08
Il ne s’en faut pas de l’épaisseur d’un cheveu, qu’il ne soit du plus grand intérêt.
Quittons pour le moment le capitaine Crowe, son neveu, et même le misanthrope, qui paraîtront de nouveau quand il en sera temps. Nous sommes forcés présentement de suivre la marche du chevalier qui avait pris sa direction vers le sud, insensible à la violence de la tempête comme à l’obscurité de la nuit, qui était affreuse. Pendant quelque temps, Crabshaw avait débité tout bas ses imprécations ; mais enfin sa colère fit place à la crainte, qui agit sur lui si fortement, qu’il ne vit d’autre moyen de la diminuer que d’entrer en conversation avec son maître. Par voie d’introduction, il donna de l’éperon à Gilbert, le dirigeant pour lui faire prendre place à côté de Bronzomarte, qu’il heurta si violemment, qu’il faillit faire perdre l’équilibre au chevalier. Sir Launcelot lui ayant demandé avec un peu de vivacité le motif de cette attaque imprévue, l’écuyer répondit en ces termes : « Le diable (Dieu nous bénisse !) veut jouer encore quelque tour à Gilbert ; cela est aussi vrai que je suis une créature humaine. Je parierais un schelling que ce maudit esprit malin a quitté le corps du marin pour venir dans celui de Gilbert, où il est maintenant. Quand il a passé dans le corps d’un âne et d’un cheval, je suis curieux de savoir dans quelle autre bête il se fixera…… » « Probablement dans celui d’un mulet, répondit le chevalier, et dans ce cas tu pourrais courir quelque danger…… Mais alors je pourrai, avec mon fouet, te tirer de l’obsession…… » « Ah ! monsieur, reprit Timothy, je sais que votre honneur a une excellente main pour chasser les mouches avec une queue de renard, comme on dit ; aussi je suis surpris que vous n’ayez pas voulu exercer votre bras sur cet extravagant qui vous avait volé votre armure, et voulait être chevalier errant. Que la fièvre le serre !… Dieu ait pitié de ce fou ! Cela lui va comme un bât à un cochon. » « Une infirmité n’est pas un crime, reprit le chevalier, et je ne veux châtier que les vices. » « En ce cas je désirerais que votre honneur voulût bien châtier Gilbert, s’écria l’écuyer, car c’est bien l’animal le plus vicieux que j’aie jamais enfourché…… Mais quant à ce maudit marin, quelle peut être sa maladie ? » « La folie, » répondit sir Launcelot. « Ventrebleu ! s’écria l’écuyer, je crois qu’il y a bien d’autres gens boiteux de la même jambe. Mais convient-il à des gens de son espèce d’être fous ? ne devrait-il pas abandonner ce privilége à des personnes d’un plus haut étage ?…… » « Tu parais vouloir faire allusion à ma personne, Crabshaw : est-ce que tu crois réellement que je suis fou ? » « Je puis dire que j’ai souvent regardé à la bouche de votre honneur, et que je serais un grand sot si je ne vous connaissais tout aussi bien que je connais les chevaux qui sont dans l’écurie de Greavesbury-Hal !……… » « Puisque vous êtes si persuadé de ma folie, reprit le chevalier, quelle opinion pouvez-vous avoir de vous-même, qui servez et accompagnez un fou ?…… » « Je compte bien ne pas servir votre honneur pour rien, et que je pourrai hériter de quelqu’une de vos visions. Quand il plaît à votre honneur d’être fou, je serais très-fâché de conserver mon bon sens. Timothy Crabshaw ne mangera jamais le pain de l’ingratitude, et on ne dira jamais de lui qu’il a été plus sage que son maître. Pour ce qui est d’accompagner un fou, tout le monde sait que votre personne a de l’attrait, car tous ceux qui vous connaissent vous aiment. » Le chevalier riposta à ce compliment, en disant : « Si ma personne a quelque charme, votre langue n’en a guère ; votre musique n’a nul agrément et vous ne savez garder aucune mesure…… » « Ni vous non plus, mon maître, autrement serions-nous ainsi errans au milieu des ténèbres comme des voleurs de moutons, ou comme de méchans esprits troublés par leur conscience ? »
Ici la conversation fut interrompue par un accident subit, qui fut cause que l’écuyer poussa des gémissemens, dont le chevalier lui-même éprouva quelque étonnement, quoiqu’il fût peu susceptible du sentiment de la crainte. Sa surprise se changea en inquiétude, lorsqu’il vit Gilbert sans cavalier, et s’enfuyant avec la plus grande rapidité. Il détourna son cheval très-promptement ; et revenant sur ses pas, il trouva à peu de distance Crabshaw étendu par terre. Quand il lui demanda ce qui était arrivé à son cheval ? « Mon cheval ! répondit l’autre d’un ton furieux. Puissé-je le voir une bonne fois dévoré par les chiens, car, pour ma part, je crois que ce n’est pas un cheval, mais plutôt un diable incarné ; j’en ai cependant monté un plus mauvais encore, c’est quand j’ai manqué de périr sur mon vaisseau battu par la tempête. »
Cet accident eut lieu dans un chemin creux, bordé d’arbres, dont l’un avait été renversé par le vent en travers du chemin ; et une de ses branches, qui avait une projection horizontale, fut rencontrée par l’écuyer, qui s’en allait trottant dans l’obscurité. Le hasard fit que la branche s’accrocha sous son menton, trop prolongé pour qu’il pût se dégager, et il resta suspendu comme un jambon. Pendant ce temps Gilbert, poussant en avant, le laissa brandillant, et par ses lourdes gambades, semblait prendre plaisir à cette vue. Ce capricieux animal ne put être rattrapé que par les soins du chevalier, car Crabshaw, refusant absolument de quitter d’un pas sir Launcelot, celui-ci fut obligé de mettre pied à terre, et d’attacher son cheval à un arbre. Alors ils allèrent ensemble à la recherche de Gilbert qu’ils trouvèrent, non sans peine, le cou allongé sur la barrière d’un enclos, respirant à pleines narines l’air du matin. L’écuyer cependant ne remonta pas sur son cheval, sans essuyer une sévère réprimande de la part de son maître, qui lui reprocha sa poltronnerie, le menaça de le châtier sur-le-champ ; et lui déclara qu’il séparerait sa vilaine âme de son corps, si jamais il le surprenait à donner un nouvel exemple de sa lâcheté naturelle.
Quoiqu’il put y avoir quelque risque pour Timothy à entrer en dispute dans cette circonstance, il ne put résister à l’inclination naturelle qui le portait à réfuter son maître. En conséquence, il dit, en grommelant, que si son honneur voulait lui en donner la permission, il s’engageait à lui prouver qu’il avait formé avec sa langue un nœud qu’il ne pourrait pas délier avec toute la force de ses dents. « Comment, coquin ! dit sir Launcelot, prétends-tu argumenter avec moi ? » « Il y a à peine un moment, répondit l’écuyer, que vous avez déclaré qu’un homme ne doit pas être puni pour cause de folie, parce que c’est une infirmité : à présent, je maintiens que la poltronnerie est une maladie tout comme la folie ; car personne ne voudrait être atteint de la peur, s’il pouvait s’en dispenser. » « Crabshaw ! répondit le chevalier, il y a plus de logique dans cette observation que je n’en attendais de ta tête fêlée. Mais je veux t’expliquer la différence qu’il y a entre la poltronnerie et la folie. La poltronnerie, quoique elle puisse être quelquefois l’effet d’une faiblesse naturelle, est plus généralement un préjugé d’éducation, ou une mauvaise habitude contractée par de mauvais avis, ou un malentendu, et peut trouver son remède dans l’expérience et l’usage de la raison ; mais ce remède ne peut être appliqué à la folie, qui est elle-même la privation ou le désordre de la raison. » « Aussi vrai que j’existe, dit l’écuyer, il en est de même de la poltronnerie. Pouvez-vous dire qu’un homme saisi de frayeur, n’a pas perdu l’usage de ses sens ? Quant à moi, mon maître, je ne puis ni voir ni entendre, ni encore moins argumenter quand je me trouve dans cette crise. En conséquence, je crois, sur mon âme, que la lâcheté et la folie sont deux maladies qui ne diffèrent pas plus entre elles que des accès de chaud et de froid dans la fièvre. Quand l’une tient votre honneur, vous êtes tout feu, tout flamme, tout fureur. Dieu nous fasse miséricorde ! Quand l’autre s’est emparée du pauvre Timothy, il est glacé, à moitié mort, et agité comme la feuille du tremble. » « En ce cas, répliqua le chevalier, je ne dois pas vous punir pour une maladie qui ne dépend pas de vous, mais seulement pour vous être engagé dans un service exposé à tant de dangers, quand vous connaissiez votre infirmité ; de même qu’un soldat mérite d’être puni lorsqu’il s’est enrôlé, sachant qu’il est atteint de quelque maladie secrète…… » « Ainsi, dit l’écuyer, je vois que mon pain n’aura pas plus de beurre d’un côté que de l’autre. Mais j’espère, qu’avec la grâce de Dieu, comme je suis devenu fou à votre service, je pourrai avec le temps devenir vaillant en suivant vos principes et vos bons exemples. »
Pendant ce temps, une matinée claire et brillante avait succédé à une nuit désastreuse, et on pouvait distinguer une ville importante, à deux ou trois milles de distance. Alors Crabshaw, n’ayant plus l’esprit frappé de la crainte des revenans, et se trouvant tout joyeux par la perspective d’une ville où il espérait rencontrer une station commode et agréable, commença à parler avec un ton déterminé sur le ridicule d’avoir peur, et appelait les plus grands périls, lorsque tout à coup il se présenta une occasion de mettre en pratique les principes nouveaux qu’il venait d’adopter.
Àl’entrée d’un défilé étroit, bordé de haies, ils aperçurent une voiture particulière arrêtée par deux voleurs à cheval. Un d’eux s’avançait en reconnaissance, pour s’assurer qu’ils ne seraient pas troublés dans leur opération, pendant que l’autre levait des contributions sur les voyageurs enfermés dans la voiture : aussitôt que celui qui était en sentinelle vit paraître notre aventurier, il accourut au-devant de lui, le pistolet à la main, et lui ordonna, sous peine de la vie, de s’arrêter.
Le chevalier ne fit pas d’autre réponse à un ordre si positif, que de charger le voleur avec une telle impétuosité, qu’il le renversa de cheval en un clin d’œil ; il resta étendu par terre, paraissant tout brisé de sa chute. Sir Launcelot donna ordre à Timothy de mettre pied à terre, et de s’assurer du prisonnier ; puis mettant sa lance en arrêt, il s’élança à toute bride contre l’autre voleur, qui, à cette vue, fut sensiblement troublé ; cependant il déchargea son pistolet sans aucun effet ; et, enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il s’enfuit au grand galop, à travers la plaine. Le chevalier le poursuivit avec toute la vitesse que Bronzomarte put déployer ; mais le voleur, qui était monté sur un bon cheval de course, gagnait toujours sur lui beaucoup d’avance ; et enfin, après une chasse de plusieurs milles, il s’échappa à la faveur d’un bois si fourré, que le chevalier crut prudent de l’abandonner. Alors et pour la première fois, il songea à la situation dans laquelle il avait laissé l’autre voleur ; et, se rappelant qu’en passant devant la voiture il avait entendu les cris d’une femme, il résolut de retourner sur ses pas en toute hâte, pour offrir ses services à la dame infortunée, conformément aux lois et usages de la chevalerie. Mais il s’était égaré, et après avoir trotté pendant plusieurs heures, en traversant des champs, sautant des haies et des fossés, il se trouva précisément dans la ville dont nous avons parlé plus haut. Le premier objet qui s’y présenta à sa vue, fut Crabshaw à pied, entouré d’une foule de gens du peuple, s’arrachant les cheveux, trépignant des pieds, et poussant des cris comme un homme en démence. « Conduisez-moi chez le maire, pour l’amour de Dieu, conduisez-moi chez le maire ! Ô Gilbert ! Gilbert ! que le diable t’emporte, Gilbert ! tu es né sans doute pour causer ma mort ! »
Tout le peuple, d’après ces exclamations et le costume antique de Crabshaw, présuma, non sans raison, qu’il avait perdu l’esprit ; et la garde allait s’assurer de sa personne, lorsque le chevalier intervint, et attira l’attention de la populace. Timothy, en voyant son maître, tomba à genoux devant lui, et s’écria : « Le voleur s’est enfui avec Gilbert ! Vous pouvez me piler dans un mortier, comme on dit, mais à présent je serais aussi fou que votre honneur, si je n’avais pas peur du Diable et de ses œuvres. » Sir Launcelot pria le sergent de police de se retirer, et celui-ci le satisfit sans difficulté, étant peu disposé à compromettre l’autorité de sa place, en luttant contre un homme si bizarre, armé jusqu’aux dents, monté sur un vigoureux coursier, et tout prêt à combattre. Il ordonna à Crabshaw de le suivre à l’auberge voisine, où il descendit de cheval. Alors le prenant dans un appartement particulier, il lui demanda l’explication des mots sans suite ni liaison qui lui étaient échappés.
L’écuyer était dans une telle agitation, que ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté, et après l’avoir pressé de mille questions, que son maître put savoir toute son aventure. Crabshaw, conformément à l’ordre de sir Launcelot, était descendu de cheval, et avait mis le sabre à la main pour intimider le voleur, et le forcer à se rendre, quoique dans le fond il ne prît pas grand goût à ce genre de service ; mais le voleur n’était ni aussi meurtri, ni aussi résigné que Timothy l’avait cru ; il se remit brusquement sur ses pieds, tenant toujours son pistolet à la main ; et, le présentant à Crabshaw, il jura, avec les plus horribles imprécations, qu’il allait lui faire sauter la cervelle. Celui-ci, peu curieux de hasarder une pareille expérience, tourna le dos et s’enfuit avec la plus grande précipitation. Pendant ce temps le voleur, dont le cheval avait pris la fuite, monta sur Gilbert, et décampa au galop à travers champs. Ce fut en ce moment que deux domestiques appartenant aux voyageurs, qui étaient restés en arrière pour boire leur verre d’eau-de-vie du matin, rejoignirent la voiture, et vinrent au secours des dames, armés de mousquetons. Alors l’équipage continua sa route, et laissa Timothy seul et livré à son désespoir. Il ne savait plus quel chemin il devait suivre, et n’osait rester sur le champ de bataille, dans la crainte que les voleurs ne revinssent pour prendre vengeance du désastre qu’ils avaient éprouvé. Dans sa détresse, sa première pensée fut de se diriger vers la ville, et de réclamer l’assistance du magistrat civil, pour recouvrer ce qui lui avait été enlevé ; et il allait mettre ce dessein à exécution, lorsque la foule qui l’entourait porta contre lui l’imputation de démence.
Timothy se trouvait en face de la fenêtre de la chambre où il répondait aux diverses questions de son maître, quand tout à coup il s’écria : « Ventrebleu ! c’est Gilbert. » Aussitôt il accourt vers la rue avec la plus grande agilité ; et, trouvant son compagnon égaré, traîné par la bride, par un des domestiques de la suite de la voiture, il applique le baiser le plus tendre sur son front, et, se pendant à son cou, les yeux remplis de larmes, il célèbre son retour dans les termes suivans. « Es-tu donc revenu, mon ami ? ah Gilbert ! Gilbert ! n’as-ta pas toujours eu ma tendresse ? Comment as-tu pu te résoudre à briser le cœur de ton vieil ami, qui te connaît depuis ta naissance ? Pendant sept années, je t’ai élevé et nourri dans nos prés. Je t’ai pourvu abondamment du meilleur foin, de l’avoine la plus délicate, d’une litière toujours nouvelle, afin que tu fusses couché chaudement, sèchement, et mollement. N’ai-je pas chaque jour étrillé et brossé ton poil jusqu’à ce qu’il fût aussi lisse qu’une prune ? Ne t’ai-je pas aimé comme la prunelle de mes yeux ? et, pour tant de soins, tu m’as joué plus de cent tours de chien, mordant, donnant des ruades, sautant comme si tu avais eu le diable au corps. Tout récemment tu t’es enfui avec un voleur, et m’as abandonné pour me faire tuer par mon maître. Que peux-lu dire pour ta justification ? Cruel ! cœur dénaturé ! animal sans foi ! » Gilbert ne répondit pas un mot à ces tendres reproches, qui amusèrent beaucoup les jeunes garçons qui les entendirent ; il parut même tout-à-fait insensible aux caresses de Timothy, qui le conduisit à l’écurie. En somme, on reconnut toujours en lui un animal insociable, car on ne s’aperçut jamais qu’il eût contracté la moindre intimité avec Bronzomarte, pendant tout le temps qu’ils furent compagnons de voyage et de fatigues. Au contraire, il fit connaître plus d’une fois, par des ruades ou autres signes de mépris, son aversion pour cet élégant coursier qui lui était aussi supérieur en qualités et en mérite, que son cavalier Timothy était inférieur à son maître, si accompli en tous points.
Pendant que Crabshaw s’occupait de prendre soin de Gilbert dans l’écurie, le chevalier envoya chercher le domestique qui avait ramené cet animal ; et, après l’avoir récompensé généreusement de sa peine, il voulut savoir comment le cheval avait été retrouvé.
L’étranger le satisfit sur ce point, en lui apprenant que le voleur, se voyant poursuivi, attaqua si vivement Gilbert du fouet et de l’éperon, que l’animal revint à ses anciennes habitudes ; peut-être même éprouva-t-il quelques remords d’avoir abandonné son vieil ami Crabshaw. Quoi qu’il en soit, il s’arrêta tout court, et resta en place malgré tous les coups dont le voleur l’accablait ; ou s’il fit quelques mouvemens, ce fut en direction rétrograde. Le voleur, certain que tous ses efforts seraient inutiles, et se voyant lui-même en danger d’être atteint, abandonna sagement sa nouvelle acquisition, et s’enfonça dans l’épaisseur du bois voisin.
Le chevalier s’informa ensuite de la situation de la dame de la voiture, et offrit de lui servir de guide et d’escorte ; mais on lui répondit que la dame était déjà en sûreté, et logée dans la maison d’un gentilhomme, à une petite distance de la grande route. Il apprit aussi que c’était une jeune personne dont la raison était altérée, et qui était sous la garde d’une dame, veuve, sa parente, et que dans un jour ou deux elles poursuivraient leur voyage vers le nord, où était leur résidence.
Il y avait déjà quelque temps que le domestique avait été congédié par le chevalier, lorsque celui-ci se rappela qu’il avait oublié de lui demander le nom de sa maîtresse. Il s’inquiéta beaucoup de cette négligence, qui effectivement avait plus d’intérêt pour lui qu’il ne pouvait l’imaginer. Car, suivant toute apparence, quelques mots d’explication lui auraient appris que la dame de la voiture n’était autre que miss Aurélia Darnel, qui, le rencontrant si inopinément dans cet équipage, au moment où il passait près de la voiture, car son casque était tombé, avait jeté un cri de surprise et de terreur, et s’était évanouie. Cependant lorsqu’elle recouvra ses sens, elle cacha soigneusement la cause réelle de son trouble ; et aucun de ceux qui l’accompagnaient ne reconnut la personne de sir Launcelot.
Nous parlerons plus tard du désordre mental dont on a dit qu’elle était soupçonnée. Cependant notre aventurier, quoique jeté dans des réflexions bien étranges, ne s’arrêta nullement à l’idée d’une pareille rencontre. Se trouvant extraordinairement fatigué, il voulut s’indemniser un peu de la dernière nuit, pendant laquelle il n’avait pris aucun repos ; et il se trouva que cette résolution était du petit nombre de celles dans lesquelles Crabshaw se piquait de suivre l’exemple de son maître.