‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 22 sur 37 · Chapitre 3 Les embarras de Petit Dadd

Chapitre 3 Les embarras de Petit Dadd

Lorsque Dadd, après un de ces profonds sommeils, qui sont un véritable bienfait pour l’organisme, ouvrit les yeux à la lumière, il faisait grand jour.
Le soleil était déjà très haut sur l’horizon et la brise marine qui pénétrait par le hublot resté ouvert, répandait dans la cabine une fraîcheur délicieuse.

Dadd se frotta les yeux, bâilla et s’étira, comme un chat troublé dans son repos.

Il regarda ensuite autour de lui avec ébahissement.

Ses idées n’étaient pas encore très nettes. Il se croyait toujours dans sa caisse à piano et il s’étonnait de la trouver si grande.

Puis, tout à coup, le souvenir de ce qui s’était passé la veille, lui revint en mémoire, et il se mit à rire de bon cœur des aventures assez bizarres dans lesquelles il s’était lancé, sous l’influence du champagne sec.

Puis assis sur son lit, et malgré le violent mal de tête qu’il ressentait, il essaya de réfléchir sérieusement.

— Jusqu’ici, murmura-t-il, en se grattant le bout du nez par un tic qui lui était habituel, tout va bien, mais comment les choses vont-elles se passer lorsque nous arriverons en France ?…

« Puis il y a ces sacrés documents, je ne vois pas trop comment je pourrai mettre la main dessus.

« Et Virginia, qu’est-elle devenue ?

Il avait murmuré cette dernière phrase en souriant, mais presque aussitôt ses traits prirent une expression mélancolique.

« Pauvre fille ! soupira-t-il. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu en faire.

« Vraiment, on dira ce qu’on voudra, mais je n’ai pas agi tout à fait en gentleman.

Une autre constatation vint encore augmenter sa tristesse.

Il ressentait d’affreux tiraillements d’estomac, encore aggravés par ses libations de la nuit précédente.

Il eût été homme à ronger jusqu’à l’os un jambon de mouton entouré d’une livre ou deux de belles pommes de terre, en l’arrosant de quelques bouteilles d’ale.

— Sale affaire ! se dit-il. Je suis plein de ressources quand j’ai bien dîné. Mais si on me prend par la famine, je deviens complètement idiot…

« Je vois d’ici la tête que feraient Todd Marvel et les autres si, quand va sonner la cloche du lunch, j’allais tranquillement m’asseoir dans la salle à manger en demandant cérémonieusement à Miss Elsie si elle a passé une bonne nuit !…

Le cœur navré, Dadd s’approcha du robinet du lavabo et, faute de mieux, absorba une forte prise d’eau douce.

Ce rafraîchissement lui procura d’ailleurs un certain soulagement.

Il s’occupa ensuite de réparer tant bien que mal le désordre de sa toilette.

Un morceau de savon qu’il trouva dans un tiroir lui permit d’effacer complètement les traces de cirage qui le rendaient hideux.

Il se trempa ensuite dans l’eau fraîche, et donna quelques soins à son complet qui imbibé d’eau de mer et à demi séché était devenu une véritable loque.

Enfin, il inspecta ses outils, et constata avec plaisir qu’ils étaient en excellent état, à peine un peu tachés de rouille.

Il était occupé à ces petits soins d’intérieur, lorsque de l’autre côté de la cloison, il entendit un sanglot déchirant.

Dadd avait une foule de défauts, mais il avait l’émotion facile.

S’il eût vécu au XVIIIe siècle, on l’aurait infailliblement rangé dans la catégorie des « âmes sensibles ».

— Ce sont les sanglots d’une femme, murmura-t-il. Certes, je ne suis pas parfait, mais quand j’entends cela, je me sens le cœur déchiré… Il faut voir de quoi il retourne !

Il choisit dans sa trousse une excellente vrille et se mit en devoir de percer un trou dans la cloison.

Cinq minutes plus tard, et grâce au silence qui régnait dans cette partie du yacht, il pouvait entendre tout ce qui se disait dans la cabine voisine.

Il eut un tressaillement en reconnaissant à travers ces sanglots, la voix de l’inoubliable Virginia.

Une autre personne, qui parlait avec beaucoup de douceur – Dadd supposa que c’était Miss Elsie – essayait de consoler l’infortunée négresse.

Dadd eut un sourire d’orgueil.

— Eh bien ! se dit-il, ce n’était tout de même pas si bête que ça mon idée de la caisse à piano.

« Ça a marché épatamment.

« Ah ! si Virginia savait que je suis là, elle en attraperait la colique !

Tout en s’abandonnant à ces vaniteuses pensées, Dadd ne perdait pas un mot de la conversation.

Miss Virginia parlait de sa situation perdue, des difficultés qu’elle aurait à regagner Libéria, où, peut-être les chefs de la colonie ne voudraient plus d’elle, l’accuseraient de s’être enfuie avec un Blanc.

— N’ayez aucune crainte, lui dit Miss Elsie avec bonté. Demain au point du jour, comme vient de me l’expliquer Mr Todd Marvel, le Desdemona passe au large des îles Açores.

« Le yacht stoppera à peu de distance de la ville de Madère, juste assez de temps pour qu’une embarcation aille vous déposer à terre.

Cette déclaration, au lieu d’apaiser Virginia, ne fit qu’amener un redoublement de sanglots et de larmes.

— Et moi, quéque deviendrai dans pays inconnu ? bégaya la pauvre bachelière, qui dans son émoi oubliait toute sa science, et se remettait à employer le patois de son enfance. Mistress veut abandonner pauvre petite négresse ! Je vois bien, ah ! je vois bien !…

— Mais non, mon enfant, répondit Miss Elsie, à la fois apitoyée et amusée.

« Je ne veux pas du tout me débarrasser de vous, comme vous avez l’air de le croire.

« Si vous voulez rester avec nous, j’en serai enchantée…

Virginia était décidément difficile à consoler.

— Non, non ! s’écria-t-elle, je veux pas rester, je veux aller à Libéria !…

— Le meilleur moyen d’y arriver, dit Miss Elsie avec beaucoup de patience, c’est de faire ce que je vous dis.

« Vous descendrez à Madère, là il y a un service de bateaux, très régulier.

« Vous prendrez un billet pour Monrovia, où vous serez presque aussi tôt arrivée que vos amis du Booker Washington.

Virginia semblait à demi convaincue. Elle essuya ses larmes, et resta silencieuse une longue minute.

— Oui, dit-elle enfin sur un ton de reproche, mais pas d’argent pour le passage !

— Ne vous inquiétez pas de cela.

« Voici un petit portefeuille qui contient trois mille dollars.

— Pour moi ! fit Virginia extasiée.

— Oui ! c’est pour vous. Il y a un peu plus que le prix du passage, mais vous garderez le reste en souvenir de vos amis du Desdemona.

« Maintenant, faites un bout de toilette et vous allez venir déjeuner avec nous à la salle à manger du bord.

« Il faut prendre des forces pour continuer le voyage !

Et elle ajouta, d’un ton de reproche :

— Comment ! vous n’avez pas touché au chocolat, aux tartines, aux œufs à la coque que je vous avais fait envoyer ? C’est fort mal !

Pour toute réponse Virginia dans un élan de gratitude se jeta aux genoux de sa bienfaitrice, et dans un geste plein de douceur et d’humilité, lui embrassa la main avec une ferveur passionnée.

Dadd avait entendu la porte de la cabine se refermer, le bruit avait cessé.

— Elles sont parties « becqueter », dit-il dans l’affreux argot qu’il employait. Je ne serais pas fâché d’en faire autant.

L’idée qu’il y avait de l’autre côté de la cloison un excellent petit déjeuner, lui mettait l’eau à la bouche et stimulait son imagination inventive.

Il pensa d’abord à sortir par le hublot de sa cabine et à pénétrer dans celle de Virginia de la même manière.

Mais cette acrobatie qu’il avait exécutée en pleine nuit, et sous l’empire de la surexcitation causée par le champagne, lui paraissait imprudente, sinon impossible en plein jour.

Il avait heureusement d’excellents outils, il ne fallait pas, comme disent les Français, « chercher midi à quatorze heures ».

Il tira de sa sacoche trois bouts de métal longs chacun comme la main, et un peu plus gros que le pouce.

Il les vissa soigneusement les uns au bout des autres.

Quand il eut terminé cette opération, il avait en mains une superbe pince, de celles que les cambrioleurs appellent « pince monseigneur » et que lui dénommait facétieusement « un sucre de pomme ».

Avec l’extrémité aplatie du levier, il n’eut qu’à donner une légère pesée pour faire sauter le cadenas.

Méthodiquement, il démonta son outil, le remit en place, entrebâilla la porte, et après avoir constaté que le couloir était désert, replaça le cadenas de telle sorte qu’à première vue, il paraissait intact.

Virginia n’avait pas pris la peine de fermer la porte de sa cabine.

Dadd entra et tout d’abord il engloutit la pile de « tostes » grillés beurrés et salés à point, qui étaient déposés sur un plateau de vermeil.

On eût dit un loup affamé.

Il goba ensuite les œufs qu’il déclara de première fraîcheur, et termina par le chocolat qu’il s’assura à lui-même être le meilleur qu’il eût jamais goûté.

Après ce lunch il se sentait un tout autre homme. Sa verve, sa belle humeur, et sa philosophie optimiste, lui étaient revenues.

Il se disposait à regagner sa cabine, quand il eut une autre idée.

— Je suis fort bien ici, se dit-il, pourquoi m’en irai-je ?

« Personne n’aura l’idée d’aller me chercher chez Virginia.

« Je suis plus en sûreté chez elle, que partout ailleurs.

Cette réflexion faite, il se glissa sous le lit, sans crainte de surprise, et se mit, comme il disait, à « tirer des plans ».

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