‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 6 sur 25 · 06

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Dans lequel le lecteur pourra juger que la folie est quelquefois contagieuse.

M. Clarke ayant terminé sa narration, reçut les remercîmens du chirurgien pour le plaisir qu’elle lui avait causé. M. Ferret garda le silence, haussant les épaules en signe de désapprobation. Quant au capitaine Crowe, qui avait eu soin de lâcher à chaque pause une bordée de remarques incohérentes et sans aucune liaison, il fut quelque temps sans prononcer une parole ; puis, après avoir rempli sa pipe, il l’alluma à la chandelle, et commença à répandre autour de lui des nuages d’une fumée si épaisse, que dans un instant tout l’appartement en fut parfumé, et qu’il devint invisible pour toute la compagnie. Quoiqu’il se fût ainsi soustrait à leurs regards, il ne resta pas long-temps sans frapper leurs oreilles. Elles entendirent d’abord un gloussement de la plus étrange dissonance, que le docteur reconnut bientôt pour un gros rire de marin. Il fut suivi d’une bruyante exclamation en ces termes : « Singulier passe-temps, piquer mes vergues et mes mâts de hune ! J’ai bonne envie de… Pourquoi pas ?… J’ai fait plus d’un voyage inutile… Mais battre le pays… »

Pendant ce temps, il avait réduit ses émissions de fumée, si bien qu’on commença à découvrir l’extrémité de son nez et un de ses yeux ; et comme il avait porté sa perruque si fort en avant, qu’elle couvrait entièrement son front, la figure qui se présenta aux regards de la compagnie avait quelque chose de plus féroce et de plus terrible que la Chimère des anciens, vomissant du feu par la bouche. Malgré cet extérieur si effrayant, il n’y avait cependant aucune sinistre pensée dans le fond de son cœur ; mais, au contraire, une aimable curiosité qu’il résolut de satisfaire.

S’adressant donc à M. Fillet…… « Je t’en prie, cher docteur, lui dit-il, apprends-moi si, sans être regardé comme lord, baron, ou je ne sais comment vous appelez cela, vous autres, voyez-vous ! un homme ne peut pas prendre la grande route pour y suivre ses fantaisies, voyez-vous !… Par ma foi, mon camarade, je suis décidé, pour mon compte, à faire une croisière sur le chemin de la chevalerie errante ; si je ne peux pas tout d’un coup être général, je peux peut-être me faire porter sur les contrôles comme petit officier, ou à peu près, voyez-vous. »

« Dieu nous en préserve ! s’écria Clarke, les larmes aux yeux, j’aimerais mieux vous voir mort que lancé dans une profession si épineuse… » « Tu le voudrais peut-être… répondit l’oncle, car alors, mon cher, tu trouverais quelque chose… Ah ! mon garçon, peux-tu vouloir que je passe le pas ! » Tom lui donna l’assurance qu’il était bien éloigné d’avoir des vues d’intérêt aussi méprisables. « Je suis seulement affligé, ajouta-t-il, que vous songiez à prendre une route où vous ne rencontrerez que des malheurs pour vous et votre famille. Je vous le répète, j’aimerais mieux mourir que de vivre pour voir qu’on ne vous comptât plus parmi les hommes de bon sens… » « Meurs donc, et puisses-tu être damné ! s’écria le colérique Crowe, fils mal bâti de… Que veux-tu dire en parlant de compte ?…… Je savais faire mon point et me servir de la boussole, long-temps avant que ta quille fût posée sur le chantier… Samuel Crowe n’est pas venu ici pour te demander conseil, afin de savoir où il doit mettre le cap… » « Mais mon cher oncle, répliqua le neveu, réfléchissez à ce que chacun va dire… Tout le monde croira que vous êtes devenu fou. ». « Tranquillise-toi là-dessus Tom, s’écria le marin ;… je veux courir des bordées dans ce canal. Fou ! qu’est-ce à dire ? Quant à moi, je pense que la moitié de la nation est attaquée de folie, et que le reste n’est pas trop sage. Je ne vois donc pas pourquoi je n’aurais pas le droit de faire des folies tout comme un autre…… Mais, docteur, comme je vous disais…… je vous serais obligé si vous vouliez m’enseigner où je pourrai acheter cet attirail que doit porter un chevalier errant. Quant au long bâton avec une pointe de fer au bout, je ne peux rien désirer de mieux qu’une bonne gaffe, et je peux me faire un bouclier de ce plateau d’étain sur lequel on pose les chandeliers…… Peut-être aussi qu’un forgeron pourra me faire un bonnet de nuit avec le cuivre de ce vieux chaudron, voyez-vous ! et je puis appeler mon cheval muphti, du nom de mon vaisseau. »

Le chirurgien était un de ces plaisans qui savent dire et entendre les choses les plus comiques, sans qu’il leur échappe un sourire ou le moindre signe de gaîté. Il aperçut tout d’un coup quel divertissement il pouvait se procurer de cette étrange disposition du marin, ainsi que les moyens les plus convenables à mettre en usage pour le détourner de cet extravagant projet. En conséquence, d’un côté de sa figure, il donna à Clarke un coup d’œil, tandis que de l’autre il gardait le plus grand sérieux à l’égard du capitaine, auquel il répondit en ces termes : « Il n’y a pas loin d’ici à Sheffields où, dans moins d’une demi-journée, nous pourrons trouver tout ce qu’il faut pour vous équiper complètement. Ensuite il vous faudra faire la veille des armes dans une église ou une chapelle, et être créé chevalier ; mais quant à cette dernière cérémonie, elle peut être accomplie par la première personne venue. Don Quichotte fut armé chevalier par son hôte ; et il y a beaucoup d’exemples consignés dans les livres de chevalerie, de candidats qui se sont trouvés obligés de contraindre la première personne qu’ils rencontraient, de leur donner les coups de plat d’épée en croix, sur les épaules, pour les armer chevaliers. Je veux moi-même être votre parrain, et j’ai assez de crédit pour me procurer les clefs de l’église de la paroisse qui est ici près. D’ailleurs, c’est la veille de la fête de saint Martin, qui était lui-même un chevalier errant ; et vous ne pouvez trouver un meilleur patron pour protéger votre noviciat. J’espère que nous pourrons emprunter l’armure de sir Launcelot pour cette circonstance. »

Crowe, frappé de cette idée, se leva subitement ; et, posant ses doigts sur sa bouche pour recommander le silence, sortit de la chambre sur la pointe des pieds, marchant bien doucement pour écouter à la porte de l’appartement de notre chevalier, et s’assurer s’il dormait. M. Fillet profita de ce moment pour dire à son neveu qu’il tenterait en vain de s’opposer à cette fantaisie par des argumens raisonnables, et que le moyen le plus efficace pour le détourner de son projet de chevalerie errante, était de lui causer une grande frayeur dans le moment où il ferait sa veille d’armes dans l’église ; et pour l’exécution de son dessein, il réclama le concours du neveu et du misanthrope. Clarke goûta cette idée, et remarqua que son oncle, quoique doué du courage nécessaire pour ne redouter aucun danger ordinaire, avait dans le fond du cœur une forte dose de superstition, qu’il avait acquise, ou au moins augmentée pendant le cours de sa vie de marin. Ferret, qui très-certainement n’aurait pas fait volontairement dix pas pour sauver le capitaine Crowe des galères, ne fit aucune difficulté de s’engager comme auxiliaire dans cette affaire, dans l’unique espérance de voir une créature humaine dans une position malheureuse ; et même il promit qu’il y jouerait le premier rôle. En effet, il était beaucoup plus propre à cet emploi qu’on n’aurait pu l’imaginer. Dans le paquet qu’il portait sous sa grande redingote, il y avait, parmi beaucoup de drogues, une petite phiole de phosphore en liqueur, suffisante, comme il l’avait déjà annoncé, pour jeter l’épouvante dans toute la paroisse. Pour se concerter dans leurs moyens d’exécution sans être surpris, les confédérés mirent une chandelle dans une lanterne, et se retirèrent dans l’écurie ; ils avaient à peine tourné le dos, que le capitaine Crowe arriva chargé de toutes les pièces de l’armure du chevalier, qu’il apportait de la chambre où il l’avait laissé profondément endormi.

Voyant que le reste de la compagnie était sorti pour un moment, il ne put résister au désir de faire connaître ses desseins à l’hôtesse. Celle-ci avait été trop occupée avec sa fille aux préparatifs du souper de Crabshaw, pour avoir rien compris au sujet de la conversation. La bonne femme, apprenant le projet du capitaine, de passer seul toute la nuit dans l’église, employa toute son éloquence pour l’en détourner. Elle dit que c’était porter un défi à son créateur et courir aveuglément à la tentation. Elle l’assura que tout le pays savait que l’église était fréquentée par des esprits et des revenans ; qu’on y avait vu de la lumière dans tous les coins, et qu’une grande femme, vêtue de blanc, avait apparu sur le sommet de la tour ; que du côté de l’aile du sud on entendait souvent des cris effrayans, a l’endroit où un homme assassiné avait été enterré. Elle ajouta qu’elle-même avait vu la croix du clocher tout en feu, et qu’un soir, passant à cheval près de la barrière qui est à l’entrée du cimetière, son cheval s’arrêta subitement, tout tremblant et en sueur, et qu’elle ne put continuer son chemin qu’après avoir récité son pater.

Ces observations de l’hôtesse firent une forte impression sur l’imagination de Crowe, qui lui demanda avec quelqu’embarras, si elle n’avait pas la même prière dans un livre. Elle ne fit point de réponse ; mais prenant son livre de prières sur une tablette, et l’ouvrant à l’endroit du signet, elle le lui mit dans les mains. Alors le capitaine, après avoir assujetti ses lunettes, commença à lire, ou plutôt à épeler à haute voix, avec autant de ferveur que de solennité. Il avait assez bien fixé la prière dans sa mémoire, pour se la rappeler tout entière, lorsque le docteur, revenant avec ses compagnons, lui dit qu’il s’était procuré la clef de la sacristie, où il pourrait faire la veille des armes aussi-bien que dans la nef de l’église, et qu’il était prêt à l’y conduire tout de suite. Crowe n’était plus alors aussi empressé qu’il l’avait paru ; auparavant d’achever cette aventure, il commença à élever des objections sur l’emprunt de l’armure ; il demanda ensuite qu’on le munît d’une bouteille de grog et d’un bout de chandelle pour le temps de sa veillée, et lâcha quelques mots des mauvais tours que pourrait lui jouer la malice des esprits follets dans l’obscurité.

Le docteur lui répondit que les statuts rigoureux de la chevalerie exigeaient qu’il restât seul dans l’obscurité, à jeun, et employât toute sa nuit en pieuses méditations ; qu’au surplus, s’il avait quelques craintes dont il fût troublé intérieurement, il ferait mieux d’abandonner son projet, et de renoncer à toute idée de chevalerie errante, qui ne peut se concilier avec la moindre apparence de frayeur.

Le capitaine, piqué de cette remarque, ne répliqua pas un mot ; mais, faisant un paquet des pièces de l’armure, il le prit sur son dos et marcha vers le lieu des épreuves, précédé de Clarke portant une lanterne. Lorsqu’ils furent arrivés à l’église, Fillet, qui avait eu la clef par le sacristain, qui était un de ses malades, ouvrit la porte et conduisit notre candidat au milieu de la sacristie, où l’armure fut déposée. Ensuite, disant à Crowe de prendre son couteau de chasse à la main, il le recommanda à la protection du ciel. Il ajouta qu’il était obligé de se retirer, mais que le lendemain, à la pointe du jour, il viendrait le retrouver mort ou vif, pour achever la seconde partie de la cérémonie. En disant ces mots, Fillet et les autres conspirateurs lui serrèrent la main chacun à son tour, et prirent congé de lui, après toutefois que le chirurgien lui eut présenté la lanterne au visage pour observer sa figure qui était toute pâle et défaite.

Avant que la porte fût fermée sur lui, il appela à haute voix. « Oh ! docteur ! holà ! encore un mot, voyez-vous !… » Ils revinrent tous promptement sur leurs pas, pour savoir ce qu’il voulait, et le trouvèrent déjà tout en sueur. « Écoutez, mon camarade, dit-il en s’essuyant le visage, je pense qu’il n’y a pas d’inconvénient à ce que, pour passer le temps, je siffle quelque air bien gai, ou que je chante quelque complainte. » « Gardez-vous-en bien, s’écria le docteur ; une pareille occupation n’est convenable ni au lieu, ni à la circonstance, qui est un véritable exercice religieux. Cependant, si vous savez quelques psaumes par cœur, vous pouvez en chanter des versets ou réciter le chapelet… » « Si Tom Laverick était ici, répliqua notre candidat, il sifflerait des antiennes aussi bien qu’une mouette… Il a été clerc de paroisse, et souvent je lui ai fait des petits cadeaux pour qu’il chantât des psaumes pendant les veillées de quart. Plût à Dieu qu’il m’eut enseigné une partie de ce qu’il savait… Mais puisque je ne puis être assisté, mon camarade,… quand nous ne pouvons prendre le large, il faut nous faire remorquer, comme on dit. Si nous ne pouvons chanter, il faut prier… » Les conspirateurs le quittèrent de nouveau, en le laissant à sa pieuse occupation, et retournèrent à l’auberge pour mettre à exécution la partie la plus importante de leur projet.

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