‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 22 sur 25 · 22

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Dans lequel le capitaine Crowe est initié aux mystères de l’Astrologie.

Pendant trois jours entiers, sir Launcelot continua ses recherches de l’aimable Aurélia ; il parcourut tous les endroits publics, et visita les réunions particulières, sans pouvoir se procurer aucune nouvelle satisfaisante ; enfin, un soir, il reçut le billet suivant des mains d’un porteur qui disparut subitement.

« Si vous voulez apprendre quelque chose de particulier sur le sort de miss Darnel, ne manquez pas de vous trouver dans l’avenue près l’hôpital des Enfans-Trouvés, à sept heures précises, ce soir même ; vous y serez joint par une personne qui vous donnera la satisfaction que vous désirez, et vous expliquera pour quel motif elle vous envoie ce message d’une manière si mystérieuse. ».

Si cet avis eût été relatif à tout autre objet, peut-être le chevalier aurait examiné quel cas il devait faire de cette communication ténébreuse ; mais son ardente sollicitude pour retrouver le trésor qu’il avait perdu, lui fit négliger toute précaution. L’heure du rendez-vous n’était éloignée que de quelques minutes, et il n’aurait pu trouver ni le capitaine, ni son neveu pour l’accompagner ; en conséquence, après une courte hésitation, il se rendit à l’endroit indiqué, dans la plus vive inquiétude de manquer l’heure du rendez-vous.

Crowe était un de ces esprits sans ressources qui ne peuvent rester long-temps vis-à-vis d’eux-mêmes. Il avait besoin d’un complaisant intime auquel il pût faire part de ses inquiétudes et de ses plaisirs ; il lui fallait un ami très-souple qui consentît à supporter ses caprices, et avec lequel il pût causer familièrement sans gêne ni réserve. Quoiqu’il aimât beaucoup la personne de son neveu et fût dans l’admiration de ses discours, néanmoins il le regardait souvent comme un jeune avantageux, à qui la supériorité de ses connaissances donnait beaucoup de présomption. Quant à sir Launcelot, il y avait dans ses manières quelque chose qui imposait au marin, et le tenait à une distance respectueuse. Dans cet embarras, il avait fait choix de Timothy Crabshaw, et l’avait admis dans sa familiarité, et en faisait sa société intime. Ces camarades étaient occupés à fumer leurs pipes dans un cabaret à bière du voisinage, lorsque le chevalier partit pour son rendez-vous ; en retournant à leur demeure vers l’heure du souper, ils trouvèrent M. Clarke qui l’attendait.

Le jeune procureur, quand il entendit sonner dix heures sans voir arriver sir Launcelot, commença à prendre de l’inquiétude, car il était extrêmement ponctuel dans ses habitudes ; le capitaine et lui soupèrent dans un profond silence. M. Tom questionna les domestiques ; et, apprenant que le chevalier était sorti brusquement après avoir reçu un billet, il craignit que ce ne fût une provocation en duel, et resta une partie de la nuit auprès de son oncle dans la plus vive inquiétude, s’attendant à voir à chaque instant rapporter à la maison le corps sans vie de notre héros. Cependant, ne recevant aucune nouvelle, à deux heures du matin, il se retira dans sa demeure, bien déterminé à faire insérer dans les papiers publics un avis descriptif sur sir Launcelot, s’il ne paraissait pas le lendemain.

De son côté, Crowe n’était pas tranquille. Il était extrêmement tourmenté de l’idée qu’il pouvait être arrivé quelque malheur à celui qu’il regardait comme son patron et son ami, et il était tout bouleversé de la crainte que, si sir Launcelot avait été assassiné, son esprit ne revînt pour lui en donner la nouvelle. Il avait une aversion insurmontable pour toute relation avec les morts ; et, comme il était convaincu que l’esprit de son défunt ami ne paraîtrait devant lui que dans l’obscurité et lorsqu’il serait seul dans son lit, il résolut de passer le reste de la nuit sans se coucher. Dans ce dessein, son premier soin fut de se rendre au grenier où Crabshaw était couché, ronflant et dormant la bouche toute ouverte. Ce ne fut pas sans peine que le capitaine le fit lever ; et il fallut lui promettre de le régaler d’un bowl de punch au rum dans la cuisine. Le feu que l’on avait éteint fut bientôt rallumé. On se procura les ingrédiens nécessaires dans un café du voisinage ; car le capitaine était trop circonspect pour employer, pour son service, les gens du chevalier, particulièrement à une heure où tous les domestiques étaient endormis. Timothy et lui restèrent à boire jusqu’au point du jour, la conversation roulant sur les histoires de revenans, et sur la vengeance que le ciel exercerait contre le meurtrier de sir Launcelot.

La cuisinière couchait dans une chambre contiguë à la cuisine ; et, soit qu’elle fût troublée par ces horribles histoires d’apparitions, soit que son odorat fût flatté agréablement par la vapeur qui s’élevait du bowl de punch, elle voulut se faire un mérite de la nécessité ou de sa gourmandise ; et, s’habillant à la hâte dans l’obscurité, elle apparut subitement devant nos deux buveurs, en leur causant un grand trouble. Timothy, surtout, était si épouvanté, qu’en cherchant à se retirer précipitamment dans le coin de la cheminée, la liqueur fut toute répandue ; mais le vase fut épargné en tombant sur un monceau de cendres. La cuisinière, lui reprochant sa ridicule frayeur, dit qu’elle s’était levée de bonne heure pour récurer ses casseroles. Le capitaine proposa de remplir de nouveau le bowl, si on pouvait se procurer les choses nécessaires. Cette difficulté fut aplanie par Crabshaw ; et ils s’assirent, avec leur nouvelle associée, autour du bowl, pour expédier cette seconde édition.

La subite disparition du chevalier fut mise sur le tapis ; et leur compagnon femelle fut d’avis que le meilleur moyen d’éclaircir cette affaire était de recourir à un homme habile, qu’elle avait déjà consulté sur un couvert d’argent qu’elle avait égaré, et qui lui avait dit tout ce qu’elle avait fait et tout ce qui lui était arrivé pendant le cours de sa vie.

Ses deux compagnons prêtèrent une oreille attentive à ce discours, et Crowe demanda si le couvert avait été retrouvé ? Elle répondit que oui, et ajouta que le devin lui avait dépeint, jusqu’à un cheveu, la personne de celui qui serait son véritable amant et deviendrait son mari ; que c’était un marin d’un âge déjà un peu mûr, passablement colérique, et qui avait les doigts tout estropiés. Le capitaine, entendant cette description, éprouva une sueur froide, et cacha machinalement ses mains dans ses poches, pendant que Crabshaw, le montrant du doigt, dit à la cuisinière qu’il croyait qu’elle avait pris la truie par les oreilles. Crowe, tout en murmurant, dit que cela pouvait être, mais que, malgré tout cela, un pareil abordage ou tout autre ne le ferait pas amener ; ensuite il demanda si ce devin avait commerce avec le Diable, déclarant que, dans ce cas, il ne voudrait avoir aucun rapport avec lui. « Pourquoi ? ». « Parce qu’il faudrait qu’il se vendît au vieux griffard ; et, qu’étant devenu un serviteur du Diable, il ne pourrait plus être un fidèle sujet de Sa Majesté. » La cuisinière lui donna l’assurance que le sorcier était un bon chrétien, et qu’il avait acquis toute sa science en conversant avec les étoiles et les planètes. Satisfaits de cette réponse, les deux amis. résolurent d’aller le consulter aussitôt qu’il ferait jour ; en effet, s’étant fait enseigner sa demeure, ils sortirent pour s’y rendre, vers sept heures du matin.

Ils ne trouvèrent personne dans la maison ; et, revenant sur leurs pas, ils étaient déjà parvenus à l’extrémité de la rue, lorsqu’ils furent accostés par une vieille femme qui leur dit que s’ils avaient envie de se faire dire la bonne aventure, comme elle le supposait puisqu’ils venaient de frapper à la maison du docteur Grubble, elle pourrait les conduire chez une personne qui avait beaucoup plus de mérite que lui dans cette profession. Elle leur apprit en même temps que le docteur avait été enfermé depuis peu à Bridewell, et que malgré toute sa science il n’avait pas su prévoir cet événement. Le capitaine et son compagnon suivirent, sans aucun scrupule, cette vieille et laide femme qui, après mille détours et les avoir fait passer par beaucoup de petites rues les conduisit à la porte d’une maison ruinée, située au fond d’une allée obscure. Elle ouvrit la porte avec une clef qu’elle tira de sa poche, et les introduisit dans un parloir où il n’y avait d’autres meubles ou ornemens qu’un banc de bois, avec quelques figures effrayantes, dessinées ou plutôt barbouillées sur la muraille avec du charbon.

Elle enferma les deux curieux dans cette pièce jusqu’à ce qu’elle eût prévenu le docteur de leur arrivée, et pendant ce temps ils s’occupèrent à déchiffrer les caractères ou hiéroglyphes qui étaient devant leurs yeux. La première figure qui attira leur attention, fut celle d’un homme pendu à un gibet ; ils la regardèrent comme un mauvais présage, et l’un et l’autre s’en éloignèrent en détournant les yeux. Crabshaw fit la remarque que le personnage ainsi suspendu était vêtu d’une jaquette et d’un pantalon de matelot. Le capitaine Crowe ne put nier le fait ; mais il affirma que ledit pendu avait le nez et le menton de Crabshaw ainsi qu’une bosse sur une épaule. Une dispute très-vive s’ensuivit, et l’aigreur avec laquelle elle était soutenue de part et d’autre, tendait à détruire l’amitié nouvellement cimentée entre ces deux originaux, s’ils n’eussent été interrompus par la vieille sibylle, qui entra dans le parloir, et les prévint que le docteur les attendait ; elle leur dit aussi que le devin n’admettait jamais en sa présence qu’une seule personne à la fois. Cet arrangement donna lieu à une nouvelle contestation. Le capitaine Crowe voulait que Crabshaw fît l’avant-garde de sa flotte pour aller à la découverte ; mais il persista à refuser cet honneur, prétendant qu’il ne lui convenait pas de servir de guide, mais qu’il se contenterait de suivre, comme c’était son devoir. La vieille sorcière abrégea la cérémonie en conduisant d’une main Crabshaw dehors, et en enfermant de l’autre le capitaine Crowe dans la chambre.

Le premier se fit traîner par les escaliers, comme un homme qu’on mène pendre ; et sa frayeur lui inspirait une répugnance extrême. Elle ne diminua pas à la vue du magicien, avec lequel il fut enfermé par la vieille qui lui avait servi de guide, après qu’elle l’eut averti tout bas, à l’oreille, de déposer un schelling dans une petite bière noire, supportée par un crâne humain et des os de cuisse en croix, et placée dans un coin de la chambre, sur une table couverte d’un drap noir. L’écuyer, après avoir fait son offrande, tout tremblant de frayeur, s’aventura à jeter les yeux sur les objets doit il était entouré, et qui semblaient fort bien disposés pour augmenter son trouble. Il vit des squelettes pendus par la tête, la peau empaillée d’un crocodile, un veau à deux têtes, des serpens de diverses sortes, suspendus au plafond, avec une mâchoire de requin et une belette. Sur une autre table funèbre, il remarqua deux sphères entre lesquelles était un livre ouvert, contenant des caractères étranges et des figures de mathématiques ; d’un autre côté, était un bureau élevé, couvert de papiers ; et le sorcier, revêtu d’une robe fourrée, était derrière ce pupître. Sa tête était ombragée par une épaisse chevelure qui ne permettait pas de distinguer ses traits ; et Crabshaw ne voyait qu’une longue barbe blanche qui, d’après ce qu’il en jugeait, pouvait appartenir à une chèvre à quatre pattes tout aussi-bien qu’à un astrologue à deux pieds.

Ce spectacle, exposé à la vue de l’écuyer, ne put que lui causer un grand trouble. Le magicien, élevant une longue baguette blanche, fit certaines évolutions sur la tête de Crabshaw ; et, après avoir marmotté quelques paroles, il lui commanda, du ton le plus solennel, de s’avancer et de déclarer son nom. Crabshaw obéit à cette adjuration, et s’avança vers l’autel ; puis, soit que ce fût à dessein, ou, ce qui est plus probable, à cause de son trouble, il répondit : « Samuel Crowe. » Le conjurateur prit une plume, et, traçant quelques figures sur le papier, s’écria du ton le plus effrayant : « Comment, mécréant ! ta prétends en imposer aux étoiles ! Tu ressembles plus à un cancre qu’à une corneille, et tu es né sous le signe du Cancer. » L’écuyer perdit tout-à-fait la tête, à cette explication ; il tomba à genoux en s’écriant : « Je vous en supplie, monseigneur le conjurateur, ayez pitié de mon ignorance, et ne me noyez pas dans la mer Rouge comme… Je suis un pauvre diable du comté d’Yorkshire, et je ne veux pas plus tromper les étoiles que je ne voudrais tromper mon père, comme on dit : il faudrait être bien habile pour échapper à sa destinée… Mais, comme l’a observé votre seigneurie, mon nom est Timothy Crabshaw, de l’est de Riding, palefrenier et écuyer de sir Launcelot Greaves, baronnet, chevalier, et chevalier errant, qui est devenu fou pour une fille, comme la conjuration de votre seigneurie le sait bien. La personne qui est en bas est le capitaine Crowe ; et nous sommes venus ici, sur la recommandation de Margery Cook, pour chercher mon maître, qui est parti ou s’est enfui, Dieu sait où et comment. »

Il fut interrompu par le devin qui l’invita à s’asseoir et à rester tranquille, jusqu’à ce qu’il eût jeté la figure. Alors il griffonna sur le papier, et, balançant sa baguette, récita une foule de mots barbares concernant le nombre, les noms, la place et les révolutions des planètes, avec leurs conjonctions, oppositions, signes, cercles, cycles et triangles. Lorsqu’il s’aperçut que ses jongleries avaient produit l’effet qu’il en attendait, c’est-à-dire troublé la cervelle de Crabshaw, il lui déclara, de la part des astres, que son nom était Crabshaw ou Crabsclaw, qu’il était né dans l’est de Riding, dans le comté d’Yorkshire, de parens pauvres mais honnêtes, qu’il avait quelque connaissance des chevaux, qu’il était au service d’un gentilhomme dont le nom commençait par la lettre G…, que ledit gentilhomme était devenu fou par amour, et avait quitté sa maison ; mais que les astres n’avaient pas encore décidé s’il y reviendrait mort ou vivant.

Le pauvre Crabshaw fut stupéfait de trouver le conjurateur si bien instruit de toutes ces circonstances, et le pria de lui dire s’il pouvait oser lui faire quelques questions relativement à son sort ? L’astrologue indiqua du doigt le petit coffre en forme de bière ; Crabshaw comprit très-bien ce que cela voulait dire, et y déposa un autre schelling. Le sage eut recours à son livre, fit de nouvelles conjurations, et encore plus d’évolutions aériennes avec sa baguette ; et, après avoir récité un nouveau préambule mystique, il expliqua le livre du Destin en ces termes :

« Vous ne mourrez ni dans l’eau, ni à la guerre, ni de faim, ni de soif ; vous n’irez au tombeau ni pour cause de vieillesse ni de maladie ; mais… laissez-moi voir… Aye ! les astres disent bien cela… Vous serez… élevé… Ah ! oui !… c’est cela… vous serez pendu pour avoir volé un cheval… » « Ô mon bon seigneur le conjurateur, s’écria l’écuyer tout en gémissant, j’aimerais mieux donner quarante schellings que d’être pendu… » « Paix, maître fripon ! s’écria l’autre ; prétends-tu changer les décrets immuables du Destin ? Ta destinée est d’être pendu, et pendu tu seras ; … mais console-toi, en réfléchissant que tu n’es pas le premier, et que tu ne seras pas le dernier qui aura brandillé à l’arbre de Tyburn. » Cette assurance consolante tranquillisa l’esprit de Crabshaw et le réconcilia avec la prédiction ; il continua ses questions, et demanda, d’un ton plaintif, s’il subirait son sort pour sa première action ? si ce serait pour un cheval ou pour une jument, et quelle en serait la couleur, afin de pouvoir connaître quand son heure serait venue ? Le sorcier lui répondit gravement qu’il volerait un cheval hongre de couleur gris-pommelé, le mercredi, qu’il serait enfermé à Old Bailey le jeudi, et pendu le vendredi ; il lui recommanda très-expressément de se montrer dans la charrette avec un bouquet dans une main et le livre des Devoirs de l’homme dans l’autre. « Mais si c’était dans l’hiver, dit l’écuyer, où pourrais-je trouver un bouquet ? » « En ce cas, dit le sorcier, une orange ferait un aussi bon effet. »

Tous ces points importans étant ainsi convenus, à la satisfaction de Crabshaw, il déclara qu’il donnerait encore volontiers un autre schelling pour savoir la bonne aventure d’un vieux camarade, qui véritablement ne méritait pas trop son attachement, mais qu’il ne pouvait se défendre d’aimer plus tendrement que tout autre ami qu’il eût dans le monde ; en disant cela, il glissa une troisième offrande dans le petit coffre, et demanda à connaître la destinée de son cheval Gilbert. L’astrologue ayant de nouveau consulté son grimoire, prononça que Gilbert mourrait du vertigo, et que sa charogne serait livrée aux chiens. Cette sentence fit sur l’esprit de Crabshaw une impression bien plus profonde que la prédiction de sa malheureuse destinée. Il se mit à verser un torrent de larmes, et sa douleur s’exhala par les expressions les plus passionnées de sa tendresse. Enfin, il dit à l’astrologue qu’il allait se retirer et lui envoyer le capitaine, qui avait besoin de le consulter relativement à Margery Cook, parce que comme elle lui avait appris que le docteur Grubble avait dépeint un homme ressemblant en tous points au capitaine, pour être son mari, et que comme il avait peu de disposition pour le mariage, il voulait savoir ce que les astres avaient décidé sur cette union.

En conséquence, l’écuyer, après avoir pris congé de l’astrologue, descendit au parloir, la physionomie bien longue et bien triste. Le capitaine s’en aperçut et lui dit : « Comment cela va-t-il ? oh ! » en manifestant quelque inquiétude. Crabshaw ne lui ayant pas rendu son salut, il lui demanda si le conjurateur avait fait ses observations, et s’il lui avait dit quelque chose ? Alors l’autre lui répondit qu’il lui en avait dit plus qu’il n’en voulait savoir. « Eh bien puisqu’il en est ainsi, dit le marin, je n’ai point envie de courir cette bordée, frère. »

C’était en vain ; il n’en fut pas moins obligé de figurer à son tour. La vieille Tisiphone était là ; et elle le conduisit, en murmurant, dans la salle d’audience, qu’il ne put examiner qu’avec une certaine inquiétude. Ayant été dirigé vers le coffret, il y déposa une demi-couronne, dans l’espérance de se rendre le destin propice ; et, les cérémonies d’usage ayant été observées, le docteur s’adressa à lui en ces mots : « Approche, corbeau. » Le capitaine, s’avançant, lui dit : « Vous vous trompez beaucoup, frère ; levez les yeux, regardez dans l’habitacle, secouez votre boussole, et vous trouverez que je suis une corneille, et non un corbeau : quoique après tout pourtant ce soient tous deux des oiseaux du même plumage, comme on dit. » « Je sais cela, s’écria le magicien ; tu es une corneille du Nord,… une corneille de mer ; non pas une corneille de proie, mais une corneille faite pour servir de proie, une corneille pour être plumée… pour être écorchée… pour être rôtie… pour être grillée par Margery sur le gril du mariage… » Le capitaine changea de couleur à cette explication. « Je comprends vos signaux, frère, dit-il ; et s’il est écrit dans le livre de loc du destin qu’il nous faut être accrochés l’un à l’autre, pourquoi alors défendre mon bord ? Mais comme je connais la côte, voyez-vous, et que le courant de mon inclination me porte au large, je pourrai serrer le vent, et parvenir à éviter le cap Margery ; mais, quoi qu’il en soit, nous laisserons ce ris à notre voile de perroquet d’avant. Je suis engagé pour un autre voyage, voyez-vous ! pour examiner, pour voir, pour savoir, si je pourrai avoir quelque nouvelle de mon ami sir Launcelot, qui a filé sur son câble la nuit dernière, et a quitté le convoi, voyez-vous ! » « Comment ! s’écria le docteur, tu es une corneille, et tu n’as pas su sentir la charogne ? si tu te désoles au sujet de Greaves, contemple son cadavre étendu sans sépulture, pour servir de pâture aux milans, aux corneilles, aux aigles, aux vautours et aux corbeaux. » « Quoi ! que dites-vous ? percé par… Mort ! comme un homard bouilli ! Juste ciel ! mon ami, ce sont les nouvelles les plus terribles que j’aie entendues depuis sept ans… Il faut qu’il ait été exposé à un choc terrible, quand il a amené sa voile de perroquet… Mort de ma vie ! j’aimerais mieux que le Muphti eût coulé bas avec moi et tout l’équipage. Dieu conserve ton âme, ornement de ce monde ! Que l’honnête Sam Crowe n’a-t-il pu être à portée d’être hélé par toi !… Mais à quoi sert de gémir inutilement ! » Alors des larmes, signes d’une douleur bien sincère, coulèrent en abondance dans les rides des joues du bon marin… Puis son chagrin se changeant en colère : « Écoutez, frère le sorcier, dit-il, vous pouvez prévoir la tempête avant qu’elle n’éclate. Que le diable vous étrangle ! Pourquoi ne nous avez-vous pas donné avis de cette rafale ? que Dieu me damne ! Je vous forcerai à me faire connaître ce damné, cet horrible, cet exécrable meurtrier, voyez-vous !… Peut-être vous-même y êtes-vous intéressé, voyez-vous !… Quant à moi, frère, je mets ma confiance en Dieu, et je gouverne par la boussole ; je ne fais pas plus de cas de tous les mouvemens de vos bras, et de vos conjurations que d’un bout de câble, voyez-vous ! »

Le magicien ne prenait pas grand plaisir à ces réflexions ni à la manière dont elles lui étaient présentées ; cependant il chercha à calmer la colère du capitaine, en lui faisant observer qu’il ne prétendait nullement posséder la science universelle, qui n’appartenait qu’à Dieu seul ; que toutes les connaissances humaines étaient sujettes à erreur et imparfaites ; et que tout ce qu’il pouvait faire était de découvrir quelques circonstances imparfaites des objets, sur lesquels ses recherches étaient particulièrement dirigées ; qu’ayant été interrogé par un autre homme sur la cause de la disparition de son maître, il avait exercé son art sur ce sujet, et avait trouvé quelques motifs de croire que sir Launcelot avait été assassiné ; qu’il s’estimerait trop heureux s’il pouvait contribuer à livrer les meurtriers à la justice ; mais qu’il prévoyait que ces scélérats lui épargneraient ce soin, parce qu’ils se querelleraient pour le partage des dépouilles, et qu’un d’entre eux dénoncerait ses complices.

L’espérance de cette faible satisfaction apaisa la colère et diminua en quelque sorte la douleur du capitaine Crowe, qui prit congé de l’astrologue sans beaucoup de cérémonies. Il rejoignit Crabshaw, et se rendit, le cœur gonflé, à la maison de sir Launcelot, où il trouva les domestiques occupés à déjeuner, et paraissant prendre fort peu d’intérêt au sort de leur maître absent. Crowe eut assez de prudence pour dissimuler à Crabshaw ce qu’il avait appris sur le sort du chevalier. Il se réserva de confier cette fatale nouvelle à son neveu M. Clarke, qui ne manqua pas de venir le joindre dans l’après-dîner.

Quant à l’écuyer, il ne fit autre chose que de réfléchir, dans un morne silence, sur le cheval hongre gris-pommelé, le bouquet, et le sort prédit à Gilbert. Il alla le voir dans l’écurie, et lui donna le baiser de paix. Ensuite il déplora son destin et versa des larmes ; enfin la monotonie de ses lamentations finit par l’endormir sur la litière.

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