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Contenant d’autres anecdotes relatives aux enfans de l’infortune.
Après que le dîner eut été expédié gaîment, notre aventurier témoigna le désir de connaître l’histoire de l’homme et de la femme qui avaient servi, en qualité de seconds, les champions de la prison du Banc du Roi. Felton satisfit sa curiosité en ces termes :
« Tout ce que je sais du capitaine Clewline, avant l’époque de son emprisonnement, c’est qu’il était commandant d’un sloop de guerre, et jouissait de la réputation d’un brave officier. Il épousa la fille d’un riche marchand de la Cité de Londres, contre la volonté et sans l’autorisation de son père, qui l’abandonna à cause de cet acte de désobéissance. Le capitaine se consola de la rigueur du père par la possession d’une femme, qui était non-seulement très-remarquable par sa beauté, mais possédait un esprit accompli et le caractère le plus aimable. Tels étaient encore, il y a peu de mois, les deux personnages que vous avez vus jouer un rôle si abject. Lors de leur entrée dans cette maison, ils formaient sans contredit le couple le plus parfait que j’aie jamais vu ; et leur extérieur inspirait le respect, même aux plus grossiers habitans de cette prison.
Le capitaine s’étant imprudemment rendu caution pour un homme auquel il avait des obligations, se trouvait engagé pour une somme considérable ; et son beau-père, étant le seul créancier de sa banqueroute, profita de cette occasion pour se venger de ce qu’il avait épousé sa fille. Il profita du moment où le capitaine s’était mis en route dans une chaise de poste avec sa femme, et se rendait à Portsmouth, où son vaisseau l’attendait, pour le faire arrêter devant un public nombreux, de la manière la plus humiliante. Mistress Clewline fut au moment de succomber aux premiers transports de sa douleur et de son humiliation ; mais, quand ils furent calmés, elle eut recours aux sollicitations ; elle se rendit à la maison de son père, portant son fils unique dans ses bras, enfant tout-à-fait aimable. L’entrée lui fut refusée, et elle se mit à genoux dans la rue, implorant sa pitié avec les expressions les plus touchantes. Mais cet homme sans entrailles, au lieu de pardonner à son enfant, et de serrer contre son sein cette pauvre femme désespérée, l’injuria de la fenêtre par les reproches les plus amers. « Coquine, lui dit-il, va-t’en, au-plus vite, avec ton morveux, autrement j’enverrai chercher le sergent pour te conduire à Bridewell.
« Ce cruel procédé navra le cœur de cette femme malheureuse, qui s’évanouit au milieu de la rue ; et elle fut transportée dans une maison publique, par les soins charitables de quelques passans. Elle tenta plusieurs fois par ses lettres d’adoucir la cruauté de son père, et employa l’intervention de ses amis pour le solliciter en sa faveur ; mais, toutes ces tentatives n’ayant produit aucun effet, elle vint se réunir à son époux dans la prison du Banc du Roi, où elle ressentit bien plus vivement le fatal renversement de sa fortune et le malheur de sa position.
« Le capitaine, ne pouvant se rendre à son poste, reçut sa démission, et il vit toutes ses espérances détruites, au milieu d’une guerre active, et au moment où il avait la perspective la plus brillante pour sa réputation et sa fortune. Il se vit réduit à l’indigence, renfermé dans ce triste séjour avec la compagne de sa vie, la maîtresse de son cœur, au milieu d’hommes rebut du genre humain, et à la veille de manquer des choses les plus nécessaires à la vie. Le cœur de l’homme est toujours ingénieux à se créer des espérances. Il consolait sa femme par la vaine illusion que des amis lui feraient rendre la liberté ; et il lui répétait si souvent des promesses de ce genre, qu’à la fin elle commença à croire qu’elles n’étaient pas sans fondement.
« Mistress Clewline, par le sentiment de ses devoirs, rappela tout son courage, afin de pouvoir, non-seulement supporter son destin avec résignation, mais encore soulager les maux de son époux dont l’amour pour elle avait causé la ruine. Elle affecta d’adopter les illusions de ses prétendues espérances ; elle feignit de croire comme lui les assurances d’une meilleure fortune ; son extérieur annonçait le calme, tandis que son cœur était dévoré de douleurs. Elle l’aidait à écrire des lettres à ses anciens amis, dernière consolation du malheureux prisonnier ; elle remettait elle-même ces lettres, et s’exposait ainsi à mille refus mortifians, ayant soin de laisser ignorer à son époux ces cruels détails. Elle remplissait envers sa petite famille tous les devoirs domestiques, et l’entretenait en mettant en gage tous ses ajustemens. Le babil et les jeux innocens de leur charmant enfant adoucissaient les peines des deux époux, quoique ce plaisir fût souvent mêlé de tendres regrets et de souvenirs mélancoliques. J’ai vu quelquefois la mère se baisser vers lui avec l’expression de la plus touchante affection, cachant ses larmes sous un sourire affecté, et lui dire : « Hélas ! mon pauvre petit prisonnier ; ta mère ne se serait guère attendue autrefois à être obligée de te nourrir en prison. » L’amour paternel du capitaine éprouvait des accès d’impatience ; il saisissait son fils dans les transports de sa douleur, le pressait contre son cœur, le dévorait de baisers, élevait les yeux au ciel dans un silence exprimant son exaltation ; ensuite, reportait vivement l’enfant dans les bras de sa mère, enfonçait son chapeau sur ses yeux, se rendait à la promenade commune, et, lorsqu’il se trouvait seul, laissait éclater sa douleur et couler ses larmes.
« Hélas ! ce malheureux couple ne se faisait pas une idée des maux plus grands qui l’attendaient. La petite vérole s’introduisit dans la prison ; et le pauvre Tommy Clewline en fut attaqué ; comme l’éruption s’annonça avec de mauvais symptômes, vous pouvez concevoir quels furent leur accablement et leur consternation. On ne peut guère s’imaginer dans quelle détresse ils se trouvaient, car alors ils étaient dépourvus de toutes ressources, au point de ne pas pouvoir payer la dépense commune, et encore moins de se procurer quelques conseils sur la maladie de leur enfant. Je fis, en cette occasion, ce que je crus être mon devoir à l’égard de mes semblables dans l’infortune. J’écrivis à un médecin de ma connaissance, qui eut la bonté de venir donner ses soins au pauvre petit malade. J’engageai une prisonnière, femme compatissante, à lui servir de garde, et M. Norton leur fournit un peu d’argent et les objets les plus nécessaires. Ces secours suffirent seulement à les préserver des horreurs du désespoir, lorsqu’ils virent leur cher petit, palpitant sous les douleurs d’une maladie pestilentielle et dégoûtante, pendant les chaleurs excessives de la canicule, et respirant un air empoisonné dans un petit cabinet où il y avait à peine la place nécessaire pour faire le service. L’anxiété curieuse avec laquelle la mère observait les regards du docteur, toutes les fois qu’il venait visiter l’enfant, la terreur et l’agitation du père, lorsqu’il demandait à connaître son opinion sur la maladie, en un mot, tous les détails de leur malheureuse situation, sont au-dessus de toute description.
« À la fin, le docteur fut obligé de s’expliquer, par considération pour sa réputation. Il alla joindre le capitaine dans la promenade commune, et lui dit, en ma présence, qu’il était impossible de sauver l’enfant. Cette sentence parut avoir pétrifié le père infortuné, qui restait immobile, et semblait avoir perdu tout sentiment. Je le conduisis dans mon appartement, où il demeura une heure entière dans cet état de stupeur. Ensuite, il se mit à pousser d’horribles gémissemens ; un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, il se jeta sur le carreau, et exhala les plaintes les plus touchantes que j’aie jamais entendues. Pendant ce temps, mistress Norton, qui était instruite des sinistres pronostics du docteur, alla voir mistress Clewline et l’engagea à venir chez elle. Un pressentiment trop juste alarma cette malheureuse mère ; et, se levant de son siége avec des yeux égarés : « Quoi ! s’écria-t-elle, il ne me reste donc plus d’espoir ? je perdrai mon cher Tommy ! Ce pauvre prisonnier sera délivré par la main de Dieu, La Mort va l’entraîner dans un cercueil glacé. » Le pauvre enfant mourant entendit cette exclamation, et prononça ces mots : « Tommy ne veut pas vous quitter, chère maman… Si la Mort vient pour prendre Tommy, papa la renverra avec son sabre. » Cette phrase ôta à cette malheureuse mère la résignation nécessaire à la volonté de Dieu. Elle s’arracha les cheveux, se jeta sur le plancher, poussa d’horribles cris, et fut emportée de la chambre dans un état déplorable de démence.
« Le même soir, l’aimable enfant expira ; et le père fut dans un état de frénésie difficile à dépeindre ; il chercha à attenter à ses jours ; et, ayant été contenu avec la plus grande difficulté, son agitation se changea en une espèce d’insensibilité sombre, qui parut le priver de toute intelligence, et graduellement réduisit à un état d’abjection toutes ses facultés naturelles. Dans le dessein de dissiper la violence de sa douleur, il changea tout-à-fait de liaisons et de sociétés ; il rechercha les gens de la plus basse extraction ; et noya ses chagrins dans une ivresse presque continuelle. Sa malheureuse femme éprouva successivement un grand nombre d’attaques de nerfs, et d’autres accès qui paraissent avoir produit un effet funeste sur son cerveau et sa santé. On lui administra des cordiaux pour soutenir ses esprits ; elle trouva qu’il lui était nécessaire d’en prolonger l’usage pour émousser sa douleur, et repousser le malaise qui provenait du désordre de son estomac. En un mot, elle s’adonna à boire ; cette habitude l’exposa à de telles relations, que sa raison en souffrit, et qu’elle perdit la décence et le maintien qui la distinguaient. Son époux et elle s’abrutirent dans les excès familiers à la populace, qu’ils trouvèrent le moyen de satisfaire par l’intérêt charitable de quelques amis qui obtinrent la demi-paye pour le capitaine.
« Ils ne sont donc plus, aujourd’hui, que les hideuses créatures que vous avez vues. Le capitaine est devenu un vil débauché, un homme du peuple, querelleur, et sa femme une…… Ils sont régulièrement ivres tous les jours, se querellent et se battent entre eux, et insultent souvent les autres prisonniers. Cependant ils ne sont pas totalement étrangers à la vertu et à l’humanité. Le capitaine est honnête jusqu’au scrupule dans ses affaires, et paie ponctuellement ses dettes à chaque quartier, quand il a reçu sa demi-paye. Tout prisonnier dans l’indigence est appelé à partager son argent tant qu’il lui en reste ; et sa femme ne manque jamais, autant que cela est en son pouvoir, de secourir les malheureux, de sorte que leur générosité, même sous ces formes hideuses, est respectée par leurs voisins. Quelquefois le souvenir de leur ancienne position vient les surprendre comme un saisissement de cœur qu’ils s’empressent de dissiper par l’usage de l’eau-de-vie, et alors ils rappellent l’un l’autre leur gaîté par leur mutuelle abjection. Souvent elle m’arrête à la promenade et me montre son mari, en disant : « Mon mari, quoiqu’il soit devenu un merle de prison, est encore un bel homme, il faut en convenir ; » et lui, d’un autre côté, m’engage fréquemment à remarquer sa taille lorsqu’elle passe devant nous. « Regardez cette grande coquine ivre qui passe, dit-il ; cependant, après tout, Felton, c’était une jolie femme quand je l’ai épousée. Pauvre Betsi ! c’est moi qui ai causé sa ruine ; c’est bien certain, et je mérite d’être damné pour l’avoir réduite à un tel état !
« Ainsi ils s’accommodent l’un l’autre de leurs vices, et passent leur temps à goûter quelques-uns des plaisirs du peuple ;…… mais qu’on nomme leur enfant, ils ne manquent jamais de fondre en larmes, et ils éprouvent un retour de leur plus cruel chagrin. »
Sir Launcelot Greaves ne put entendre ce récit sans être vivement ému. Les joues de Tom Clarke témoignaient son attendrissement ; et, tout au milieu de ses sanglots, il déclara que son opinion était qu’il y avait lieu à intenter une action contre le père de la femme.
Le capitaine Crowe, après avoir écouté l’histoire avec une attention extraordinaire, manifesta toute sa peine qu’un brave et honnête marin fût ainsi emprisonné ; mais il imputa tous ses malheurs à sa femme. « Eh ! pourquoi cela ? dit-il. Un marin peut avoir une maîtresse dans chaque port, mais il doit se passer de femme, s’il veut éviter les sables mouvans… Vous voyez, frère, comment ce Clewline demeure en arrière dans le sillage d’un petit morveux ; … autrement aurait-il jamais mis un crêpe à son pavillon pour la perte d’un enfant ?… Ventrebleu ! en aurait-il fait davantage, s’il avait rompu son mât de hune, ou endommagé sa quille ? »
Le chevalier annonça qu’il avait envie de faire une nouvelle visite de la prison, dans l’après-dîner. M. Felton le pria de vouloir bien lui faire l’honneur de prendre le thé dans son appartement, et sir Launcelot Greaves accepta son offre avec empressement. La compagnie se rendit donc chez M. Felton, après avoir fait un nouveau tour dans la prison ; et madame Felton avait fait tous les préparatifs pour le thé, lorsqu’on vint la demander à la porte. Elle y alla et revint quelques minutes après communiquer quelque chose à l’oreille de son mari. Il changea de couleur, et alla sur l’escalier, d’où on l’entendit parler haut, et sur le ton de la colère.
Lorsqu’il rentra il dit à la compagnie, qu’il avait été tourmenté par une quêteuse bien incommode ; et s’adressant au chevalier : « Vous avez remarqué, lui dit-il, une belle femme très-pimpante, qui était à notre promenade, avec tous les ajustemens à la mode. C’était, il y a peu de temps, une jeune veuve fort répandue, qui a joué un certain rôle dans le grand monde de cette capitale. Elle se faisait remarquer par ses brillans équipages, ses riches livrées, ses belles assemblées », ses nombreux routs et l’élégance de sa toilette. Elle est alliée de très-près à quelques-unes des meilleures familles de l’Angleterre ; et, il faut en convenir, elle possède un grand nombre d’agrémens personnels. Comme elle manquait de véritable délicatesse, elle cherchait à cacher ce défaut sous des manières de pure affectation. Elle prétendait avoir mille antipathies qui certainement ne pouvaient être naturelles ; la vue d’une poitrine de veau la jetait dans des agonies mortelles ; si elle voyait une araignée, elle poussait des cris effroyables, et la vue d’une souris lui causait un évanouissement. Elle ne pouvait regarder un plat de grosses viandes, et on ne servait sur sa table que des fricassées ou autres plats composés. Elle voulait que son parquet fût recouvert d’une flanelle verte afin de s’y promener plus mollement. Ses domestiques portaient des souliers de bois, qu’ils déposaient dans l’antichambre ; et il leur était expressément enjoint, ainsi qu’aux porteurs de chaise, de s’abstenir de bière et de tabac. Son douaire s’élevait à huit cents livres sterling par an, et elle ne pouvait faire moins que de dépenser quatre fois cette somme. À la fin il fut hypothéqué pour sa valeur presque entière ; mais, loin de faire aucune diminution dans sa dépense, elle redoubla, au contraire, ses extravagances, jusqu’à ce que tout son mobilier fût saisi, et que sa personne fût mise ici en sûreté.
« Quand on réfléchit à la brusque transition qu’elle éprouva, d’un logement spacieux à un petit cabinet de huit pieds carrés, de meubles somptueux à des bancs de bois, de la magnificence à la misère, de l’abondance au besoin, on s’imaginerait qu’elle dut être profondément affectée par ce débordement de malheurs ; mais il n’en est rien. Elle n’a en effet aucune délicatesse de sentiment ; elle s’est promptement arrangée avec sa mauvaise fortune ; elle affecte même de tenir un rang au milieu des misères de la captivité ; et cette affectation est vraiment ridicule. Elle reste au lit jusqu’à deux heures de l’après-dîner. Elle entretient une femme de chambre uniquement pour le service de sa toilette. Son cabinet est le moins propre de la prison. Elle a appris à se nourrir de pain, de fromage, et à boire de la bière ; mais elle se fait toujours voir une fois dans la journée, vêtue des ajustemens à la mode. Elle a trouvé le moyen de s’endette chez l’épicier, le boulanger, et le cabaretier, quoique ces marchands soient dans l’usage de ne vendre qu’argent comptant ; elle a même emprunté de petites sommes à divers prisonniers qui sont eux-mêmes sur le point de mourir de faim. Elle prend plaisir à se voir entourée de ces créanciers importuns, remarquant que parmi de pareilles gens une personne vêtue à la mode est nécessairement distinguée. Elle écrit des circulaires à ses connaissances et à ses anciens amis, et par ce moyen elle a réussi à lever d’assez fortes contributions, car le style de ses lettres est aussi élégant qu’irrésistible. Il y a environ quinze jours qu’elle a reçu un secours de vingt guinées ; eh bien ! au lieu de payer les petites dettes contractées dans la prison, ou de retirer quelques-uns des effets qu’elle a mis en gage, elle a employé toute la somme en chiffons et en fantaisies de mode ; et le lendemain elle m’a emprunté un schelling pour acheter un collet de mouton pour son dîner……… Elle semble être persuadée que son rang et sa naissance lui donnent des droits à cette espèce d’exaction. Elle parle avec orgueil de sa famille et de ses alliances, de qui pourtant elle a été abandonnée depuis longtemps. Elle n’a aucune compassion pour les malheurs de ses semblables ; mais elle est d’une politesse parfaite ; elle supporte un refus beaucoup mieux qu’aucune femme que j’aie jamais connue, et son humeur n’a pas souffert la moindre altération depuis qu’elle est dans la prison du Banc du Roi. Elle est venue à l’instant pour m’emprunter une demi-guinée, dont elle a, dit-elle, le plus pressant besoin ; et elle m’a promis, sur son honneur, de me rembourser demain matin ; mais je suis resté sourd ses instances ; et je lui ai dit, en propres termes, que son honneur avait depuis long-temps fait banqueroute. »
Sir Launcelot mit machinalement la main dans sa poche et en tira une couple de guinées, en priant Felton de lui donner cette bagatelle en son nom ; mais celui-ci déclina cette commission, et refusa de prendre l’argent. « Dieu me préserve, dit-il, de vouloir m’opposer à vos charitables intentions ! mais, mon cher monsieur, l’objet est mal choisi ; elle a beaucoup de ressources. Je ne compterai pas, non plus, parmi ceux qui sont réellement dans le besoin, le quêteur qui fait le plus de bruit ; celui-ci généralement est favorisé de dons mal appliqués. La main libérale de la charité ne doit s’étendre que sur le besoin modeste, sur celui qui souffre en silence le froid, la nudité, la faim et toute espèce de privations. Vous pourrez trouver ici des infortunés, dont un hasard a consommé subitement la ruine au milieu de la prospérité. Dans une retraite solitaire, ils supportent l’indigence, ils dédaignent de solliciter des secours, ils rougiraient de faire connaître leur misère ; vous pourrez voir ici un père, quia connu des temps meilleurs, entouré de ses enfans nus et dans le plus extrême besoin, demandant pour eux une nourriture que ses facultés ne peuvent leur donner.
« Cet homme, d’un maintien décent et d’un aspect mélancolique, qui vous a ôté son chapeau lorsque vous avez passé dans la cour, est d’une probité irréprochable. C’était un honnête marchand de la Cité, qui a fait faillite par suite de pertes inévitables. Il fut déclaré en état de banqueroute par suite de la plainte d’un quaker, son créancier, qui refusa seul de signer son concordat ; il est en prison depuis trois ans avec sa femme et cinq petits enfans. Peu de temps après son emprisonnement, quelques-uns de ses amis offrirent de payer cinquante pour cent de ce qu’il devait, et de donner sûreté pour payer le reste en trois années. L’honnête quaker ne fit usage d’aucun mauvais procédé contre son débiteur, mais rejeta la proposition avec la plus mortifiante indifférence, en disant qu’il n’avait pas besoin d’argent. La mère alla le trouver dans sa maison ; et, se jetant à ses genoux, avec ses cinq petits enfans, implora sa pitié par ses plaintes et ses larmes ; il vit ce spectacle sans la moindre émotion ; il parut même jouir de ce triste tableau. Ses regards annonçaient la bienveillance, tandis que son cœur était plein de fiel. « Femme, dit-il, ces petits enfans promettent beaucoup, s’ils sont élevés convenablement ; va-t’en en paix, j’ai pris ma résolution. » Leurs amis entretinrent cette famille pendant quelque temps ; mais la charité humaine est rarement persévérante : les uns moururent, d’autres essuyèrent des malheurs, quelques autres se lassèrent, enfin le pauvre homme est réduit aujourd’hui à la plus extrême indigence, et il n’a aucune perspective d’en sortir : le quart de ce que vous vouliez donner à cette lady comblerait de joie toute cette famille. »
Àpeine avait-il fini cette narration, que notre chevalier demanda que cet homme lui fût amené. En effet, peu de momens après, il entra dans la chambre de l’air le plus humble. « M. Coleby, dit le chevalier, j’ai appris avec quelle cruauté vous avez été traité par votre créancier ; je vous prie de vouloir bien accepter ce léger présent, si, comme je le présume, il peut vous être utile dans votre détresse. » En disant ces mots il lui mit cinq guinées dans la main. Le pauvre homme fut tellement surpris d’un secours si imprévu, qu’il resta dans le silence, immobile et sans pouvoir remercier son bienfaiteur. M. Felton le reconduisit jusqu’à la porte, voyant que son cœur était trop plein pour s’épancher ; mais, peu d’instans après, la femme entra précipitamment avec ses cinq enfans, promena ses regards tout autour de la chambre, et, s’avançant vers sir Launcelot, sans avoir reçu aucune indication, s’écria : « Oui, voilà l’ange envoyé par la Providence pour nous secourir moi et mes pauvres petits innocens ; » puis, tombant à ses pieds, elle pressa sa main et la baisa en la mouillant de ses larmes. Le chevalier la releva avec cette bienveillance qui lui était naturelle. Il embrassa tous les enfans, dont la figure était charmante, et qui étaient fort proprement arrangés, quoique dans un costume très-modeste ; puis, congédiant la mère, il lui donna l’assurance qu’elle pouvait toujours recourir à lui dans ses besoins. Après qu’elle fut sortie, il tira de son portefeuille un billet de banque de vingt livres sterling, et voulait le déposer dans les mains de M. Felton pour être distribué en charités à ceux des prisonniers qui en seraient les plus dignes ; mais celui-ci demanda qu’il fût remis à M. Norton, qui était mieux en position de seconder sa bienveillance, et promit de l’aider de ses avis pour remplir ce but charitable.