‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 7 sur 25 · 07

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Dans lequel le chevalier reprend son importance.

Le docteur Fillet, ayant emprunté deux chemises à l’hôtesse, habilla le misanthrope et Tom Clarke en costume de revenant, et frotta le front de nos deux aventuriers avec quelques gouttes du phosphore liquide de la phiole de Ferret. Ainsi équipés, ils se rendirent à l’église avec leur conducteur, qui les fit entrer sans bruit, du côté opposé à l’endroit où le novice faisait sa veillée. Ils traversèrent, sans être entendus, toute la nef de l’église ; l’obscurité était si grande, que leurs yeux ne pouvaient distinguer le capitaine ; mais ils entendaient le bruit qu’il faisait sur Le pavé de l’église, en allant et venant avec la plus grande vivacité, et marmottant de moment en moment des prières dont quelques mots échappaient de ses lèvres.

Après que le triumvirat eut pris sa position, protégé sur son front par un large banc, les deux revenans découvrirent leurs têtes qui, par le moyen du phosphore, présentèrent une flamme pâle véritablement effrayante à voir. Alors Ferret s’écria d’une voix éclatante : « Samuel Crowe ! Samuel Crowe ! » Le capitaine, s’entendant interpeller de cette manière, dans un pareil moment et dans un pareil lieu, répliqua : « Qu’est-ce que c’est ? » Et, portant ses regards vers l’endroit d’où la voix lui semblait être venue, il fut frappé de cette terrible apparition. À l’instant, ses cheveux se dressèrent, ses genoux tremblèrent, ses dents claquèrent tandis qu’il criait : « Au nom de Dieu, où allez-vous ? » À quoi le misanthrope répondit : « Nous sommes les esprits de ta grand’mère Jeanne et de ta tante Brigitte. »

En entendant prononcer ces mots, la frayeur de Crowe commença à faire place à la colère ! et il répondit sur un ton qui exprimait la surprise et l’indignation : « Que me voulez-vous ? que me voulez-vous ? » L’esprit répliqua : « Nous sommes envoyées ici pour t’instruire de ta destinée… » « Et d’où venez-vous ? » dit le capitaine chez qui, pendant ce temps, la colère avait complètement triomphé de la crainte ; « Du ciel, » dit la voix. « Vous mentez, vous mentez, drôlesses ! c’est de l’enfer que vous venez, s’écria notre novice. Vous êtes damnées pour m’avoir privé de mes droits, et vous êtes plongées dans plus de cinq brasses et demie d’un feu de plomb et de soufre embrasé. Ne le vois-je pas bien aux flammes bleues qui sortent de vos écubiers !… Vous pourriez bien être le diable lui-même… Mais j’ai confiance en Dieu, voyez-vous !… Je n’ai jamais fait de tort à un parent, voyez-vous !… ainsi ne vous approchez pas de mon bord,… et revirez,… voyez-vous !… il est inutile de me menacer de la tempête, et vous pouvez retourner en enfer par le même flot qui vous a apportées. »

En parlant de la sorte, il eut recours à son Pater noster ; mais, voyant les spectres s’approcher, il s’écria d’une voix de tonnerre : « Halte-là ! halte-là ! Au large, enfans de l’enfer, ou je vais me chauffer à vos flammes. » Et effectivement il s’avança l’arme au poing, et aurait probablement remis les esprits dans leur route pour l’autre monde, si dans l’obscurité il n’eût rencontré le grand banc, qui le fit tomber, en engageant ses jambes dans les banquettes, de telle sorte qu’il fut long-temps à se lever.

Le triumvirat profita de cette circonstance pour se retirer. Ferret fit sa retraite avec une telle précipitation, qu’il rencontra un poteau contre lequel son œil droit reçut un notable dommage. Il prit texte de ce malheureux événement pour invectiver contre sa propre folie, et contre la sottise de ses compagnons qui l’avaient entraîné dans cette méchante aventure. On ne put jamais lui persuader, non plus qu’à Clarke, de faire une seconde visite au novice. Le docteur lui-même, jugeant sa folie sans remède, monta à cheval, et retourna chez lui.

Ferret, trouvant tous les lits de l’auberge occupés, se résigna à s’arranger d’un grand fauteuil dans le coin de la cheminée ; et M. Clarke, dont nous connaissons les dispositions amoureuses, renouvela ses tentatives pour toucher le cœur de Dolly. Il avait fait une reconnaissance vers les appartemens où reposaient le chevalier et son écuyer, et il avait découvert, au sommet de l’escalier, un petit cabinet tout juste assez grand pour contenir un lit ; il avait conjecturé que c’était la chambre à coucher où sa bien-aimée Dolly s’était retirée pour prendre quelque repos. Rempli de cette idée, et stimulé par le démon qui l’agitait, il franchit doucement les degrés de l’escalier ; et, levant le loquet qui fermait la porte du cabinet, son cœur commença à palpiter, plein d’une vive espérance ; mais, avant qu’il pût se livrer aux tendres effusions de son amour, la prétendue demoiselle sauta à bas du lit ; et, le saisissant au collet avec un poignet d’Hercule, éclata en ces termes avec la voix de Crabshaw : « Ce n’est donc pas sans raison que j’ai rêvé de Newgate, ma foi ? Mais je te connaîtrai : un écuyer errant tel que moi n’est pas fait pour être volé par un misérable voleur comme toi. Mais je te tiens bien, et tu ne m’échapperas pas, quand tu serais le diable. Au secours ! À l’assassin ! Au feu ! Au secours ! »

M. Clarke ne put en aucune manière se dégager, et il lui fut également impossible de dire un seul mot pour sa justification ; de sorte qu’il fut obligé d’attendre, tremblant et à moitié étranglé, que toute la maison fût éveillée et que la maîtresse et le garçon d’écurie fussent montés avec de la lumière. Quand elle eut rendu visibles tous les objets, l’étonnement fut général. La confusion de Crabshaw fut extrême voyant M. Clarke, qu’il connaissait fort bien ; et en le relâchant il s’écria « Ventrebleu ! Je crois que cette maison est enchantée. Qui aurait cru rencontrer ici, à minuit, maître Clarke si loin de la maison ? » « L’hôtesse ne pouvait rien comprendre à cette rencontre, et M. Clarke ne pouvait non plus deviner comment Crabshaw qu’il avait vu reposer tranquillement dans la chambre d’en bas, avait été transporté dans cet endroit. Cependant l’explication de ce mystère était la chose du monde la plus facile. La chambre d’en bas était celle que l’hôtesse et sa fille s’étaient réservée, et cette circonstance ayant été notifiée à l’écuyer pendant qu’il était à souper, il avait cédé le lit sans aucune difficulté, et avait été transporté dans l’autre chambre en l’absence de la compagnie. Tom, se remettant autant qu’il lui fut possible, déclara qu’il partageait l’opinion que la maison était enchantée et qu’il ne pouvait se rendre compte du moyen par lequel il se trouvait là dans l’obscurité. Enfin, laissant à la compagnie réunie le soin de discuter ce point de difficulté, il se retira en bas, dans l’espérance d’y rencontrer sa divinité, qu’il trouva effectivement dans la cuisine, au moment où elle venait de se lever, et dans le déshabillé le plus négligé.

Le bruit occasionné par les cris de Crabshaw avait éveillé son maître en sursaut. Il se jeta subitement hors de son lit dans l’obscurité, se saisit de son épée qui pendait à son chevet, et accourut au lieu du tumulte, où toutes les bouches s’ouvrirent à la fois pour lui expliquer la cause du désordre et lui présenter des excuses d’avoir troublé son repos. Il ne répondit rien ; mais, prenant une chandelle, il ordonna à Crabshaw de le suivre dans son appartement, étant déterminé à s’armer et à monter à cheval sans délai. Crabshaw devina son intention ; et pendant qu’il cherchait quelque ruse, tout en bâillant de la manière la plus horrible, il envoyait à tous les diables le légiste qui était venu lui faire visite si mal à propos ; il se maudissait lui-même pour le bruit qu’il avait fait, parce qu’il prévoyait qu’il lui fallait renoncer au sommeil pour le reste de la nuit, et voyager pendant les ténèbres, exposé aux injures du temps. « Que la gale te ronge, Tom Clarke, misérable avocat ! se disait-il à lui-même ; si tu avais été pendu à la fête de Saint-Barthélemy, j’aurais pu dormir en paix, cette nuit… que je vais… Je voudrais avoir une plaie sur ma maudite langue, pour avoir jeté les hauts cris. Cinq gallons d’eau froide, au moins, sont entrés dans mon pauvre ventre depuis la chute du jour, si bien que mes reins et mon sang sont tout glacés, et tous mes boyaux remuent comme une fiole de vif-argent. J’ai été tiré du fond de la rivière à moitié noyé, comme le corps d’un mouton pourri ; et qui sait si bientôt on ne me retirera pas tout-à-fait mort d’une mine de houille ! Si cela continue ainsi, certainement j’irai en enfer, car je serai regardé comme un bourreau de moi-même, puisque je veux bien m’exposer à tous les dangers. Qu’ai-je à faire avec les idées saugrenues de cet extravagant qui est mon maître ? que le diable le saisisse ! dis-je ! »

Il était au dernier mot de ce monologue lorsqu’il entra dans l’appartement de son maître, qui lui demanda ce qu’était devenue son armure ? Timothy, sachant qu’elle avait été laissée dans la chambre où le chevalier s’était déshabillé, se mit à secouer la tête dans la plus grande agitation, et enfin déclara qu’il pensait qu’elle avait été emportée par quelque magicien. Alors il raconta son aventure avec Tom Clarke, qui avait, disait-il, été transporté auprès de son lit sans savoir comment ; et il termina son discours en disant que ceux qui ne croyaient pas aux sorciers ne valaient pas mieux que les papistes. Sire Launcelot ne put s’empêcher de sourire de sa simplicité ; mais, prenant bientôt son air d’autorité, il lui ordonna d’aller chercher son armure sans perdre de temps, afin qu’il pût ensuite seller les chevaux pour continuer leur voyage.

Timothy revint dans la cuisine avec la plus grande anxiété ; il y trouva le misanthrope, qui avait été aussi dérangé par le bruit ; et, toujours imbu de l’idée qu’il était magicien, il lui offrit un schelling s’il voulait lui tirer les cartes et lui apprendre ce qu’était devenue l’armure de son maître.

Ferret, espérant qu’il pourrait en résulter un nouveau désordre, lui apprit, sans la moindre difficulté, que l’armure avait été portée par quelqu’un de la compagnie dans la sacristie de l’église, où il la trouverait déposée ; et en même temps il lui remit la clef que Fillet en se retirant avait laissée à sa garde.

L’écuyer n’était pas du nombre de ceux qui ont le moindre doute sur la puissance des magiciens. Tout effrayé de l’idée d’entrer seul à pareille heure dans l’église, il détermina le garçon d’écurie à l’accompagner avec une lanterne ; il se rendit, ainsi escorté, à l’endroit où l’armure était posée en un monceau, et la chargea sans difficulté sur le dos de son compagnon, la lance placée au-dessus de toute la charge. Ils se retiraient ainsi en bon ordre, lorsque le garçon d’écurie, entendant du bruit à quelque distance, se retourna si brusquement, qu’une des extrémités de la lance rencontra la tête de Crabshaw et força le pauvre écuyer à prendre sa mesure sur le pavé. Dans sa chute, il brisa sa lanterne et ils se trouvèrent sans lumière. L’autre, tout effrayé des effets produits par son mouvement trop brusque, jeta par terre son fardeau, et aurait pris la fuite si Crabshaw ne l’eût retenu par une jambe pour l’empêcher de l’abandonner. Le bruit que firent les pièces de l’armure en résonnant sur le pavé, tirèrent le capitaine Crowe d’une espèce d’anéantissement où il était resté plongé après que l’apparition se fut évanouie. Il s’écria, ou plutôt il hurla, de la manière la plus horrible. Timothy et son camarade furent si effrayés de ce bruit épouvantable, qu’ils ne songèrent plus à l’armure, mais prirent la fuite vers la maison, se tenant par le bras, et arrivèrent dans la cuisine, témoignant par leur aspect l’horreur et la consternation dont il étaient remplis.

Sir Launcelot arriva, enveloppé dans son manteau, et demanda de nouveau où étaient ses armes ? et Crabshaw lui répondit, sans hésiter, que le diable les tenait en son pouvoir. Cette assertion fut confirmée par le valet d’écurie, qui ajouta qu’il avait reconnu le diable à ses hurlemens. Ferret, assis dans le coin de la cheminée, gardait un silence désespérant pour le chevalier, et jouissait de l’impatience où il était de ne pouvoir obtenir aucune explication sur ce mystère. À la fin, ses yeux s’enflammèrent ; et, prenant d’une main Crabshaw, et de l’autre le garçon d’écurie, il jura par le ciel qu’il leur arracherait l’âme et raserait la maison jusque dans ses fondemens, s’ils ne lui découvraient dans le plus grand détail toutes les particularités de cette affaire. La bonne femme tomba à ses pieds, protestant, au nom de Dieu, qu’elle était aussi innocente que l’enfant qui vient de naître ; qu’elle avait seulement prêté un livre de prières au capitaine pour apprendre le Pater noster, une lanterne avec une chandelle pour l’éclairer dans l’église, et une paire de chemises blanches pour l’usage des autres messieurs. Cette déclaration augmentait encore la perplexité du chevalier, lorsque M. Clarke, entrant dans la cuisine, se présenta devant son ancien patron pour lui offrir l’assurance de son respect.

Au même instant la colère de sir Launcelot fit place à la surprise ; il relâcha le garçon d’écurie et son écuyer ; et, serrant la main du légiste : « Mon bon ami Clarke, lui dit-il, comment vous trouvez-vous ici ? Pouvez-vous dénouer le nœud gordien qui nous cause tant d’embarras et de confusion ? »

Alors Tom commença un récit circonstancié de tout ce qui était arrivé à son oncle. Comment il avait été dépouillé de sa fortune ; comment, ayant par hasard rencontré son honneur, il s’était enthousiasmé pour son caractère, et avait eu l’ambition de suivre son exemple. Ensuite il détailla toutes les particularités du plan qui avait échoué, et dont le but était de le faire renoncer à ses desseins. Il termina en affirmant au chevalier que le capitaine était un très-honnête homme, quoiqu’il parût y avoir quelque désordre dans ses idées. « Je crois cela sans peine, répondit sir Launcelot : la folie et l’honnêteté ne sont pas incompatibles, je le sais par expérience. »

Tom demanda enfin pardon pour son oncle de la liberté qu’il avait prise d’emprunter l’armure du chevalier, et le supplia, pour l’amour de Dieu, d’employer toute son autorité à détourner Crowe de ses idées de chevalerie errante. Il ajouta qu’il n’était nullement propre cette profession, puisque, n’ayant aucune connaissance des lois du pays, il serait exposé à commettre continuellement des délits, et à se jeter dans les plus grands embarras. Il dit ensuite que, s’il le trouvait rebelle à ses représentations, il pourrait, par une convention amicale, prendre contre lui un mandat d’arrêt, pour avoir traîtreusement enlevé les équipemens du chevalier. « Enlever les effets mobiliers d’autrui et les propriétés personnelles contre la volonté du propriétaire, est furtum et acte de félonie, conformément aux lois ; cela diffère, il est vrai, du vol, qui s’entend d’une attaque sur le grand chemin royal. In altâ viâ regiâ violenter et feloniâ captum et asportatum in magnum terrorem, etc. ; » car si le vol est désigné dans la plainte comme fait in quâdam viâ pedestri, dans un sentier de piéton, le coupable ne peut être privé du bénéfice de clergie. Il faut que ce soit sur un grand chemin royal ; et je prie votre honneur de remarquer que les vols commis sur la Tamise sont considérés comme vols de grand chemin ; car le grand courant du fleuve est aussi royal que le grand chemin. »

Sir Launcelot ne put s’empêcher de sourire de la savante dissertation de Tom Clarke. Il le félicita sur les progrès qu’il avait faits dans l’étude des lois. Il exprima ses regrets de l’étrange idée qui avait pris naissance dans le cerveau du capitaine, et promit d’employer toute son influence pour lui faire abandonner son projet extravagant.

Le légiste partit avec cette assurance pour se rendre à l’église, accompagné de l’écuyer, et eut une conférence avec son oncle. Celui-ci, apprenant que le chevalier lui-même désirait avoir un entretien avec lui, posa les armes paisiblement, et retourna à l’auberge.

Sir Launcelot reçut l’honnête marin avec sa politesse ordinaire ; et, remarquant une grande altération dans ses regards, il lui dit qu’il était vraiment fâché d’apprendre qu’il eût passé une si mauvaise nuit pour un si misérable motif. Crowe, ayant ranimé ses esprits avec un verre d’eau-de-vie, le remercia de sa bonté, et ajouta que dans son temps il avait eu des nuits bien cruelles, mais qu’il ne voudrait pas, pour le commandement de toute la marine britannique, être exposé à en trouver une pareille à la dernière. « Dans mes voyages, dit-il, j’ai vu Davy Jones, voyez-vous ! sous la forme d’une flamme bleue, sautillant çà et là sur ma vergue de civadière. J’ai vu des feux follets et un grand nombre d’esprits tant par mer que par terre ; mais cette nuit j’ai été attaqué par tous les diables et toutes les âmes damnées de l’enfer, hurlant, poussant des cris horribles, jetant des feux, enfonçant les portes, brisant les bancs : des revenans, en chemise blanche, dansaient dans un coin de l’église, à la lueur de grandes flammes ; des diables noirs, dans un autre coin… Dieu nous fasse miséricorde ! et j’ai été hélé, Tom,… je l’ai été… par ma grand’mère Jeanne et ma tante Brigitte, voyez-vous !… une paire d’âmes damnées ; mais elles rôtissent ; et c’est ce qui me console, mon garçon. »

Quand il eut ainsi débité tout ce qu’il avait sur le cœur, sir Launcelot l’endoctrina sur la nouvelle profession qu’il voulait entreprendre. « J’ai appris, lui dit-il, que vous vouliez entrer dans la carrière de la chevalerie errante, qui, je vous l’assure, est bien épineuse et bien fatigante. Il est vrai que votre projet étant d’exercer votre humanité et votre bienveillance envers les hommes, votre ambition est digne d’éloges ; mais pour pratiquer convenablement la chevalerie, il faut quelque chose de plus que du courage et de la générosité. Un chevalier errant doit connaître les sciences, et être versé dans l’étude de la morale. Il doit être instruit en théologie, profond casuiste, et avoir étudié minutieusement toutes les lois de son pays. Il doit non-seulement savoir supporter le froid, la faim, la fatigue, avoir de la droiture, être juste et vaillant ; mais il faut encore qu’il soit chaste, religieux, modéré, poli et sociable. Il faut qu’il sache mettre un frein à toutes ses passions, excepté l’amour, dont il doit reconnaître le souverain empire. Il ajouta que c’était la véritable essence de la chevalerie, et qu’aucun homme n’avait jamais entrepris cette honorable profession sans avoir, avant tout, fixé son choix sur quelque beauté maîtresse de toutes ses affections, et pour l’honneur de laquelle, et à son premier ordre, il fût prêt à s’exposer aux plus affreux dangers. »

Il ajouta que « rien n’était plus irrégulier que la manière dont Crowe avait débuté, sans s’être préparé par l’abstinence et la prière ; il avait fait sa veille d’armes sans avoir encore achevé son noviciat. Il ne s’était pas pourvu d’un parrain qui eût les qualités requises pour le recevoir chevalier. Il n’avait pas d’armure en propre pour faire sa veille d’armes ; et même, à la honte · de la chevalerie, qui est l’emblème de toute perfection et de toute justice, il s’était emparé injustement des armes d’un autre chevalier ; que c’était une véritable dérision de cette religieuse institution, et qu’elle ne pouvait qu’offenser le ciel. Témoins les démons et les esprits qui s’étaient permis de le troubler et de le tourmenter pendant son épreuve. »

Crowe écouta toutes ces observations avec la plus sérieuse attention ; et, après quelques momens d’embarras, il répondit : « Mon frère, je suis véritablement bien reconnaissant de votre bon et charitable conseil…… Je soupçonne que j’ai été égaré par une mauvaise carte, voyez-vous !…… Pour ce qui est des sciences, je connais la navigation de long cours et le commerce. Je suis un assez bon marin, et je vous dis cela comme autre chose. Pour tout le reste je n’en connais pas plus qu’une poulaine ou une barre de cabestan. Je n’ai jamais beaucoup pratiqué la religion ; et, nous autres marins, nous rions de votre conversation élégante. Nous pouvons bien cependant fredonner quelques ballades pour tenir éveillés nos gens de quart pendant la nuit. Quant à la chasteté, j’espère, mon frère, que vous n’en attendez pas d’un marin, lorsqu’il débarque après un long voyage. Sûrement, ces pauvres diables ne peuvent être condamnés pour gouverner dans le sentier de la nature. Pour ce qui est d’une maîtresse, Bet Mizen de Sainte-Catherine me convient parfaitement bien…… Elle et moi nous nous connaissons d’ancienne date,… et… pourquoi tant parler, mon frère ? elle connaît déjà l’état de mon navire, voyez-vous ! » Il termina sa harangue en disant : « qu’il n’était pas trop vieux pour apprendre, et que, si sir Launcelot voulait bien le prendre à la remorque comme son allége, il marcherait de conserve avec lui par tous les temps, et ne lui coûterait pas un sou de dépense. »

Le chevalier répondit qu’il ne se croyait pas assez de mérite pour avoir un pareil pupille ; mais qu’il serait toujours disposé à lui donner les avis qu’il croirait les meilleurs ; et, pour preuve de son intention, il l’engageait à bien peser toutes les circonstances, et à délibérer tranquillement et à loisir avant de s’engager dans une profession si difficile, lui promettant que, si après un délai de trois mois, il restait ferme dans sa résolution, il s’engageait à l’instruire dans la chevalerie. Ensuite il paya à l’hôtesse sa dépense, revêtit son armure, prit congé de la compagnie ; et, montant sur Bronzomarte, il se mit en route, suivi de son écuyer Crabshaw, qui murmurait sur le dos de Gilbert.

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