‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 23 sur 25 · 23

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Dans lequel les nuages qui couvraient la catastrophe, commencent à se dissiper.

Il faut que nous laissions le capitaine Crowe et son neveu Clarke discutant avec beaucoup de chaleur sur la fatale nouvelle apprise du magicien, et lever enfin le voile qui enveloppait notre héros. Vous saurez donc, lecteur, que sir Launcelot Greaves, s’étant rendu à l’endroit indiqué dans le billet qu’il avait reçu, fut accosté par un homme enveloppé dans un manteau, qui commença par l’entretenir d’une histoire inventée sur Aurélia. Pendant que le chevalier écoutait ce récit avec la plus grande attention, il se vit tout à coup entouré d’hommes armés qui lui saisirent et attachèrent les bras, lui enlevèrent son épée, et le firent entrer par force dans un fiacre qui attendait dans ce lieu même pour l’exécution de ce complot. Ce fut en vain qu’il demanda les motifs de cette violence aux trois hommes qui l’accompagnèrent dans la voiture ; il n’en put tirer un mot de réponse ; et, d’après leur sombre aspect, il commença à craindre qu’on n’eût le projet de l’assassiner. Si la voiture eût traversé des endroits fréquentés, il aurait essayé d’appeler du secours par ses cris ; mais il était déjà hors de la ville, et ses conducteurs avaient soin d’éviter les villages et les maisons habitées.

Après une course de deux milles environ, la voiture s’arrêta à une grande grille de fer ; elle s’ouvrit, et notre aventurier fut conduit en silence, en traversant une maison spacieuse, dans une pièce fort propre et convenablement arrangée, qu’il jugea être destinée à faire sa chambre à coucher. Quelques instans après son arrivée, il reçut la visite d’un homme d’un extérieur peu prévenant, qui s’efforçait d’adoucir sa physionomie naturellement sévère. Il félicita le chevalier sur son arrivée dans sa maison, l’invita à la gaîté, lui donnant l’assurance qu’il ne manquerait de rien, et lui demanda d’indiquer ce qu’il désirerait pour son souper.

Sir Launcelot ne répondit à ces politesses, qu’en demandant qu’on lui expliquât la cause de sa réclusion, et pour quel motif on lui avait attaché les bras comme à un malfaiteur. L’autre le renvoya au lendemain matin, pour les explications qu’il demandait, mais détacha cependant ses liens ; et comme le chevalier refusait de manger, il le laissa seul pour qu’il prît du repos. Il eut soin, toutefois, en se retirant, de fermer à double tour la porte de la chambre, dont les fenêtres étaient garnies de grilles de fer.

Lorsque le chevalier se trouva ainsi livré à ses méditations, il se mit à réfléchir sur son aventure, qui lui causait autant de surprise que d’inquiétude ; mais plus il s’appesantissait sur cet événement, et moins il pouvait asseoir ses conjectures. Suivant la disposition de son esprit, il arrive souvent qu’un philosophe subtil se trouve embarrassé par une proposition fort simple ; c’était précisément le cas où était sir Greaves. L’idée qui produisit la plus forte impression sur son esprit fut qu’il était arrêté, d’après un mandat de la secrétairerie d’état, sur un soupçon d’acte de trahison, d’après un faux exposé et une dénonciation mensongère ; et que la prison où il se trouvait n’était autre que la maison du sergent d’état, disposée pour recevoir les personnes suspectes. Cette opinion le rassura par la certitude qu’il avait de son innocence, et par la réflexion qu’il avait le droit de réclamer le privilége de l’habeas corpus, cette précieuse loi qui consacre le plus beau droit de la nation anglaise, et qui heureusement n’était pas suspendue à cette époque. Tranquillisé par sa confiance en lui-même, il se résigna paisiblement au sommeil ; mais, avant qu’il pût s’endormir, il fut désabusé de ses conjectures d’une manière bien désagréable. Ses oreilles furent frappées d’un bruit partant de la chambre voisine, et par des coups violens portés contre la cloison ; ensuite une voix rauque s’écria : « Faites avancer l’artillerie. Qu’on fasse approcher la brigade de Brutandorf. Détachez mes hussards noirs pour ravager le pays… qu’on leur donne des bottes neuves. Ayez bien soin des éperons. Faites un désert de la Lusace. Bombardez le faubourg de Péra. Allez dire à mon frère Henry de passer l’Elbe à Meissen avec quarante bataillons et cinquante escadrons. Eh quoi ! major général Donder, ne voulez-vous pas terminer votre seconde parallèle ? Envoyez ici l’ingénieur Schittenback. Je laisserai tous les souliers dans ma boutique ; la brèche doit être praticable dans vingt-quatre heures. Ne me parlez pas de vos ouvrages ; puissiez-vous être damné vous et vos ouvrages ! »

« Assurément, s’écria une voix partant d’un autre point, celui qui pense qu’on peut être sauvé par les œuvres, est dans un état de complète réprobation. Et moi aussi j’ai été un profane ouvrier, et j’ai eu confiance dans la corruption des œuvres. J’ai forcé mes hommes de journée et mes apprentis à un travail continuel, et je me reposais sur les richesses de ce monde, qui n’est qu’un monde corrompu. Mais à présent je suis frappé de l’éclat de cette nouvelle lumière. J’éprouve l’opération de la grâce. Je suis dans une nouvelle vie. J’abhorre les bonnes œuvres. Je déteste toutes les œuvres, excepté les œuvres du Saint-Esprit. Loin d’ici, Satan ! Oh ! combien je désire me retrouver avec votre aimable sœur Jolly ! »

« La communication est déjà ouverte avec la Marche, dit le premier ; mais quant à toi, coquin, qui as osé déprécier mes œuvres, je te ferai placer dans un mortier avec une double charge de poudre, et je t’enverrai ainsi dans le camp de l’ennemi. »

Ce dialogue fit l’effet d’une traînée de poudre à l’égard de beaucoup d’autres habitans de ce séjour ; l’un jura que dans trois minutes il aurait découvert la longitude, lorsque ce bruit était venu déranger tous ses calculs ; un second, en mauvais anglais, se plaignit d’avoir été distrait au moment de sa projection ; un troisième, sous le caractère du Saint Père, prononça des interdictions, excommunications et anathèmes, et jura, par les clefs de saint Pierre, qu’ils souffriraient pendant dix mille ans dans le purgatoire, s’ils n’avaient recours à l’indulgence d’une simple messe ; un quatrième se mit à hurler tous les cris en usage à la chasse du renard, et dans un instant toute la maison retentit d’un vacarme épouvantable.

Ce tapage, cependant, ne fut pas de longue durée. Les différentes chambres furent ouvertes successivement, et chaque individu rentra subitement dans le silence, par le son d’un seul mot cabalistique, qui n’était autre que celui de gilet de force. La vertu de cette parole épouvanta le roi de Prusse, rendit le calme au fanatique, fit taire le mathématicien, intimida l’alchimiste, déposa le pape, et priva le chasseur de toute son éloquence bruyante.

Sir Launcelot ne resta pas long-temps dans le doute sur la destination de la maison où on l’avait transporté ; et plus il réfléchissait sur sa situation, plus il sentait augmenter sa perplexité et le chagrin qui l’accablait ; il ne pouvait concevoir sur quels motifs on l’avait renfermé dans une maison de fous ; mais il se repentait, du fond du cœur, de ses essais de chevalerie errante, comme d’une folie dont les conséquences pouvaient être funestes à sa fortune et à son existence future. Après de mûres réflexions, il résolut de se conduire avec la plus grande circonspection, présumant bien que chaque mouvement violent auquel il se livrerait serait interprété comme un symptôme évident de démence. Il ne fut pas sans espoir d’intéresser son gardien par les témoignages de sa générosité, dont il se promettait un résultat plus efficace que de toutes les fleurs de rhétorique. Mais, lorsqu’il se leva le matin, il reconnut que ses poches avaient été fouillées avec soin, et qu’on lui avait enlevé ses papiers et son argent.

Quand le gardien entra, il demanda ce qu’on avait fait de ces objets ? et on lui répondit qu’on avait mis son argent et ses papiers en sûreté pour son usage, et pour lui être rendus, quand cela serait nécessaire ; mais que pour le moment, comme on ne le laisserait manquer de rien, il n’avait pas besoin d’argent. Le chevalier se contenta de cette réponse, et mangea tranquillement ce qu’on lui avait apporté pour déjeuner.

Vers onze heures, il reçut la visite du médecin, qui examina ses yeux avec une attention vraiment doctorale. Après lui avoir tâté le pouls, il secoua la tête en disant : « Eh bien ! comment vous trouvez-vous ? Allons, ne vous laissez point abattre. Tout ce qu’on fait ici est pour votre bien. Vous êtes dans de bonnes mains, monsieur, je vous l’assure et je ne crains pas de dire que l’on ne négligera rien de ce qui sera jugé nécessaire pour le rétablissement de votre santé. »

« Docteur, dit notre héros, si ma question ne vous paraît pas indiscrète, je serais bien aise de connaître votre opinion sur ma maladie. » « Oh ! monsieur, quant à cela, répondit le médecin, votre maladie est un… genre…… de…… Monsieur, c’est fort commun dans ce pays,… une sorte de… » « Croyez-vous, docteur, que ma maladie soit la folie ? » « Oh Dieu ! monsieur,… non pas positivement la folie… Oh ! non,… non pas la folie… Vous avez entendu parler, sans doute, de ce qu’on appelle une faiblesse de nerfs, monsieur ?… Quoique cependant cette expression soit mal appliquée car cette phrase, en dénotant un excès morbifique de sensations, semble impliquer que la sensation elle-même est due à une molle cohésion des parties matérielles qui constituent la substance nerveuse, d’autant que la quantité de chaque effet doit être proportionnée à sa cause. Maintenant, je vous prie de remarquer, monsieur, si le cas est réellement ce que ces parties semblent indiquer. Tous les corps dont les parties ne sont pas cohérentes à un trop grand degré de proximité, doivent être nerveux. C’est ce qui doit causer les sensations… Monsieur, je vais ordonner quelques potions rafraîchissantes, pour vous entretenir dans une température convenable : et vous vous en trouverez bien… Monsieur, je suis votre très-humble serviteur. »

Àces mots, il se retira ; et sir Launcelot ne put se défendre de remarquer qu’il était bien dur qu’un homme ne pût faire les questions les plus simples sans passer pour un fou, tandis qu’un autre parlait pendant une heure sans l’ombre du sens commun, et était regardé comme un oracle.

Le maître de la maison, voyant sir Launcelot si soumis et si traitable, lui accorda la faveur d’une promenade dans un petit jardin particulier, sous la surveillance d’un domestique qui le suivait à quelques pas. Là, il fut salué par un confrère prisonnier. C’était un homme qui paraissait avoir trente ans passés, grand, maigre, les yeux égarés, le nez crochu, et la figure toute bourgeonnée.

Après lui avoir adressé les complimens d’usage, l’étranger lui demanda sans plus de cérémonies, de vouloir bien lui donner du tabac à chiquer, ou s’il pouvait lui procurer une gorgée de quelque espèce de cordial, ajoutant qu’il n’avait pas goûté d’eau-de-vie depuis qu’il était entré dans la maison. Le chevalier lui répondit qu’il n’était pas en son pouvoir de le satisfaire, et profita de l’occasion pour lui adresser quelques questions relatives au caractère du propriétaire, que l’étranger lui présenta sous l’aspect le plus défavorable. Il le lui dépeignit comme un fripon capable de se prêter aux actions les plus viles. Il dit que sa maison était un repaire où se commettaient les iniquités les plus révoltantes ; qu’elle renfermait des pères enlevés furtivement par leurs enfans, des femmes renfermées par leurs époux, des personnages riches détenus par leurs parens, des hommes innocens emprisonnés par la méchanceté de leurs ennemis. Il affirma que lui-même se trouvait dans ce dernier cas, et demanda si notre chevalier n’avait pas entendu parler de Dick Distich, poëte satirique. « Ben Bullock et moi, dit-il, nous bravions le monde en armes. N’avez-vous jamais lu l’ode qu’il m’a adressée, commençant par ces mots : Belle et brillante jeunesse ? Nous nous étions juré fraternité ; nous nous admirions, nous nous vantions et nous nous citions l’un l’autre. Nous déclarâmes la guerre à tout le monde, acteurs, auteurs et critiques ; et, après avoir tiré l’épée, nous jetâmes au loin le fourreau. Nous déchirions et tranchions à tort et à travers, et nous devînmes aussi formidables pour les écrivains de ce siècle que la cohorte Thébaine. Mon confrère Bullock, il est vrai, fut une fois roulé dans le ruisseau, mais bientôt, comme dit le poëte,

Il se releva ; et, fortifié par le courant du ruisseau,

Il y puisa une nouvelle vie, et mordit autour de lui.

Voici une satire que j’écrivis dans une taverne étant ivre,… je peux le prouver par le témoignage du cabaretier et de sa femme. Je pense que vous conviendrez que j’ai quelque droit de dire avec mon ami Horace…

Que celui qui m’a touché ne m’approche pas davantage
Car il s’en repentirait, et je le chansonnerais par toute la ville.

Le chevalier, après avoir parcouru le manuscrit, manifesta son opinion en disant que les vers lui paraissaient assez bons ; mais en même temps il observa que l’auteur avait injurié et traité de sots ignorans plusieurs personnages dont les ouvrages avaient de la réputation, et qui étaient regardés comme des hommes d’esprit, circonstance qui nuirait plus à sa véracité, qu’elle ne prouverait ses connaissances.

« Au diable leur génie ! s’écria le satirique. Un tas de faquins impertinens ! je vous dis, monsieur, que Ben Bullock et moi nous avons résolu de dénigrer tous ceux qui ne sont pas de notre parti…… D’ailleurs, je vous ai dit précédemment que j’avais écrit ce morceau étant ivre… » « Étiez-vous ivre aussi quand vous l’avez fait imprimer et publier ? » « Oui, monsieur ; l’imprimeur pourra être appelé au serment, qu’il ne m’a jamais vu autrement que dans un état d’ivresse ou d’assoupissement, jusqu’au moment où mes ennemis, sous le prétexte que j’avais le cerveau dérangé, m’ont conduit dans cette infernale maison. »

« Il me semble qu’ils se sont montrés en cela vos meilleurs amis, dit le chevalier, et ont donné ainsi à votre conduite l’interprétation la plus favorable ; car, si vous n’aviez la ressource de ce prétexte de démence, votre caractère ne pourrait plus paraître que comme celui d’un homme qui n’a que fort peu d’esprit, et pas la moindre délicatesse. De tous ceux que Pope a fustigés dans sa Dunciade, il n’y en a pas un qui n’eût amplement mérité le reproche de stupidité ; et chacun d’eux avait provoqué le satirique par des attaques personnelles. À cet égard, le poëte anglais a été beaucoup plus juste et plus loyal que Boileau, son modèle, qui a maltraité plusieurs hommes d’un génie reconnu, tels que Quinault, Perrault et le célèbre Lulli ; et c’est pourquoi tout homme libre dans ses opinions, doit avec raison, malgré son mérite poétique, le mépriser comme un homme haineux et méchant. Si cette conduite déloyale ne peut être pardonnée à l’écrivain d’un génie supérieur, pourrait-on l’excuser en vous, dont le nom est encore plongé dans l’obscurité ? »

« Écoutez, l’ami, répondit le barde, gardez votre indulgence et vos conseils pour ceux qui vous les demanderont ; ou, si vous voulez forcer les autres à les recevoir, prenez l’avis suivant en échange. Si votre position actuelle vous déplaît, tâchez d’obtenir promptement des commissaires. Ils trouveront en vous trop de sottise, pour qu’il puisse y avoir la moindre teinture de folie ; et ils vous relâcheront sans aucun scrupule. Dans ce cas, je me réjouirai de votre délivrance. Vous serez affranchi de la prison, et moi je me trouverai fort heureux d’être débarrassé de votre conversation. »

Àces mots, il s’enfuit précipitamment, et notre chevalier ne put s’empêcher de sourire de la violence toute particulière de son caractère. Sir Launcelot essaya ensuite d’engager la conversation avec l’homme chargé de le surveiller, en lui demandant si M. Distich était depuis long-temps dans la maison ; mais ce fut comme s’il se fût adressé à un muet du grand Turc. Le drôle, ou prétendit ne rien savoir, ou refusa de répondre à toutes les questions qui lui étaient adressées. Il ne voulut pas même faire connaître le nom de son maître, ni dans quels environs la maison était située.

Le chevalier, se sentant agité d’impatience et d’indignation, retourna dans son appartement ; après que la porte eut été refermée sur lui, il se mit à réfléchir avec horreur sur la singularité de sa destinée. « Combien nous avons peu raison, se dit-il à lui-même, de nous vanter des avantages dont jouissent tous les Anglais, s’ils ne les possèdent que d’une manière aussi précaire ; si un homme qui a un rang et une fortune peut être ainsi enlevé dans le centre de la capitale ; si des misérables peuvent le saisir, l’insulter, le voler, et le conduire dans une prison comme celle-ci, d’où il semble impossible de s’échapper ! Quand même je pourrais me procurer des plumes, de l’encre et du papier, réclamer le secours de mes parens ou des magistrats de mon pays, mes lettres seraient interceptées par ceux qui me tiennent sous leur garde. Si j’essayais de jeter l’alarme dans le voisinage, mes cris seraient méprisés comme ceux d’un infortuné lunatique qui reçoit une correction nécessaire. Si je voulais faire usage de la force que le ciel m’a accordée, je pourrais être obligé de plonger mes mains dans le sang ; et, après tout, trouverais-je la possibilité de m’échapper, malgré ces portes multipliées, ces serrures, ces verrous, et ces nombreuses sentinelles ? Si j’essayais de gagner mon gardien, il pourrait découvrir mon projet, et je me verrais privé du peu de consolation dont je jouis. On peut bien se plaindre des prisons d’état en France, et de l’inquisition d’Espagne, mais je demanderai si elles sont effectivement aussi dangereuses, aussi effrayantes qu’une maison particulière de fous en Angleterre, sous la direction d’un fripon ? Une prison d’état est réservée pour les grands coupables ; l’inquisition est un tribunal spirituel ; mais elles sont l’une et l’autre sous la direction du gouvernement. Il arrive rarement, et peut-être jamais, qu’un homme entièrement innocent y soit emprisonné ; mais, si cela avait lieu, il peut défendre son innocence, et soutenir ses droits devant des juges légalement institués. Mais, en Angleterre, l’homme le plus innocent est exposé à être enfermé pour le reste de ses jours, sur un prétexte de démence. Il peut être séparé de sa femme, de ses enfans, de ses amis ; être dépouillé de sa fortune, privé des choses les plus nécessaires, et soumis aux mauvais traitemens d’un homme grossier et cruel qui élève une immense fortune sur le malheur de ses semblables et peut, pendant toute sa vie, exercer cette horrible oppression, sans rendre compte à qui que ce soit de sa conduite. »

Ces réflexions peu consolantes furent interrompues par des sons tout-à-fait inattendus, qui paraissaient partir de l’autre côté d’un mur mitoyen assez épais. C’étaient les sons d’une voix beaucoup plus plaintive que les gémissemens de la tourterelle ; beaucoup plus douce et ravissante que le ramage de Philomèle quand elle chante ses amours. À peine son oreille en fut-elle frappée, qu’ils pénétrèrent jusqu’à son cœur ; car il reconnut la voix de sa bien-aimée Aurélia. Qu’on se figure quelle dut être l’agitation de son âme, quand il fit cette découverte ! quel tremblement n’éprouva pas chacun de ses nerfs ! quelle violente émotion fit palpiter son cœur ! Il parcourait sa chambre dans une espèce de frénésie, écumant comme un lion pris dans des rets. Il plaça son oreille contre le mur de séparation, et écoutait comme si son âme toute entière eût été absorbée dans le sens de l’ouïe. Lorsque les sons cessèrent de charmer son oreille, il se jeta sur son lit, gémit douloureusement, exhala sa peine par des accens entrecoupés ; et probablement son cœur se fût brisé, si l’explosion de ses larmes n’eût apporté quelque soulagement à la violence de sa douleur.

Àces premiers transports succéda un accès d’impatience qui fut bien près de le priver réellement de sa raison. Sa surprise de retrouver dans un pareil séjour son Aurélia qu’il avait perdue ; l’impossibilité où il était de la secourir, un désir inexprimable d’imaginer quelque plan pour tirer parti de l’intéressante découverte qu’il venait de faire ; tout concourait à le jeter dans une seconde exaltation pendant laquelle il se livra à mille extravagances, qui, fort heureusement pour lui, ne furent pas vues par ses surveillans. Peut-être aussi fut-il fort heureux pour le domestique de ne pas entrer pendant la durée du paroxisme ; car, si cela fût arrivé, il aurait bien pu éprouver le sort de Lycas qu’Hercule fit mourir, dans un accès de fureur.

Avant que l’heure du souper fût arrivée, il retrouva assez de calme pour cacher le trouble de son esprit ; il se plaignit d’un grand mal de tête, et demanda à recevoir le lendemain la visite du médecin ; il se proposait de s’expliquer avec lui de telle manière, qu’il produirait une vive impression sur son esprit, à moins qu’il ne fût dépourvu de tout sentiment d’honneur et d’humanité.

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