‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 24 sur 37 · Chapitre 1 Une rencontre inattendue

Chapitre 1 Une rencontre inattendue

Par suite d’une avarie à ses machines, le steamer transatlantique l’Olympia avait été forcé de s’arrêter pendant quelques jours en rade de Madère.
Les passagers qui, partis de New York se rendaient presque tous en France et en Angleterre – car l’Olympia qui appartenait à une grande compagnie anglaise, devait faire escale au Havre avant d’arriver à Londres – profitèrent de cette occasion, pour admirer les merveilleux paysages de ces îles, que les anciens avaient appelées les îles Fortunées.

Parmi ces passagers, deux d’entre eux, qui occupaient des cabines de première classe, n’avaient pas été des derniers à profiter de cette permission.

L’un était l’ingénieur Lyx Hardan, un Germano-Américain, qui traitait, paraît-il, de grosses affaires de mines, et l’autre son secrétaire et fondé de pouvoir, Mr Brooks, un Anglais.

L’ingénieur offrait cette physionomie un peu dure, ce parler bref, et ces façons sèches et tranchantes, que finissent par prendre la plupart des hommes d’affaires, endurcis et bronzés par l’égoïsme, dans les grandes batailles de l’or.

C’était un gros homme, d’aspect peu sympathique, fort et trapu, la mâchoire lourde, et les poings énormes.

Sa face carrée, ombragée de cheveux roux, exprimait la brutalité, et ses petits yeux, aux sourcils pâles, reflétaient la ruse. Il pouvait avoir une cinquantaine d’années.

Son secrétaire, âgé de dix ans de moins, semblait plus aimable.

À l’aisance de ses manières, à la correction toujours impeccable de sa tenue, il était facile de reconnaître un gentleman d’une excellente éducation.

On n’eût pu en dire autant de l’ingénieur, qui semblait prendre à tâche de se montrer aussi maussade, aussi renfrogné, et aussi désagréable que possible.

La veille du jour où l’Olympia devait lever l’ancre, Mr Lyx Hardan et son secrétaire, après avoir fait un excellent déjeuner à l’Hôtel d’Espagne, résolurent d’employer le reste de l’après-midi à une excursion dans la campagne.

L’atmosphère était d’une idéale douceur ; la brise de la mer soufflait juste assez fort pour rendre la chaleur supportable, et, dès qu’ils furent arrivés à une certaine distance de la ville, les deux promeneurs se trouvèrent abrités du soleil sous l’ombrage de grands arbres, que la hache ne semblait jamais avoir touchés.

De loin en loin, ils rencontraient de blanches villas, enfouies sous la verdure des platanes, des eucalyptus et des palmiers.

Puis c’étaient des champs d’orangers et de citronniers, aux troncs énormes, dont les fruits et les fleurs embaumaient l’air.

En présence de ce paysage enchanté, où le travail, la pauvreté et la misère humaine ne semblaient pas avoir de place, un Français se fût souvenu de la phrase de Flaubert : « L’air est si doux qu’il empêche de mourir. »

L’ingénieur et son secrétaire venaient d’entrer sous le couvert d’un petit bois que traversaient des ruisseaux, bordés d’iris et de jacinthes.

Des dragonniers, trapus et hissés sur leurs multiples racines, se mélangeaient aux fougères géantes, aux bruyères hautes de douze à quinze mètres, aux ilex, aux cocotiers et aux bananiers, chargés de pesants régimes couleur d’or.

— Ici, murmura tout à coup l’ingénieur, comme s’il se fût parlé à lui-même, on se croirait en Océanie.

« Je connais dans des îles du Pacifique, des coins de forêt qui ressemblent tout à fait à ceux-ci.

Mr Brooks, qui paraissait avoir beaucoup de respect et même une certaine crainte pour son directeur, ne releva pas cette réflexion.

Tous deux continuèrent à marcher sous les fraîches voûtes de feuillage, mettant en fuite sous leurs pas, de gros lézards verts ou des papillons éclatants.

Ils avaient atteint un endroit, où le sentier barré de lianes, bordé de plantes épineuses, devenait presque impraticable, lorsque, dans un buisson, s’entendit un bruit de branches cassées, comme si un animal de forte taille se fût enfui dans le sous-bois.

Du même geste rapide, l’ingénieur et son secrétaire avaient mis le revolver au poing, et ils écoutaient avec attention.

Une minute s’écoula.

La forêt était redevenue silencieuse.

Ils continuèrent leur chemin, mais ils avaient la sensation inquiétante d’être épiés et d’être suivis, et de loin en loin, tantôt à droite, tantôt à gauche du sentier, parfois même, leur semblait-il, au sommet des arbres, des craquements, des bruits de feuillage froissé, leur décelaient une présence invisible.

Ils marchèrent pendant une demi-heure encore, et peu à peu, leur appréhension se dissipa.

Les bruits qu’ils avaient entendus ne pouvaient évidemment être causés que par quelque bête sauvage.

L’ingénieur commençait à ressentir une certaine fatigue.

Bien que vêtu de coutil blanc, et coiffé d’un léger panama, il suait à grosses gouttes.

Ils venaient d’arriver au pied d’un mur de rocher, dans lequel s’ouvrait une sorte de caverne, d’où sortait, en bouillonnant, un limpide ruisseau.

— Nous allons nous reposer ici, pendant quelque temps, déclara l’ingénieur. Puis nous reviendrons tranquillement à Madère.

Ils se glissèrent en baissant la tête par une entrée assez étroite, et se trouvèrent bientôt dans une grotte spacieuse, qu’une ouverture pratiquée au point le plus élevé de la voûte, éclairait d’une manière fantastique, ne laissant pénétrer dans les ténèbres qu’un mince pinceau de lumière. On eût cru se trouver sous les arcades d’une église gothique.

Des formes indécises, qui ressemblaient à des statues drapées de longs voiles, ou à des monstres chimériques, ajoutaient encore à l’illusion.

— Reposons-nous là, le temps de fumer un cigare, proposa Lyx Hardan, et il se laissa tomber avec une réelle satisfaction sur une banquette de mousse, épaisse et verdoyante, qui avait poussé en bordure du ruisseau.

« On est vraiment bien ici, ajouta-t-il, après un instant.

Il tira d’une boîte d’or un havane, qu’il fit craquer pour s’assurer qu’il était bien sec, l’alluma avec un soin méticuleux, puis en offrit un autre à Mr Brooks.

La fumée aromatique commença à s’élever en longues spirales bleues vers la cheminée, située au sommet de la voûte, et toute la grotte se remplit d’un pénétrant parfum.

L’ingénieur et son secrétaire, perdus dans leurs pensées, gardaient un profond silence, et savouraient cette heure exquise.

Tout à coup, un bruit sourd se produisit à l’entrée de la grotte, comme si la muraille de rocher se fût éboulée et, en même temps, l’ouverture qui leur avait servi de porte, disparut.

L’ingénieur s’était levé, très ému.

— Nous sommes pris au piège, grommela-t-il.

« Aussi quelle idée stupide ai-je eue d’entrer là ?

— Je crois à un simple accident, déclara Mr Brooks, avec beaucoup de sang-froid.

— Ce n’est pas un accident, dit Mr Hardan, d’un ton péremptoire.

« Il ne faut pas songer à grimper jusqu’au trou qui sert de fenêtre à cette tanière.

— Je vais toujours voir si l’entrée est sérieusement obstruée.

— Je suis sûr que tous nos efforts pour sortir seront inutiles.

— Qui vous fait croire cela ?

— L’auteur de l’éboulement ne peut être que l’homme qui nous suivait à travers bois et que nous avons sottement pris pour une bête sauvage.

La discussion se poursuivait sur un ton d’aigreur, quand une face grimaçante apparut dans l’ouverture, qui servait à la fois de fenêtre et de cheminée à la grotte ; en même temps, un rire strident se fit entendre, longuement répercuté par l’écho des voûtes.

— Il me semble que je connais ce rire-là, murmura Mr Brooks.

« Ah ! si je tenais celui qui se moque de notre ridicule situation !

— Elle est plus tragique encore que ridicule, répliqua gravement l’ingénieur. Car, si le gredin qui nous a faits prisonniers, et qui présentement s’amuse à nos dépens s’avisait de boucher l’unique trou par où il nous arrive un peu d’air et de lumière, nous serions littéralement ensevelis vivants.

— Pourvu, murmura Mr Brooks, que ce ne soit pas là un traquenard dans lequel nous ait attirés Todd Marvel.

— J’y pensais…

Il y eut un silence, pendant lequel leur ennemi inconnu continua à faire retentir la caverne de son rire désagréable.

Puis les deux captifs virent descendre du haut de la voûte, à l’aide d’une longue ficelle, une petite corbeille faite de branches entrelacées.

— Gentlemen, cria alors une voix, dont l’accent fit tressaillir les deux captifs, vous êtes en mon pouvoir.

« Je vous invite à déposer le plus vite possible, dans cette corbeille, tous les objets de valeur dont vous êtes porteurs.

« Je vous préviens, que si dans cinq minutes vous ne vous êtes pas exécutés, je bouche le soupirail !

Mr Lyx Hardan écumait de rage.

— Tu te figures que je vais t’obéir ? s’écria-t-il, comme si je ne savais pas, qu’une fois que j’aurai donné mon argent, tu t’empresseras d’obstruer le soupirail. Mais tu n’auras rien ! tu entends, vil coquin ?

— À votre aise, répondit flegmatiquement la voix d’en haut.

« Je vous accorde cinq minutes de réflexion et en même temps, je vais vous donner un aperçu de votre situation.

Instantanément, l’obscurité la plus profonde s’était faite dans la caverne.

C’était comme si une douche de ténèbres fût tout à coup tombée sur la colère de Lyx Hardan.

— C’est stupide ! bégaya-t-il mélancoliquement, nous sommes à la merci de ce drôle, qui une fois nanti de nos valeurs, se gardera bien de nous délivrer !

« Je sais ce que je ferais, si j’étais à sa place !

— Et le steamer qui lève l’ancre demain, au petit jour ; nous serons morts avant qu’on ait l’idée de se mettre à notre recherche !…

— Si nous essayions de désobstruer l’entrée ?

— Tout à l’heure vous disiez que c’était inutile !

— Oui, mais maintenant !…

La discussion fut brusquement interrompue ; le soupirail venait de s’ouvrir de nouveau, et il semblait aux deux prisonniers, qu’une bouffée d’air pur arrivait à leurs poumons, avec le rayon de soleil qui s’enfonçait comme une flèche dans l’épaisseur des ombres.

— Vous avez réfléchi ? demanda la voix d’en haut, d’un air goguenard.

Mr Brooks venait de se lever, en proie à une émotion extraordinaire.

— Je savais bien que j’avais déjà entendu cette voix, s’écria-t-il, c’est celle de Petit Dadd !

« Mon vieux Dadd, reconnais tes amis !

« Nous sommes victimes d’une épouvantable méprise !

« Le docteur Klaus Kristian est là, tu veux donc ensevelir vivant ton vieux maître et ami ?

Mais, soit que les échos de la caverne rendissent la voix méconnaissable, soit par une malice de Dadd, celui-ci parut ne tenir aucun compte de cette adjuration.

— C’est facile de dire « mon vieux Dadd », répliqua-t-il, et de se donner pour un de mes amis, mais tout le monde, depuis un mois, connaît mon nom et mon signalement dans l’île.

« Personne n’ignore que je suis l’ami du docteur !

« Je ne me laisse pas prendre à une ruse aussi grossière.

« Donnez d’abord vos bank-notes ; si vous êtes vraiment des amis, ça se connaîtra plus tard.

« Si vous ne voulez pas les « lâcher » je vais boucler le ventilateur !

L’ingénieur, aussi bien que son secrétaire, était atterré.

Ainsi, Dadd refusait de les reconnaître ; ils se demandaient avec angoisse s’il n’avait pas formé le projet de se débarrasser d’eux.

Cette seule idée leur faisait froid dans le dos.

— Mon vieux Dadd, cria encore le prétendu Brooks, avec l’énergie du désespoir.

« Tu renies donc Toby, ton dévoué camarade ?

« Veux-tu que je te raconte des choses que nous sommes tous les deux seuls à savoir ?

« Veux-tu que je dépose un échantillon de mon écriture dans la corbeille ?

Un vaste éclat de rire répondit à cette éloquente apostrophe.

— Ah ! c’est toi, mon brave Toby ! cria Dadd. Pourquoi ne m’as-tu pas expliqué cela plus tôt ?

Soit qu’il eût réellement fini d’identifier la voix de son compagnon d’aventures, soit qu’il jugeât que la plaisanterie avait assez duré, le jeune bandit, que cette histoire semblait amuser fort, se montra aussi complaisant, qu’il s’était montré terrible, quelques minutes auparavant.

— Un petit moment de patience, cria-t-il, je vais vous ouvrir la porte, si on peut appeler cela une porte.

Très peu de temps après, en effet, les deux prisonniers virent disparaître l’obstacle qui les séparait de la liberté.

Une fois sortis de la caverne, ils admirèrent l’ingéniosité de Dadd.

La manière dont il avait compris la fermeture de l’entrée, lui valut les éloges de Toby.

Il s’était simplement servi d’une grande pierre plate, assez facile à remuer, et que maintenait un pieu, fiché dans un trou, creusé d’avance.

— Et moi, dit Toby, qui me croyais enterré derrière un gros bloc de rocher.

— J’ai fait assez de bruit, pour vous faire croire à un éboulement sérieux.

« Sais-tu que ce piège m’a donné beaucoup de mal à installer ? mais je savais bien, qu’un jour ou l’autre un des riches passagers des navires qui font escale à Madère finirait par y tomber.

— Et si nous avions donné notre argent ? demanda le docteur Klaus Kristian, tu aurais refermé le soupirail ?

— Parbleu ! il me semble que c’était tout indiqué.

« Vous pouvez dire que vous avez eu de la veine !

Petit Dadd était peut-être la seule personne au monde qui eût le pouvoir d’amuser et d’intéresser le sinistre docteur.

— Je n’ai pas le courage de t’en vouloir, fit-il avec un sourire indulgent.

« Seulement, une autre fois, fais un peu plus attention à ceux auxquels tu t’adresses !

— Bah ! vous ne couriez pas grand risque, répondit Dadd avec effronterie ; sitôt en possession de vos papiers, j’aurais eu vite fait de reconnaître le quiproquo.

Dadd avait retiré de dessous les haillons, dont il était vêtu, un paquet enveloppé de papier gris, et solidement ficelé.

— Vous allez voir, déclara-t-il avec une certaine fierté, que je n’ai pas oublié la mission dont vous m’aviez chargé.

« Voici les documents que j’ai pu enlever à Todd Marvel.

Le docteur ouvrit fiévreusement le paquet et examina d’un rapide coup d’œil, les papiers qu’il renfermait.

D’abord, il fronça le sourcil d’un air mécontent, puis sa physionomie se dérida.

— Ce n’est pas précisément ce que je voulais, murmura-t-il, mais, cela est très important quand même, pour moi.

« Je sais maintenant, que nos ennemis n’ont rien trouvé, ou presque rien, et en sont toujours à peu près au même point de leur enquête…

Puis s’interrompant brusquement :

— Mais comment, diable, te trouves-tu ici ? Et dans quel état !

Le docteur regardait avec étonnement les guenilles dont Dadd était vêtu.

Dans sa fuite à travers les bois, son complet de bon faiseur s’était déchiré aux épines des halliers ; les cailloux aigus de la route avaient eu promptement raison de ses bottines, et de son pantalon, il ne restait que quelques lambeaux à peine suffisants pour sauvegarder la pudeur.

De son élégance d’antan, il ne subsistait que son monocle et sa chemise, qui par extraordinaire, était blanche.

— Cela vous étonne, expliqua-t-il, mais depuis un mois que je vis à la belle étoile, sans oser m’approcher des maisons, je fais ma lessive moi-même.

« Je lave ma chemise dans les ruisseaux et je la sèche au soleil.

— Il faut aviser au plus pressé, déclara le docteur, quand Dadd eut terminé le récit de ses aventures.

« D’abord, Toby va courir jusqu’à la ville, d’où il rapportera des vivres et des vêtements de rechange, et cette nuit, nous trouverons moyen de faire embarquer ce mauvais drôle à bord de l’Olympia.

— C’est que, fit Dadd, cela ne me paraît pas commode, et je ne tiens pas à être rencontré en ville, où une prime considérable est offerte à ceux qui me captureront.

— Rassure-toi, j’ai un plan excellent. Un peu après minuit, tu gagneras l’Olympia à la nage, et pendant que Toby occupera l’attention des hommes de quart, tu te hisseras sur le pont et je te cacherai dans ma cabine.

« Après, nous verrons !

Pendant que le docteur et son fidèle séide combinaient ensemble les détails de ce projet, Toby était parti pour Madère. Il en revint, une heure après, chargé de paquets et de provisions.

Le reste du plan fut exécuté de point en point, et le lendemain, quand l’Olympia sortit de la rade, Dadd ronflait, confortablement étendu sur une des couchettes de la cabine qu’occupaient ensemble Lyx Hardan et son secrétaire Mr Brooks.

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