‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 5 sur 25 · 05

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Dans lequel cette narration tire à sa fin.

Lorsque l’hôtesse entra dans la chambre d’où provenaient les gémissemens, elle trouva l’écuyer couché sur le dos, sous l’oppression du cauchemar. Il en était tourmenté à tel point, que non-seulement il ronflait et poussait des gémissemens, mais encore la sueur coulait en abondance sur son visage. Le trouble que cette oppression causait dans son cerveau, et la frayeur qu’il avait précédemment éprouvée, lui occasionnèrent un songe effrayant, dans lequel il s’imaginait être arrêté pour vol. La crainte d’être pendu agissait violemment sur lui, lorsqu’il fut éveillé subitement par une rude secousse du docteur ; et dans ce moment, sa vue encore troublée par la crainte et le sommeil, fut frappée tout à coup de l’aspect de toute la compagnie. Son rêve lui semblait réalisé, dans la ferme conviction où il était qu’il se trouvait entouré du constable et de sa bande. Le premier objet qui se présenta à ses yeux égarés fut la figure de Ferret, qui, à la vérité, pouvait offrir l’image du bourreau, et ce fut contre lui qu’il dirigea les premiers efforts de son désespoir. Il s’élança précipitamment sur le plancher ; et, saisissant un meuble dont il est inutile de dire le nom, il le lança contre le misanthrope avec une telle force, que s’il n’eût prudemment détourné la tête, il est probable que le choc de deux substances dures et solides aurait fait jaillir des étincelles. Tout le dommage qui pouvait résulter fut prévenu par les efforts et la diligence du capitaine Crowe, qui, se jetant sur l’assaillant, s’écria « Dieu me damne, si vous voulez courir ainsi sur le cap, je vous forcerai bien d’amener ! »

« L’écuyer, ainsi contenu, se recueillit un moment en lui-même, puis jetant les yeux avec étonnement sur tous ceux qui l’entouraient, il dit : « Par ma foi, j’ai fait un vilain rêve. Je me figurais qu’on me conduisait à Newgate devant tout le peuple, et que James Ketch arrivait pour me faire passer un mauvais quart d’heure. »

Ferret, qui était la première personne qu’il eût reconnue, jetant sur lui un regard où se peignait la méchanceté la plus prononcée, lui dit qu’il était fort naturel qu’un coquin rêvât de Newgate, et qu’il espérait bien voir le jour où ce rêve se trouverait avoir été une véritable prophétie, et où la société serait purgée d’un tas de canailles et de vagabonds ; mais qu’on ne pouvait guère s’attendre que les pauvres gens seraient honnêtes et délicats, tant qu’on verrait les grands se faire remarquer par leurs vices et la plus horrible corruption. Notre écuyer se disposait à répondre énergiquement à cette apostrophe : mais Ferret jugea à propos de se retirer prudemment du lieu de la querelle. La bonne hôtesse persuada à son adversaire de se lever, l’assurant que les œufs, le jambon, et un pot d’excellente bière seraient un bon confortatif. Cette affaire étant si heureusement terminée, les voyageurs retournèrent dans la cuisine, où M. Clarke reprit le cours de sa narration en ces termes :

« Je vous prie de croire, messieurs, qu’en outre des divers exemples que je vous ai cités de l’extravagante philanthropie de sir Launcelot, je pourrais vous en rapporter beaucoup d’autres de même nature, et particulièrement la juste vengeance qu’il tira d’un avocat de village… Je suis réellement affligé qu’un aussi méchant homme exerce cette honorable profession. Il était employé comme greffier aux assises, dans une ville située à une petite distance de la grande route. Les juges lui ayant laissé un blanc-seing pour inscrire le pardon de quelques criminels dont les délits étaient accompagnés de circonstances atténuantes, il ne voulut pas y comprendre le nom d’un des coupables qui ne put lui payer une guinée pour ses honoraires ; ainsi ce pauvre diable, qui avait volé seulement une horloge de sable sur la fenêtre d’un cordonnier, fut exécuté après un long délai pendant lequel on lui avait permis de sortir pour gagner sa vie par son travail journalier.

« Sir Launcelot fut informé de cet horrible trait d’avarice ; et ses propriétés étant contiguës à celles de ce légiste, non-seulement il déversait sur lui l’infamie et le mépris en publiant le fait toutes les fois qu’ils se trouvaient au grand jury ; mais en outre ayant le droit de grand décimateur, il lui suscitait tous les désagrémens qu’on peut causer à un voisin, tantôt en endommageant ses prés et ses champs, tantôt en lui suscitant des procès pour de petites contraventions, si bien qu’il fut obligé de quitter son habitation et de se retirer dans une autre partie du royaume.

« Toutes ces occupations ne purent détourner sir Launcelot de l’exécution d’un projet bizarre qui démontra son extravagance à tel point, que je crains bien que si on faisait une enquête juridique… vous me comprenez, messieurs,… le jury ne décidât… je ne puis m’expliquer davantage pour le moment. Quoi qu’il en soit, les domestiques de Greavesbury-Hall ne furent pas médiocrement étonnés lorsque leur maître fit tirer de l’arsenal de sa famille une armure complète qui avait appartenu à un de ses ancêtres sir Marmaduke Greaves, qui fut un grand guerrier, et perdit la vie au service de son roi. Cette armure fut réparée, repolie, et arrangée à la taille de sir Launcelot : ensuite un chevalier, dont je tairai le nom, parce que je pense qu’il serait difficile de prouver qu’il est sain de jugement, vint au château, sous l’apparence d’une visite, accompagné de deux domestiques ; et la veille de la fête de saint Georges, l’armure ayant été portée dans la chapelle, sir Launcelot, Dieu ayez pitié de nous ! passa toute la nuit dans cet horrible lieu, seul et sans lumière, quoiqu’on donne pour certain dans tout le pays, que ce séjour est fréquenté par l’esprit de son grand-oncle, qui, dans un accès de folie, se coupa la gorge depuis une oreille jusqu’à l’autre, et fut trouvé mort sur la table de la communion. »

Il est à remarquer que pendant que M. Clarke rapportait ces détails, ses yeux étaient tout effarés, et il éprouvait un claquement de dents. Alors Dolly, dont les regards étaient constamment fixés sur l’orateur, devint toute pâle ; et, s’agitant sur son tabouret, dans le coin de la cheminée, s’écria avec l’accent de la plus grande frayeur : « Maman ! maman ! au nom de Dieu, regardez-le. Voyez comme il tremble ; il a les yeux fixes comme s’il voyait quelque chose. » Tom feignit de sourire et continua ainsi :

« Pendant tout le temps que Launcelot resta dans la chapelle, toutes les portes soigneusement fermées, l’autre chevalier fit la ronde en dehors avec son épée nue, causant une grande terreur aux diverses personnes qui étaient présentes à cette cérémonie. Dès que le jour parut, il ouvrit une des portes ; et, s’avançant vers sir Launcelot, il lut pendant quelques instans dans un livre que je présume contenir les règlemens de la chevalerie errante. Alors nous entendîmes frapper un grand coup qui retentit sous les voûtes de la chapelle, et l’étranger prononcer d’une voix élevée et solennelle : Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te crée chevalier ; sois fidèle, courageux et heureux.

« Vous ne pouvez, messieurs, vous faire une idée de l’impression que produisit cette singulière cérémonie sur les spectateurs assemblés. Ils se regardaient les uns les autres dans un étonnement silencieux, et lorsque sir Launcelot sortit complètement armé, ils prirent la fuite avec la plus grande précipitation. Je fus moi-même renversé dans la foule ; et ce qu’il y a de particulier, c’est que ce fut avec l’individu qui sert aujourd’hui d’écuyer au chevalier. Il était saisi d’une si grande frayeur, qu’il ne pouvait se relever, et il restait étendu, poussant de tels cris, que le chevalier, s’approchant, lui allongea sur les épaules un grand coup qui le décida à se lever tout en colère. Quant à moi, j’avoue franchement que je ne fus pas médiocrement ému en voyant cette étrange figure sortir de la chapelle à l’aube du jour : car elle rappelait à ma mémoire l’image du spectre dans Hamlet, que j’avais vu représenter à Londres au théâtre de Drury-Lane, lorsque je faisais mes premiers pas dans le monde, et dont l’impression sur mon esprit ne s’est pas effacée.

« Sir Launcelot, suivi de l’autre chevalier, se rendit à l’écurie, et il en fit sortir lui-même un de ses meilleurs chevaux, un alezan bien vigoureux qui avait pris naissance dans ses écuries, et qui était richement caparaçonné. En un moment les deux chevaliers furent à cheval ainsi que les deux autres étrangers, que nous reconnûmes alors pour des trompettes. L’armure de sir Launcelot était couverte d’un vernis noir ; et sur son écu on voyait représentée la lune dans son premier quartier avec cette devise : Impleat orbem. Après que les trompettes eurent sonné la charge, l’étranger prononça ces mots à haute et intelligible voix : « Dieu protége ce vaillant chevalier dans toutes ses honorables entreprises ! Puisse-t-il presser long-temps les flancs du noble coursier qu’il vient d’adopter ! je lui donne le nom de Bronzomarte, et j’espère qu’il rivalisera en vitesse et en courage Bayard, Bride-d’or, ou tout autre coursier de la chevalerie passée et présente. » Après une autre fanfare des trompettes, ils donnèrent tous quatre de l’éperon à leurs chevaux, sir Launcelot ayant la lance en arrêt, galopant de côté et d’autre comme des fous ; en causant autant de frayeur que d’étonnement à tous les spectateurs.

« Il n’est pas aisé de deviner pour quel motif notre chevalier a choisi cet homme pour en faire son écuyer ; car, de tous les domestiques de la maison, c’était sans doute le moins propre à remplir les vues de son maître, et à s’engager dans une pareille entreprise. Il s’appelle Timothy Crabshaw, et avait été valet d’écurie chez sir Everhard. Par la suite il épousa la fille d’un pauvre paysan, dont il a plusieurs enfans, et il était employé hors de la maison comme laboureur et charretier. Sans contredit le drôle est doué du plus mauvais caractère, et il est universellement haï de tous les domestiques, à cause de sa méchante langue, et de la perversité de ses inclinations, qui lui attirent souvent des querelles. Quoiqu’il soit fort comme un éléphant, il n’a pas naturellement plus de courage qu’un poulet. Je dis naturellement, parce que depuis qu’il est devenu membre de la chevalerie errante, il a fait des choses qui paraissent tout-à-fait incroyables et surnaturelles.

« Timothy, après qu’il eut été frappé par sir Launcelot, poussa de tels hurlemens, que chacun de ceux qui étaient présens crut qu’il avait quelques os cassés, et sa femme accourut avec ses cinq marmots tout en pleurs vers le chevalier, qui donna ordre d’envoyer directement son mari au château. En conséquence, Timothy s’y rendit, poussant les gémissemens les plus piteux tout le long du chemin, et se traînant, le corps courbé, comme un canot groënlandais. Aussitôt qu’il fut entré dans la cour, la grande porte fut fermée sur lui, et sir Launcelot, descendant les escaliers, son fouet à la main, lui demanda pour quel motif il hurlait de cette manière ; l’autre répondit à cette question que c’était aussi commun que les pommes-de-terre dans le pays, d’entendre les gens se plaindre lorsqu’on leur avait cassé les os. « Et qui vous a cassé les os ? » dit le chevalier. « Je ne peux le deviner, répondit l’autre, à moins que ce ne soit cette jolie houssine que votre honneur, dans ses aimables folies, a si adroitement appliquée sur ma pauvre carcasse. » Sir Launcelot lui dit alors qu’il n’y avait rien de si bon pour les contusions que la transpiration, et qu’il avait en main le remède. Timothy, jetant un regard oblique sur le fouet, observa qu’il y en avait un autre encore plus expéditif, c’est-à-dire une petite pillule de plomb, avec dose convenable de poudre à tirer. « Non, canaille, s’écria le chevalier ; ce remède-là est réservé pour des gens qui valent mieux que vous ; » et en même temps, il manœuvra son instrument avec tant d’effet, que Crabshaw oublia sur-le-champ ses côtes cassées, et se mit à cabrioler avec la plus grande agilité.

« Après avoir été ainsi corrigé avec tant de fruit, le chevalier lui dit qu’il pouvait se retirer, et lui ordonna de revenir le lendemain matin pour recevoir une seconde application du remède, s’il se trouvait encore hors d’état de marcher le corps droit.

« À peine la porte fut-elle ouverte, que Timothy se rendit chez lui courant aussi vite qu’un lévrier, et corrigea sa femme, prétendant que c’était pour avoir suivi son conseil qu’il avait éprouvé des traitemens si désagréables et si cruels.

« Personne n’aurait imaginé qu’il osât se présenter le lendemain à Greavesbury-Hall ; c’est cependant ce qu’il fit de très-bonne heure, et même il resta enfermé pendant une grande heure avec sir Launcelot. En le quittant, il faisait une laide grimace, et de temps en temps il se frappait le front en criant : « Ventrebleu ! il est malade, ou je ne m’y connais pas ; » et quand on lui demanda de quoi il s’agissait, il répondit qu’il croyait que le diable s’était emparé de son maître, et qu’il ne pourrait plus désormais le servir.

« Le même jour, le chevalier le conduisit à Ashenton, où il commanda cet accoutrement qu’il porte maintenant ; et pendant tout le temps qui fut employé à le confectionner, on crut que le pauvre diable était devenu fou. Il ne faisait autre chose que grommeler, jurer, se maudire lui-même, courir continuellement de sa chaumière à Greavesbury-Hall, et maltraiter les chevaux dans l’écurie. Enfin, sa femme et ses enfans furent relégués dans une petite ferme qui venait d’être achetée, et on prit soin qu’ils y fussent entretenus convenablement.

« Après avoir pris toutes ces mesures, le chevalier, un matin, au point du jour, monta Bronzomarte ; et Crabshaw, comme étant son écuyer, enjamba un gros cheval de charrette, appelé Gilbert. Ce choix fut regardé comme un nouvel exemple de la folie de Crabshaw ; car, de tous les chevaux de l’écurie, Gilbert était le plus rétif et le plus vicieux, et il avait souvent pris plaisir à jouer de mauvais tours à Timothy lorsqu’il était attelé à la charrette ou à la charrue. Quand il était en colère, il donnait des ruades et se regimbait comme s’il avait le diable dans le corps. Une fois, il jeta Crabshaw au milieu d’un buisson épais où il fut cruellement déchiré ; une autre fois, il le renversa les jambes en l’air, dans une fondrière où il aurait péri infailliblement s’il n’avait été secouru par des gens qui passaient par ce chemin ; une troisième fois, il le saisit par la peau du ventre avec ses dents ; et, l’enlevant de terre, il le secoua au péril de sa vie ; et je mettrais ma main au feu que c’est encore Gilbert qui vient de jeter Crabshaw dans la rivière.

« Le chevalier et son écuyer, ainsi montés et accoutrés, sortirent pour leur première expédition. Ils s’éloignèrent du grand chemin, et voyagèrent pendant toute la première journée sans faire aucune rencontre digne d’être rapportée ; mais, dans la matinée du second jour, ils eurent le bonheur de trouver une aventure. Une chasse était établie dans un champ qu’ils traversaient, et une meute de chiens poursuivait un renard, lorsque Crabshaw, entraîné par une malheureuse inspiration, et méprisant les ordres de son maître qui l’appelait à haute voix pour le retenir, lança son cheval au galop et détourna les chiens en traversant la meute. Le chasseur, qui n’était pas éloigné, accourut vers l’écuyer et le régala avec sa pique d’un tel horion sur la tête, qu’il lui fit voir dix mille étoiles ; puis en un clin d’œil il fut entouré de tous les piqueurs, qui firent siffler leurs fouets à ses oreilles avec une prodigieuse agilité. Sir Launcelot s’approcha de la manière la plus paisible ; et, au lieu de secourir son malencontreux écuyer, il exhorta les chasseurs à le châtier vigoureusement pour son insolence ; il faut convenir qu’ils se rendirent sans aucune difficulté à cette invitation. Crabshaw, voyant le désagrément de sa position, et qu’il ne pouvait attendre aucun secours de son maître sur le courage duquel il avait compté, agit en désespéré ; il donna de son fouet autour de lui avec la plus grande fureur, et fit caracoler Gilbert, qui, en cette occasion, ne se montra pas paresseux ; car, ayant été gratifié de quelques coups qui étaient destinés à son cavalier, il mordit les uns, lança des ruades aux autres, et enfin se fit jour à travers le cercle qui l’entourait ; mais ce ne fut qu’après avoir cassé une jambe à un chasseur, estropié un des meilleurs chevaux, et tué une douzaine de chiens.

« Cependant Crabshaw, se voyant hors de danger, ne s’amusa pas à prendre congé de son maître, mais se dirigea vers Greavesbury-Hall, où il arriva tout-à-fait méconnaissable tant il avait été défiguré dans cette aventure. Il ne manqua pas de blasphémer contre sir Launcelot, qu’il traita de lâche en propres termes, et protesta qu’il ne voulait pas le servir davantage. Cependant, soit que la réflexion eût calmé sa colère, soit qu’il eût été endoctriné par sa femme qui entendait fort bien ses intérêts, il se leva avant le jour et retourna à la recherche de sir Launcelot qu’il trouva au moment de se lancer dans une très-hasardeuse entreprise.

« Il avait été rencontré au milieu d’un défilé un parti de quarante recrues sous les ordres d’un sergent et d’un caporal, avec un tambour qui portait sa caisse sur son dos. Celui-ci, voyant cette étrange figure montée sur un grand et vigoureux cheval, eut la fantaisie d’en amuser sa compagnie. En conséquence, il prit son tambour ; et, l’ajustant, il se mit à battre une marche de guerre en avançant jusque sous le nez de Bronzomarte. Pendant ce temps, le caporal s’écriait : « Dieu me damne ! qu’est-ce que nous voyons là ? c’est la figure du vieux roi Artus, monté sur son cheval bardé, tel qu’on le voit à la tour de Londres ; ou c’est ce drôle qui figure à cheval sous de vieilles armures à la cérémonie du lord-maire ! » La monture du chevalier parut prendre au moins autant de plaisir au son du tambour que les recrues qu’il mettait au pas, et témoigna sa satisfaction par des courbettes et des cabrioles qui ne firent nullement perdre l’équilibre à son cavalier, qui, s’adressant au sergent, lui dit :

« L’ami, vous devriez apprendre à votre tambour à se mieux conduire, et je l’aurais châtié sur-le-champ de son insolence si ce n’est le respect que je porte au service de Sa Majesté… » « Va-t-en au diable avec ton respect ! s’écria le grossier commandant ; crois-tu nous faire peur avec ton pot de chambre d’étain sur ta caboche, et ton couvercle de casserole verni sur ton bras ? Passe ton chemin, et un peu vite, ou je ferai jouer à ma hallebarde une telle musique sur ta ferraille, que tu pourras t’en souvenir le reste de tes jours. » En ce moment, Crabshaw arriva monté sur Gilbert, et sir Launcelot lui dit : « Te voilà donc de retour, drôle que tu es ! Va, et frappe vigoureusement sur la tête de cet insolent tambour. ».

« L’écuyer, qui ne voyait d’autre arme offensive au tambour que son sabre, espérant qu’il n’aurait pas l’audace de le tirer de son fourreau, et voulant d’ailleurs faire quelque brillante action pour expier sa désertion, s’avança pour exécuter les ordres de son maître. Mais Gilbert, qui ne voulait pas de querelle, refusa de marcher en avant conformément à son usage ordinaire, de sorte que l’écuyer ne vit d’autre moyen à prendre que de lui tourner la queue du côté du tambour, et de le faire avancer en rétrogradant ; par l’effet de quelques ruades, non-seulement il brisa la caisse en mille pièces, mais il renversa le tambour dans la boue, avec un coup si violent sur l’os de la cuisse, qu’il en resta estropié toute sa vie. Les recrues, voyant la déconfiture de leur guide, s’armèrent de cailloux ; le sergent se mit en défense avec sa hallebarde, et il s’en suivit une action très-chaude. Pendant ce temps, Crabshaw tira son sabre et commença à espadonner tout autour de lui comme un diable incarné. Mais cela ne fut pas long, car il fut salué par une volée de cailloux, qui lui cassa deux grosses dents et l’étendit par terre, où il paraissait qu’on ne lui ferait pas de quartier, car il fut entouré de toutes les recrues en foule qui le menaçaient de leurs gourdins ; et peut-être ne dut-il la vie qu’à leur précipitation, car ils se gênaient l’un et l’autre et étaient trop serrés pour pouvoir faire usage de leurs armes.

« Sir Launcelot voyait avec indignation l’infâme traitement qu’on faisait éprouver à son écuyer ; mais, dédaignant de teindre sa lance du sang de cette canaille, au lieu de la mettre en arrêt, il la prit par le milieu, et portant un coup au sergent, il cassa en deux sa hallebarde, avec laquelle il s’était mis en défense, comme s’il se fût servi d’un bâton à deux bouts. Le second coup tomba sur le crâne qui, étant chez lui la partie la plus dure, soutint le choc sans éprouver de dommage ; mais le troisième l’ayant atteint dans les côtes, il fut renversé tout de son long devant son vainqueur. Le général étant ainsi renversé, sir Launcelot accourut au secours de son écuyer, et manœuvra son arme avec tant d’habileté, que le corps d’armée ennemi fut entièrement défait et mis en pleine déroute avant qu’on eût pu porter un seul coup sur la carcasse de l’écuyer abattu. Quant au caporal, au lieu de rester auprès de son officier supérieur, il sauta par-dessus la haie et courut en toute hâte réclamer l’intervention du constable d’un village voisin. En conséquence, avant que Crabshaw fût assez bien remis pour remonter à cheval, l’officier de paix arriva avec main-forte, et reçut la plainte du caporal, qui accusa sir Launcelot et son écuyer comme voleurs de grand chemin. Le constable, étonné de l’attitude guerrière du chevalier, et intimidé à la vue de ses exploits, crut prudent de se tenir à une distance convenable ; et, exhibant le signe de sa dignité, il rappela au chevalier qu’il représentait la personne de Sa Majesté.

« Sir Launcelot, voyant le pauvre homme dans une grande agitation, lui dit que son intention était de protéger et non de violer les lois du royaume, et que lui et son écuyer l’accompagneraient chez le juge de paix le plus prochain ; mais, à son tour, il porta sa plainte contre le sergent et le tambour, qui avaient commencé le combat.

« Le juge était le très-humble serviteur du seigneur du bourg, qui occupait une place à la cour. Il s’imagina qu’il ferait une chose agréable à son patron en témoignant son respect pour la profession militaire ; et il traita notre chevalier avec l’insolence la plus grossière. Il lui refusa l’entrée de sa maison jusqu’à ce qu’il eût déposé ses armes offensives dans les mains du constable ; puis, ayant jugé que le chevalier et son écuyer étaient les agresseurs, il insista pour décerner contre eux un mandat d’arrêt, à moins qu’ils ne donnassent caution immédiatement. Ce fut avec beaucoup de difficulté qu’il consentit à ce qu’ils demeurassent dans la maison du constable, qui, étant officier public, répondit de leurs personnes jusqu’à ce que le chevalier eût écrit à son homme d’affaires. En même temps, il le déclara hors de la paix du roi ; et il annonça au sergent et au tambour qu’ils avaient droit à des dédommagemens pour attaque et insultes contre leurs personnes.

Ceux-ci cependant ne paraissant pas avoir autant de confiance dans la loi que le juge voulait leur en donner, leurs sentimens étaient devenus plus favorables à sir Launcelot pendant l’information, parce qu’il leur paraissait que c’était effectivement un gentilhomme de naissance et de fortune, et ils résolurent d’arranger l’affaire sans l’intervention de la justice. En conséquence, le sergent se rendit à la maison du constable où logeait le chevalier, et, après avoir protesté humblement de son profond respect pour son honneur, il l’assura, avec un grand nombre de sermens, que s’il avait connu sa qualité, il aurait plutôt fait sauter la cervelle au tambour, que de souffrir qu’il causât le moindre désagrément à son honneur ou à son cheval. Il ajouta au surplus, que le drôle lui paraissait assez puni, puisqu’il devait rester estropié pour toute sa vie.

« Sir Launcelot voulut bien admettre ses excuses ; et, prenant pitié de ce malheureux, si cruellement traité pour son extravagance, il résolut de venir à son aide. Les parties s’étant présentées de nouveau devant le juge, l’accusation fut retirée ; et le chevalier retourna chez lui, suivi du sergent et du tambour, qu’on mit sur un cheval. Les recrues furent laissées aux soins du caporal.

« Le hallebardier éprouva les effets de la générosité de sir Launcelot ; et les ruades de Gilbert ayant rendu son compagnon incapable de servir le roi, il est entretenu à Greavesbury-Hall, où probablement il restera toute sa vie.

« Quant à Crabshaw, son maître lui déclara qu’il l’aurait renvoyé de son service s’il n’avait pas jugé qu’il était suffisamment puni de sa présomption et de sa désertion par les disgrâces qu’il avait essuyées dans les deux dernières aventures. Timothy lui répondit qu’il pensait que la plus grande grâce qu’il pût lui faire était de le congédier d’un service où il voyait bien qu’il était exposé à être roué de coups tous les jours, et finir par y être tué.

« Tel était l’état des choses à Greavesbury-Hall, il y a environ un mois, lorsque je passai de ce côté pour me rendre à Ferry-Bridge, où j’ai rencontré mon oncle. Probablement ce nouvel événement est le premier de leur seconde excursion ; car d’ici à la terre de sir Launcelot la distance n’est guère que de 80 à 90 milles. »

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