attention à lui, ni que lui-même éprouvât quelque émotion par sa présence. Quelque temps après il eut une occasion de la voir plus à loisir à l’assemblée d’York, à l’époque des courses ; mais cette circonstance n’eut pas plus d’effet, parce que le même jour il avait eu une contestation avec son oncle sur le terrain des courses.
« Une vieille animosité, vous le savez, messieurs, est bientôt ranimée pour produire un nouvel éclat. On croit même que M. Darnel choisit un prétexte pour montrer son ressentiment. Leur dispute était au sujet d’un pari fait sur miss Cleverlegs ; et, dans le cours de la contestation, M. Darnel dit à M. Greaves qu’il était un jeune impertinent. Celui-ci, qui était vif comme la poudre, lui répondit qu’il était assez âgé pour le punir de son insolence, et qu’il l’aurait fait sur-le-champ s’il ne craignait pas de troubler les amusemens publics. Il est probable qu’ils en seraient venus aux mains immédiatement, si quelques-uns des assistans ne s’y fussent opposés. Ainsi tout se borna à un déluge de vaines paroles de la part de M. Anthony, et à un défi réitéré pour un combat singulier.
« M. Greaves fit un profond salut, et s’éloigna. Le soir, à l’assemblée, il dansa avec une jeune lady, parente de l’évêque, parut parfaitement gai et tranquille, et n’eut aucune nouvelle contestation avec M. Darnel, qui était également présent. Mais, le lendemain, de grand matin, il se rendit chez son orgueilleux voisin. Ils sortirent, et avaient déjà atteint un bouquet d’arbres, au nord de la ville, lorsqu’ils furent surpris par une demi-douzaine de gentilshommes qui avaient observé leurs mouvemens. Ce fut en vain qu’ils entreprirent de leur dissimuler leur projet ; ils ne purent l’exécuter. Ils jetèrent leurs pistolets ; et les pressantes représentations de leurs communs amis les amenèrent à une réconciliation. Mais la haine fermenta toujours dans le fond du cœur de M. Darnel, et ne tarda pas long-temps à éclater.
« Environ trois mois après cet événement, sa nièce Aurélia ayant été avec sa mère, en carrosse, faire une visite à une dame, les chevaux, jeunes et encore imparfaitement dressés, furent effrayés, en entendant un âne braire dans un enclos séparé de la route par une haie ; ils entraînèrent la voiture avec la rapidité de l’éclair. Le cocher fut jeté à bas de son siège, et les dames imploraient du secours. M. Greaves se promenait par hasard, à cheval, près de là, quand il entendit leurs cris ; et, s’approchant de la haie, reconnut la voiture et vit le danger qui les menaçait. Les chevaux couraient en ce moment à toute bride, et étaient sur le point de se précipiter dans une carrière où tout aurait été mis en pièces.
« Vous pouvez concevoir, messieurs, ce que dut éprouver sir Launcelot en voyant une jeune personne aussi belle, dans la fleur de l’âge, sur le point de périr ; en voyant l’aimable Aurélia près d’être précipitée parmi les rochers, où ses membres délicats seraient déchirés par morceaux ; et qu’il s’aperçut qu’avant qu’il eût pu faire le tour de la haie, la tragédie serait arrivée à son dénoûment. La haie était si haute et si épaisse, et bordée d’un si large fossé de l’autre côte, qu’il ne pouvait espérer de la franchir, quoiqu’il fût monté sur Scipion, fils de miss Cowslip, et de sir Muley, et petit-fils du fameux Arabe Mustapha. Scipion avait été élevé par mon père, qui n’aurait pas voulu le donner pour cent guinées à tout autre qu’au jeune gentilhomme. Je vous assure que j’ai entendu dire à mon père… »
En ce moment, l’impatience de Ferret était devenue si violente, qu’il s’écria : « Que le diable emporte ton père, son cheval et son ignorant cocher ! »
Tom ne répondit rien ; mais il quitta son habit avec la plus grande promptitude. Le capitaine Crowe était suffoqué par la colère, au point de ne pouvoir prononcer que quelques mots sans suite. Il se leva de son siège, et, brandissant son fouet d’un manière menaçante, il saisit son neveu par le collet, et s’écria : « Bélître ! imbécile ! sot ! j’ai envie… Que le diable puisse brûler tes basses voiles ! Ne peux-tu gouverner sans courir ces bordées à droite, à gauche, et Dieu, sait où ?… S’il avait été nécessaire, je t’aurais donné un bout de câble pour te remorquer… »
Dolly avait ressenti un intérêt secret pour le jeune légiste ; croyant qu’il était en danger d’être mené un peu rudement, elle vola à son secours ; et, prenant sans cérémonie le capitaine à la gorge, elle lui cria : « Tu n’en feras rien, vieux traître ; je ne m’embarrasse guère de ta fureur… » Cependant le visage de Crowe devint tout noir, et il était en danger d’être étranglé par les griffes de cette amazone. M. Clarke, s’étant débarrassé de son chapeau, de sa perruque, de son habit et de son gilet, s’avança, dans l’attitude élégante d’un boxeur, au-devant du misanthrope, qui s’était emparé d’un gril de fer pris dans le coin de la cheminée. La Discorde paraissait battre ses ailes noires en signe de joie, dans l’attente d’un combat. Mais comme le lecteur aura sans doute maudit plus d’une fois la longueur de ce chapitre, nous devons différer jusqu’à un autre moment le récit des événement qui suivirent cette déclaration de guerre.