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D’où l’on peut induire qu’il n’était pas facile de déranger le chevalier lorsqu’il dormait profondément et de bon cœur.
Suivant toute apparence, la cuisine du Lion noir, ce temple domestique consacré à la réunion des bons vivans, aurait été métamorphosée en un théâtre tragique, et offert une scène de carnage, si Pallas, ou la prudence, n’était intervenue sous les traits de M. Fillet qui, avec l’aide du garçon d’écurie, parvint non-seulement à désarmer les combattans, mais encore à calmer leur ressentiment.
L’impétueuse ardeur de M. Clarke avait été un peu réprimée par la vue du gril de fer que Ferret maniait avec une dextérité peu commune. Cette circonstance, remarquée par les assistans, leur donna lieu, après quelques réflexions, de supposer que ce personnage, avant de se lancer sur la mer orageuse de la politique, avait pu figurer parfois au nombre de ces facétieux personnages qui accompagnent nos médecins ambulans sous le nom vulgaire de Merry-Andrew ou de Jack-Pudding, et, montés sur les planches, amusent la populace avec un solo sur la boîte au sel, ou une sonate exécutée sur des pincettes et un gril de cuisine. Quoi qu’il en soit, le jeune légiste parut être un peu déconcerté par l’éclat de cette arme offensive que les belles mains de Dolly avaient pris le soin de nettoyer et polir jusqu’à ce qu’elle fût aussi brillante que le bouclier d’Achille, ou comme cet emblème de la vieille bonne chère anglaise, qui est suspendu par un ruban rouge au cou du trois fois honoré sage, en bonnet de velours, qui préside à tour de rôle au joyeux banquet connu sous le titre de club du Beef-stake.
Mais quittons ces comparaisons qui nous éloignent de notre sujet. Le domestique ne se fut pas plus tôt placé entre les deux champions que Tom Clarke reprit paisiblement ses habits, et M. Ferret déposa son gril sans difficulté. Le docteur ne vint pas aussi aisément à bout de dégager la gorge du capitaine Crowe des serres véritablement masculines de Dolly. On ne put délivrer cet honnête marin des efforts de cette virago qu’au moment où il allait rendre le dernier soupir. Après quelques instans de repos, qu’il employa à reprendre haleine et dénouer sa cravate, il s’écria : « Puisses-tu être damnée comme un brûlot ! Jamais je n’ai été accroché d’une telle manière depuis que je sais mesurer la carte par le compas. Ventrebleu ! la coquine avait tellement tendu mes manœuvres, voyez-vous, que je… Saisis mes boulines !… car si je viens en travers de ton petit câble, je mettrai ta quille en l’air… ou peut-être je te ferai aller en dérive sous ta carcasse à nu… Je veux… je veux… Toi, feu d’enfer, drôlesse… je veux… »
Dolly ne répliqua pas un mot ; mais, remarquant que M. Clarke s’était assis de nouveau avec la plus grande tranquillité, elle reprit aussi paisiblement sa place de l’autre côté de la chambre. Alors M. Fillet pria le jeune procureur de reprendre le fil de sa narration, ce qu’il fit en conséquence, en ces termes, après avoir toussé et craché trois fois.
« Je vous ai dit, messieurs, que M. Greaves était monté sur Scipion lorsqu’il vit miss Darnel et sa mère en danger d’être renversées dans un précipice. Sans perdre son temps à réfléchir, il donne de l’éperon à Scipion ; et, d’un saut, il franchit vingt-cinq pieds, en volant par-dessus la haie, le fossé et tous les obstacles. Alors il s’élance au galop, dans le dessein de tourner les chevaux ; les trouvant indomptables, il s’efforça de se jeter au poitrail du cheval le plus près de lui, ce qu’il ne put faire ; et le pauvre Scipion donna contre le timon de la voiture. Le choc fut si violent, que les chevaux s’arrêtèrent tout à coup, à trente pieds du précipice, et que M. Greaves fut jeté en avant et près du siège de la voiture, sur lequel montant avec une adresse inconcevable, il saisit les rênes avant que les chevaux fussent revenus de leur frayeur. Au même instant le cocher accourut et détacha les traits avec la plus grande diligence. Ce fut alors que milord Greaves eut le temps de s’occuper des dames qui étaient au moment de s’évanouir de frayeur… À peine avait-il ouvert la portière de la voiture qu’Aurélia, les yeux égarés, se précipita dans ses bras ; et, passant les siens autour de son cou, perdit tout-à-fait connaissance. Je vous laisse à imaginer, messieurs, quelles furent ses sensations en ce moment. La mère n’était pas aussi troublée, et put employer ses soins à faire cesser l’évanouissement de sa fille que le jeune gentilhomme tenait toujours dans ses bras. À la fin, celle-ci reprit l’usage de ses sens ; et, s’apercevant de la situation où elle se trouvait, le sang lui monta au visage, qui se couvrit d’une vive rougeur, et elle demanda à être assise sur le gazon.
Mistress Darnel, bien loin de mettre de la réserve ou de la froideur dans ses remerciemens, embrassa M. Launcelot, sans plus de cérémonie ; des larmes de reconnaissance coulaient le long de ses joues. Elle l’appela son cher fils, son généreux libérateur, qui, au risque de sa propre vie, avait sauvé sa fille et elle-même du danger le plus affreux qu’on pût imaginer.
« M. Greaves était si violemment agité en ce moment, qu’il ne put dissimuler davantage une passion qu’il avait cachée jusqu’alors avec tant de soin. « Ai-je fait autre chose, dit-il, que d’accomplir un devoir commandé par l’humanité, et dont je me serais acquitté envers tout autre ? Mais pour conserver les jours de miss Darnel, j’aurais volontiers fait le sacrifice de ma propre vie. »
« La jeune lady ne put entendre cette déclaration sans la plus vive émotion ; sa figure se couvrit de nouveau d’une agréable rougeur, et ses yeux étincelèrent de plaisir. Cet aveu ne fut nullement désagréable à sa bonne mère, qui, du premier coup d’œil, vit tous les avantages qui pouvaient naître d’une pareille union pour les deux familles. M. Greaves proposa d’envoyer le cocher chez son père pour y chercher une paire de chevaux plus dociles, qu’on attellerait à la voiture pour reconduire les dames à leur habitation ; mais elles refusèrent cette offre, et préférèrent s’y rendre à pied, car la distance n’était pas grande. Alors il insista pour être leur guide ; et, donnant le bras à chacune d’elles, il les conduisit jusqu’à la porte de leur maison où une pareille apparition remplit d’étonnement tous les domestiques. Mistress Darnel, le prenant par la main, l’introduisit dans le parloir, où elle lui témoigna de nouveau sa reconnaissance par un embrassement plein d’affection ; elle l’autorisa à prendre sur les lèvres d’Aurélia la faveur d’un baiser plein de douceur, et lui dit : « Sans vous, nous serions en ce moment privées de la vie. C’est le ciel, sans doute, qui vous a envoyé à notre secours comme un ange protecteur. » Elle s’informa ensuite avec bonté si lui-même n’avait pas été blessé en employant le moyen désespéré auquel elles étaient redevables de la vie ; elle fit servir une petite collation ; et, dans le cours de la conversation, elle déplora l’animosité qui avait depuis si long-temps divisé les deux familles d’une manière si funeste. Il n’hésita pas à donner son approbation à ces remarques, en exprimant le désir le plus vif de voir ces malheureux différens apaisés ; en un mot, ils se séparèrent mutuellement satisfaits.
« Il avait à peine fermé la porte extérieure, et prenait son chemin pour retourner à Greavesbury-Hall, lorsqu’il fut rencontré par M. Darnel qui rentrait à cheval, et s’approcha de lui avec un air de surprise et de colère, en lui disant « Votre serviteur, monsieur ; désirez-vous quelque chose de moi ? » « Rien du tout, » répliqua l’autre d’un air indifférent. M. Darnel lui demanda ce qui lui procurait l’honneur de sa visite. M. Greaves, jugeant à son ton et à ses manières que leur vieille querelle n’était pas encore oubliée, répondit, avec non moins d’aigreur, que sa visite n’était pas pour lui ; mais que s’il voulait en savoir la cause, il pourrait l’apprendre de ses domestiques. « Aussi ferai-je, s’écria l’oncle d’Aurélia ; et peut-être je vous ferai connaître mes intentions à ce sujet… » « Ce sera comme il vous plaira, » répondit le jeune homme, qui, sortant de l’avenue, continua son chemin jusque chez lui, et rendit compte à son père de toutes les particularités de cette aventure.
« Le vieux gentilhomme lui reprocha un peu son imprudence, quoique paraissant très-joyeux du succès de ses efforts. Il éprouva encore plus de plaisir lorsqu’il connut les sentimens d’Aurélia et la conduite de ces dames.
« Le lendemain, le jeune homme envoya un domestique pour les complimenter et s’informer de leur santé. Le messager fut reçu par M. Darnel, qui fit répondre que les dames étaient indisposées et ne voulaient pas être importunées par des messages. La mère était effectivement saisie d’une fièvre occasionnée par l’agitation de ses esprits. La maladie fit de jour en jour des progrès si fâcheux, que les médecins désespérèrent de sa vie. Voyant sa fin approcher, elle envoya un domestique de confiance à M. Greaves pour lui dire qu’elle voulait le voir sans délai. Il suivit immédiatement le messager, qui l’introduisit à la faveur de l’obscurité.
« Il trouva la vieille dame dans son lit, touchant presque à son dernier moment. La belle Aurélia était auprès d’elle, accablée par la douleur ; ses beaux cheveux étaient dans le plus grand désordre, et ses yeux inondés de larmes brûlantes. La bonne dame pria M. Launcelot d’approcher, et donna l’ordre à tous les domestiques de s’éloigner, en exceptant seulement une femme de confiance, de qui je tiens ce récit. Elle le prit par la main ; et y fixant les yeux sur lui avec toute la tendresse d’une mère, elle répandit en silence quelques larmes qui baignèrent son visage ; puis elle lui dit : « Mon cher fils, que n’ai-je pu vivre assez long-temps pour vous voir porter ce nom ! Vous me voyez prête à quitter la vie. »
« À ces mots, la sensible Aurélia ne put se contraindre davantage, et laissa éclater sa douleur par un torrent de larmes. Sa mère attendit avec patience qu’elle eût donné cours à ses sanglots, et l’invita avec¨ tranquillité à se résigner sans murmures à la volonté du ciel. Puis se tournant vers sir Launcelot : « J’ai nourri l’espérance, lui dit-elle, de vous voir allié à ma famille ; il ne me reste pas le temps nécessaire pour consacrer votre union par les vaines formalités de ce monde. Les regards d’Aurélia vous témoignent sa tendresse… » À peine eut-elle prononcé ces mots, que sir Launcelot tomba aux genoux de la jeune lady ; et, portant doucement sa main sur ses lèvres, exprima son amour dans les termes les plus délicats qu’il put trouver. « Je sais, reprit la mère, que votre passion est aussi mutuelle que sincère, et je mourrais contente si j’avais la certitude que votre union n’éprouvera pas des difficultés ; mais cet homme violent, mon beau-frère, qui est le seul tuteur d’Aurélia, contrariera ses désirs par tous les moyens que son brutal ressentiment et son implacable méchanceté pourront imaginer. Monsieur Greaves, depuis long-temps j’admire vos vertus, et je sais que je peux me reposer sur votre honneur… Donnez-moi votre parole qu’après ma mort vous ne ferez aucune démarche dans cette affaire sans les avoir concertées avec votre père, et que vous n’emploierez que des moyens honorables pour triompher des préventions de l’oncle d’Aurélia et obtenir son consentement. Laissons le reste à la disposition de la Providence. »
« Le jeune gentilhomme lui promit de la manière la plus solennelle et la plus expressive d’obéir à ses ordres comme aux dernières volontés d’un père et qu’il ne cesserait de les respecter. Mistress Darnel leur adressa des conseils pleins de sagesse sur leur conduite, avant comme après le mariage, et présenta à M. Greaves une bague comme un souvenir de son affection ; il en tira une autre de son doigt, et l’offrit comme un gage de son amour à Aurélia, et sa mère l’autorisa à l’accepter. Enfin, il prit un dernier congé de cette bonne mère, et retourna chez son père à qui il rendit compte de toutes les circonstances de cette entrevue.
« Deux jours après, mistress Darnel cessa de vivre, et Aurélia fut reléguée dans l’habitation d’un parent, où le chagrin causa quelque altération à sa santé.
« Lorsque la dépouille mortelle de mistress Darnel eut été confiée à la terre, M. Greaves, mettant à profit ses dernières exhortations, fit des démarches pour arriver à une réconciliation avec le tuteur. Il engagea plusieurs amis communs à s’entremettre pour le seconder dans ce louable projet ; mais ils eurent la mortification de n’essuyer que des refus ; et enfin sir Anthony Darnel leur déclara que sa haine contre la famille Greaves était héréditaire, constante et invincible. Il protesta qu’il verserait la dernière goutte de son sang pour perpétuer cette querelle, et que, plutôt que de consentir au mariage de sa nièce avec le jeune Launcelot, il la tuerait de sa propre main.
« Le jeune gentilhomme, voyant l’impossibilité de vaincre les préventions d’une injuste haine, renonça à faire d’autres démarches ; et, désespérant d’obtenir son consentement, il ne s’occupa plus que de cultiver les bonnes grâces d’Aurélia, et de l’épouser en dépit de son implacable tuteur. Il trouva le moyen d’établir une correspondance avec elle, aussitôt que sa douleur fut un peu calmée ; et même réussit à obtenir une entrevue après son retour à son habitation ; mais il eut bientôt lieu de se repentir de cette faveur. L’oncle avait aposté auprès de la jeune lady des espions qui lui rendirent compte de cette entrevue : en conséquence la jeune personne fut enlevée et confinée au fond de la province, dans une retraite que nous ne pûmes jamais découvrir.
« Ce fut alors que le chagrin de sir Launcelot devint si vif et sa colère si impétueuse, que l’on s’aperçut que sa raison commençait à éprouver quelque altération. Il refusa toute nourriture, se négligea dans sa personne, renonça à ses amusemens, courut à cheval, par la pluie et souvent sans chapeau, erra dans les champs, et devint si grondeur, que ses domestiques n’osaient lui adresser la parole dans la crainte d’être roués de coups. Ces extravagances durèrent environ trois semaines, causèrent à son père un chagrin inexprimable, et firent l’étonnement de tous ceux qui le connaissaient ; puis tout à il reprit sa tranquillité et sa gaîté. Mais, comme disent les marins, c’était un calme trompeur, précurseur de la tempête.
« Il cherchait depuis long-temps à gagner un des domestiques de M. Darnel, qui pût lui faire connaître le lieu de la captivité d’Aurélia ; mais aucun d’eux ne fut capable de le satisfaire sur ce point ; car ceux qui avaient accompagné cette infortunée lady dans son voyage, étaient restés auprès d’elle pour veiller sur toutes ses actions ; et aucun des autres domestiques n’était instruit de cette affaire. Toutes ces tentatives n’ayant obtenu aucun résultat favorable, il ne fut plus maître de sa colère ; et, rencontrant sur son chemin M. Darnel, il lui reprocha sa conduite avec tant d’énergie, qu’il s’ensuivit un défi formel. Ils convinrent de vider leur querelle sans témoins ; et, un matin, avant le lever du soleil, ils se rencontrèrent dans un pré à l’endroit même où sir Launcelot avait sauvé la vie à Aurélia. Chacun d’eux tira son premier coup de pistolet sans aucun résultat ; mais M. Darnel, de son second coup, atteignit légèrement dans le côté le jeune Launcelot, qui, ayant encore un coup en réserve, cria à son adversaire de lui demander la vie ; celui-ci, au lieu de s’avouer vaincu, tira son épée ; alors M. Greaves tira son coup en l’air et suivit son exemple. Le combat fut très-chaud quoique de peu de durée. M. Darnel ayant été désarmé, au premier assaut, notre jeune gentilhomme lui rendit son épée, dont il eut la bassesse de faire usage une seconde fois contre son vainqueur. Cet exemple réitéré d’ingratitude et d’une férocité brutale, mit un terme à la modération et à la patience de M. Greaves ; il attaqua sir Anthony avec la plus grande fureur ; et, dès la première botte, il le perça de son épée jusqu’à la garde. Au même moment il se saisit avec sa main gauche de l’arme de son ennemi, et la brisa en signe de mépris. M. Darnel étant tombé par terre, sir Launcelot s’empara de son cheval, qu’il avait attaché à un arbre avant le combat, et, le mettant au galop jusqu’à Ashenton, il envoya un chirurgien pour lui porter du secours. Il fit ensuite l’aveu sincère de toutes ces circonstances à son père, qui fut plongé dans la consternation ; car la blessure de sir Darnel fut jugée mortelle ; et comme le duel s’était passé sans témoins, M. Launcelot pouvait être convaincu de meurtre.
« En considération de ce danger, et avant que le mandat d’arrêt fût lancé, le vieux chevalier employa près de son fils des sollicitations si pressantes, en lui mettant sous les yeux l’horreur et le désespoir qui empoisonneraient ses vieux jours, qu’il parvint à le persuader de quitter le royaume jusqu’au moment où l’orage serait apaisé. Si son cœur eût été libre, sans doute il aurait entrepris ce voyage avec grand plaisir ; mais alors son âme était si remplie, si violemment agitée par son amour pour Aurélia, qu’il ne put être déterminé à abandonner ses recherches sur le sort de cette jeune lady, et à s’éloigner du royaume qu’elle habitait, que par la crainte de voir son vieux père en perdre la raison.
« Dès lors, messieurs, il partit pour Harwich où il s’embarqua pour la Hollande, d’où il se rendit à Bruxelles ; là, il se procura un passe-port du roi de France, qui lui servit à continuer son voyage pour Marseille, où il prit une tartane qui le transporta à Gênes. La première lettre que sir Everhard reçut de lui était datée de Florence. Cependant les pronostics du chirurgien ne s’étaient pas entièrement réalisés : M. Darnel ne mourut pas de sa blessure, quoiqu’il languît long-temps en se débattant dans les bras de la mort ; et même il se rétablit en quelque sorte ; cependant il était probable qu’il ne recouvrerait jamais totalement la santé, et il fut obligé tous les étés d’aller prendre les bains chauds de Bristol. Les progrès que faisait la guérison de sa blessure ranimaient en proportion sa haine contre M. Greaves ; et il est maintenant plus que jamais déterminé à rejeter toute espèce de réconciliation.
« M. Launcelot, après avoir essayé d’occuper son imagination en visitant les monumens et les objets curieux qu’il rencontra en faisant le tour de l’Italie, vint fixer résidence dans la ville de Pise. Il y tomba dans une sombre mélancolie et dans un abattement dont rien ne put le tirer que la nouvelle de la mort de son père.
« Le vieux gentilhomme, Dieu veuille avoir son âme ! ne goûta plus aucune joie après le départ de son cher Launcelot. L’état fâcheux de la santé de M. Darnel entretenait ses inquiétudes, qui étaient augmentées encore par le silence obstiné du jeune homme, et par certains détails donnés sur le désordre de son esprit, par quelques-uns de ceux qui prennent plaisir à rapporter les mauvaises nouvelles. Ces sujets de chagrins, compliqués avec un violent accès de goutte et de gravelle, déterminèrent une fièvre qui, en peu de jours, conduisit sir Everhard dans l’autre monde, après qu’il eut mis ordre à ses affaires avec le ciel et avec la terre, et fait sa paix avec Dieu et avec les hommes. Je puis vous certifier, messieurs, que sa mort fut-chrétienne et édifiante.
Il emporta les regrets de tous ses voisins, excepté ceux de M. Anthony ; et on peut dire avec raison qu’il fut embaumé par les larmes des pauvres, dont il fut toujours le généreux bienfaiteur.
« Lorsque son fils, aujourd’hui sir Launcelot, arriva chez lui, il avait l’air si maigre, si pâle et les yeux si enfoncés, que les domestiques eurent de la peine à reconnaître leur jeune maître. Son premier soin fut de prendre possession de sa fortune, et de régler ses comptes avec l’homme d’affaires qui avait succédé à mon père. Après avoir terminé ses affaires, il n’épargna ni peines ni démarches pour connaître le sort de miss Darnel ; et bientôt il apprit, sur le compte de cette jeune personne, plus sans doute qu’il n’aurait voulu en savoir ; car c’était un bruit assez général dans le pays, qu’il y avait un mariage convenu entre elle et sir Sycamore, jeune gentilhomme, possesseur d’une très-grande fortune. Elle confirma probablement cette nouvelle de sa propre main, dans une lettre qu’elle écrivit à sir Launcelot. Le contenu n’en fut jamais exactement connu que d’eux-mêmes ; mais les effets en furent trop évidens ; car depuis cette lettre chérie il n’adressa la parole à aucun être vivant pendant l’espace de trois jours, et on le vit seulement de temps en temps fondre en larmes, et quelquefois se livrer à des accès de gaîté. À la fin, il rompit le silence, et parut sortir de son égarement. Il devint plus passionné que jamais pour l’exercice du cheval, et sembla se complaire plus que jamais dans ses actes de bienfaisance.
« Un exemple de sa justice et de sa générosité tout à la fois, mériterait d’être gravé sur le marbre ou sur l’airain. Il faut que vous sachiez, messieurs, que le curé de la paroisse est mort dernièrement, et que sir Everhard avait promis à un autre prêtre de le présenter pour lui succéder. À cette époque, sir Launcelot, se promenant, un dimanche, par hasard, à cheval, à travers un enclos aperçut un cheval sellé et bridé, paissant à côté d’une haie ; et, jetant les yeux plus loin, il vit, de l’autre côté de la haie, un objet étendu sur la terre, qu’il prit pour le corps d’un voyageur assassiné. Il s’arrêta, descendit de cheval en toute hâte ; et, s’avançant vers cet objet, il découvrit un homme enveloppé d’une grande et ample redingote, dans les convulsions de l’agonie. S’approchant de plus près, il reconnut que c’était un prêtre vêtu de sa robe et de sa soutane. Alors il s’informa de sa situation, offrit son secours à cet étranger, qui, se relevant, le remercia de son attention, et lui répondit qu’il se trouvait beaucoup mieux. Le chevalier, croyant voir quelque chose de mystérieux dans cet événement, témoigna le désir de savoir pour quel motif il se roulait ainsi sur le gazon ; le prêtre, l’ayant reconnu, ne fit aucune difficulté de satisfaire sa curiosité,
« Vous saurez, monsieur, lui dit-il, que je dessers la cure de votre paroisse, et que, pour ce soin, le dernier bénéficier me donnait vingt livres sterling par an ; comme cette somme n’était pas suffisante pour l’entretien de ma famille, qui se compose de cinq personnes, je suis convenu d’aller le soir lire les prières dans une autre église, à quatre milles d’ici, et je reçois pour cela dix livres sterling de plus. M’y rendant à cheval, ce voyage était moins une peine pour moi qu’une occasion de faire un exercice agréable ; mais pendant ces dernières années, j’ai été affligé d’une descente pour laquelle j’ai consulté les plus célèbres chirurgiens du royaume ; mais je n’ai éprouvé aucun bon effet de leurs avis, quoique l’un d’eux m’ait assuré que j’étais complètement guéri. Au contraire, le mal est devenu plus incommode que jamais, et il me cause souvent des douleurs si violentes quand je suis à cheval, que je suis obligé de descendre et de me coucher par terre, jusqu’à ce que la cause de ma souffrance soit apaisée.
« Sir Launcelot non-seulement prit beaucoup de part à son infortune, mais l’engagea à abandonner sa seconde cure, en lui promettant qu’il l’en dédommagerait en lui payant annuellement dix livres sterling de sa propre bourse. « Votre générosité me confond, mon bon monsieur, répondit le prêtre, quoique sans doute je ne doive pas être surpris d’un trait de bienfaisance de sir Launcelot Greaves ; mais je veux imposer silence à ma reconnaissance, et je me bornerai à vous faire observer que vos bonnes intentions pour moi ne pourront avoir leur effet ; le bénéficier qui doit succéder à celui qui est mort dernièrement, m’a fait signifier que je ne desservirais plus la cure, parce qu’il l’avait promise à un de ses amis. » « Quoi ! s’écria le chevalier, il vous enlève ainsi votre pain sans vous donner aucun autre motif ? » « Sans doute, monsieur, reprit le prêtre, je n’en connais pas d’autre. Je me flatte que mes mœurs sont irréprochables, et que j’ai toujours rempli mes devoirs consciencieusement. Je ne crains pas d’invoquer le témoignage des paroissiens parmi lesquels j’ai vécu dix-sept ans. Après tout, il est naturel que chacun cherche à favoriser un de ses amis, de préférence à un étranger. Quant à moi j’irai chercher fortune à Londres, et je ne doute pas que la Providence ne vienne à mon secours et ne protége ma famille. »
Sir Launcelot ne répliqua rien à cette déclaration ; mais, retournant chez lui, il prit les informations les plus exactes sur le compte de cet homme, dont le nom était Jenkins. Il apprit qu’il avait la réputation d’être fort instruit, et était aussi recommandable par sa modestie que par sa vie édifiante ; il visitait les malades, secourait les indigens, conciliait les différens entre ses voisins, et employait tout son temps d’une manière qui ferait honneur à tout prêtre chrétien. D’après ces informations, le chevalier envoya chercher celui auquel le bénéfice avait été promis, et lui parla en ces termes : « M. Tootle, j’ai une grâce à vous demander ; le prêtre qui fait le service de la cure de cette paroisse, est un homme estimable, aimé du peuple, et à la tête d’une nombreuse famille. Je vous serai obligé si vous voulez le continuer dans son emploi. » L’autre répondit qu’il avait beaucoup de regret de le refuser, mais qu’il avait déjà promis la cure à un de ses amis. « N’importe, reprit le chevalier ; puisque je ne peux réussir avec vous, je veux essayer de pourvoir M. Jenkins d’une autre manière. »
« Le même soir il se rendit à la maison du curé, et lui dit qu’il avait parlé en sa faveur au docteur Tootle, mais qu’il avait déjà pris des engagemens pour la cure. Là-dessus le digne homme lui fit mille excuses pour la peine que son honneur avait bien voulu prendre. « Je n’ai pas assez de crédit, lui répondit sir Launcelot, pour vous faire curé, mais je peux vous donner le bénéfice même, et vous l’aurez. » En disant ces mots il se retira, laissant le pauvre M. Jenkins hors d’état de proférer une parole, dans l’étonnement où le jetait ce retour inespéré de fortune. La présentation fut faite immédiatement, et peu de jours après M. Jenkins fut mis en possession du bénéfice, au grand contentement de tous les habitans.
« Jusque-là, tout allait bien, et tous les gens sans préventions louaient la conduite du chevalier ; mais peu de temps après la générosité de ses actions parut dépasser les bornes convenables, et même dans quelques occasions on aurait pu croire qu’il avait l’intention de troubler la paix publique. Par exemple, il obligea, à main armée, un riche fermier à épouser une fille de campagne que le mauvais sujet avait séduite. À la vérité, il paraît qu’il y avait eu dans cette occasion une promesse de mariage, mais elle ne pouvait être prouvée légalement. La fille tomba dans un violent chagrin, et ses parens eurent recours à sir Launcelot. Celui-ci envoya chercher le coupable ; et, lui reprochant, du ton le plus sévère, ses torts envers cette jeune personne, il l’exhorta à lui sauver la vie et l’honneur en remplissant ses engagemens avec elle ; et, en cette considération, il offrit de lui donner une dot de trois cents livres sterling. Soit que le jeune fermier pensât que cette offre extraordinaire provenait d’un intérêt secret, soit qu’il fût enorgueilli par la confiance qu’il avait dans les richesses de son père, il rejeta avec grossièreté cette proposition, et dit que si la fille avait l’audace de faire serment que l’enfant lui appartenait, il le mettrait à la charité de la paroisse ; mais qu’il n’y avait ni écuyer ni chevalier sur la terre qui pût le contraindre à s’unir avec une pareille coquine. Quoi qu’il en soit, il ne sut pas soutenir cette résolution, car, en moins de deux heures, le recteur de la paroisse fut chargé de publier les bans, et la cérémonie suivit immédiatement. Quoiqu’on n’ait pas su d’une manière bien positive quelle fut la nature des argumens employés avec le fermier, on a supposé que les menaces ne furent pas négligées ; car de long-temps le jeune homme n’osa regarder personne en face.
« Le chevalier agissait comme un redresseur général de torts. Si une femme venait se plaindre des mauvais traitemens qu’elle éprouvait de son mari, il commençait par faire une enquête sur la cause de ses plaintes ; et, s’il les trouvait fondées, il réprimandait l’accusé. S’il arrivait que ce premier avertissement restât sans effet, et que le mari retombât dans de nouveaux actes de violence, alors le juge se chargeait de l’exécution de la loi par ses propres mains, et appliquait des coups de fouet au coupable. Il arrivait pour résultat qu’il s’engageait lui-même dans quelques procès qui lui coûtaient d’assez bonnes sommes d’argent. Il était surtout révolté à la moindre apparence d’oppression, et soutenait divers pauvres fermiers contre les extorsions de leurs propriétaires. Tout le monde sait qu’il lui est arrivé de faire volontairement un voyage de 200 milles pour aller offrir son appui à une femme qu’on lui avait dit avoir été privée d’une fortune considérable par l’injustice et l’oppression. En conséquence il la prit sous sa protection, lui donna des secours et dépensa beaucoup d’argent pour soutenir le procès jusqu’à sa conclusion. Le jugement ayant été défavorable à sa cliente, il résolut d’en appeler à la cour des lords ; et certainement il aurait exécuté son projet, si la femme ne fût morte dans l’intervalle. »
Àcet endroit, Ferret interrompit le narrateur, en faisant observer que ledit Greaves était une peste publique, et devait être poursuivi conformément aux lois prononcées contre ceux qui troublent le bon ordre et se rendent coupables de baratterie.
« Non, monsieur, reprit M. Clarke, il ne peut être convaincu de baratterie, à moins qu’il ne soit toujours en querelle avec une personne ou une autre, celui qui suscite des procès ou des querelles, et qui, sous une apparence légale, trouble la paix publique. C’est pourquoi, qualifié dans l’accusation, il est nommé communis malefactor, calumniator, et seminator litium. »
« Trêve, je t’en prie, à tes définitions, s’écria Ferret ; et mets une fin à ton interminable histoire. Tu n’as aucun titre à nous ennuyer si long-temps jusqu’à ce que tu aies pris la toque dans la cour des plaids communs. »
Tom, souriant d’un air de mépris, ouvrait la bouche pour poursuivre son récit, lorsque la compagnie fut effrayée par le renouvellement d’horribles gémissemens qui paraissaient provenir de la chambre où l’écuyer avait été déposé. L’hôtesse saisit la lumière, et courut précipitamment vers cette chambre, suivie du docteur et du reste de la compagnie. Cet événement suspendit naturellement la narration. Ainsi nous terminerons ce chapitre, et laisserons au lecteur le temps de respirer et de digérer ce qu’il a lu jusqu’ici.