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Qui peut servir à démontrer que le véritable patriotisme n’est point l’esprit de parti.
Le chevalier jouissait d’un peu de sommeil depuis deux heures au plus, lorsqu’il fut éveillé par tant de sortes de bruits, que le cerveau le plus solide aurait pu en être démonté. Le roulement des voitures, le choc des pieds des chevaux sur le pavé, se combinaient avec les cris du peuple, le son du violon du cor de chasse et de la cornemuse. On entendait à quelque distance le bourdon mis en branle dans la tour de l’église ; et l’auberge retentissait de cris, de juremens et d’injures.
Sir Launcelot, tout surpris, saute à bas de son lit, et court à la fenêtre de sa chambre, d’où il voit une cavalcade d’un grand nombre de personnes bien montées, et portant pour signe distinctif des cocardes bleues. En général, ils étaient costumés comme des jockeis, avec des casquettes galonnées d’or, et des culottes de peau de daim. Un d’eux portait un étendard de soie bleue, sur lequel on avait inscrit ces mots en lettres blanches : Liberté et intérêt territorial. Celui qui était à cheval en tête du cortége, était d’une belle figure, d’une brillante carnation et avait un ventre assez rond, paraissant âgé de plus de cinquante ans, et d’un naturel colérique. En approchant de la place du marché, ils élevèrent leurs casquettes en l’air, et crièrent à haute voix : « Point d’amitié avec les étrangers ! la vieille Angleterre pour toujours ! » Cette acclamation pourtant ne fut pas tellement prononcée et universelle, que le chevalier ne pût entendre un cri d’opposition de la populace : « Point d’esclavage ! point de prétendant papiste ! » Les gens à cheval accueillirent mal cette opposition, et commencèrent à distribuer des coups de fouet sur les épaules de la multitude, qui, à son tour, les salua d’une volée de cailloux, de boue et de chats morts, dont le résultat fut la démolition de quelques dents, et de larges taches sur les élégans costumes.
L’attention de notre aventurier fut bientôt détournée de cette scène, pour se porter sur une autre procession du peuple à pied. Les acteurs étaient parés de touffes de rubans orange, et accompagnés d’une nombreuse et régulière bande de musiciens, jouant le God save great George our king ! Ils avaient à leur tête un personnage fluet et basané, d’un aspect sinistre, ayant de gros yeux saillans, couronnés par deux demi-cercles épais de poils ou de soies de porc, d’un noir de jais. Son train était magnifique, quoique sans goût. Il était accompagné par le maire, ses assesseurs et les chefs de corporations, dans leur costume de cérémonie. Ses enseignes portaient pour inscription : Liberté de conscience ; et succession dans la ligne protestante ! À son passage, le peuple le saluait par des huzzas répétés, qui semblaient lui promettre le succès. Il paraissait être particulièrement dans les bonnes grâces des vieilles femmes qui bordaient la haie, et faisaient entendre beaucoup de vœux en sa faveur.
Sir Launcelot devina bientôt le motif de cette solennité. Il vit que c’était le prélude de l’élection d’un membre du parlement, pour représenter le comté ; et il eut un vif désir de connaître les noms et qualités des deux concurrens.
Dans le dessein de s’en instruire, il tira plusieurs fois le cordon de la sonnette attachée au plafond de son appartement ; mais cela ne produisit autre chose que la répétition de ces mots : On y va, Monsieur, qui faisaient un triple ou quadruple écho dans tous les coins de la maison. Les domestiques étaient si étourdis par le nombre et la variété des appels qu’on leur faisait, qu’ils restaient en place et dans la même situation que l’âne de Buridan, entre deux bottes de foin, ne sachant à qui offrir d’abord la préférence de leurs services.
La patience de notre chevalier était à son terme, lorsque Crabshaw entra dans le plus bizarre équipage. La moitié de son visage venait d’être rasée, et l’autre était couverte de l’écume du savon. Le sang découlait de son nez en deux petits ruisseaux, jusque sur un linge à barbe qu’on lui avait attaché sous le menton. Son regard annonçait la colère ; et sous son bras gauche il portait son sabre nu. Nous ne saurions dire comment il avait fait tant de progrès dans la science de la chevalerie errante ; mais, ce qui est certain, c’est qu’il se mit à genoux devant sir Launcelot, en s’écriant dans un accès de furie et d’égarement : « Au nom de saint Georges, patron de l’Angleterre, je réclame une grâce, sir chevalier, et je demande votre serment par le paon et les dames. »
Sir Launcelot, surpris de cette allocution, lui répondit avec douceur : « Vaillant écuyer, la grâce vous est accordée, pourvu quelle ne contrevienne pas aux lois du pays, et aux règlemens de la chevalerie. » « En ce cas, reprit Crabshaw, je demande la permission de défier, et d’appeler en combat à outrance ce scélérat de barbier qui m’a laissé dans ce triste état ; et je jure par le paon de ne pas raser ma barbe jusqu’à ce que j’aie rasé sa tête de dessus ses épaules ; puis-je trouver une occupation plus digne d’un chevalier errant ? »
Avant que le chevalier pût entrer dans plus de détails à ce sujet, il fut joint par un homme d’une mise fort décente, qui paraissait être un voyageur, et qui avait vu le commencement et les progrès de la disgrâce de Timothy. Il apprit au chevalier que Timothy avait envoyé chercher un barbier, qui avait déjà fait à moitié son opération, lorsqu’il reçut le message qu’il attendait depuis longtemps de la part des deux candidats pour l’élection. Dès qu’il eut reçu ce double avertissement, il jeta l’eau de son bassin, et se retira en toute hâte, laissant l’écuyer avec la figure barbouillée de mousse. Timothy, furieux de se voir ainsi abandonné, suivit le barbier avec célérité jusque dans la rue, où il l’atteignit ; et, le prenant au collet, il exigea qu’il achevât de le raser, sous peine de recevoir des coups de bâton. L’autre, se voyant arrêté au moment de remplir ses importantes fonctions, et n’ayant pas de temps à perdre en altercations, asséna un coup de poing si bien appliqué sur le mufle de Crabshaw, que ce malheureux agresseur fut obligé de mordre la poussière. Le vainqueur se retira précipitamment, dans l’espoir de toucher le double prix de la corruption électorale.
D’après cette information, le chevalier dit en souriant à Timothy qu’il lui accordait toute liberté de défier le barbier ; en même temps il lui ordonna de seller Bronzomarte et de se disposer pour un service immédiat. Pendant que l’écuyer exécutait cet ordre, son maître engagea une conversation avec l’étranger, qui se rendait à Londres pour affaires de commerce, et qui connaissait parfaitement les prétendans à l’élection, sur le compte desquels notre aventurier désirait acquérir des connaissances positives. Il apprit donc du communicatif marchand que les compétiteurs étaient sir Valentin Quickset, et M. Isaac Vanderpelft. Le premier était un vrai chasseur de renards, qui comptait, pour le succès de son élection, sur l’appui des gens de haute volée. L’autre était un agioteur sur les effets publics, d’origine étrangère, et non sans quelque mélange de sang hébraïque, homme immensément riche et protégé par sa grâce le duc de ***. On présumait que pour s’assurer la majorité des votes, il avait répandu de grandes sommes d’argent parmi les petits propriétaires en jouissance de fiefs, et les tenanciers, dont un grand nombre résidait dans ce bourg. Le marchand ajouta qu’il avait pour lui les presbytériens, et les fabricans, et que le maire, qui était lui-même un grand manufacturier, avait reçu une commande très-considérable de marchandises d’exportation, et qu’on croyait, en conséquence, qu’il soutiendrait M. Vanderpelft de son influence et de son crédit.
Sir Launcelot, muni de ces renseignemens, appela Crabshaw pour qu’il l’aidât à se revêtir de son armure, ce qui fut fait dans un instant ; ensuite il monta sur Bronzomarte, suivi de Crabshaw sur Gilbert, et il se rendit immédiatement sur la place où était réunie la multitude autour des hustings, au moment même où sir Valentin Quickset commençait à haranguer le peuple. Il était placé sur un théâtre de circonstance, formé d’une planche supportée par des tréteaux, et qui servait à l’exposition des petits voleurs.
Quoique la tournure bizarre de sir Launcelot attirât d’abord les regards des spectateurs, cependant ils prêtèrent toute leur attention à la harangue de son confrère Valentin, qui s’exprima en ces termes : « Messieurs, et francs tenanciers de ce comté, je ne vous fabriquerai pas un beau discours fleuri. Je parle tout bonnement, comme vous le savez tous, et je compte dire toujours ma façon de penser sans crainte ni complaisance, comme on dit. Tel est le chemin suivi par les Quickset. Nous ne sommes ni des gueux parvenus, ni des étrangers ; nous n’avons pas de sang juif dans nos veines. Nous avons toujours vécu dans ce pays depuis un temps immémorial, comme vous le savez tous ; et nous possédons un revenu de cinq mille livres sterling, que nous dépensons avec qui que ce soit d’entre vous, en pratiquant la vieille hospitalité anglaise. Tous mes ancêtres ont été membres du parlement, et je puis prouver qu’aucun d’eux n’a donné un seul vote pour la cour depuis la révolution. Quant à moi, je ne fais pas plus de cas d’un ministre que des trois sauts d’une puce, comme on dit. Je n’ai jamais connu qu’un seul ministre qui fût un honnête homme ; pour tout le reste, il ne m’importe guère qu’ils soient pendus aussi haut qu’Aman. Grâce à Dieu, je suis né libre, un véritable Anglais, et un loyal, quoique indigne fils de l’Église. Je déteste cordialement les étrangers et les mesures étrangères, par lesquelles notre pauvre nation est précipitée vers sa ruine, avec le fardeau d’une dette énorme, et des taxes portées si haut, que le pauvre ne peut gagner de quoi vivre. Croyez-moi, francs-tenanciers de ce comté, je ne fais pas plus de cas d’un ministre que de la queue d’une perruque, voyez-vous ! Si vous voiliez m’accorder vos suffrages et votre préférence, j’engagerai la moitié de mon bien que je ne vous trahirai jamais, et que je m’opposerai au ministre en toute chose, comme c’est mon devoir et celui d’un véritable franc-tenancier, dans votre intérêt. Mais si vous vendez vos suffrages et votre pays pour un peu d’argent, vous serez méprisés dans ce monde et damnés dans l’autre pour l’éternité. Sur ce, je vous quitte et vous abandonne chacun à votre conscience. »
Cet éloquent discours fut accueilli par ses amis avec des applaudissemens et des acclamations nombreuses. Cependant son concurrent n’en fut pas découragé ; et, plein de confiance dans ses propres forces, il monta à son tout sur la tribune aux harangues, ou, en termes plus exacts, sur un vieux tonneau placé debout pour en tenir lieu.
Après avoir salué à la ronde tout l’auditoire avec un sourire plein de bienveillance, il dit que toute son ambition était d’avoir l’honneur de représenter le comté dans le parlement, et combien il s’estimait heureux d’avoir été encouragé dans ses prétentions par les amis qui lui avaient promis de le protéger. Il dit qu’en outre des titres qu’il avait auprès d’eux, il avait dans son portefeuille quatre-vingt mille livres sterlings qu’il avait acquis dans le commerce, soutien de l’état sous l’heureux gouvernement actuel, et qu’il était prêt à dépenser jusqu’au dernier sou. Il déclara qu’il était le fidèle sujet de sa majesté le roi Georges, sincèrement, attaché à la succession dans la ligne protestante, ayant en horreur le papisme, et repoussant le prétendant ; qu’il était prêt à sacrifier sa fortune et sa vie pour soutenir les principes de la révolution si glorieuse. « Elle est, s’écria-t-il, la base solide, le fondement sur lequel je me repose. »
Àpeine avait-il prononcé ces derniers mots, que le fond de la barrique sur laquelle il était juché, étant vieux et pourri, se brisa de telle sorte, que l’orateur s’enfonça avec fracas, et fut dérobé, en un clin d’œil, à la vue des spectateurs étonnés. Les chasseurs de renards, en voyant ce coup de théâtre, poussèrent des acclamations avec le ton et les termes propres à la chasse. « Il a disparu ! il est parti ! » et joignaient aux plus horribles cris les termes usités dans les forêts, lorsque les chasseurs voient les chiens en défaut.
La disgrâce de M. Vanderpelft fut bientôt réparée par les soins de ses amis, qui le retirèrent de la barrique en un instant ; ils le placèrent sur les épaules de quatre robustes portefaix ; et, choqués de la joie grossière de leurs antagonistes, ils se formèrent en ordre de bataille.
Indubitablement, il s’en serait suivi une action très-chaude, si leur indignation réciproque n’eût été moins forte que leur curiosité, excitée par un mouvement du chevalier qui s’avança entre les deux fronts de bataille, et fit un signe de la main comme pour demander qu’on lui prêtât attention. Effectivement, il leur parla en ces termes, après les avoir salués de la manière la plus gracieuse :
« Habitans de ce pays, mes amis, mes concitoyens ! vous êtes réunis ici aujourd’hui pour prendre une détermination de la plus haute importance pour vous et votre postérité, détermination qui ne peut être dictée ni par la violence ni par de factieuses clameurs. Vous, hommes libres de l’Angleterre, vous êtes le fondement de cette excellente constitution qui fleurit depuis longtemps, et est un objet d’envie et d’admiration pour les autres pays. Vous allez exercer l’inestimable privilège de choisir un délégué digne de vous représenter dans la haute cour du parlement. C’est un droit de votre naissance. Vous en avez hérité de vos ancêtres qui l’ont obtenu par leur courage et scellé de leur sang. C’est non-seulement un droit né avec vous, que vous maintiendrez, au mépris de tous les dangers ; mais encore c’est un dépôt sacré dont vous ne devez faire usage qu’avec le plus grand soin et la plus scrupuleuse fidélité. Celui à qui vous accorderez votre confiance, doit non-seulement jouir de la réputation de la plus inflexible intégrité, mais, de plus, doit posséder un fonds de connaissances qui le rende capable de prendre une part active aux discussions parlementaires. Il doit être profondément versé dans l’histoire, la constitution et les lois de son pays ; il doit connaître les formes législatives, l’étendue de la prérogative royale, les privilèges du parlement, les détails du gouvernement, l’administration des finances, les diverses branches de commerce, la marche politique des affaires, et les rapports qui existent entre les différentes puissances de l’Europe ; car tous ces sujets de délibération se reproduisent journellement dans la chambre des communes. Aurez-vous atteint votre but, si vos suffrages tombent sur une espèce de sauvage illettré, à peine capable de remplir les fonctions de juge de paix dans un village ? sur un homme dont les voyages sont limités à l’étendue de terrain qu’il a parcouru en chassant le renard ? dont la conversation ne roule que sur son écurie, son chenil et sa grange ? qui affecte du mépris pour le décorum, qu’il regarde comme une preuve de dégénération ? qui prend la grossièreté pour de l’indépendance ? qui prouve son courage en sautant des haies ou des fossés, et fonde sa gloire sur les prouesses de l’ivrognerie ? qui possède sa fortune comme un privilége de facteur, fait profession d’être l’esclave aveugle d’un parti, sans connaître les principes qui lui ont donné naissance ou les motifs qui le dirigent ? qui croit que tout le patriotisme consiste à critiquer les ministres en toute occasion, et à s’opposer obstinément à toutes les mesures de l’administration ? Un pareil homme, même sans avoir de mauvaises intentions, peut être employé comme un sot dangereux, par une faction hostile et sans mesure, en répandant des semences de désaffection au gouvernement, en embarrassant les rouages de l’administration, et en précipitant tout le royaume dans l’anarchie. »
Àcet endroit de son discours, le chevalier fut interrompu par un concert unanime d’acclamations des partisans de Vanderpelft, qui s’écriaient : Écoutez ! écoutez ! Vive l’orateur habillé de fer ! Quand cette rumeur fut calmée, il continua sa harangue, dans les termes suivans :
« Un homme tel que celui que je viens de vous dépeindre, peut être dangereux par ignorance ; mais il n’est pas aussi méchant, aussi méprisable que l’homme indigne qui, avec connaissance de cause, ment à sa propre conscience, et fait profession d’être un vil mercenaire aux gages d’un ministre faible et sans mérite : un misérable sans honneur ni principes, qui n’appartient à aucune famille dont les exemples pourraient être pour lui un reproche d’avoir dégénéré de ses ancêtres ; qui n’a pas de patrie qui commande son respect, point d’amis qui aient part dans ses affections, point de religion qui règle sa morale, point de conscience pour mettre un frein à ses iniquités ; et qui n’adore d’autre Dieu que l’or ; un abominable mécréant qui s’insinue par les plus viles actions dans la plus vile administration ; qui pratique l’usure naturelle à sa nation ; qui reçoit en masse le prix de sa vénalité, et distribue en détail les gages de la corruption. »
En cet endroit la voix de l’orateur fut couverte par les acclamations du parti du chasseur de renards, qui triomphait à son tour et s’écriait : « Bien dit, l’ami ! Cours sur lui, cours sur lui encore une fois ! Tayaut, tayaut ! » Après une courte interruption, le chevalier termina ainsi son discours :
« Quand un pareil misérable se présente à vous, comme le Diable, avec la pomme de tentation dans la main, évitez-le comme si c’était effectivement le Diable. Ses offres ne peuvent être l’effet d’un attachement désintéressé ; car qui pourrait le porter à s’attacher à vous, lui qui ne connaît aucune affection, lui qui est un étranger pour tout le monde ? Hélas ! ses propositions ne sont pas un effet de sa bienveillance, mais plutôt un piége. Il faut qu’il vous achète dans un marché, afin de pouvoir vous vendre dans un autre. Sans nul doute, son intention est de tirer avantage de la place pour laquelle il recherche vos suffrages ; et il ne peut remplir son but, qu’en sacrifiant, en quelque sorte, vos intérêts et votre indépendance ; car il ne pourrait attendre aucune récompense en remplissant loyalement son devoir. Mais quand même il ne trouverait pas l’occasion de vous vendre avec avantagé, le crime, la honte, l’infamie, seraient toujours les mêmes pour vous, qui, plus bassement que les femmes les plus viles, vous vendez vous-mêmes, vous et votre postérité, pour un peu d’argent, qui sera bientôt repris avec intérêt par quelque ministre qui aura besoin de s’indemniser à vos dépens. Car enfin, après tout, vous serez achetés et vendus avec votre propre argent. La misérable rétribution que vous recevrez maintenant, n’est autre chose que la cruche d’eau versée pour humecter la soupape de la pompe qui remonte bientôt avec l’eau qu’on en tire. Permettez-moi, mes amis, de vous conseiller, de vous exhorter à éviter le double danger d’un rustre ignorant, ou de ce prévoyant courtier, en choisissant un homme honnête, éclairé et modéré, qui voudra…… »
La doctrine de la modération était tout-à-fait impopulaire dans une pareille assemblée, aussi la rejetèrent-ils tous unanimement. Ils eurent même la pensée que l’étranger avait des vues pour lui-même ; et cette opinion ne pouvait manquer de mettre en fureur les deux partis engagés avec tant de chaleur dans leurs causes respectives. Les whigs et les torys se réunirent contre l’intrus, qui, gardant la neutralité, fut regardé comme un monstre, un être chimérique en politique. On le siffla, on le hua, on l’injuria, on l’insulta en lui jetant des pierres et de la boue ; on le menaça en lui adressant de grossières injures, jusqu’à ce qu’enfin sa patience fût poussée à bout.
« Ingrats et misérables mécréans ! s’écria-t-il, je vous ai parlé comme je devais le faire à des hommes, à des chrétiens, à des Anglais nés libres, à des concitoyens ; mais je vois que vous n’êtes qu’un tas de canaille, prêts à vous vendre à celui qui veut vous acheter ; et je veux vous traiter comme vous le méritez. » En disant ces mots il mit sa lance en arrêt, et, s’élançant dans le plus épais de la foule, il manœuvra avec tant d’adresse et de vigueur, que toute la multitude fut dispersée en un instant, et qu’il se retira sans éprouver le moindre dommage.
L’écuyer Crabshaw ne fut pas aussi heureux dans sa retraite ; la singularité si plaisante de ses traits, et la moitié de barbe qui couvrait un côté de sa figure, engagèrent quelques mauvais plaisans à s’amuser à ses dépens. Un d’eux plaça un paquet de genêt épineux sous la queue de Gilbert, qui se sentant ainsi stimulé dans cette partie délicate, lança des ruades, sauta et cabriola de telle sorte, que Timothy eut toutes les peines du monde à rester en selle. Dans cette commotion, il perdit son bonnet et sa perruque, pendant que la canaille l’ajustait de telle manière qu’avant qu’il eût pu joindre son maître, il était entièrement couvert de boue.